LXX VIII INTRODUCTION
propos d’un passage des Épîtres de saint Paul aux Corinthiens, toute une discussion sur la légitimité des prérogatives didactiques que les montanistes octroyaient à leurs prophétesses 1. Enfin, 1] cite un « oracle » montaniste, dont malheureusement 1] ne précise point l’origine 2.
Nous ne sommes pas en mesure de déterminer les sources auxquelles Origène ἃ puisé ce qu'il sait de l’hérésie phrygienne. Doit-il sa documentation aux ouvrages qui circulaient dans la secte, ou à des discussions et rapports oraux, il ne le dit point. En tous cas, son érudition et sa bonne foi sont assez bien établies pour que nous attachions le plus grand prix aux indications qu'il fournit. Origène est, notons-le, le premier écrivain ecclésiastique d'Orient qui ait traité théoriquement du Montanisme, en dehors des polémistes cités par Eusèbe 8.
Le cas de Tertullien est un cas tout à fait spécial. Jusqu'ici nous avons eu affaire à des esprits animés à l’égard du Montanisme de dispositions hostiles, et qui le décrivent du dehors sans complaisance aucune. Toute pareille sera l'attitude des hérésiographes et des historiens dont il nous reste à évoquer le témoignage. Tertullien, lui, fut amené par un travail intérieur dont nous pouvons approximativement suivre les phases, à reconnaître dans la prophétie de Montan un message de salut. Talent incisif ét passionné, d’une dialectique inexorable, d’une érudition extrémement riche, il dépensa ses dons les plus rares à la défense du Paraclet méconnu, et 1] n'hésita pas à compromettre par cette apologie le meilleur du prestige que lui avaient acquis les immenses services rendus à l’Église.
Dès lors toute une série de problèmes se posent à son propos. Devant les traiter ailleurs avec le développement qu’un tel sujet comporte 4, je me contente de les indiquer sommairement 1c1.
Les uns concernent Tertullien lui-même : par quelles voies fut-il
3 Je néglige à dessein le rapport que RoLFFs essaie de marquer entre Origène et la polémique antimontaniste à Rome (TU., XII, 4 [1895], p. 109-122) : les bases de son argumentation sont, trop peu solides.
4 Voy. la Crise montaniste, livre III.
INTRODUCTION LXXIX
conduit à se constituer le champion de la prophétie nouvelle ? Quelles répugnances dut-elle d’abord éveiller en lui, et grâce à quelles séductions l’obligea-t-elle à en triompher ? Dans quelles conditions et sur quels points précis la lutte s’engagea-t-elle à Carthage, entre le gros des catholiques, maintenus par leurs cadres hiérarchiques, et la poignée d’intransigeants dont Tertullen était le porte-parole ? Quelle en fut l'issue, et comment peut-on définir la situation de Tertullien dans l’Église, postérieurement à sa « rupture » avec les psychiques 1 ? ἰ
Parallèlement à cette étude, qui est surtout d'ordre psychologique, 1] en est une autre qui intéresse l’histoire générale du Montanisme, et celle-c1 est peut-être plus délicate encore et plus attachante. Dans quelle mesure Tertulhien est-1l le représentant authentique des idées du Montanisme primitif ? C’est d’après ses écrits que l’on reconstitue communément la doctrine montaniste. Méthode suspecte ! Certes, Tertullien connaissait bien cette doctrine. Il est imdubitable qu'il eut entre les mains un recueil d’oracles montanistes 2. Lui-même n’a pas cité moins de six
1 « Et nos quidem postea agnitio Paracleti atque defensio disiunxit a Psychics (ἄν: ΡΥ; Τὸ
