Histoire des éTénements
Bien qu'il s'agisse d'une période de dix années seulement, la lâche de l'hislorien sera considérable, tant les événements se pressent, tant les cbangemenis se succèdent a?ec rapidité, tant les passions sont TÎTCs et les intérêts multiples. Il sera donc indispensable, el d'ailleurs il est possible, de suivre, semaine après semaine, la marche des faits et les transformations de l'opinion. Nous ne ferons ici qae jalonner la route.
Le mouvement fédéraliste, qui nous vint de Bordeaux dès 1787 et se prolongea jusqu'en 1793, ne saurait être étudié de trop près. Il y a lien d'espérer qu'on pourra ajouter plus d'un trait nouveau à rétude qu'en a commencée M. Plantadis.
En suivant l'ordre chronologique, la « journée de la peur » arrête tout d'abord la curiosité. MM. Guibert et Lecler en ont disserté, sans avoir connu tous les documents existants et sans s'arrêter i une conclusion détinitive. Le surjet mérite donc d'être repris.
Un des premiers actes de la Constituante, ce fut l'abolition des droits féodaux et du régime seigneurial. On ne trouve pour la Haute- Vienne aucun renseignement à cet égard dans le gros livre de MM. P.-L. Sagnac et P. Caron (2). Hais les registres de la série Q des Archives départementales et ceux des corporations ecclésiastiques fourniraient d'utiles éléments d'appréciation sur les effets de la nuit du 4 août.
Un autre grand coup porté à l'ordre de choses légué par le passé, ce fut la suppression des anciennes institutions et des circons-
(1) Dans Pr.-verb. da Corn, d'Inslr. pnbl., V (1904), p. 678.
(2) Les Comités des droits féodaux et de légisUtion... (1789-93). Paris, Impr*. nat., 1907.
136 BOURGES DE l'histoire DE LA RÉVOLUTION
criptions corrcspoDdantes. L*élude de cette opération pourrait for* mer un chapitre intitulé : « La fin de francien régime dans la Haute- Vienne ». Chapitre corsé si Ton prend soin de préciser à quelle date exacte, dans quelles circonstances et par quelle procédure disparurent l'intendance et le bureau des trésoriers de la Généralité, Téieclion de finances de Limoges, les sénéchaussées de Limoges, Saint-Yrieix, Le Dorât et Bellac, Tévéché et ses archiprétrés, la gouvernance militaire et ses lieutenances.
Subsidiairement, cette étude devrait s'étendre aux corporations qui n'avaient point de circonscriptions subordonnées, telles que les chapitres et les abbayes, les collèges, les jurandes de métiers et les confréries de tout genre. Car, par une exception dont il n*y a peut-être pas d'autre exemple dans l'histoire, toutes ces institulions ont une date de décès précise : celle du jour où leurs registres furent clos et paraphés ne varietur par les délégués du pouvoir central.
A tout prendre, l'agonie de Tancien régime fut paisible dans la Haute-Vienne, puisqu'il n'y eut, autant qu'on le sache encore, ni résistances combinées, ni protestations violentes. Hais pour être sûrs qu'elle tut résignée, il nous faudrait savoir si les droits acquis furent respectés, si les membres des corps supprimés reçurent des compensations. Pour affirmer que la transmission des pouvoirs et la liquidation des congrégations se firent régulièrement, il faudrait expliquer d*où vient que les archives de tant d*inslilutions constituées, de tant de communautés religieuses n'ont pas été concentrées à Limoges, comme le voulait la loi. Recherche difficile et qui en bien des cas laissera l'esprit en suspens.
La forme collégiale qui prévalut dans la plupart des nouvelles institutions cul pour conséquence de multiplier les élections. (Voy. L« 167 à 173). En 1790, la « population active » de notre déparlement comptait 3â.821 électeurs primaires, sur environ S69.000 habitants (1), et se répartissait delà manière snivanle : District de Limoges 5.664
— de Bellac 7.014
— duDorat 6.043
— de Saint-Junien 5.404
— de Saint-Léonard 4.874
— de Saint-Yrieix 4.824
.1 Ccst à tort que M. Fniy. faisant mention du tableau de cette « popola- Jîon active • ^o* 94 de sa BibliogrtLphie\ prétend qu'eUe désigne non la popa- Ulion électorale, mais la population totale du département!
