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LES CORPUSCULES DE LENTZ ET LES FORMATIONS DE KOCH

En 1908, Lentz expose que dans la corne d’Ammon des lapins qui ont succombé à la rage de passage et quelques heures après leur mort, il a trouvé, d’une manière régulière, des inclusions analogues à celles de Négri et se colorant de la même façon.

Cet auteur admet que ces formations sont le résultat de la désagrégation des noyaux de certaines petites cellules nerveuses, mais il n’a jamais-trouvé cette transformation nucléaire dans les autres maladies et ne l’a constaté qu’une fois sur 134 cas de rage des rues du lapin alors qu'il a vérifié qu’elle s'effectuait 48 fois sur 53 cas de rage provoquée par un virus de passage.

Lentz attribuait donc à ces éléments (Passagewütkôrperchen) un caractère particulier propre au virus de passage. Il leur dénie catégoriquement toute nature parasitaire. C’est pour lui la traduction d’une simple réaction nucléaire et, par analogie, il interprète de la même manière la naissance des corps de Négri.

Les corpuscules de passage de Lentz ont été étudiés par plusieurs chercheurs. Leurs travaux, comme il est d’usage, ont donné lieu à des conclusions diverses.

C’est ainsi que si Pinzani refuse toute spécificité aux corpuscules de Lentz en assurant en avoir observé à la suite d’inoculation intracrânienne de toxine diphtérique, Keysser, au contraire, affirme cette spécificité en se basant sur de nombreuses recherches de contrôle.

Pirone, à la suite de multiples examens, est amené à penser que les corpuscules de Lentz traduisent simplement la dégénérescence de la cellule pyramidale de la corne d’Ammon et de son noyau, le degré de la lésion relevant de la durée de la maladie. Pour cet auteur, ces formations ne sauraient permettre, en aucun cas, de différencier le virus des rues du virus fixe.

D'autre part, en 1910, J. Koch et P. Rissling ont fait connaître la constitution, dans la plupart des cas de rage par eux observés, de formations cocciformes au sein de la substance grise. Celles-ci, aux dimensions très variables, apparaissaient, parfois en nombre considérable, tantôt sous l’aspect de streptocoques en chaînette, tantôt comme des points à peine visibles, tantôt figurant comme un staphylocoque ou un diplocoque avec ou sans capsule.

On les rencontrait souvent au voisinage des corps de Négri, dans les grandes cellules ganglionnaires.

Identifiées par Koch et Rissling aux corpuscules hyalins de Babès, ces granulations cocciformes, pouvant être assimilées d'ailleurs à des corpuscules de Négri très petits, avaient été considérées par

J. Koch comme de nature microbienne du fait de leur présence dans les cas de rage et de leur absence chez les sujets normaux ou atteints de toute autre maladie.

Mais en rapportant les travaux de Koch et Rissling, Marie prend soin de faire remarquer que déjà, au Laboratoire de Pasteur, en 1884, des formations analogues avaient été mentionnées ; que plus tard, de nombreux auteurs”: Bouchard, Gibier, Fol, Dowsdewels, signalaient des productions du même ordre ; que Proescher ne rencontrait en 1911 des images cocciformes semblables que dans les cerveaux infectés avec des virus des rues et qu'enfin toutes ces constatations étaient d’une interprétation toujours très difficile du fait des possibles infections microbiennes agoniques,

ENCEPHALITOZOON RABIEI ET GLUGEA LYSSAE

Les travaux de L. Homer Wright et Eugène Craighead, en 1922, ceux de Doerr et Zdansky en 1923 et ceux de Levaditi, Nicolau et Mie Schoen la même année sur l’encéphalite épizootique du lapin, ont conduit ces auteurs à penser que cette maladie épidémique était liée à la formation dans les centres nerveux d'éléments particuliers auxquels l’on devait attribuer une valeur étiologique quasi spécifique, présentant d’ailleurs avec les corps de Négri certaines similitudes.

Homer Wright et Craighead d’une part (1), Doerr et Zdansky (2) d'autre part, signalent. en effet, l’apparition d’un organisme qu'ils rangent parmi les protozoaires et auxquels ils attribuent la spécificité de l’affection.

Levaditi, Nicolau et Mile Schoen de l’Institut Pasteur de Paris, vont plus loin dans la systématique de ce parasite et font de ce protozoaire une microsporidie pour laquelle ils créent le genre Encéphalitozoon.

