‹ Les sources de l'histoire du montanismeChapitre 19 sur 207 · SATI · texte numérisé non relu

SATI

6 Chron., II, 222 : « Philastrius — der ausser dem Syntagma nachweisbar auch das Panarion des Epiphanius benutzt hat... » Cf. aussi 1bid., p. 223.

INTRODUCTION XLV

entre ses notices une artificielle symétrie, Philastre a entremêlé ses emprunts d'autres emprunts et d'inventions personnelles : de là une confusion qui rend particulièrement malaisé le recensement de ses sources. Cependant les rapports verbaux signalés par Kunze ne peuvent guère s'expliquer que par un démarquage direct.

On notera aussi qu'un des arguments auxquels Lipsius 1, Bonwetsch 2 et Hilgenfeld % paraissent attacher le plus de prix est l’argument chronologique. Or 1] n’a, ce me semble, rien d’invincible. La date de composition du Panarion peut être déterminée à l’aide de deux données d’Épiphane lui-même. Il écrit 1, πὶ: «... ἄχοι τοῦ ἡμετέρου χρόνου, τουτέστι βασιλείας Οὐαλεντινιανοῦ χαὶ ᾿Ουάλεντος ἐνδεχάτου ἔτους χαὶ Γρατιανοῦ « ὀγδόου >. » Il commençait donc son ouvrage entre février-août 374 et février-août 375. — D'autre part, on voit que le chapitre relatif aux Manichéens (Pan., LXVI, xx) a été rédigé la troisième année de Valens, neuvième de Gratien, première de Valentinien IT : « ... ἕως τοῦ παρόντος τουτέστιν Οὐάλεντος μὲν ἔτους ιγ΄, Γρατιανοῦ δὲ ἔτους θ΄, Οὐαλεντινιανοὺ δὲ νεωτέρου ἔτους. », c'est-à-dire entre le 28 mars et le 24 août 376. Il avait mis deux ans environ, un peu moins peut-être, pour composer soixante-six chapitres de son livre qui comprend au total quatre-vingts réfutations. Cela induit à penser que le Panarion a pu être achevé vers la fin de 376 ou au cours de l’année 377.

La date de composition du catalogue de Philastre ne nous est pas connue avec la même précision. On est arrivé cependant par un examen attentif des données qui y sont incluses à la localiser entre 385 et 301 4. Or, à cette époque, les ouvrages importants passaient d'Orient en Occident beaucoup plus vite que ne paraît le croire Lipsius ὅ. Ne voit-on pas saint Ambroise exploiter à Milan dans son de Spiritu sancto, qui est de la première moitié de 381, les discours théologiques de Grégoire de Naziance prononcés à Constantinople en 380 6 ? Il serait surprenant qu'une

μ᾿ Quellenkr. Epiph., p. 29-32.

GMA ΡΤ 10:

8 ZWT., XXXVIII (1895), p. 296.

4 M. SCHANZ, Gesch. d. rôm. Litt., IV, τ, p. 359.

5 Op. cit., p. 32 « und bei den literarischen Verhältnissen der damaligen Zeit eine weitere Verbreitung des Panarion so schnell nach seiner Abfassung wenig glaubhaft ist, zumal wenn wir den gerade damals nicht eben sehr regen Verkehr zwischen der abendländischen und morgenländischen Kirche in Anschlag bringen. »

6 Cf. SCHERMANN, die griech. Quellen in Ambros. de Spiritu sancto, München. 1902, p. 92.

XLVI INTRODUCTION

personnalité aussi remuante et voyageuse que Philastre 1, entreprenant d'écrire un ouvrage de polémique contre les hérésies, n’eût pas eu vent du grand traité composé par Épiphane sur ce même sujet, et n’eût pas fait tous ses efforts pour se le procurer.

On voit dès lors que la filiation supposée par Lipsius entre le Syntagma d’une part, l'Aduersus omnes Haereses, le Panarion et le Liber de Haeresibus d'autre part, ne se présente plus sous le même aspect où Lipsius s'était plu à l’imaginer.

La conception de Lipsius s'exprime dans le schéma que voici :

Syntagma

Aduersus omnes Panarion Liber de Haeresi- Haereses bus.

Du moment que Philastre s’est servi d’Épiphane, il faut modifier

ainsisce schéma

Syntagma

Aduersus omnes Panarion

Haereses

Liber de Haeresibus.

