L'EXTINCTION DE LA MALADIE
En dépit des considérations de Sime plus ingénieuses que scientifiques, le problème de l’origine de la rage demeure obscur et ne sera sans doute jamais résolu. Que dire à présent des questions qui se posent au sujet de son extinction ?
Comme tout ce qui est vivant, les maladies, ainsi que les espèces qui en sont les victimes, sont appelées à évoluer, à se transformer, à disparaître et l’on peut être certain que la rage telle que nous la connaissons n’échappera pas à une règle générale dont plusieurs affections déjà : lèpre, syphilis, etc... nous ont donné des exemples. Ainsi, la variole paraît-elle s'être héréditairement atténuée sous certaines influences, pour donner naissance à l’alastrim, fièvre éruptive aussi, mais très bénigne et incapable de récupérer la virulence de la maladie de laquelle il semble bien qu’elle dérive. :
Cependant, s’il fallait se contenter de laisser agir la nature en cette matière, il est certain qu'avant qu’une modification intervienne dans les symptômes présentés par les sujets atteints par le mal, à quelque espèce qu’ils appartiennent. l’on assisterait à une recrudescence marquée d’épizooties rabiques. C’est pourquoi, encore qu’assez récemment seulement, les collectivités ont estimé qu'il était du devoir de l'État d’user de son autorité pour s'opposer à la propagation du fléau.
Aussi bien et en dehors des quelques cas exceptionnels par contamination indirecte que nous avons signalés, la rage, type des contagions par transmission immédiate, peut-elle être à coup sûr prévenue
Avant qu'on le sache d’une manière pertinente, des réglementations intervenaient pour la juguler. Dès 1787, en Prusse, des ordonnances ont été publiées relatives à la rage du chien. Quelques années plus tôt et dans un but de préservation déjà, des taxes sur les chiens étaient instituées à Spire en 1779, à Zurich en 1785.
Le port obligatoire de la muselière est ordonné à Berlin en 1853, à Münich de 1855 à 1858.
Dans toutes les contrées civilisées, depuis lors, des ordonnances sévères ont été promulguées. Mais selon le plus ou moins d’exactitude avec laquelle elles ont été appliquées, elles ont donné des résultats probants comme en Angleterre, où elles sont, au contraire, ainsi qu'en France, presque demeurées sans effet.
Car si l’on a pu justement dire d’un pays déterminé qu’il a toujours l’état sanitaire qu’il mérite, cela est vrai surtout en ce qui concerne la rage.
Rien n’est plus démonstratif à cet égard que l’examen des règlements édictés par certains gouvernements étrangers et par la France dans le but d'obtenir l'éradication de la maladie.
Nous nous proposons de les passer ici rapidement en revue, après tant d’autres, non pour essayer de modifier l’état d'esprit du public français contre lequel tant d'expériences ont prouvé qu'il est vain de s’efforcer de réagir, mais parce que quelques indications générales sur la prophylaxie de la rage nous paraissent devoir ici prendre place.
Sans doute est-il dans la nature humaine d'oublier rapidement les leçons des plus cruels événements. Comme la poussière toujours retombe, l'ignorance revient sans cesse, mais ce n’est pas une raisen pour ne pas la chasser !
Examinons d’abord ce qui a été fait en dehors de notre territoire.
En 1803, la rage apparaît pour la première fois au Pérou où elle avait été inconnue jusqu’à cette date. Elle éclata dans les vallées brûlantes de la partie nord de la Côte d’où elle se répandit avec une allure épizootique en direction du sud vers Ica et Arequipa.
L'on précise que sur 42 individus mordus par des chiens enragés et qui périrent dans la ville d’Ica, la durée d’incubation varia chez eux de 12 à 90 jours. Dans cette ville, une seule chienne, en une nuit, mordit 14 personnes dont deux seulement échappèrent à la mort.