Et ces auteurs, considérant que diverses microsporidies — telle Nosema bombicis, agent de la pébrine des vers à soie — se développent dans les centres nerveux el que leurs spores se rencontrent dans les glandes séricifères, de la même manière que le virus rabique s'élimine par la salive, ont été conduits à se demander si des maladies des mammifères, autres que l’encéphalite épizootique du lapin, — et en particulier la rage —- ne seraient pas provoquées non plus par des microsporidies.

(1) Homer Wright and Eugène Craighead, Journal of Experimental Medicine. 1°r juillet 1922, p. 135).

(2) Doerr und Zdansky. — Zur Aeitologie der Encephalitis epidemica (Schuwveiz med. Woch. 15 Avril 1923, p. 349).

LE VIRUS RABIQUE 5o

Car les corps de Négri, font remarquer Levaditi et ses collabora-

teurs, ont toute l'apparence et les affinités colorantes des kystes microsporidiens, Les corpuscules élémentaires qui constituent les kystes seraient des spores dont le faible diamètre rendrait la filtralion possible au travers des bougies (1).

Or, dans une communication du 14 janvier 1924 à l’Académie des Sciences, Y.Manouélian et J. Viala de l'Institut Pasteur de Paris, font connaître que leurs recherches sur la rage des rues chez le chien, l’homme, le lapin, le macaque, sur la rage à virus fixe chez le lapin, leur ont permis de mettre en évidence dans tout l'axe cérébro-spinal,

dans le système nerveux sympathique, dans les nerfs périphériques,

dans les glandes salivaires, des formations particulières qu’ils considèrent comme le parasite de la rage.

Ils rappellent qu'ils ont signalé dès 1912 que les corps de Négri colorés par la méthode de Mann ne présentaient pas toujours la même teinte caractéristique, que d’aucuns pâlissaient, apparaissaient vacuolaires, disparaissant finalement dans le protoplasme de la cellule nerveuse et que l’on pouvait voir à la fois des corps rougeàtres, violacés et bleuâtres Ainsi, selon les auteurs, les corpuscules de Négri manifestaient-ils par élapes leur dégénérescence.

Par des techniques spéciales de fixation — qui leur ont permis d'obtenir de très belles préparations de tissu nerveux avec conservation des prolongements cylindre-axiles — Manouélian et Viala ont mis en évidence, particulièrement dans la couche des grandes cel lules pyramidales de la corne d’Ammon, des amas colorés en rose par la méthode de Mann, presque toujours situés à l’intérieur des cellules nerveuses, amas que l’on peut déceler à un faible grossissement et qui, sous l'objectif à immersion, se montrent constitués par des élements allongés, fusiformes, en navette ou piriformes, aux dimensions variables, en moyenne de 1 à 2 & et dont quelques-uns, plus petits encore, sont à la limite de la visibilité.

Leur corps protoplasmique semble renfermer des granulations de chromatine, arrondies ou filamenteuses, colorées en bleu. Il paraît être entouré par une membrane.

Ces figures obtenues par Manouélian et Viala sont très voisines de celles qui ont été décrites par Levaditi dans l’encéphalite spontanée du lapin. Aussi, et pour éviter de créer un nom nouveau, les auteurs

(1) Levaditi, Nicolau et Schœn, Microsporidiose du lapin. Ses relations avec la rage (Académie des Sciences, 7 janvier 1924),

déclarent-ils que, sans vouloir discuter les raisons qui ont amené Levaditi à placer l'organisme de Wright et Craighead dans la classo des Microsporidies et à créer pour lui le genre Encéphalitozoon, il est utile surtout de souligner la ressemblance avec cet organisme de leurs corpuscules qu'ils désignent en conséquence sous le nom d’Encéphalitozoon rabiei.

La répartition de l’Enctphalitozoon rabiei dans les cellules nerveuses est très variable. Si certaines cellules n’en contiennent que quelques-uns, d’autres en sont farcies, ces formations se plaçant le plus souvent parallèlement à la direction des dendrites dans lesquelles elles forment des chapelets plus ou moins serrés.

Quels sont les rapports qui existent entre les corps de Négri et l’'Encéphalitozoon rabiei ? Manouélian et Viala tendent à supposer que les premiers sont le produit de la dégénérescence des parasites à l'intérieur de la cellule nerveuse. Ils représenteraient le stade ultime de l’évolution du parasite de la rage. Ê

Ce seraient d’ailleurs les produits très spéciaux de réactions particulières à la cellule nerveuse puisque dans les cellules des glandes salivaires où, comme on le sait, les corps de Négri font autant dire toujours défaut, les éléments de Manouélian et Viala pullulent.