Dans le tome II de sa Chronologie ?, M. Harnack propose même une dérivation un peu plus compliquée. Il ne peut se résoudre à convenir que le Synfagma avait formé un opuscule assez court. Il ne veut pas — et ce scrupule étonne — être obligé d'admettre qu’Épiphane ait consulté,

1 Cf. Gaudentius, de uita et obitu Philastrit (P. L., XX, 998) « …circumiens universum pene ambitum Romani orbis, dominicum praedicauit uerbum.…. » RPR220 10125

INTRODUCTION XLVIF

outre le Syniagma, plusieurs autres traités d’'Hippolyte. I1 tient à ce qu'Épiphane ait trouvé dans le Syntagma même de quoi s’approvisionner largement. D'autre part, 1 constate que, parallèlement aux amples développements d’Épiphane, Philastre et Pseudo-Tertullien se ressemblent pour le contenu et aussi pour la brièveté de leurs notices. Une seule hypothèse, selon lui, peut expliquer toutes ces énigmes : à côté du Syntagma, aurait été rédigé (sans doute par Hippolyte lui-même) un Épitome du Syntagma ; Épiphane aurait exploité le Syntagma ; Pseudo- Tertullien serait une traduction de l’Épriome ; Philastre aurait travaillé d’après Épiphane et d’après l’'Épitome.

Le tableau suivant, où je trace les linéaments de cette combinaison, la rend sensible aux yeux.

Syntagma

Épitome du Syntagma Panarion

Pseudo-Tertullien

Liber de Haeresibus.

Le problème dont je viens d'indiquer les données et d’énumérer les solutions diverses, est un des plus malaisés parmi ceux que nous offre l’ancienne littérature chrétienne. Je n'oserais dire que le grand effort de la critique, depuis Lipsius, ait abouti à nous donner des certitudes : un tel problème n’en comporte guère, au surplus. Quand on s’aventure sur le sol fuyant des hypothèses (ce qui est le droit de tout historien), on ne peut que combiner des vraisemblances, en essayant de les rendre aussi spécieuses que possible par la convenance des rapprochements et l’ingéniosité des soudures. Un point paraît probable ou même acquis : le

XLVIIT INTRODUCTION

Syntagma aduersus omnes haëereses d'Hippolyte a été, soit transcrit, soit consulté par Pseudo-Tertullien, Épiphane et Philastre, pour leurs traités hérésiologiques. Ce Syntagma, je le conçois comme un ouvrage fort court — un peu plus ample pourtant que l’Aduersus omnes haereses, puisque les réfutations, exclues par Pseudo-Tertullien, y avaient leur place — et dont la dernière notice, dirigée contre le noétianisme que l’auteur considérait comme une hérésie particulièrement dangereuse, avait pris un développement hors de proportions avec les notices précédentes. Il est sage d’en placer la publication, comme le propose Harnack, à Rome même, dans les dix premières années du IIIme siècle 1 Pour le reconstituer (dans la mesure où semblable tâche est possible), 1l ne suffit pas de constater que sur tel point Épiphane et Philastre se rencontrent, et d’inférer de là qu'ils ont dû puiser ce détail dans le Synfagma : 1l n’est guère douteux, en effet, : que Philastre ait lu et utilisé le Panarion. 11 faut, pour être fondé à ramener une donnée au Syntagma, la rencontrer chez Pseudo-Tertullien et Épiphane, — ou chez Pseudo-Tertullien et Philastre, — ou chez tous trois simultanément.

C’est par la stricte application de cette règle que nous nous efforcerons d'éliminer d’une enquête si délicate la plus grande part possible du caprice et d’arbitraire. Revenons maintenant aux chapitres d’'Épiphane relatifs au Montanisme.

Le chapitre XLVIII, τ du Panarion.

C'est au Syntagma d'Hippolyte que, depuis Lipsius, on rapporte ordinaïrement la presque totalité du premier paragraphe du chapitre XLVIII.

Une observation préalable s'impose ici. Il paraît peu exact de considérer ce $ 1 comme formant un tout. A le lire attentivement, on s'aperçoit qu'il se compose de trois parties juxtaposées. — D'abord une phrase d'introduction où Épiphane indique la dénomination de l’hérésie qu'il va combattre et en marque le rapport chronologique avec celle des Encratites 2? : cette transition est évidemment d’Épiphane lui-même, qui a toujours grand souci d'établir un lien entre les divers chapitres de son Panarion. — Vient ensuite une affirmation de l’orthodoxie des Phrygiens

L Chron., II, 223.

