CHAPITRE II
Eusèbe de Césarée -
C’est à Eusèbe de Césarée que nous devons le meilleur de notre information en ce qui concerne la phase initiale de la crise montaniste.
La notice d'Eusèbe sur le Montanisme est une des plus copieuses qu'il ait consacrées à aucune hérésie 1. Elle ne comprend pas moins de quatre chapitres (V, XvI-xix), dont deux sont d’une étendue considérable. Et il y faut ajouter plusieurs allusions éparses à travers l'Histoire eccléstastique (II, XXV, 5 ; V, Ii, 4 ; XIV ; VI, xx, 3). Fort avare de renseignements sur la Phrygie, qu’il ne mentionne qu’un petit nombre de fois dans les premiers livres de son AMistorre ?, Eusèbe a racheté ainsi ses silences sur cette terre d'élection du Christianisme — et de l’hérésie.
C'est qu'il avait découvert, dans l’une ou l’autre des bibliothèques qu'il a si utilement exploitées, celle de Césarée et celle d’Æha, un grand nombre d’opuscules dirigés contre le Montanisme. Il disposait donc d’une « ample matière » 3, où 1l put librement faire son choix.
Allait-1l, puisant à des sources 51 riches, rédiger un travail personnel sur le Montanisme, en raconter les origines et les vicissitudes ? Ce serait mal connaître sa méthode habituelle que de lui supposer pareille ambition. Eusèbe ne prétend point à la gloire d’un Hérodote ou d’un Thucydide : il connaît les limites de ses propres forces et il n’a garde de les dépasser.
1 Même les chapitres sur Novatien (VI, xXLIIT, XLV, XLVI), sont d’un tiers moins développés.
2 III, xxXI1; XXXVI (Hiérapolis) ; IV, xv, 7 (épisode du Phrygien Quintus) ; IV, xxvI, 3 (Laodicée) ; V, 1, 2 et 8. (la lettre des martyrs lyonnais aux Églises d’Asie et de Phrygie).
3 Sources, p. 69, 15 (« ἱστορίας πλείστη τις ὑπόθεσις »).
INTRODUCTION XVII
Τ ἱστορία consiste pour lui, non pas dans la mise en valeur, dans l’exploitation littéraire des documents transmis par la tradition, mais seulement dans le choix diligent et le classement commode de ces documents euxmêmes. Un florilège des textes les plus utiles à la connaissance du passé chrétien, l'Histoire ecclésiastique n’est pas autre chose I.
Eusèbe se trouvait donc cette fois très abondamment pourvu, et sans doute ne faut-1l pas chercher d’autres causes du développement anormal qu'il a donné à cette partie de son exposé ?,
Or il s’est attiré de vives critiques pour la partialité dont il aurait fait preuve à l'égard du Montanisme. M. Harnack, en particulier, s’est montré fort animé contre lui. Il lui ἃ reproché d’avoir choisi à dessein, parmi les autorités dont 1] pouvait tirer parti, les plus violemment, les plus inintelhigemment hostiles, afin de réduire à une querelle misérable un des plus curieux et des plus complexes mouvements du Christianisme primitif. « Jamais, comme historien, Eusèbe n'a peut-être péché davantage que dans les chapitres relatifs au Montanisme 3.» Ainsi, Eusèbe se contentet-il d’une simple allusion à l'écrit d’Apollinaire contre l’hérésie montaniste sans en donner aucun extrait, Harnack soupçonne aussitôt qu’Apollinaire ne lui aurait pas paru assez décidé contre le Montanisme, au gré de son haineux parti-pris #.
Le grief ne va à rien de moins qu'à ôter presque toute valeur à notre principale source de renseignements sur les premières manifestations du Montanisme. Il mérite donc un sérieux examen.
Eusèbe est dur assurément pour le Montanisme, quand 1] en parle