— ANALYSE DE L^HISFOIBE DU DéTAKTtElICXT l37
Ces ëlecleors primaires choisissaient des délé^^uès tdiaiis la prsK portion que Toîci :
District de Limoges S9
— de Bellac -. 7i
— du Dorai 6!
— de Saint-Jonien 84
— de Saint-LéoDard 48
— de Saint-Yrieix SO
Ponr savoir combien « d'hommes nouveaux » entrèrent par ceUo. voie dans les fonctions publiques et participèrent au changement de régime, il conviendrait d'étudier de 1res près les résultats de chaque éleclioD. Mais les documents ne répondent pas directement à la question, et c'est seulement par une connaissance intime des hommes et des familles de chaque commune qu'on pouiTa s'éditier sur ce point.
Pour rintelligence de Tesprit public et des idées politiques qui se firent jour alors, la source principale c'est évidemment les journaux du temps, mais aussi les libelles et placards imprimés. C/CwSt surtout les délibérations des ..Sociétés populaires, dont le rôle devient quasiment ofliciel dès Tannée 1792. Nous connaissons assez bien celles de Limoges grâce à M. Fray. Mais les Sociétés des chefslieux de canton prétendaient elles aussi à diriger les pouvoirs constitués, à agir sur l'opinion publique, et elles entassaient projets sur projets, motions sur motions. Le dommage est donc gt^and pour nous de ne pouvoir interroger d'autres registres que ceux des Sociétés de Limoges, Eymoutiers et Magnac-Laval. Rien ou presque rien ne s'est conservé de vingt-neuf autres clubs dont l'existence nous est connue : Aixe, Arnac-la-Poste, Bellac, Ch&lus, Châteauponsac, Cieux, Compreignac, Conore, Coussac-Bonneval, La Crolsille, Le Dorât, Nedde, Nieul, Nouic, Oradour-sur-Vayres, Peyrilhac, Pierrebufflère, Solignac, Saint-Bonnet, Saint-Germain-les- Belles, Sainl-Junien, Saint-Léonard, Saint-Priest-sous-Aixe, Saint-Symphorien, Saint -Viclurnien, Saint-Yrieix, La Rochc- TAbeille, Thouron et Veyrac.
La constitution civile du clergé, sa mise en pratique sont au nombre des faits dominants es années 1790-92 et qui pesèrent lourdement sur la marche de la Révolution. Pour nous guider un peu dans l'appréciation du conflit entre l'Eglise et TËtat, nous avons les quatre volumes que M. l'abbé Lecler a consacrés aux prêtres réfractaires de l'ancien diocèse de Limoges, et Ton ne saurait mieux
138 SOURCES DE l'histoire db la révolution
faire provisoirement que de le suivre, en restreignant toutefois quelques-unes des subdivisions qu*il a adoptées :
Prêtres condamnés par le Tribunal de Limoges;
Prêtres morts dans les prisons du département ;
Prêtres déportés par Rocheforl ou par Bordeaux ;
Prêtres émigrés en Espagne, en Suisse, en Italie, en Angleterre, en Allemagne, etc.
Au total près d'un millier d'ecclésiastiques, réguliers ou séculiers, défalcation faite de ceux qui appartenaient aux départements de la Creuse et de la Corrèze.
Mais que de problèmes à résoudre ! Quel fut dans ce mouvement de résistance le rôle exact de Mgr Duplessis d*Ârgentré, Tévéque philosophe? À quels motifs particuliers, d'intérêt ou de conviction, a-t-il conformé sa conduite ? A voir le nombre des ecclésiastiques qui rétractèrent leur premier serment à la Constitution civile, n'y a-t-il point lieu de croire que l'Assemblée constituante leur avait demandé en effet plus qu'ils ne pouvaient concéder?
