Maha-Bharata, trad. Fauche, t. I, p
niant ; elle avait de jolies dents, elle était ornée de parures célestes, elle portait une robe d'un tissu délié, elle brillait d'une splendeur égale à celle d'une corolle de lotus '.
C'est certainement de ces passages du Maha-Bharata que Leconte de Lisle s'est autorisé pour donner à Ganga les apparences d'une femme séduisante, après s'être autorisé d'un passage du Bhagavata-Pt traita pour en faire la protectrice qui facilite aux anachorètes l'accès du séjour délicieux où siège Bhagavat. Ces passages ne fournissaient d'ailleurs au poète que des indications : son imagination les a fécondées.
L'épisode ainsi composé ajoute-t-il beaucoup à l'intérêt humain du poème de Bhagavat ? On ne saurait l'affirmer, bien qu'il permette aux trois héros de répéter leurs plaintes touchantes. En revanche, il ajoute beaucoup à son intérêt historique puisqu'il donne au poète l'occasion de nous faire toucher du doigt la parenté des deux grandes mvthologies aryennes, celle de l'Inde et celle de la Grèce. En voyant surgir des ondes la blanche déesse Ganga, qui ne croirait voir apparaître, en effet, une nymphe hellénique ? Ce n'est pourtant pas un personnage de Ylliade ; c'est un personnage du Maha-Bharata. Mais quoi d'étonnant si les imaginations où sont nées les légendes homériques et celles d'où sont sorties les légendes du Maha-Bharata ont produit parfois, étant de même famille, des mythes analogues ?
Après nous avoir montré combien les conceptions de l'Inde peuvent être voisines des conceptions de la Grèce,
i. Maha-iïharata, trad. Fauche, t. I, p. 416.
POEMES INDIENS yi
le poète a-t-il voulu nous montrer combien elles en sont souvent éloignées? C'est probable. Car il n'y a rien d'hellénique, — si l'on entend que la mesure est nécessaire au génie hellénique, — dans les légendes qui nous sont racontées à la fin du poème de Bhagavat. On v voit la divinité prendre des proportions colossales qu'elle n'eut pas en Grèce et y déployer une vigueur inouïe dont les hôtes de l'Olympe ne sont pas coutumiers.
Dociles aux conseils de la Déesse, les trois sages gravissent les flancs du mont Kailaça. Après de longs efforts, ils atteignent l'inénarrable Lieu, d'où s'épanche en torrents lumineux, sans cesse renouvelés,
La divine Màyà, l'Illusion première.
Là, mille femmes au front d'ambre disent les hymnes consacrées ;
Et les doux Kinnaras, musiciens des Dieux, Sur les flûtes d'ébène et les vinâs d'ivoire Chantent de Bhagavat l'inépuisable histoire.
« Là », dit l'auteur du Bhagavat a- Purana dans un chapitre, où, racontant la vision de deux solitaires, il décrit le ciel de Visnou, « là, montés sur des chars avec leurs femmes, les Dêvas... chantent les histoires où leur maître paraît uni à la condition misérable de l'humanité '. »
Leconte de Lisle n'a donc point imaginé lui-même qu'une des occupations des habitants du ciel de Visnou est de