‹ Les sources de l'argot ancienChapitre 40 sur 157 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

DOCUMENTS JARGONNESQUES

Le fameux procès des brigands d'Orgères, canton du département d'Eure-et- Loire, est un document d'une haute importance qui rappelle à plusieurs égards celui des Coquillards dijonnais. Des bandes de malfaiteurs que leur habitude de brûler la plante des pieds de leurs victimes pour les contraindre à li\ rer argent et bijoux avait fait surnommer Chauffeurs, désolèrent à la fin du xvin0 siècle les départements de l'Est et du Centre. Les exploits de ceux d'Orgères ont été relatés par P. Leclair, un des « collaborateurs » à l'instruction de leur procès1.

1. Histoire des Brigands Chauffeurs, Chartres, 1800. Cette Histoire a paru la même année que les documents in extenso du procès des Chauffeurs -.Pièces de la procédure criminelle contre les accusés dans l'affaire d'Or- <jèrcs, Chartres, an VIII de la République, 3 vol. in-folio. La procédure est classée en deux divisions : la première contient l'information sur chaque délit ; la seconde, les interrogatoires, les mandats «l'arrêt et les pièces relatives à chaque accusé.

$6 DOCUMENTS JARGOIVNESQUES

Leur bande était composée, en dehors des voleurs proprement dits :

i° Des compagnons appelés Francs, sur lesquels on pouvait compter avec certitude. Ils étaient de deux espèces : Francs de campagne, qui allaient en tout temps à la découverte, et Francs de maison qui recevaient chez eux les voleurs sans domicile, recelaient les effets dérobés, indiquaient aussi les endroits où il fallait aller travailler, c'est-à-dire voler ou assassiner.

2° D'un brigand appelé Curé, qui recevait les déclarations de mariage et les célébrait suivant leurs us et coutumes.

3° De jeunes apprentis, dits Mioches, de dix à quinze et vingt ans, qui, sous prétexte de mendier ou de prendre gîte, allaient recueillir les renseignements dans les fermes ou autres habitations qui leur étaient désignées par les chefs.

4° D'un Instituteur des Mioches, qui étudiait avec soin le caractère de ces futurs bandits, pour les éduquer et les rendre propres au genre de vie qu'ils devaient mener. 11 s'appliquait surtout à leur apprendre à parler l'argot, à jouer adroitement du bâton, à frapper un homme de manière à le tuer sur-le-champ, etc.

Nous avons puisé ces détails dans l'ouvrage même de Leclair, qui y ajouta un dictionnaire des termes propres aux voleurs de cette bande, dont il certifie la rigoureuse authenticité : « Tous ces termes, déclare-t-il (p. 3), ont été réunis avec la plus scrupuleuse exactitude » ; et dans le chapitre xive, où il étudie l'argot des Chauffeurs, il ajoute (p. 128):

Les brigands d'Orgères, et généralement les voleurs qui

courent les départements, ont un langage qui leur est propre, et qui n'est entendu que par eux seuls. Il en est parmi eux qui le parlent avec toute la facilité que leur a donné une vieille habitude du crime. Ce jargon barbare est d'autant plus dangereux, que ces bandits s'en servent au milieu même de ceux qu'ils doivent assassiner la nuit suivante ou le jour même. Le faire connaître, c'est, ce nous semble, l'anéantir, et présenter spécialement aux cultivateurs le moyen de se garantir d'une infinité de maux, en y faisant attention et en prenant des mesures promptes contre le brigandage et la Bcélératesse. Nous avons recueilli avec le plus grand soin, et nous donnons ici tous les mots qui entrent dans la composition de ce langage hétérogène.

Ce vocabulaire renferme les premières traces d'une influence tsigane, la bande des Chauffeurs comptant des Bohémiens dans son sein : c'est à eux qu'on est redevable des mots chique (église) et gré (cheval). On y trouve aussi un vocable du bas-langage tiré de l'allemand : schnouf (tabac), reflet de Schnupf tabac .

Plusieurs termes nouveaux apparaissent, originaires surtout des patois du Nord : Bicler (voir), bonique (vieillard, maître de la maison), godelay (cidre), grinche (voleur), mite (cachot), pinicle (parties naturelles), poques (mains), vanne (peur), auxquels on peut ajouter :

B VYAFFE, pistolet, dérivé d'un dialectal bayer, aboyer (anc. fr. baier, même sens), proprement outil qui aboie, répondant exactement à barker, barking iron, pistolet (= aboyant, fer qui aboie), du jargon anglais. L'argot moderne appelle, de même, cette arme azor et basset, comme le « cant », buldog.

Ferxixgaxt, plat (à côté deferlingantc, faïence, cristal, dans Yidocq), proprement plat de faïence : dans les patois

88 DOCUMENTS JARGONNESQUES

berrichon et poitevin, ferliner signifie « donner un son », en parlant de vieilles ferrailles, et ferlin, désigne le son d'une cloche fêlée ou de l'argent dans la poche.

Dérivent des patois méridionaux : Bargaya (couteau, proprement couteau d'un brisoir de chanvre), barrou (bois, forêt), escarper (assassiner pour voler), escoffier (assassiner = enlever la coiffe, la tête), mandrillon (pistolet = mandre, manche, manivelle), pezouille (paysan = pou), pezou (pois), turne (maison = taverne).

Les expressions facétieuses ne manquent pas non plus à ce vocabulaire : Baron (chapon), bijoutiers au clair de lune (brigands), bracelets de soie (menottes), caporal (coq), cogne et tapin (gendarme), egreffin (greffier), graine d'oignon (poudre à canon), juge de paix (bâton).

A propos de cette dernière appellation, il est intéressant de citer un témoignage à peu près de la même époque : « Albert Mangin, âgé de 34 ans, cocher, condamné à mort le 7 floréal an II, comme contre-révolutionnaire, ayant dit que les jacobins étaient tous des scélérats et des coquins, et montrant un gros bâton qu'il tenoit à la main : Yoilà un juge de paix qui me servira à leur casser la barre du cou *. » Vidocq remarque à son tour : « Le juge de paix est une longue et grosse trique de bois vert, dont les argousins frappent les forçats -. »

Citons encore du même lexique certaines associations d'idées plus ou moins isolées : Aller en musique, demander l'aumône, répondant à l'ancien synonyme jargonnesque ballader, proprement mendier en chantant des

1. Dictionnaire des individus condamnés à mort pendant la Révolution, par L. P. [Prudhomme], Paris, an V, t. II, p. 53 1.

Page 1