M. l'abbé Lecler a, de propos délibéré, omis de s'occuper des prêtres assermentés. Ils appartiennent néanmoins autant que les autres à l'histoire. Combien étaient-ils? Comment s'acquittèrent-ils de leurs devoirs? Quel fut, jusqu'à la suppression du budget des cultes, le rôle proprement ecclésiastique de l'évêque Gay de Vernon et de ses grands vicaires? Quelle est la date exacte du serment solennel par lequel ils déclarèrent promettre et jurer sur leur honneur et conscience de maintenir la Constitution civile, d'y sacrifier leurs biens et leurs vies? (1). Dans quelle mesure furent-ils suivis par les populations du Haut-Limousin et de la Basse-Marche? Y eut-il dans la Haute-Vienne des municipalités qui, en vertu de la loi du 14 décembre 1789 (art. 50), s'emparèrent, antérieurement au décret du 28 octobre 1790 (art. 13), de l'administration des biens des paroisses?
Sur ces divers points et sur beaucoup d'autres, les imprimés contemporains que mentionne la BtMograp/it^ de M. Fray (2) apportent quelque lumière. Le Rapport du bureau ecclésiastique de 1791, que nous avons édité (3), et les Observations d*un anonyme sur YEssai sur la politique du clergé dissident (an IX) (4), seront aussi de quelque secours. Mais c'est avant tout dans l'étude des registres des communes et des districts qu'on trouvera les éclaircissements désirables.
(1) Arch. comm. de Limoges, AA. 9 ter.
(2) Sous les n" 247-281.
(3) Voy. ci-dessus, p. 98.
(4) Voy. ci-dessus, p. 98. — Cf. les liasses L. 350 et 351 des Archives départementales.
W. — ANALYSE DE L*HISTOIBE DU DEPAATEMENT 139
Existe-l'il seulement une liste des prélres assermenlés? Dans la négative, on ne pourrait la dresser qu'à Taide des anciens regislres paroissiaux. La substitution du curé constitutionnel au curé réfractaire y est toujours consignée à sa date précise.
Si les premières tribulations du clergé séculier apparaissent assez bien, celles du clergé régulier restent plus obscures. Nous ne savons pas toujours à quelle date exacte se vidèrent les nombreux couvents d*hommes et de femmes qui existaient alors sur le territoire de la Haute- Vienne ou h Limoges même (1); nous savons encore moins ce que devinrent la plupart de leurs habitants.
On n'a pas encore établi à quel moment commença l'émigration des nobles limousins, en quels pays ils se réfugièrent de préférence, quels furent les premiers qui sortirent de France et jusqu'à quel point leur exemple fui suivi. Les dossiers de la série Q des Archives départementales (quoique insuffisamment classés) fourniraient des indications précises pour plus de trois cents familles : les Baillot du Queyroix, Benoist de Lostende, de Brie, Chouly de Pcrmangle, de Coustin, de Gressac, des Monstiers-Mérinville, Douhet du Puymolinier, Duléry de Peyramont, Esmoingt de Lavaublanche, Faulle de Ventaux, Garât de Nedde, Gay de Nexon, Guingand de Saint-Mathieu, de Larabertie, de la Pométie, de Masbaret, Pérusse des Cars, Poute de Nieul, de Rochechouart-Pontville, Saint-Martin de Bagnac, Touzac de Saint-Etienne, de Villelume, de Voyon, etc.
Toujours est-il que celte émigration, précédée de Tabolition du régime seigneurial, de la perle des offices de judicature et d'épée, marque pour Tordre de la noblesse la fin de son influence traditionnelle. On ne saurait donc accorder trop d'attention aux origines et aux causes de ce mouvement.
