LES ORIGINES DE L'AFFECTION
Dans la plupart des épizooties, l’origine de la rage a pu être sans conteste rapportée à l'introduction dans un milieu sain, dans une région indemne, de chiens atteints par la maladie.
C’est ainsi qu’en 1806, la rage fut importée à la Plata où elle n’a pas, depuis lors, cessé ses ravages, par des chiens de chasse appartenant à des officiers britanniques.
D'une manière analogue, elle apparut en 1813 dans l’île Maurice où l’on a supposé qu’elle avait été introduite par des chiens de pure race amenés par un vaisseau anglais venant de la baie de Bengale. En 1847, l’île de Malte est à son tour atteinte et plusieurs personnes y périssent de rage à la suite de morsures.
En 1857, à Victoria, dans l’île de Hong-Kong préservée jusqu'alors, un Blood-Hound devient enragé et mord plusieurs personnes dont un homme qui contracte ensuite la rage.
Le capitaine Malcom, du génie anglais, a signalé qu’en 1860, pendant qu'il était en garnison à Canton, un homme périt de rage près de cette ville. En 1861, alors qu'il se trouvait à Tien-Tsin, des cas de rage, causés par des morsures de chiens enragés furent constatés parmi les Chinois.
Au cours de l’été de 1867, à Shanghaï, la rage éclata parmi les chiens des résidents anglais et plusieurs personnes furent blessées. Deux Européens mordus par leurs propres chiens moururent bientôt après de rage. À la même époque, un chat manifesta aussi les sÿmptômes pathognomoniques de la maladie et fut abattu. Dans les deux cas mortels, la période d’incubation fut de peu de semaines et dans les mois qui suivirent, la rage devint extrêmement fréquente parmi les chiens des résidents européens, plusieurs personnes étant mordues
dont quelques-unes seulement purent être sauvées par les moyens habituellement mis en œuvre à cette époque.
Les chiens malades et leurs camarades de chenil qui avaient pu être mordus furent abattus.
Dans l’hiver 1869-1870, un Scotch-terrier devint enragé à Tschin- Kiang en Chine (1) où il mordit un buffle qui, consécutivement, mourut de la maladie après en avoir présenté les caractères les plus nets.
Au mois de juin 1892, dans l’île de Madère restée jusque-là indemne de toute rage, malgré la présence d’une quantité relativement considérable de chiens, la maladie fait soudain explosion, un grand nombre de foyers se manifestant en même temps à Funchal, capitale de l’île et jusque dans les paroisses les plus difficilement accessibles.
À dire vrai, dans cette circonstance, l’origine canine de l'épizootie n'a pu être nettement établie. C’est assez gratuitement qu'en la relatant, Goldschmidt suppose qu’un chien errant provenant du continent a pu parcourir l’île en mordant ses congénères.
Sans doute il est possible qu’un tel animal ait été débarqué à l’insu de la douane dont la surveillance était pourtant très sévère, cette administration ne relevant que l'entrée d’un chien arrivé de Lisbonne le 8 mai 1892 et mort rabique le 23 juillet suivant après une maladie de 9 jours. Mais c’est là, malgré tout, une pure hypothèse.
Le cas récent d'infection de la Grande-Bretagne est plus typique assurément. La rage dans les îles Britanniques, grâce aux mesures rigoureuses mises en œuvre pour s'opposer à sa propagation avait pratiquement disparu en 1903. Aucun cas n'avait été signalé depuis cette date, lorsqu’en août 1918 la maladie réapparut et prit une certaine extension à la suite de l'introduction clandestine d’un chien qui avait été amené à Plymouth par un aéroplane.
Aussi, en 1919, 150 cas étaient-ils signalés dans 14 comtés, ces chiffres étant ramenés dès l’année suivante à 33 cas dans 9 comtés. Depuis 1921, la Grande-Bretagne est à nouveau débarrassée du fléau ! :
De toute manière, il est admis que les animaux de l’espèce canine sont le plus fréquemment la cause de l'apparition de la rage et que l’éclosion de la plupart des épizooties doit leur être attribuée.
Il est cependant des circonstances où ils ne sauraient être tenus
(1) Fleming, Rabies and Hydrophobia, p. 54,
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pour responsables, C’est ainsi que, selon Babès, on a souvent observé, en Roumanie, qu’à la campagne, les épidémies de rage canine ont été précédées par l'apparition de loups enragés. Le même fait a été signalé en Allemagne pour les renards. Von Tschudi constate que, dans les Alpes, on trouve souvent des renards enragés et que ceuxci contaminent les chiens.