2 Sources, p. 114, 16 à 115, 6.

INTRODUCTION XLIX

sur les points fondamentaux de la règle de foi 1. —— Puis la discussion qui va se dérouler à partir du ὃ 11 jusqu’au ὃ ΧΠῚ est préparée par le λέγοντες ὅτι x. τ. À. et par une double citation de la première Épître de saint Jean qui indique bien dans quelle préoccupation elle sera conduite 2. Ces dernières lignes préparent le grand débat auquel Épiphane a consacré le meilleur de ses soins, en s'inspirant d’un écrit ancien qui n’est certainement pas le bref et sommaire Synfagma, et elles s’y rattachent directement.

Il n’y ἃ donc que la seconde partie pour laquelle la question de l’utilisation du Synlagma puisse se poser. Lipsius la tranche par l’affirmative en invoquant la parité des détails fournis par Épiphane d’nne part, et par Philastre d'autre part 3. L’analogie est très frappante, en effet. Mais du moment que nous avons admis la dépendance de Philastre par rapport à Épiphane, cette similitude ne nous autorise pas à conclure qu'ils aient puisé l’un et l’autre dans le Syntagma. 11 faudrait pour cela que le parallélisme se poursuivit jusque chez Pseudo-Tertullien. Or justement Pseudo- Tertullien est ici en contradiction avec Épiphane et avec Philastre : il conteste formellement l’orthodoxie d’une partie de la secte 4... Rien, à tout prendre, ne nous interdit de supposer que l'écrit exploité par Épiphane au ὃ Π et suiv. rendait sommairement justice à la correction du sentiment montaniste sur un certain nombre de points importants, et qu’Épiphane ait reproduit cette attestation, transcrite par Philastre à son tour d’après Épiphane lui-même.

Les ὃ u-xur (à l'exclusion du développement des ὃ vi-ix sur le Jeûne et les secondes Noces).

Si nous lisons ce morceau, nous constatons qu'un certain nombre d’oracles montanistes y sont cités : quatre de Montan lui-même aux $ ἵν, x et x1: trois de Maximilla aux ὃ Π, ΧΙ et Χπι 5. Or Épiphane ne les donne pas par à peu près ; il a bien la prétention de les citer littéralement,

3 Pour Philastre, νου. le n° 100.

5 Sources, p. 120, 22 ; 130, 23 ; 131,22; 133, Σ᾿, ῬῬ-ΤΙΊ7,1; 134, 4.;135, 20.

L INTRODUCTION

et la manière dont 1l les amorce indique que ce sont leurs propres paroles qu'il transcrit.

Une documentation aussi précise n’a pu lui être fournie que par une source écrite. Comment l’aurait-1l recueillie telle, de l’incertaine et instable tradition orale ? Il ἃ donc eu sous les yeux une pièce quelconque où les dits des coryphées étaient allégués. On pense tout de suite à ces collections d’oracles que les tenants de la secte colportèrent dès les premiers temps, ou à tout autre des nombreux opuscules dont 115 appuyaient leur propagande orale 1. I1 n’est nullement impossible qu’à l’époque d’'Épiphane certains de ces recueils aient encore circulé dans les mieux montanistes : l’histoire arrivée à Marcella, la docte amie de saint Jérôme 2, le laisserait penser. Pourtant Épiphane ne se vante nulle part d’avoir eu en mains un florilège de ce genre. Or il est assez dans ses habitudes de faire valoir, quand 1] le peut, la conscience de ses enquêtes, et le soin qu'il a pris de lire de ses yeux les ouvrages hétérodoxes à.

Nous sommes donc amenés à cette conclusion qu'il a dû puiser ue une réfutation catholique qui lui a fourni tout ensemble de quoi déceler à ses lecteurs la nocuité du poison montaniste, et de quoi leur administrer aussitôt l’antidote destiné à en paralyser éventuellement l'effet.

C’est 101 que la confrontation de son exposé avec ce que nous savons des origines et de la première forme de la polémique antimontaniste fait ressortir indubitablement la date fort ancienne de l'écrit où Épiphane se munissait ainsi de faits et d'arguments.