Dès 1790, à rinstar de Paris, il y eut à Limoges deux gardes natiijnales volontaires, — celle de la Cité et celle de la Ville,— dont pouvaient seuis faire partie les électeurs dûment inscrits. Elles se trouvèrent unifiées par le décret qui réunit la Cité cl la Ville sous une même administration (nov. 1792). Comment elles se recrutèrent et se formèrent, c'est un des sujets qui s'imposent à l'attention de l'historien, car elles furent pendant près de deux ans les grands foyers de l'esprit nouveau. Quand, en 1791, les gardes nationales volontaires furent rendues sédentaires et remplacèrent partout les anciennes mitices, leur rôle changea quelque peu. Elles eurent à prêter main-forte à l'exécution des lois, à assurer la sécu-
(1) Abbayes de Saint-Martial, Saint-Martin, Saint-Augustin, La Règle, Les AUois, — Bœuil, Grandraont, Solignac, — prieurés de Boubon, Aureil, TArtige, etc.
140 souncES DE l'histoire de la révolution
rilé publique au lieu el place de la gendarmerie nationale empêchée. C'est de leurs rangs que sortirent les volontaires de 1791-92, comme nous le montrerons en pariant de la réorganisation de Tarmée.
La vente des biens nationaux n'est point parmi les questions les plus ardues de ce temps, mais elle est sûrement parmi celles qui exigent le plus de peine et de temps pour être résolue. Les récents travaux de MM. G. Lecarpenlier (1) et A. Viallay (2) ont une portée générale (3). Or, nous sommes placés ici à un point de vue local et par conséquent obligés de donner aux détails une attention scrupuleuse.
Les effets de la vente des biens nationaux furent divers, suivant les départements. Ceux que nous entrevoyons dans la Haute-Vienne ne sont pas suffisamment établis pour que nous nous risquions à les exprimer ici. S'il est certain que la bourgeoisie trouva son profit à cette opération, il ne Test pas moins que bon nombre de paysans y eurent le leur. Mais dans quelle proportion ? C'est ce qu'il reste à déterminer par l'examen méthodique des procès-verbaux d'adjudication que contient la série Q.
Le conlre-coup des grands événements du temps sur l'esprit public de notre département doit aussi fixer l'attention. Il est vraisemblable que la prise de la Bastille, la fête de la Fédération, la déclaralion des droils de l'homme et du citoyen, la mort de Mirabeau, la fuite de Louis XVI el son arrestation, le manifeste du duc de Brunswick, la victoire de Valmy, les journées des 5-6 oct. 1789, 20 juin et 10 août 1792, etc., ont modifié l'état des partis en présence. Et c'est ce qu'il faudrait montrer par textes probants.
Trois hommes d'église : Gay-Vernon, Foucaud et Publicola Pedon; un homme de robe, Pierre Dumas, président du tribunal criminel, liennent en ce lemps-là les premiers rôles du drame politique qui se joue dans la Haule-Vienne. Le personnage du premier est bien connu. Celui des trois autres mériterait de l'être également.
Nous arrivons à la Convention.
Un décret du 1" janvier 1793 avait suspendu dans tous les dépar-
(1) La vente des hitnt ecclésiastiques pendant la Révolution française... Paris, Alcan, 1908.
(2) La vente des biens nationaux pendant la Révolution française : étude législative, économique et sociale. Paris, Perrin, 1908.
(3) Celui de M. S. Charléty (1906) concerne au contraire un seul département, celui du Rhône.
N. — ANALYSE DE L^HISTOIRE DÛ DÉPARTEMENT Hl
tements, s&uf ceux des frontières, la permaDence des Conseils généraux. Or celui de la Haute- Vienne continua, comme ceux du Tarn, dg Cher et de la Dordogne, de se réunir. II y aurait lieu d'expliquer les raisons de celle anomalie.
Les représenlanls en mission furent une innovation deslinée à faire exécuter dans les départements les volontés de la Convention. Faire le relevé de leurs actes, étudier dans quelles circonstances ils furent rendus, rechercher s'ils tenaient compte des contingences de Heu et de temps, serait le meilleur moyen de savoir si Tinnovalion se justiria par les services rendus.