Nous avons résumé l’histoire de l’épizootie de rage sur les renards en Carinthie décrite par Oertl et au cours de laquelle ces animaux ont transmis la maladie à des chiens et même à l’homme,
En Oriept surtout et dans les pays où vivent en liberté de nombreux fauves, des épizooties de rage peuvent être par eux provoquées sans qu'il soit nullement démontré que ce sont des chiens qui les ont d’abord infectés.
Dans les campagnes égyptiennes, par exemple, ainsi qu'a bien voulu nous l'écrire M. Piot-Bey, chiens, renards, chacals et loups vivent dans une étroite promiscuité. La rage peut ainsi aisément se transmettre d’une espèce à l’autre sans que l’on sache à laquelle il faut en attribuer l’origine.
Selon Babès, la rage des renards peut être à la rigueur regardée comme provenant de la morsure des chiens à cause du contact fréquent entre ces deux espèces surtout à l’époque du rut, au lieu que, chez les loups, cette origine est beaucoup moins probable.
En Roumanie, les épizooties de rage sur les loups se manifestent surtout en été et sont assez exactement en rapport avec l’époque du rut, moment où les animaux se rassemblent, luttent et se contaminent les uns les autres.
Or, beaucoup d’épizooties de rage éclatent chez les chiens au moment de la rage des loups. Comme d’une part les loups sont assez rarement mordus par des chiens enragés et que d’autre part la rage des loups est régulièrement constatée — et plusieurs fois par an — en Europe orientale, l’on ne peut douter que dans les pays tels que la Roumanie et la Russie où les loups sont nombreux, la rage du loup est entretenue non pas par la morsure des chiens, mais par la morsure des loups eux-mêmes.
Fermi, de son côté, considère comme très plausible la contamination des chiens par les rats, mais il suppose que les rats ont contracté la rage en rongeant le cadavre d’un animal mort de cette maladie. Bien que vivant toujours ensemble, les rats et les souris, selon Fermi seraient très rarement rabiques.
L'auteur prétend que l’on n’a jamais observé une épizootie de rage parmi ces rongeurs car s’il en avait été autrement, la rage aurait été beaucoup plus souvent constatée parmi les chats, les chevaux,
les bovidés, les porcins, lesquels, abrités dans les écuries ou les étables sont toujours exposés aux attaques des rats.
Fermi ajoute que la rage parmi l’homme et les animaux disparaît de plus en plus — assertion qui ne semble pas toujours exacte, au moins pour des pays tels que l’Inde — ce qui ne serait pas si le rat était le propagateur de l'infection.
Au rebours de Fermi, Remlinger tend à accorder une réelle impor- Lance aux possibilités de transmission de l'affection par les souris ou les rats.
Il n’est, en effet, remarque-t-il, ni chien, ni chat, si bien surveillé qu'il soit, qui ne puisse être mordu par une souris ou par un rat. L’exaltation que, d’après certains auteurs, le virus rabique subit par le passage chez les muridés permet d’ailleurs d’aller plus loin dans la voie des hypothèses.
Elle donne peut-être l'explication du paradoxe suivant : le virus de rue s’atténue par le passage à travers l'organisme du chien. +
La maladie ne tarde pas à revêtir dans ces conditions une forme consomptive caractérisée par un amaigrissement graduel et l’absence de paralysie. La virulence est si bien perdue que le bulbe du chien ne provoque plus aucun trouble chez le lapin (Celli et Zuppi).
Comment, fait observer Remlinger, concilier cette atténuation avec la pérennité de la rage dans la race canine, avec ce fait aussi qu’on constate parfois chez le chien un virus rabique «renforcé » tuant d’emblée le lapin en 10 jours, l’homme en 20 à 25 jours, avant que les inoculations pasteuriennes aient eu le temps d’agir (Bordoni- Ufireduzzi, Abba, D’Amato). Il pourrait très bien se faire que le rat jouât ici un rôle, en renforçant de temps à autre un virus sur le point de s’éteindre.
En étudiant les sources possibles de l’infection rabique, Mouquet, en 1927, après avoir souligné avec soin la grande réceptivité des rongeurs sauvages à de nombreux virus vis-à-vis desquels ils jouent le rôle de véritables réservoirs (Sodoku, ictère hémorragiques fièvre automnale) écrit que si, dans les contrées très habitées et riches en chiens, l’espèce canine peut à bon droit être considérée comme étant la cause première des épizooties de rage, il est permis de penser que dans d’autres régions où les circonstances sont totalement diftérentes, rien ne prouve qu'il en soit nécessairement ainsi.
Cet auteur insisle judicieusement sur un fait d'observation courante dont il a été souvent témoin en se promenant à travers champs :
« De nombreux chiens de ferme ou de chasse passent, écrit-il, de longs moments dans les campagnes à fouiller le sol avec les pattes et le nez pour essayer de capturer des petits rongeurs réfugiés dans des
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