En face de la sommation notifiée aux catholiques de recevoir les charismes montanistes sous peine d’être soupçonnés d’une défiance impie à l'égard de toute prophétie, les catholiques — et cela dès les débuts de

1 Cf. Eusèbe, VI, xx, 3 (Sources, p. 84, 4); Philosoph., VIII, x1x (Sources, P. 57, 9).

2 Sources, p. 166, 1 et 5.

SÉPanarion x NL ENT APCE, 359), à propos de l’hérésie des « Gnostiques » : « Ταύτῃ γὰρ τῇ αἱρέσει, ἐπιπόθητοι, χαὶ αὐτὸς περιέτυχον. Ex στόματος δὲ τῶν ταύτῃ ἐπιχειρούντων φύσει αὐτὰ αὐτοπροσώπως ἐνηχήθην ». Et plus bas : «... ὥστε μετὰ τὸ ἀναγνῶναι ἡμᾶς αὐτῶν τὰς βίβλους... ἐσπουδάσαμεν χαὶ τοῖς ἐπισχόποις τοῖς ἐν τῷ τόπῳ ἐχείνῳ αὐτοὺς ὑποδεῖξαι. » — XXXVIII, 11 (Ρ. G., xt, 656) à propos des Caïnites : Ἤδη δὲ διῆλθεν εἰς ἡμᾶς καὶ βιβλίον ἐν ᾧ ἐπλάσαντο, x. τ. À. » — XLII, x (P. G., ΧΙ], 709) à propos de Marcion : « ᾿Απὸ ἐτῶν ἱκανῶν ἀνερευνῶν τὴν τούτου τοῦ Μαρχίωνος ἐπινενοημένην ψευδηγορίαν καὶ ληρώδη διδασχαλίαν, αὐτὰς δὲ τοῦ προειρημένου βίβλους, ἃς χέχτηται μετὰ χεῖρας λαβὼν, τό τε παρ᾽ αὐτῶν λεγόμενον Εὐαγγέλιον χαὶ ἀποστολιχὸν χαλούμενον παρ᾽ αὐτῷ, ἐξανθισάμενος, x. τ. À. »

INTRODUCTION LI

la νέα προφητεία 1 — opposèrent à leurs adversaires une distinction fondamentale. Oui, sans doute, la prophétie avait toujours été admise parmi les chrétiens : mais encore fallait-il que le prophète prouvât qu'il était réellement inspiré de Dieu. D’après le conseil de l’Écriture (MT., vit, 15-24 ; ΤΟ ΧΙ LO NT EAN ἀν} 1), Ο ΘΟ ΡΟΣ 5Ὲ9 actes, par ses «fruits » qu'il convenait de le juger. Or, les formes même dont s’enveloppait la prophétie phrygienne, — ce désordre physique, ces transports, cette abolition de la personnalité du pseudo-voyant — apparurent en complet désaccord avec la plus authentique tradition ecclésiastique. On en conclut qu’elle procédait du démon. — Le problème de la nature de la véritable prophétie devint ainsi l’un des plus débattus dans la polémique qui s’ouvrit. L’Anonyme cité par Eusèbe le trancha nettement contre les montanistes ?. De même un certain Miltiade, dans un traité spécial Περὶ τοῦ μὴ δεῖν προφήτην ἐν ἐκστάσει λάλειν 3, lequel provoqua une riposte montaniste. Quelques indices permettent de penser que Méliton, évêque de Sardes, Clément d'Alexandrie, peut-être aussi Hippolyte, s’en occupèrent pareïllement. Tertullien le jugea assez important pour y consacrer un ouvrage en six livres, le de Ecstasi, malheureusement perdu, et pour y revenir à plusieurs reprises, en de brèves discussions, dans d’autres traités postérieurs à son adhésion au Montanisme 4.

Il ne semble pas que cette controverse sur la qualité de l’extase montaniste, et sur la valeur religieuse de l’extase prophétique en général, se soit prolongée au delà du premier tiers du IIIme siècle. Tous les arguments valables avaient été échangés de part et d’autre, et d’ailleurs le péril montaniste était clos.

À plus forte raison était-elle dénuée de tout intérêt d'actualité vers la fin du IVe siècle, au moment où Épiphane écrivait son Panarion. Sous des étiquettes diverses, les « Cataphrygiens » se perpétuaient obscurément en des groupements assez inoffensifs qu’Épiphane lui-même avait quelque peine à distinguer les uns des autres. Il est douteux qu’il eût pris la peine de tirer de son propre fonds, contre des adversaires fantômatiques, une argumentation aussi abondante, aussi hérissée de textes, que celle qui se déroule en ce chapitre XLVIII du Panarion. Mais du moment que les

1 Cf. Sources, p. 71, 16 et 5.; 77, τὸ et s. ; 80, 26.

? Sources, Pp. 77.

