‹ Les sources de l'argot ancienChapitre 39 sur 157 · Hector France · texte numérisé non relu

Hector France

Le plus récent lexique d'argot, commencé en 1898 et terminé en 1910, porte le titre de « Vocabulaire de la langue verte. Archaïsmes. INéologismes, Dictons, Expressions populaires ». L'auteur a utilisé de nombreux matériaux, mais sans plus de critique que ses devanciers. Les termes d'argot s'y trouvent noyés dans un déluge de provincialismes absolument inusités, surtout à partir de la lettre M. On n'entrevoit pas l'utilité de ces nombreux extraits des glossaires patois.

Quant à l'argot proprement dit, les connaissances historiques de l'auteur sont nulles, et on ne lit pas sans surprise dans son vocabulaire des fantaisies de ce genre :

Cour du roi Pétaud... Pendant le moyen âge, tous les corps de métiers s'étaient établis en corporations. Les mendiants, qui pullulaient alors, eurent aussi leur corporation, leurs-

8o INTRODUCTION

règlements, leur chef. On l'appelait le roi Peto, du mot latin peto (je mendie), qu'on changea plus tard en celui de Pétaud... l Voici, d'après de curieuses recherches récentes, quelles étaient les différentes catégories de mendiants qui se partageaient la grande ville: les courtauds,... les capons,... les francs-mi toux... Il y avait aussi les millards, les hubains, les moruads (?).

Georget, gilet. Est-ce à cause de la forme des gilets du célèbre médecin aliéniste de ce nom, mort en 1828 ?

Jobelin, jargon, vieux français. C'est à l'apparition des Bohémiens aux lendits de Saint-Denis que parait pour Ja première fois le jobelin, composé presque entièrement de mots d'origine hindoustane et arabe. François Villon qui vécut en leur société, y puisa certaines expressions de ses étranges ballades.

Orientaliste. Individu ferré sur l'argot. Le vieil argot a été en effet importé d'Orient par les tribus nomades des Gypsies ou Bohémiens s.

D'autre part, les quelques termes jargonnesques qui semblent lui appartenir, n'inspirent pas non plus une grande confiance. Ce sont :

Baluches, poche ; argot des voleurs.

1. Cf. ■ Pli. Le Roux, Dictionnaire comique, 1718 : « C'est In cour du Roi Peto où tout le monde est maître. Ce proverbe se dit de l'assemblée des gueux qui sont tous égaux. On l'appelle la Qour du Roi Peto, parce que tous vivent de mendicité, et que le mot latin peto signifie mendier, demander. » V. aussi Littré, v° Pétaud.

■x. Voici quelques exemples analogues extraits du Supplément de Virmaître :

Bettender, mendier. Ce doit être une corruption de buttmulcr qui faisait partie de la Cour des Miracles (cf. ici même, t. I, p. 3i2).

Grinchir, voler Expression très ancienne (pie l'on trouve dans les vieux bouquins pour désigner les voleurs de la Cour des Miracles.

Taule, le bourreau. J'ignore où Victor Hugo a trouvé cette expression ; elle est fausse, et est inconnue dans le monde des prisons comme dans le peuple. Taule veut dire maison, par extension dans tous les cas, on aurait pu dire du bourreau le taulier, quoiqu'il ne soit pas le maître de la prison.

Onnhobi, faux cpileptique ; argot des voleurs. Chevhihe, bande de voleurs.

Condaleuse, serrure; dinguer la conduleuse, faire sauter la serrure.

Piadares, 1rs gendarmes ; argot des voleurs1. Rabine, dame, pour rupine ; argot des voleurs.

Les citations tirées des ouvrages modernes d'écri- \ ai us parisiens constituent la partie la plus originale de ce vocabulaire ; malheureusement les références sont aussi vagues que sont nombreux les titres des ouvrages cités, et l'importance de ces lectures nous fait regretter le manque de toute bibliographie-. Ce sont pourtant ces textes qui rendent intéressant un ouvrage généralement assez médiocre. L'auteur a d'ailleurs eu la modestie de le reconnaître lui-même, en remarquant à la fin de sa courte introduction : « Je n'ai fait, je l'avoue modestement, que copier le travail d'autrui, je me suis aidé de l'œuvre de mes devanciers, et si j'ai ajouté quelques trouvailles au répertoire, c'est en si petite quantité que je ne peux ni ne veux m'en prévaloir... Je me hâte donc de rendre... aux auteurs que j'ai abondamment cités dans le cours de cet ouvrage tout le mérite qui leur est dû ».

1. Double erreur : c'est pandore qu'il faut lire, et le terme est populaire, et non pas argotique.

2. La Bibliographie d'Yves-Plessis qui nous a rendu de si grands services pour tout ce qui touche à l'argot proprement dit, exclut en principe les publications non linguistiques des auteurs parisiens. D'autre part, la ttibUoyiaphie /xirisicnnc de- Paul Lacombe (1887) s'arrête à l'année 1880.

Les Sources de l'Argot Ancien, t. II. 6

Arrêtons-nous sur cet auteur1.

Le coup d'œil que nous venons de jeter sur la lexicographie argotique, témoigne de l'état médiocre ou pitoyable de la plupart des ouvrages consacrés à l'argot. En ce qui touche le jargon, faute d'une connaissance historique du sujet, ils ne font que perpétuer des erreurs et des non- sens parfois séculaires. Les vocables jargonnesques eux-mêmes s'y trouvent noyés dans le chaos des argots spéciaux qui constituent le parler parisien de nos jours.

Il était indispensable de replacer les uns et les autres dans leur époque et dans leur milieu. Le moment était venu d'une part de présenter les termes de jargon dans leur réalité documentaire, débarrassés des scories et des coquilles que l'ignorance a accumulées depuis trois siècles ; et d'autre part, de montrer l'enrichissement graduel du bas-langage par des apports venus de tous côtés, de la capitale comme de la province, et par des emprunts à toutes les classes sociales, parmi lesquelles celle des mal-

i. Pour être complet, mentionnons cependant encore deux ouvrages :

André Timmermann, Dictionnaire étymologique de mille et une... expressions propres à l'idiome français, Paris, 1903. C'est un extrait de Delesalle : les coquilles de forme et de sens de celui-ci, les fantaisies argotiques de Victor Hugo, Vitu et Macé y sont censées « propres Ix l'idiome français ».

Raoul de la Grasserie, Etude scientifique sur Vargot et le langage populaire, Paris, 1907. La méthode de l'auteur, par ses classements interminables et par sa terminologie étrange, rappelle celle des scolastiques; quant au fond, il suffit de dire que l'idée même d'un <c historique » est absente de son livre.

faiteurs n'est pas la moins curieuse. C'est ce double but que nous nous sommes proposé clans le présent livre des « Sources de l'Argot ancien » et dans l'ouvrage complémentaire qui sera consacré plus lard au « Langage populaire parisien ».

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