On les rencontre là, aussi bien dans les régions peu altérées des glandes salivaires que dans celles où les lésions sont considérables. A dire vrai, des travaux récents de Manouélian et Viala (1), montrent que la présence de ces organismes est très rare dans les glandes salivaires. On en voit souvent dans les cellules des acini encore peu touchées relativement. Et, fait très important, ces savants les ont rencontrés parfois en grande abondance dans les canalicules excréteurs des glandes salivaires, constatation qui apporte la preuve que ces corps passent dans la bave.

Les conclusions de Manouélian et Viala n’ont pas été sans soulever des critiques plus sévères semble-t-il que probantes. Ainsi Paul et Schweinburg estiment que l’Encéphalitozoon rabiei {ne représenterait rien d’autre qu’un petit corps de Négri.

De leur côté, Levaditi, Nicolau et Schoen pensent que les corps de Négri ne sont nullement le produit de la décomposition cellulaire comme on l’a objecté, car, disent-ils, on ne les rencontre que dans des cellules ayant conservé leur structure normale, Dès que la cellule dégénère sous l'influence du virus rabique, ils ne se forment plus.

Et dans une note à la Société de Biologie (2) ces trois auteurs tirent les conclusions suivantes de leurs recherches expérimentales :

(1) Comples rendus de l'Académie des Sciences, 1927. (2) Société de Biologie, 12 avril 1924,

en mA + ani tire rotor 28

«I nous semble plausible d'admettre que le virus rabique des rues est un germe se rapprochant des protozoaires et en particulier de certaines microsporidies. Inoculé à l'état d'unité microbienne ultra-microscopique, il se multiplie, envahit le neurone dans sa totalité vers la fin de l’incubation, et provoque la maladie en déterminant des lésions irréparables des neurones du mésocéphale, du bulbe, de la moelle et des ganglions inter-vertébraux. En outre, il accomplit un cycle évolutif pansporablastique dans les cellules nerveuses du cerveau antérieur (écorce, corne d'Ammon) et devient ainsi visible sous l'aspect de corps de Négri. Ces deux phases paraissent indépendantes el sont conditionnées par la nature et l’origine embryogénique des neurones aux prises avec le virus rabique.… »

«Les corps de Négri représentent pour nous, écrivent-ils aussi, la phase sporoblastique ou kystique de la microsporidie rabique. Leur structure est la suivante : chaque plage est un agrégat de spores microsporidiennes, si petites qu'elles ne peuvent pas être distinguées les unes des autres par les movens dont nous disposons à l’heure actuelle’ Les plages sont des pansporoblastes séparés les uns des autres par un réseau de soutien appartenant à la cellule hôte. Celleci sécrète autour des pansporoblastes une substance hyaline, véritable capsule, qui isole la colonie parasitaire du reste de la cellule et en empêche l'éclatement... »

« Le virus rabique fixe est une variété du virus des rues, créée par voie de mutation et dont les particularités sont : une virulence plus grande pour l'espèce animale qui a occasionné la mutation (lapin) un pouvoir pathogène moindre pour l’homme et le singe et l'absence d’un cycle évolutif particulier, le cvele pansporablastique représenté par les corps de Négri ».

Pour Levaditi, Nicolau et Schoen cette microsporidie rabique pourrait être désignée par le terme Glugea Lyssae.

Au total, de l’ensemble des travaux effecués récemment à l’Institut Pasteur de Paris par ces deux groupes de chercheurs, tant sur l’encéphalite épizootique du lapin que sur la nature du virus rabique, il semblerait que l’on puisse pour l'instant conclure à la nature microsporidienne de ce virus.

Le microbe de la rage aurait des formes initiales assez Lénues pour être invisibles et filtrables, son cycle évolutif aboutirait au corps de Négri, considéré comme le dernier terme de son développement ou comme un produit de dégénérescence provenant des parasites agglutinés, réunis en amas. Quel que soit le sens donné aux corps de Négri on ne les trouve point dans la rage à virus fixe parce que, dans cette modalité de la maladie, la briéveté de l’évolution ne permet

‘pas au parasite d’atteindre la phase ultime de son développement, représenté justement par les corps de Négri (1).

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