Vvâsa passe pour être aussi le compilateur des Védas
Les sources de Leconte de Lisle. s
Narada dit : Tu n'as pas suffisamment célébré la gloire sans tache de Bhagavat ; selon moi, la science qui n'a pas pour but de lui plaire est une science inutile.
Ainsi, de toutes ses études, de toute sa science, l'auteur du Bhagavala-Purana avoue qu'il a récolté seulement des tristesses, et son interlocuteur lui en fait connaître la cause : c'est que tout savoir purement humain est une simple vanité.
De Vyâsa à l'Angira de Leconte de Lisle il n'y a donc pas si loin, et l'on voit qu'aucun des personnages du poète ne lui appartient tout à fait en propre, puisque Vyâsa est au moins l'ébauche d'Angira, puisque certains anachorètes du Maha-Bharata sont les prototypes de Maitreva et qu'enfin l'histoire de Narada est empruntée, avec des retouches, au Bhagavata-Purana. L'originalité de Leconte de Lisle est d'avoir fait de ces trois héros des types beaucoup plus intéressants que ne sont leurs modèles; elle est encore, elle est surtout, d'avoir fortement montré, en symbolisant dans ce triode malheureux toutes les grandes douleurs humaines, que dans l'Inde, comme partout, la souffrance est le principal stimulant du sentiment religieux.
Aux confidences qu'échangent les trois sages, Leconte de Lisle fait succéder un brillant épisode.
La nuit formidable enveloppe les bois. Les oiseaux se taisent, les fauves s'éveillent; les grands pythons rôdent dans l'herbe; les panthères, par bonds musculeux et rapides, chassent les daims; le tigre miaule. Les lotus entr'ouvrent leurs coupes transparentes; mille mouches d'or étoilent la mousse d'or de leurs feux ; et les brahmanes pleurent, sen-
POÈMES INDIENS 6j
tant plus amère leur tristesse, parce qu'une plainte est au fond de la rumeur des nuits.
Mais la blanche déesse Ganga, assise sous l'onde, les a entendus. A demi voilée d'un bleuâtre éventail, avec des bracelets de corail et de perle, son beau corps diaphane et frais, ses cheveux divins ornés de nymphéas, elle leur apparaît, elle les interroge, elle leur promet de tarir leurs larmes. Alors, ils saluent la Vierge aux beaux yeux et lui content leur chagrin. — L'amour, dit Maitreya, m'a versé sa funeste ivresse : ô Vierge, brise en moi les liens de la chair. — Je ne puis oublier, dit Narada, le dernier baiser que me donna ma mère : ô Vierge, efface en moi ce souvenir cruel. — Et Angira, plus découragé que les autres : O déesse, dit-il, mon malheur est plus fort que ta pitié ; le doute infini me tourmente; qui me dira, ô Vierge, l'origine, la fin et les formes de l'Etre ?
Sous un rayon de lune, ainsi parlent tour à tour les trois sages. Ganga leur indique le chemin du mont Kaîlaça. A sa cime ils trouveront la fin de leurs tourments, car ils y trouveront Bhagavat :
Là, sous le dôme épais des feuillages pourprés,
Parmi les kokilas et les paons diaprés,
Réside Bhagavat dont la face illumine.
Son sourire est Maya, l'Illusion divine;
Sur son ventre d'azur roulent les grandes Eaux ;
La charpente des monts est faite de ses os.
Les fleuves ont germé dans ses veines, sa tête
Enferme les Védas ; son souffle est la tempête ;
Sa marche est à la fois le temps et l'action ;
Son coup d'oeil éternel est la création,
Et le vaste Univers forme son corps solide.
Quelle est la source de cet épisode ? Quelle en est la signification ?
Rien n'y est traduit, sauf le portrait que Ganga trace de Bhagavat : c'est celui que fait du dieu, dans le Bhagavata- Purana, un personnage nommé Cuka. Lecontede Lisle n'a pas ajouté un seul trait nouveau, il n'en a modifié aucun ; il s'est contenté de choisir trois strophes dans les douze ou quinze que le poète indien consacre à sa description; encore a-t-il fait des coupures dans ces trois strophes :
On dit que les Védas sont le sommet de la tête de l'Être infini, que ses défenses sont Yama, et ses dents les objets que l'homme aime le mieux ; son sourire est Maya, qui trouble les mortels ; son coup d'œil est la création sans bornes.
Sa lèvre supérieure est la modestie ; sa lèvre inférieure est le désir; son sein est la justice et son dos la voie de l'injustice; ...son ventre, les océans ; la charpente de ses os forme les montagnes.
Les fleuves sont ses veines ; les collines qui s'élèvent à la surface de la terre sont les poils qui croissent sur le corps de celui dont l'univers est le corps ; son souffle est le vent dont la force est infinie; sa marche est le temps; son action est le cours des qualités «.
Dans le reste de l'épisode, l'imitation a été beaucoup plus originale.
Il est conté au livre IX du Bhagavala-Purana que, des insolents ayant été consumés par le feu céleste pour avoir offensé un brahmane et n'ayant pu monter au ciel, un roi
i. Liv. II, chap. Ier, Description dn corps de MttlxipitritclM \trad. Burnouf, t. I, p. 201-205.
pieux obtint que la Ganga purifierait leurs cendres de ses eaux et leur ouvrirait ainsi le chemin du ciel. Le narrateur ajoute : « Si les fils de Sagara, quoique consumés par la malédiction d'un brahmane ont pu, grâce au seul contact des eaux de Ganga, monter au ciel, quand il ne restait plus de leurs corps que des cendres ; s'ils y sont montés parce que ses eaux ont touché leurs corps réduits en poudre, que sera-ce donc des hommes qui, fidèles à leurs vœux, honorent avec foi la déesse de ce fleuve l ? »
L'épisode de Leconte de Lisle est sorti de ces quelques lignes où la Déesse du Gange nous est donnée comme celle qui peut aplanir, surtout pour les pieux brahmanes, les voies conduisant au ciel. Nulle part, il est vrai, dans le BhagavatazPurana, la Déesse n'est représentée sous une forme humaine; nulle part non plus dans le Ramayana : quand elle intervient, c'est par ses eaux ; quoique déesse, elle demeure rivière. Mais plusieurs fois dans le Maha- Bharata Ganga revêt un corps féminin :
La Ganga, revêtue des formes d'une femme distinguée par sa beauté et par tant de charmes les plus capables de séduire, sortit de ces ondes et, charmante de visage, spirituelle, armée d'une beauté céleste, elle s'approcha du saint roi, occupé à lire les Yédas, et vint s'asseoir sur sa cuisse droite, semblable à un arbre cala 2.
Un jour, le puissant monarque vit une femme du plus haut parage, flamboyante de toute sa personne et telle qu'on eût dit une autre Laksmî, visible sur la terre. Tout en elle était char-