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CHAPITRE III

LE RÔLE POSSIBLE des CORPS et SUBSTANCES SOUILLÉS DE VIRUS

Le rôle des corps intermédiaires, servant de véhicule aux germes infectieux, constitue assurément l’un des plus curieux chapitres de l’étiologie des maladies contagieuses.

L'on nous a communiqué, par exemple, sans que nous en puissions malheureusement -- malgré nos nombreuses recherches —, garantir la source ni l'authenticité, le cas de propagation si étrange de la syphilis par un coup de fouet dont !2 mèche avait été mordillée par un cocher infecté, mèche qui, venant cingler brutalement au visage un passant, aurait provoqué ultérieurement chez celui-ri l’évolution d’un chancre spécifique.

D'autre part, le docteur A. H*** de Dijon, nous a cité un cas analogue par lui observé il y a 17 ans environ dans la pratique courante de sa clientèle et identique absolument au cas classique des Tuileries, rapporté par Fournier (1). Il s'agissait d’un enfant tomthé sur le cours du Parc à Dijon et qui s’était blessé à la jambe. L’application sur cette blessure d’un morceau de taffetas gommé fourni par une passante obligeante, qui l'avait préalablement humecté de sa salive détermina au bout de quelques semaines l’apparition d’un chancre.

L'on sait que ce mode de transmission médiate, par une voie indirecte, des maladies contagieuses, est observé surtout à propos des affections dont les germes, extrêmement résistants aux diverses causes de destruction, demeurent à l’état de vie ralentie durant de très longues années.

La fièvre charhonneuse, par exemple, est très fréquemment contractée de la sorte. C’est ainsi que Schaetz et Barth (2) ont signalé,

(4) Les chancres extra-genitaux, p. 291. - Paris, 1897.

(2) Schaetz et Barth. Un cas de charbon de l’homme provoqué par une cause très rare (analysé dans Deutsche Tierärztliche Wockhenschrift, 31 janvier 1925).

en 1924, un cas de charbor mortel chez un ouvrier de cinquante ans, travaillant dans une droguerie, ani avait été infecté en bachant un paquet de feuilles de Datura Stramonium importées de Hongrie et sur lesquelles les spores de la bactéridie purent être retrouvées ultérieurement, ces feuilles ayant été sans doute souillées par des excréments charhonneux desséchés.

Encore que le virus rabique essentiellement fragile comme on l’a vu, ne puisse se conserver dans la nature que chez le malade, il est lui aussi capable néanmoins, déposé sur des objets inanimés, de polluer dangereusement ceux-ci pendant un temps appréciable.

Qu’une partie de ce dépôt de virus actif vienne en contact avec les tissus d’un organisme réceptif et celui-ci sera susceptible d’être infecté.

Bien que devant faire toutes réserves sur la valeur scientifique des observations anciennes, puisqu'il est impossible de connaître de quelle manière elles ont été recueillies et que l’on ignore aussi si elles nous ont été fidèlement transmises, d’aucunes sont tellement extraordinaires et correspondent si exactement à des constatations récentes qu’elles nous ont semblé mériter d’être tout de même rapportées ici.

Nous étudierons d’abord les infections produites par des corps étrangers ou des griffes servant de support au virus. Nous examinerons ensuite les contaminations par simple dépôt de virus ou par léchage.

Rs

Dès l'antiquité, Caelius Aurelianus que l’on croit avoir été un médecin latin de la secte des méthodistes, raconte qu’une couturière, ayant cousu une robe déchirée par un chien enragé et ayant cassé le fil de la reprise avec ses dents, périt, quelque temps asrès, dans les accès de la rage. Fabrice de Hilden ranporte une semblable observation

Portal relate, d'après Caranta, l’histoire d'une rage qui fut communiquée à Milan de la même manière : un chien enragé mit en pièces le manteau d’un cavalier, celui-ci le donna à un tailleur pour le raccommoder lequel en porta les lambeaux à {a bouche et contracta la rage dont il mourut (1).

Schenkius, médecin allemand du xvie siècle, cite un cas plus extraordinaire encore de contamination à la faveur d’une blessure produite par un sabre dont la victime s'était servi, plusieurs années

(1) Portal. Observations sur la nature et te traitement de la rage, p. 58.

auparavant, pour tuer un chien enragé. Il va de soi qu’à la lumière des connaissances actuelles sur la résistance du virus, cette observation apparaît comme étant des plus contestables et ne saurait être retenue.

À la même époque, Palmarius (1) ou plutôt le Paulmier, assure avoir vu des chevaux, des moutons et des bœufs contracter la maladie après avoir mangé de la paille sur laquelle avaient été couchés des cochons enragés. Il est vrai d'ajouter que cet auteur, s’il a fait preuve, dans sa dissertation sur la rage, d’une très vaste érudition, a montré bien peu d’esprit critique.