2 Dans le de Fuga, IX (voy. plus loin, n° 24) Tertullien cite deux « oracles » dont le second est amorcé par la locutiôn 510 et alibi. Or, dans les citations de ce genre, alibi était couramment employé pour renvoyer à un autre passage. Voy. Tite-Live, PNR = Ceroneueatr ANT το S Pline ΕΓ Na EX XVI TTL Χύτη (« legum... uerba sunt : qui fruges excantassit ; ef alibi : qui... incantassit). Apulée, Apol., XXXI : « Homerus de quadam saga ad hunc modum memorauit : (suit une citation)... ; itemque alibi carminum similiter : (suit une autre citation). Tertullien lui-même use souvent de ce mot en pareil cas. En voici quelques exemples. De Tdol., πε OP PE On ES CR We D 140 13) Li π΄ τὺ ΠΟ Πρ α5, ,inquit, uellém Diicére DscmuuseChsti nonsessem» {(Gal., 1, 10). 96 idem ab, jubet, omnibus placere curemus. « Quemadmodum, ergo, inquit, etc. (suit 17 Cor., IX, 33). Ὁ ΝΣ τ (ΠΡ 403 21614: RW p.136; 01-28) «Nam si Deus inquiunt, irascitur, corruptibilis et passionalis est : porro quod patitur quodque corrumpitur etiam interitum potest capere, quem Deus non capit. At idem alibi animam divinam et a Deo conlatam confitentes, etc. » Scorp., II (Œ., I, 502, 1. 23 ; RW, p. 150, 1. 2): « In Leuitico uero (suit une citation Leuit., xIX, 4) Et : alibi (suit Leuit., XXV, 55). » De 16]. (Œ., I, 874, 1-2) « Quanquam uos etiam sabbatum, si quando continuatis, nunquam nisi in pascha ieiunandum secundum rationem a/ibi redditam. » (Il renvoie, à un autre passage, probablement au chap. 11 du même traité.) De Monog., 111 (Œ., 1, 765, 1. 2 et s.). « Sed et Iohannes monens sic nos incedere debere quemadmodum et Dominus (cf. I JEAN, 11, 6), utique etiam secundumi sanctitatem carminis admonuit incedere. Adeo manifestius : « Et omnis, inquit, qui spem istam in illo habet, castificat se, sicut et ipse castus est » (I JEAN, 111, 3). Nam ef alibi.… (suit 1 JEAN, 111, 3 [ou plutôt, ce me semble l'PIERRE, IL, 151)
LXXX INTRODUCTION
de ces oracles 1, et plus d’une fois 1] se réfère à l’enseignement du Paraclet. Mais au moment où 1] prit contact avec la pensée de Montan, il était déjà en pleine maturité ; 1l s'était formé une conception personnelle du rôle de la foi par rapport à l’homme, et des moyens les plus propres à la défendre, soit en face des non-chrétiens, soit contre les dissidents. Le moyen de croire qu'un esprit ainsi façonné ait docilement subi l’empreinte phrygienne, sans remodeler, selon les exigences de son milieu et de ses vues personnelles, les idées qu'il s’assimilait ?
De ses écrits, nous extrairons donc tout d’abord ce qu'ils renferment de données positives sur le contenu de la prophétie de Montan, de Maximilla, de Priscilla, et sur les vicissitudes de la secte en Occident. — Puis, nous aidant soit de nos autres sources, soit du contrôle fourni par ses traités non montanistes, il nous faudra démêler ce qu'il a mis du sien dans les spéculations théologiques qu'il développe pour justifier la mission du Paraclet. 51 nous arrivons à démontrer que l’on a tort de recomposer d’après lui « l'essence » du Montanisme, et que ce disciple si original ἃ sensiblement modifié le dogme qu'il paraphrasait, ce sera la meilleure nouveauté de notre étude.
Le traité de Tertullien de Praescriptione se termine par les mots suivants : « Voilà que nous avons plaidé contre toutes les hérésies en général. Nous avons montré qu'il faut les écarter de toute confrontation des Écritures par des prescriptions déterminées, équitables et nécessaires. Maintenant, avec la grâce de Dieu, nous répondrons à quelques-unes en particulier. « De reliquo, si Der gratia adnuerit, ebiam specialiter quibusdam respondebimus. » |
Tertullien songeait évideinment aux réfutations spéciales qu'il devait donner dans la suite, contre Marcion, par exemple, contre Hermogène, contre Praxéas, etc. Mais un anonyme profita de cette annonce, ou, si l'on veut, de cette amorce, pour lier au de Praescriptione un catalogue d'hérésies, qui, du même coup, se trouvait placé sous le patronage de Tertullien et semblait fournir au traité la terminaison promise 2.