DIT D 720 εὐ 22:

4 Sur toutes ces questions, cf. la Crise montaniste, p. 162 ets.

LII INTRODUCTION

matériaux lui étaient fournis tout préparés, 1] était naturel et conforme à ses habitudes 1 qu'il les mît en œuvre. — Sa discussion, malgré les retouches et les adaptations qu'il dut faire subir à sa source, trahit çà et là certains anachronismes qui décèlent l'antiquité de cette source. Ainsi, au début du $ 11, il déclare que la grâce prophétique « ne chôme pas dans l’Église, à Dieu ne plaise ! » ? Pouvait-il soutenir sérieusement qu’à son époque le charisme de prophétie jouât encore un rôle de quelqu'importance dans l’Église ? Il est si vrai qu'il n’en était rien qu’un peu plus loin, au ὃ ΠΙ, 1] s’inflige à lui-même, sans y prendre garde, une sorte de démenti : « Tant qu'il fut besoin de prophètes, écrit-il, de saints personnages firent entendre leurs prédictions sous l'influence de l'Esprit de vérité, etc... » Cet ὅτε γὰρ ἦν χρεία ἐν προφήταις est significatif : réflexion quasi imvolontaire par où Épiphane avoue que les temps ont changé entre sa source et lui. D'autre part, si (à défaut du de Ecstasi), nous mettons en regard les passages où Tertullien a touché à la question de l’extase4 et les développements d’Épiphane au chapitre XLVIII, 11-x1I1 nous constatons une parenté évidente entre les conceptions soutenues ou réfutées par l’un et par l’autre. Tous deux analysent le phénomène du sommeil, et s'accordent à en définir les caractères : indisponibilité momentanée des facultés sensorielles et de la réflexion consciente, et, pendant cette suspension même, activité de l’âme que des représentations assaillent sans qu'elle puisse les diriger à son gré. — Mais tandis que Tertullien essaie d'établir une relation immédiate entre ce phénomène naturel et le charisme surnaturel de vision ou de prophétie, sous le couvert du terme d’extase qui lui servait à les désigner l’un et l’autre, Épiphane s’applique à dissiper cette confusion en montrant que, dans l’Écriture, les textes dont les montanistes font état, et où apparaît le mot ἔχστασις n’ont aucunement le sens que ceux-ci leur prêtent. Contre Tertullien, pour qui l’amentia est la modification psychologique par où passe obligatoirement l’âme humaine dès

1 Il déclare (Pan., LIV, dans Corp. Haer., II, τι, 120) qu’il ignore si l’hérésie de Théodote subsiste encore, mais qu’il la traitera à l’aide des livres qui lui sont parvenus. « Kai ei μὲν ὑπάρχει ἡ αἴΐρεσις ἔτι αὕτη ἀγνοοῦμεν, τὰ δὲ εἰς ἡμᾶς ἀπὸ συγγραμμάτων ἐλθόντα ἐροῦμεν. »

? Sources, p. 116, 11.

SAR MIS RTE

4 Voir surtout le de Anima, xLV (RW., p. 373) et adu. Marc., IV, xxu (Sources, n° 18). Pour un exposé complet de la théorie de l’extase chez Tertullien, cf. la Crise montaniste, Ὁ. 366 ets.

INTRODUCTION ΤῊ ΤΕ

qu'elle entre en rapport direct avec Dieu dans la vision ou la prophétie, Épiphane maintient avec insistance que le prophète authentique reste maître de soi et garde pleine conscience de ses actes et de ses paroles.

Le rapport de la thèse de l’un à la contradiction de l’autre est donc évident.

Faut-il admettre que la première ait suscité la seconde ἢ Voigt, qui a examiné toute cette question avec sa pénétration et sa subtilité habituelles 1, conclut en ce sens, ne pouvant expliquer autrement ni l’exact ajustement des arguments en présence ni certaines similitudes verbales.

Je n’oserais pour ma part établir entre Tertullien et la source utilisée par Épiphane un rapport aussi direct. Les analogies d'expressions 2 sont bien celles qu'on doit attendre, quand deux écrivains traitent le même sujet : 1] n’en est pas qui soient suffisamment caractérisées pour attester la dépendance de l’un à l’égard de l’autre. D'autre part, l'identité des exemples scripturaires se borne à Genèse, 11, 21-24, et cela encore est insuffisant. Si nous avions le de Ecstasi, peut-être y verrions-nous discutées toutes les citations bibliques qu’exploite Épiphane. Du même coup l’hypothèse de Voigt deviendrait presque certitude. Mais nous n'avons point le de Ecstasi! Bornons-nous donc sagement à affirmer que la source d'Épiphane devait être assez voisine des dernières années du second siècle ou du début du troisième, puisque la question de la réception des charismes et de l’état psychologique du prophète pendant la visite de l'inspiration s’y trouvait au premier plan, et traitée sous un aspect analogue à celui où Tertullien l’envisageait lui-même vers la même époque.