Quant aux Comités de surveillance, leurs délibérations ne méritent pas moins l'attention de l'histoire que celles des Sociétés populaires. Ces Comités représentent dans chaque canton, pendant les années 1793-1795, l'efTorl suprême des politiciens et des palrio^ tes en vue du salut public. Dans la mesure où leurs motions se montrèrent à l'unisson des exigences de la Convention, on pourra juger des progrès accomplis chez nous par l'idée révolutionnaire depuis 1789.
Représentants en mission. Comités de surveillance, sont les instruments conscients de la « manière rude » qui prévaut alors, sous l'empire des nécessités de la guerre, dans le gouvernement central. Un troisième instrument, ce fut le tribunal criminel de la Haute- Vienne. De son activité, on n'a retenu jusqu'ici que la condamnation à mort par lui prononcée de quelques prêtres réfraclaires. Ses registres font actuellement l'objet d'une étude qui nous dira et la nature des causes qui lui furent soumises, et la légalité de ses jugements, et l'esprit de ses membres.
Sous la Constituante, la lutte contre Rome avait grandement entravé la marche normale de la Révolution. Sous la Convention, la guerre de défense contre l'étranger fit dévier vers l'extérieur un effort patriotique qui n'avait eu d'abord que l'intérieur pour objet. Les monarchies européennes s'en sont mal trouvées, la France aussi'. Les besoins croissant de ce fait, on inaugura à partir de 1793 le régime des réquisitions, de la levée en masse, des légions franches, qui épuisèrent le pays.
Quand on eut supprimé le régime de liberté, qui permet seul l'équilibre des forces sociales, on vit de singuliers effets. Pour subvenir aux besoins des armées, on réquisitionna tous les chevaux existants. Presque aussitôt, le service des postes et des messageries tomba en souffrance. On réquisitionna alors à son profit les mulets qui desservaient les moulins à farine. Privés de leurs auxiliaires, les moulins cessèrent d'écouler leurs produits. Devant ce résultat sensible aux populations, on rendit aux meuniers leurs mulets et,fautQ.
14^ SOURCES DE L^HISTOine DE LA névOLCTlON
de chevaux, on fit traîner les diligences par des bœufs dont l'allare ne répondait guère à la hftle des voyageurs et des courriers {i)f d*où mécontentement général et malaise profond.
Avec la Convention, la question ecclésiastique se présente sous un aspect nouveau. La constitution civile avait été appliquée aux dépens du clergé réfractaire. La séparation de l'Eglise et de l'Etat par la suppression du bugdet des cultes (sept. 1794) se fit aux dépens du clergé constitutionnel. Nous ne saurions dire toutefois si le culte public fut en fait partout ruiné, si les paroisses furenl* nombreuses où le culte secret fut organisé, si l'on célébra des (c messes aveugles », s'il se forma des associations pour pourvoir à Tentretien des prêtres, s'il y eut des chefs laïques de paroisse comme il se vit ailleurs. Les éclaircissements que Ton voudrait sur tous ces points ne se trouvent guère dans les registres des conseils du temps. On ne peut les attendre que des correspondances privées et des papiers de l'évéque Grégoire. Jusque-là, nous devons tenir en suspicion les traditions orales qui se colportent en quelques localités.
En tout cas, la phase de la Convention marque un redoublement de rigueur à l'égard des prêtres opposants. Huit d'entre eux farent guillotinés à Limoges à la fin de 1793 et au commencement de 1794, pendant que des centaines d'autres étaient emprisonnés à La Règle, à la Visitation, à l'Hôpital général, ou déportés au loin.
Les revendications économiques et sociales des assemblées primaires de juillet 1793 se rapportaient à trois chefs principaux (2) : l^ Les héritages. — Dans les pays de droit écrit comme le Limousin, les assemblées prolestèrent en général contre l'abolition du droit de disposer de ses biens en ligne directe et contre l'égalité [ successorale établie par le décret du 7 mars 1793 ;
'. 2« Le partage facultatif des biens communaux. — Ce partage,
autorisé par le décret du 10 juin 1793. ne fut pas approuvé par les assemblées de la Haute- Vienne ;
3*" Les subsistances et le maximum établi par le d^écret du 4 mai 1793. — Un certain nombre d'assemblées de la Haute- Vienne protestèrent contre ce décret.