Grâce aux excellentes mesures sanitaires mises en œuvre par le vice-roi Abascal, qui ordonna en particulier, au printemps de 1804, le massacre général des chiens de Lima, cette vilie put être préservée et, dès 1808, l’épizootie avait complètement disparu.
Smith, qui rapporte ces faits en 1841, ajoute que durant son long séjour au Pérou, il ne fut jamais témoin d’un seul cas de rage.
Dans le Grand-Duché de Bade, l’on comptait de 1872 à 1875 un nombre de cas de rage du chien variant de 37 à 50 par année. L’on
décida alors, en 1876, d’élever la taxe d'imposition à laquelle étaient soumis les propriétaires de ces animaux et d'exiger le port par ces derniers d’une médaille spéciale attestant que le paiement de la ‘taxe annuelle avait bien été réellement effectué. ’ Si, en 1876, le nombre des cas de rage est encore de 28, il n’est plus que de 3 en 1877, de 4 en 1878, de 2 chacune des trois années suivantes, la rage disparaissant complètement du Grand-Duché en
La Bavière offre un exemple analogue. De 1871 à 1875 le nombre des chiens enragés est considérable — 821 en 1873 —, année eù
(4) Nocard et Leclaincne, Les maladies microbiennes des animaux, t, II,
quinze personnes succombent à la rage ; il meurt encore 29 personnes en 1874 et 23 en 1875. Aussi une loi du 2 juin 1876 impose-t-elle en même temps la taxe el la marque des animaux. Le nombre des cas de rage du chien n’est plus que de 140 en 1877, de 117, 49, 75 les trois années suivantes ; de 11 et 12 en 1885 et 1886, cependant que les cas de rage humaine tombent à 5 en 1878, à 1 en 1879 et en 1880, à zéro en 1881.
‘En Angleterre la rage a longtemps sévi d’une manière alarmante, puisqu’une statistique officielle accuse un total de 1.112 personnes mortes de la maladie pendant la seconde moitié du x1x® siècle.
En 1887, le Conseil privé décide de laisser aux autorités des comtés et des bourgs la charge de la police sanitaire de la rage, leur conférant des pouvoirs suffisants pour prenilre les mesures efficaces, en exigeant notamment le port de la muselière.
L'effet produit par la liberté d'intervention ainsi donnée aux autorités locales, beaucoup plus sensibles à pricri que le pouvoir central à des arguments d'ordre privé, est des plus fâcheux. En 1889, 312 cas de rage du chien sont signalés dont 176 à Londres.
Le Conseil privé rapporte alors la résolution prise, substitue son action à celle des magistrats communaux ordonnant le musellement général des chiens à Londres et dans un ravon de quinze milles autour de la cité. Dès 1890 le nombre des cas signalés à Londres tombe à 44 ; il n’est plus que de 28 en 1891, de 3 en 1892.
Mais le danger est passé, l'émotion très vive s'est calmée. Sous le pression des sociétés protectrices des animaux, le règlement imposant à tous les chiens la muselière est abrogé. Le « Muzzling order» est rapporté et une fois encore, les administrations des comtés et des bourgs se voient chargées de l'application des mesures sanilaires.
Le nombre des cas de rage du chien s'élève aussitôt à 93 en 1893, à 248 en 1894, à 672 en 1895 : des accidents retentissants surviennent, l'opinion publique à nouveau réclame une intervention énergique:
Le «Rabies Order» du 23 mars 1897 retire donc les droits d'intervention en la matière aux magistrats des comtés et des bourgs. La Ministère de l'Agriculture reprend en mains la direction de la lutte contre la contagion, la muselière est imposée par des ordres spéciaux dans les districts contaminés. De plus, le 7 mai 1897, est édicté le « Dogs order » prescrivant des mesures destinées à empêcher la réimportation de la rage. Immédiatement le nombre des cas signalés tombe à 151 en 1897, à 17 l’année suivante : il n’est plus que de 1 en 1901 et de 1903 jusqu'en 1918 — ainsi que nous l'avons vu — la maladie à totalement disparu.
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