Nous voici induits à un genre d'enquête auquel, pour décevant qu'il soit, les critiques modernes ont quelque peine à se refuser. Quel put être l’auteur de la source dont s’est servi Épiphane pour rédiger les paragraphes en question ? Cette curiosité est en soi légitime. Remarquons pourtant qu’elle s'applique à un objet qui est quelque peu en dehors de sa portée, et qui a grande chance d'échapper à ses prises. Nous ignorons le nom de beaucoup des adversaires catholiques du Montanisme 3. Ceux même dont le nom nous est parvenu, nous ne les connaissons que par des mentions brèves, ou par de courts extraits. L'identification de l'autorité d’'Épiphane est donc un jeu de hasard, auquel il n’est pas défendu de se livrer, mais

1 Versch. Urk., p. 108 et 5.

2NIbid'Ap:e3s ets.

3 Cf. Eusèbe, H. E., V, XVI, 1 ... πλείους τῶν τηνιχάδε λογίων ἀνδρῶν...

L IV INTRODUCTION

à condition de s'être préalablement convaincu qu'un doute plane sur toute conclusion de cette nature.

On a proposé tour à tour l’Anonyme antimontaniste 1, Apollonius 3, Rhodon 8, le Syntagma d’'Hippolyte 2, ou son Περὶ χαρισμάτων, ὅ, Ou encore un ouvrage inconnu du même écrivain 6. La discussion que Voigt consacre ἃ ces diverses hypothèses est fortement compromise par le critère malheureux qu'il a choisi. En présence de chacune d'elles, 1l examine si le « plan » qu’il a gratuitement prêté à Épiphane 7 a chance d’avoir été observé, ou non, par l’auteur supposé : ne l’y retrouvant point, et pour cause, 1] élimine successivement tous les noms mis en avant, et se hasarde à fixer son propre choix sur celui de Rhodon. Conjecture inadmissible, puisqu'elle repose sur la confusion certaine, commise par saint Jérôme dans son de Viris illustribus, XXXVII et XXXIX, entre ce Rhodon et l’Anonyme antimontaniste d’Eusèbe ! 8

Parmi les désignations indiquées ci-dessus, il faut convenir que celle que suggère Lipsius est la plus séduisante. Elle s’autorise des analogies que voici : 1° L’Anonyme eusébien donne du faux prophète une description à laquelle le signalement du prophète authentique devait sans nul doute faire pendant : or justement le portrait que trace Épiphane de celuici s'oppose directement au portrait du premier, tel que l’anonyme l'avait représenté : (Comparez Eusèbe, V, xvix, 2 (Sources, p. 77, 10) et Épiphane, Pan., XLVIII, πὶ (Sources, p. 49, 4). — 2° L’Anonyme insiste sur ce fait que, ni dans l’Ancien, ni dans le Nouveau Testament on ne voit le prophète parler en extase. Affirmation que répète et que développe Épiphane ?. 3° — L’Anonyme admet que le charisme de prophétie doit durer jusqu’à la « parousie », et il en prend texte pour incriminer les montanistes sur

1 Lipsius, Quellenkr. d. Epiph., p. 225 et s. Lipsius appelle l’Anonyme « Miltiade » par une erreur évidente qui a sa source dans Eusèbe, V, XVII, 1.

1 HILGENFELD, Ketzergersch. d. Urchrist., p. 573-577.

2 VoiGt, Versch. Urk., p. 224 ets.

$ HARNACK, Chron., II, 220.

4 Bonwerscx, GM., p. 36; BARDENHEWER, AKL,, I, 527 (avec beaucoup de réserve).

5 IwaANzow-PLarTonow, Les Hér. et les Schismes des trois premiers siècles. Moscou, 1877 : d’après BonNwETscH, GM., p. 35 et s.).

6 Versch. Urk., p. 208-234.

7 Voyez plus haut, p. xxx11.

SAPlushautipxxietee,

* Sources, p. 77, 14 et 118, 20.