(1) Nous devons connaissance de ces faits à M. Hoger Drouauli, dont nous avons déjà cite le nom. Ils s'appliquent au district du Dorât et peut^tre lui sont-ils particuliers.
(2) Voir un article de M. C Riffaterre dans le Bulletin trimestriel de la Comm. centrale de l'hist. de la Révolution, 1906, no 4, p. 321 et ss. Cf. les Arch. dép. de la Haute- Vienne, L. 161 et 162.
N. ANALYSE DE L^HISTOItlË DU DéPARTËMËNt 44*3
Avec la rédaction des doléances et la vente des biens nationauii, nDe autre question a paru, à la Commission centrale de Paris, devoir faire l'objet d'une exacte recherche de la part des Comités départementaux : celle des subsistances. Nous avons dit précédemment (p. 123) ce qu'avait fait le Comité de la Haute- Vienne pour préparer la solution de cette question. Les instructions détaillées contenues dans le 3« fascicule du Bulletin trimestriel aideront dans leur lâche les historiens de la terrible crise alimentaire que traversèrent les populations en 1790-94.
Bornons-nous à dire que, dans notre département, la crise sévit sur les céréales plus que sur les bestiaux, — et que le régime des réquisitions forcées aboutit une fois de plus à des incohérences. Ainsi, le district de La Souterraine (Creuse), qui manquait de grains, en fit réquisitionner au nom de la loi dans le district du Dorât (Haute-Viennej, qui, à son tour, pour combler le déficit consécutif, en réquisitionna dans le département de la Charente (1). Nulle part non plus on ne constate que la loi du maximum ait pu longtemps prévaloir contre celle de l'offre et de la demande pour régler le prix des denrées.
M. F. Royer (2) nous dira quelque jour quels furent les effets de l'émission désordonnée des assignats, du cours forcé des billets de confiance; quelles furent dans le département les variations du cours des monnaies, les causes de la rareté du numéraire, les troubles du marché financier. Sans la connaissance approfondie de ces faits, on ne peut guère comprendre la situation économique des années 1793-94.
De troubles populaires, on n'en trouve Irace que dans un petit nombre de localités : Limoges, Séreilhac, Eymoutiers, Chftleauponsac, Cieux, Le Dorât, Magnac-Laval, Saint-Junien, Nexon, Dompierre, Lussac-les-Eglises, Saint-Malhieu, Saint-Laurenl-sur-Gorre, de 1791 à 1798 (L. 197 à 202). Il en faudrait connaître les motifs, s'ils furent d'ordre politique, économique ou social; s'ils furent accompagnés de violences contre lespersonnes et les propriétés, s'il y eut des châteaux pillés et des couvents dévastés.
La chouannerie a-t-elle trouvé chez nous des appuis? Le fait que le service de santé fit évacuer sur l'Hôpital général de Limoges une bonne partie des blessés de la guerre de Vendée a-l-il eu pour conséquence de rendre l'opinion publique particulièrement attentive à la grande révolte de l'Ouest, d'y susciter des complicités
(1) Communication de M. Roger Drouault.
(2) Voy. ci-dessus, p. 123,
chez les royalistes, de provoquer des colères chez les patriotes? — Aulant de points d'interrogation qui sont restés jusqu'ici en suspens.
Quel accueil nos populations limousines,' où le tempérament n'a rien de méridional, firent-elles à la fondation de la République, à Texécution de Louis XVI, à la proscription des Girondins, aux condamnations du tribunal révolutionnaire, à la déclaration de guerre aux puissances coalisées? — De quel œil les « patriotes » virent-ils l'exécution des Hébcrtistes et des Dantonistes, la chute de Robespierre? C'est une partie de l'histoire morale de ce temps que nous esquissons ici et non la moins facile ni la moins tragique. Les rapports décadaires feraient d'un grand secours s'ils élaienl moins rares (L.754). Quant au Journal du département de la Haute- Vienne (de sept. 1793 à août 1794), quant aux adresses et motions des clubs, ils ne reflètent que l'opinion d'un parti extrême.