1 Sources,"p 16,728: ΣΡ 120 20 AE ST 13, τ ? Les mots par lesquels il s'ouvre : « Quorum haereticorum, ut plura praeteream, pauca perstringam. » semblent bien destinés à former suture.
INTRODUCTION LXXXI
Dans un assez grand nombre de manuscrits, ce catalogue est contigu au de Praescriphione 1. 11 donne une caractéristique sommaire de trentedeux hérésies : la première est celle de Dosithée, la dernière, celle de Praxéas. J'ai dit le rapport que, depuis les travaux de Lipsius, on s'accorde ἃ établir entre l’Aduersus omnes haereses et le Syntagma d'Hippolyte. De l’aveu commun, l’Aduersus omnes haereses est le « témoin » principal du Syntagma, soit qu'il y faille reconnaître la traduction d’un Épitome grec du Syntagma, soit plutôt qu'il représente une transposition latine, plus ou moins resserrée et condensée, du Syntagma lui-même. Au surplus, 11 est manifeste que le traducteur ne s’est pas contenté de reproduire son modèle : 1] s’est livré à certaines retouches dont on peut ressaisir la trace. C’est ainsi qu’en comparant son travail avec le Panarion d'Épiphane et le Liber de Haeresibus de Philastre, on est amené à conclure que, sans changer le nombre total des hérésies énumérées dans le Syniagma, 1] ἃ modifié certaines rubriques pour insérer, par exemple, les noms de Blastus, du second Théodote, de Praxéas, de Victorinus 2.
C’est une question de savoir s’il n'aurait pas aménagé aussi à sa manière la notice qu'il consacre à l’hérésie phrygienne. Il nous apprend que la doctrine de ceux qu'on appelle « secundum Phrygas » (il traduit évidemment la locution grecque «oi χατὰ Φρύγας καλούμενοι 3.}) n'est pas une ;
1 On ne le rencontre pas dans l’Agobardinus. Il est lié sans titre spécial au de Praescriptione dans le Paterniacensis 439, s. XI (du monastère de Payerne, sur le lac de Neuchâtel ; aujourd’hui à la bibliothèque de la ville de Schlettstadt [ Bas-Rhin}, et qui représente, d’après M. KRoYMANN, avec le Montepessulanus, la plus ancienne branche de la seconde famille des manuscrits de Tertullien, — la première famille étant représentée par l’Agobardinus). Dans les manuscrits plus récents, spécialement dans les manuscrits de la tradition italienne (Florentinus Magliabechianus, Conu. soppr. VI, 9s. XV; Florentinus Magliabechianus, Conu. sopp. VI, το, 5. XV, etc...) l’adu. omnes Haereses précède immédiatement le de Praescriptione. Les premiers éditeurs de Tertullien l’imprimèrent à la suite du de Praescriptione. Depuis RIGAULT, on l'en sépare : νου. ŒHLER, IL, 751 ; KROYMANN, 213.
220$ vrrr (KR, p. 225, L 1, 12 et p, 226, 1 1). Cf. Lipsius, Quellenhr. Epiph., DRE TS PAR NACR ΖΕ, 1874, D. 140.
8. Un peu plus bas (ΚΕ., p. 224, 1. 15), il écrit « qui kata Proclum dicantur », sans même transposer χατά en secundum. — Dans les premières versions de la Bible, le titre des Évangiles apparaît parfois sous la forme cata Matthaeum, cata Lucam, etc. Cf. BURKITT, the old Latin and the Itala, dans les Texts and Studies, IV, 3 (1896), Ρ. 12. Comp. Cyprien, Testim., Τ, 111, 12 ; 11, 1, cata Iohannem (Cod. M), 1bid., 1, 10, in euangelio cata Matthaeum (tous les manuscrits, sauf À qui donne secundum), et plusieurs autres ex. Pareillement dans Ps.-Cyprien, De Monte Sina et Sion, T : in euangelio cata Iohannem, dans Philastre, saint Jérôme, Zénon de Vérone, Lucifer de Cagliari, etc.