INTRODUCTION SV

le silence de leurs prophéties depuis la mort de Maximilla. Le même argument et la même critique se retrouvent chez Épiphane 1. — 4° Maximilla avait annoncé qu'après sa mort surviendrait la œuvréerx, la fin de tout. L’Anonyme fait remarquer que, depuis quatorze ans qu'elle est morte, la συντέλεια prédite est encore irréalisée. Épiphane reproduit l'observation : il se contente de l’adapter à son temps en changeant (par une chronologie d’ailleurs incompréhensible, si l’on conserve le texte des mss) le chiffre de quatorze en deux cent quatre-vingt-dix 32.

Ces analogies sont frappantes, étant donnée surtout la brièveté des fragments cités par Eusèbe 8, Elles seraient décisives, s’il ne fallait réserver l'hypothèse où les arguments de l’Anonyme auraient passé chez quelqu'hérésiologue occidental — Hippolyte, par exemple, dans son Περὶ χαρισμάτων--- à qui Épiphane ἃ pu les emprunter directement. Mais l'absence de toute allusion, chez Épiphane, aux controverses trinitaires auxquelles certains éléments montanistes se mêlèrent, soit à Rome, soit peut-être à Carthage, ne recommande pas cette conjecture. On voit, en tous cas, que le problème discuté par Épiphane aux ὃ ΠΠ-ΧΠῚ avait déjà été posé en Orient, dès les origines du Montanisme, — cela nous le savions déjà par Eusèbe, Π. E., V, XVII, 1 — et sous une forme toute voisine de celle où Épiphane l’établissait lui-même dans la seconde moitié du

IVe siècle.

Il peut sembler paradoxal, en l’absence de toutes données précises sur la source d’Épiphane, de prétendre déterminer la méthode d’après laquelle 11] l’a reproduite. Voigt a pourtant consacré à cette enquête un long chapitre de son livre ὦ, et, parmi beaucoup d'observations contestables qu'il nous est loisible d'éliminer, 11] en a formulé quelques-unes qui reposent sur des intuitions justes et méritent d’être retenues.

Nous n'ignorons pas la manière dont, à son ordinaire, Épiphane

1 Sources, p. 77, 30 et 116-7.

2 Sources, p. 75, 9 et 117, 9.

3 L’objection principale que VoiGt soulève (p. 214) ne porte pas. Il prétend que tandis que l’Anonyme admettait la permanence du charisme prophétique dans l'Église (Eusèbe, V, xvit, 2-4), la source d’Épiphane limite le charisme prophétiquæà l’époque apostolique. Il s’appuiesur Pan., XLVIIL, τ (Ὅτε γὰρ ἦν χρεία ἐν προφήταις etc.). Mais le $ 11 lui donne tort, car cette permanence y est affirmée. Il est probable que la réflexion du ὃ 111 appartient en propre à Épiphane, qui sent bien que son temps n’est plus celui de l’âge héroïque des charismes.

4 Versch. Urk., p. 135-207.

LV! INTRODUCTION

exploite les livres qu’il utilise. Il se trouve qu’au chapitre LVIT du Panarion, il à suivi, pour réfuter l’hérésie de Noétos, la discussion d'Hippolyte sur le même sujet. Cette discussion, je l’ai dit plus haut {, nous est parvenue sous un titre inexact : Ὁμιλία εἰς τὴν αἵρεσιν Νοήτου τινός ; elle représente, soit un fragment d’un traité spécial d'Hippolyte contre les Monarchiens, soit plus probablement la finale du Syntagma du même auteur. Quoi qu'il en soit, le contrôle des procédés de travail d'Épiphane nous est rendu possible grâce à la survie de ce document. De la comparaison instituée entre les deux textes par Lipsius? et par Voigt8, il résulte qu'Épiphane suit de très près son modèle, sans pourtant le copier textuellement. Il tire parti de presque toutes les observations d'Hippolyte ; 1l reproduit, sauf quatre ou cinq, les citations scripturaires de celui-ci, et dans l’ordre même où Hippolyte les avait alléguées 4 Mais ce n’est pas un décalque servile. Il emprunte à sa source des mots, des expressions, non point des phrases entières. Quelquefois 1l abrège ; 1l laisse tomber certaines conceptions périmées ; 1] développe aussi, quand 1] y voit un intérêt d'ordre dogmatiqu:. C’est ainsi que les ὃ 111 à v dans Épiphane correspondent à huit lignes du ὃ 111 d'Hippolyte $. Il ajoute enfin plusieurs versets bibliques, quelques réflexions, quelques injures 6.