La journée du 9 thermidor an II (r:27 juillet 1794) renversa Robespierre et son parti et marqua ainsi la défaite du parti jacobin. Une réaction suivit qui s'afTirma jusqu'à la fin de la Convention (18 octobre 1795). Par quels actes se manifesta-t-elle chez nous soit de la part des autorités publiques, soit de la part des particuliers? Voilà ce qu'il faudrait démontrer par des faits dûment établis.
Le Directoire, c'est déjà, par rapport à la Convention, la réaction : c'est tout au moins la réparation de beaucoup de maux et l'organisation définitive des services publics.
Comment la constitution de l'an IH fut-elle appliquée dans la Haute-Vienne?
Comment fonctionnèrent les pouvoirs nouveaux?
Quels avantages les populations trouvèrent-elles à la suppres^ sion des directoires de districts, à l'institution de tribunaux correctionnels ? Là est le véritable intérêt d'une histoire de départe-: ment pendant cette phase de la Révolution.
La réaction thermidorienne se prolongea pendant le Directoire sous diverses formes : rentrée des nobles émigrés, réapparition des prêtres réfractaires (1), protestations et revendications des partis de conservation. Il y a traces de tout cela dans les registres des administrations locales, mais il reste à les recueillir, à fes étudier, à les interpréter.
Même après l'institution des mandats territoriaux, la crise finan^
(1) En 1797 un libraire, de Limoges réédite un calendrier catholique. (Voy. Fray, Bibliographie, n" 353).
K. — AHALVâB DE L^IIISTÔIRÈ hU D^PARfÉMÉNt i4S
cière persista jusqu'au cours de rannëe 1796 et inclina les classes moyennes à Tagiotage. Y eut-il des exemples de ce fait dans notre département où la spéculation avait toujours été timide?
On affirme souvent que le brigandage dans les campagnes, la dissolution des mœurs dans les villes sont un des caractères principaux de la période du Directoire. Encore est-il qu'il faudrait le démontrer et indiquer pour chaque département la mesure du mal. Les registres d'hôpitaux et ceux des tribunaux sont assez nombreux dans la Haute- Vienne pour qu'on puisse espérer faire la lumière sur ces deux points.
Au point de vue militaire, il y aurait à rechercher si la Haute- Vienne fut mêlée, de près ou de loin, aux dernières convulsions de la chouannerie, — et si le régime de conscription militaire, qui était un allégement au système de la levée en masse, fut bien accueilli des populations.
Les luîtes des partis continuèrent à Paris et dans les grandes villes. Il resterait à dire si le coup d'Etat du 18 fructidor an V contre les royalistes et celui du 22 floréal an VI contre les patriotes eurent leur répercussion à Limoges, — et comment y furent accueillies la journée du 30 prairial an VII contre les Directeurs et celle du 18 brumaire contre les Cinq-Cents.
Il est fort difficile, sous le Directoire, de suivre de près les variations de Topinion publique dans un département où la population, très clairsemée, n'avait plus un seul journal à son service. D'ailleurs, ne sommes-nous pas victimes d'une illusion quand nous prétendons tirer des feuilles publiques l'indice de l'état général des esprits, puisque nous savons d'autre part que le nombre des illettrés était grand et, par conséquent, aussi celui des lecteurs accessibles aux influences de la presse périodique? D'ordinaire, c'est l'opinion du parti aux affaires, ou encore celle des partis extrêmes, qui se manifeste le plus ostensiblement aux yeux de la postérité. Il serait donc, en tout état de cause, souverainement imprudent de vouloir expliquer les événements qui se passaient au Dorât ou à Rochechouart par l'état d'esprit qui se constate au chef-lieu du département.