Dans les temps modernes, Enaux et Chaussier, en 1785, traitent de personnes qui contractèrent la rage en essuyant leur bouche et leur nez avec des linges souillés par la salive d'animaux infectés.

Faber raconte, d'après Pvl (2) le cas d’un Irlandais qui mourut de la rage après avoir eu simplement ses habits salis par la bave de son chien enragé. Il s'était servi de son mouchoir pour essuyer son vêtement et il est permis de penser que c’est parce qu’il avait ensuite, par inadvertance Gu insouciance, approché ce mouchoir souillé de la bouche qu'il contracta la maladie.

D’après Stark un autre homme serait devenu enragé pour s'être servi d’une casquette et d’un cache-nez qui auraient été portés par son fils mort de rage.

Bardsley, au x1x® siècle, mentionne le cas d’un homme qui mourut de la rage. Aucune preuve ne permettait d'établir qu'il avait été mordu, lorsque l’on se rappela postérieurement qu'il s’était servi de ses dents pour délier une corde avec-laquelle un chien enragé avait été pendu (3).

Dans le Gentleman’s Magazine (vol. XX, p. 429), l’on rend compte d’un cas survenu à Derby chez un peigneur de laine. Celui-ci mourut de rage après avoir été infecté en procédant au dépouillement d’un chien rabique parce qu'ayant porté accidentellement à sa bouche le couteau qui lui servait à cette opération.

« La contagion rabique, écrit de son côté Galtier en 1886, peut avoir lieu quand un corps quelconque, solide ou liquide, imprégné ou mélangé de virus, est mis en contact avec des tissus absorbants. Le Docteur Constantin James a relaté ainsi dernièrement un cas de rage contracté de la sorte par une personne qui se servait de la même éponge pour sa toilette et celle de son chien ».

(1) Enaux et Chaussier, “Méthode de traiter les morsures des animaux enragés ei de la vipère, p. 24.

(2) Faber. Loc. cit., p. 267.

(3) Flaming, Rabies and Hiydrophobia, », 162 et suiv.

Dans un mémoire présenté en 1893 à un concours organisé par l'Association française pour l'avancement des Sciences, Ricochon, médecin à Champdeniers (Deux-Sèvres), cite plusieurs cas intéressants de contagion indirecte de la rage.

Un cultivateur du canton de Thouars donne le coup de grâce à un chien enragé avec un échalas qu’il emporte après que l'animal l’a mordillé. Dans les heures qui suivènt. il se fait avec cet échalas une légère écorchure, n’attache pas d'importance à cette blessure et succombe quelques semaines après à la rage furieuse.

Une femme du canton de Saint-Varent avait plumé sans défiance un animal de basse-cour tué d’un coup de gueule par un chien de passage et s'était écorchée au doigt. Cette femme mourut de rage au bout de six semaines.

Enfin, à l’automne de 1892, au cours d’une épizootie de rage qui sévit dans les Deux-Sèvres et détermina la destruction de 19 chiens énragés, deux frères du canton de Champdeniers sont morts à huit jours d'intervalle d'accidents qui ne concordent qu'avec la rage paralytique.

Or, ils n’avaient pas été mordus et ne possédaient dans la ferme qu'ils exploitaient en commun aucun animal ayant été atteint par la rage, mais le D' Ricochon put acquérir la certitude que le territoire de la commune habité par ses deux clients avait dû être parcouru par des chiens enragés peu de temps avant l'éclosion de la maladie pour laquelle il avait été appelé à prodiguer ses soins.

Ricochon a proposé l'hypothèse, très acceptable, qu’un instrument aratoire abandonné dans les champs a été souillé par un chien hydrophobe de passage, quelques instants avant d’être manipulé par les deux frères qui succombèrent plus tard dans les conditions plus haut indiquées. Ceux-ci se seraient inoculés le virus rabique, à la faveur des excoriations que les cultivateurs présentent si fréquemment aux doigts.

Babès (1) fait remarquer qu'il n’est pas rare d'observer, particulièrement en Orient, des cas de rage assez paradoxaux, le malade et son entourage affirmant que jamais ils n’ont été ni mordus, ni griffés, ni léchés, par aucun animal enragé ou suspect.

C'est ainsi qu'un médecin municipal digne de foi a rapporté à

(1) Traité de la rage, p. 325

Remlinger qu’il avait examiné un groupe de villageois qui venaient d’être assaillis par un loup enragé, quelques heures après l'accident. Or, deux d’entre eux n'avaient été ni mordus, ni griffés, leurs téguments ne montraient pas la plus pelile solution de continuité. Ils racontaient qu'ils avaient simplement senti contre leur visage l’haleine chaude du loup. Ils ne furent pas dirigés sur l'Institut antirabique et, du trentième au quarantième jour, tous deux succombèrent à la rage.