Il y a de grandes chances pour qu’au chapitre XLVIITI, ΠῚ il ait procédé à l'égard de sa source avec la même fidélité tempérée d’indépendance ; — une indépendance dont on ἃ pu voir dans quelles limites modestes elle se meut. Il serait imprudent d'entrer dans un trop minutieux détail. Cependant il est licite de considérer comme le bien propre d’'Épiphane

LEMORÉDIEE LIL:

2 Quellenkr. Epiph., p. 241 et 5.

8 Versch. Urk., p. 135 ets.

4 Voir le tableau, 1b1d., p. 137.

5 Dans la P..G., x, 808:

6 On peut comparer la façon dont, d’après KUNZE, Épiphane utilise Irénée : KUNZE, p. 46 : « Is enim tum Irenaeum nomine apposito ad uerbum exscribit [XXXIT, 8 ; XXXIV, 1], tum idem faciens nomen omittit [XXXI, I, 2 ; XXXIV, 1], immo se alienis subsidiis uti celare studet [xxx111, 2], tum Irenaeum falso interpretatur [— Irenaei ἄλλος δέ τις ἐπιφανὴς διδάσχαλος αὐτῶν I, XI, 2 de Épiphane, Carpocratis filio, accipit}, uel sententias eius in sensum alienum trahit [Ir., 1, ΧΧΧΙ, 2 : cf. Lipsrus, Quellenkr. Epiph., p. 184], tum ea quae apud Irenaeum leguntur, hinc uel inde sumens ad quoslibet Gnosticos licentius transfert [— il applique aux disciples de Secundus ce qu’'Irénée dit de certains Valentiniens en général, 1, x1, 5], saepe ea quae Irenaeus breuiter tetigit, ubertate et copia uerborum amplificat [cf. Ir., 1, Χχιν, 7 et Ep., XXIV, 7}, denique Irenaeum suum manibus semper uoluit.

INTRODUCTION LVII

les remarques désobligeantes qu'il formule çà et Ἰὰ sur Montan, « pitoyable homuncule » 1, sur les Phrygiens, dignes héritiers des antiques adversaires de l’Hellade ?, sur le nom « étrange », « effrayant » de Max:imilla 5, etc. : ce sont là plaisanteries de son goût, et il aime à en émailler ses réfutations. Les remontrances, homélies, paraphrases moralisantes qu'il mêle aux arguments tirés de l’Écriture doivent lui appartenir pour la plus grande part : en de telles gronderies se délecte sa manie didactique. Certaines sutures maladroites feraient supposer aussi qu'il a lié à un développement emprunté à sa source un autre développement de son cru, sans prendre soin de ménager les transitions de l’un à l’autre ou de résoudre ce qu'ils offrent d'apparemment contradictoire. Ainsi au ὃ XIII, dans son commentaire sur l’oracle de Maximilla, il applique d’abord à Maximilla elle-même les mots θέλοντα χαὶ un θέλοντα, et s’indigne que la prophétesse se déclare obligée de subir sa vocation divine # ; puis 1] les applique aux auditeurs de Maximilla, comme si elle eût prétendu les forcer, bon gré mal gré, à l'écouter *. Tout cela est peu cohérent et peu net. Il est probable que cette disconvenance procède d’une fusion inhabile entre sa pensée personnelle et la pensée de son auteur. — Voigt remarque $ qu'au ὃ VII, après avoir annoncé qu'il va montrer comment la prophétie du Nouveau Testament n’a rien à voir avec l’extase, Épiphane cite tout d’un coup Agabus, les prophètes d’Antioche et saint Paul, non pas pour dire qu'ils ne parlèrent point en extase, mais pour affirmer que leurs prophéties se réalisèrent effectivement, ce qui est un autre point de vue ?. Voigt suppose assez ingénieusement que ces personnages étaient cités à deux reprises dans la source d’Épiphane, une première fois en tant qu'ayant ignoré les obnubilations de l’extase, une seconde fois en tant qu'annonciateurs d'événements plus tard réalisés. Épiphane aura sauté de la première mention à la seconde. Peut-être songeait-il à ne pas trop alourdir d'exemples son résumé.

Le style, et çà et là la mise en œuvre, trahissent donc l'empreinte épiphanienne. Mais nous pouvons être assurés que, pour l’ensemble, le

Sources, P. 133, I.

Page 1