Déjà Fabrice de Hilden (1) avait fait connaître que le célèbre jurisconsulte Baldus aurait succombé à la rage pour avoir eu l’imprudence d’embrasser sa petile chienne favorite avant de la faire abattre. Le même auteur raconte qu’un chat enragé ayant égratigné un jeune homme de 24 ans au pouce, celui-ci fut pris quelque temps après d’une hydrophobie mortelle.

En 1906, Remlinger signalait aussi trois observations très suggestives, dont deux personnelles, d'individus ayant contracté la rage après avôir été non pas mordus mais simplement griffés au visage par un chien enragé.

Une première observation concernait un enfant de 5 ans, présenté à l’Institut Pasteur de Constantinople 17 jours après avoir été grifté au nez par un chien qui manifeslail tous les symptômes de la rage furieuse. Le père et l'enfant affirmaient qu'il s'agissait bien d’un coup de griffe et non d’une morsure, mais la plaie du nez presque cicatrisée ne permettait pas de se former une opinion objective.

Malgré le traitement institué, 25 jours après le début de celui-ci, 40 jours après la blessure, l'enfant traduisait les preiniers symptômes de la rage furieuse et mourait le lendemain.

Le second cas est celui d’un homme de 29 ans, griffé à la paupière inférieure droite par un chien qui présentait tous les caractères de la rage et qui avait été abattu. L'accident remontail à 10 jours et

l'on constatait une plaie superficielle, linéaire, d’un centimètre et demi de long, en partie cicatrisée et ayant bien l’aspect d’un coup de griffe.

Bien qu'ayant été sûr de n’avoir pas été mordu, l'intéressé suivit le traitement le jour même. Malgré cela, au 22° jour de traitement, .il traduisait les premiers signes de la rage furieuse et mourait le lendemain.

Remlinger fait remarquer que comme il n'existait, à sa connais sance, dans la littérature médicale, aucun cas de transmission de la rage par coup de griffe, ces deux observations avaient laissé dans son esprit quelque doute.

(1) M. de Tornéry, Essai sur l’histoire de la rage avant le XIX® siècle, p. 119,

Mais celui-ci a disparu à la suite de l’étude du cas suivant faite dans le Tierärziliches Zentralblatt du 10 mars 1905 par le vétérinaire cantonal Lippa et où la profession de la victime (un vétérinaire croate âgé de 25 ans) et les circonstances de l’accident permettent d'acquérir la certitude qu’un coup de griffe a bien été l’origine du coutage.

Le 2 novembre 1905, le vétérinaire Hugo Hartmann (de Garesnica) est appelé à donner ses soins à un chien âgé de 18 mois, sans appétit depuis deux jours. Au cours de cet examen, il reçoit à la lèvre inférieure un coup de griffe qui détermine une plaie de deux centimètres de long immédiatement cautérisée. Le chien succombe 8 jours plus tard sans avoir manifesté d'autre phénomène morbide qu’un amaigrissement progressif, mais l’inoculation de son bulbe donne un résultat positif.

M. Hartmann commence le traitement antirabique à l’Institut de Budapesth un mois juste après la blessure, huit jours plus tard les prodromes de la maladie apparaissent et la mort survient quatre jours après.

Déjà d’ailleurs, bien avant Remlinger, Fngel avait exposé les deux cas suivants (1) :

Le premier concernait deux personnes, un garçon de 15 ans qui gardait du bétail et une paysanne de 25 ans qui moururent de rage en Bukowine, apres avoir prétendu jusqu’à leur mort avoir été seulement blessées par les griffes d'un loup qui les avait atteintes l’une à la tête l’autre au cou. Après s'être jeté sur ces personnes et les avoir griffées en les renversant, l’animal s'était enfui.

L'autre cas était celui d’un domestique de ferme qui trouva un jeune loup de quelques semaines dans sa tanière. Il voulut emmener l'animal avec lui à la maison pour l’apprivoiser et fut légèrement griflé au bras. Cinq semaines après, le ieune homme mourait avec tous les symptômes de l’hydrophohie.

Babès (2) a eu également l’occasion d'examiner un enfant et un adulte qui, griffés simplement par un loup enragé, contractèrent la rage. Ces personnes, d’après les affirmations de leur entourage, n'avaient pas été mordues, mais griflées.

Objectivement, l’on ne constatäit pas les délabrements considéfables produits par les morsures de loups, mais la face et les mains

(1) Med. Jahrbüchern des Osierreichischen Staates, 1843, Januar. Cité par Faber, p. 276.

(2) Traité de la rage, p. 324.

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