Liv. III, en. XV ; trad. Burnouf, t. I, p
chanter l'histoire du Dieu suprême ; mais l'auteur du Bhagavala-Purana ne répète pas ici cette histoire, l'ayant contée déjà, plutôt trop souvent. Le poète français, lui, peut la mettre sur les lèvres des musiciens célestes.
Il ne la met pas tout entière : elle est pour cela beaucoup trop longue. Il n'en conserve que trois épisodes, mais parfaitement bien choisis pour que l'intérêt soit gradué et pour qu'on ait une idée de la variété des incarnations de Visnou.
Dans le premier, il nous fait voir le dieu incarné en animal et sauvant la terre. Son récit n'est qu'un brillant résumé, et souvent qu'une traduction, de celui qui est fait par l'auteur du Bhagavata-Purana dans un chapitre intitulé: Visnou soulève la terre du fond de l'Océan [.
Un déluge avait englouti la terre à peine née. Brahma, le créateur, se demandait comment il la tirerait du fond des eaux. Pendant qu'il réfléchissait, il sortit tout à coup de la cavité de son nez un petit sanglier de la longueur du pouce. Au ■moment où Brahma le regardait, l'animal, qui se tenait suspendu dans l'air, acquit en un instant la taille d'un éléphant ; « et ce fut là, ajoute naïvement le narrateur, un grand prodige. » Brahma se demandait quel était cet être divin, déguisé en sanglier, si ce n'était pas Bhagavat lui-même. C'était bien lui. Pendant que Brahma réfléchissait ainsi, « le mâle du sacrifice, semblable au Roi des montagnes (Je lion), se mit à rugir ». Tous les échos répétèrent ses rugissements.
i. Liv. III, ch. XIII, trad. Burnouf, t. I, p. 597.
Traversant le ciel, la queue dressée, ferme de corps, secouant sa crinière, tout hérissé de poils aigus, foulant les nuages sous ses pieds, montrant ses blanches défenses, le regard enflammé : tel parut Bhagavat pour soulever la terre. Cet être, qui est luimême le corps du sacrifice, déguisé sous l'apparence d'un sanglier, armé de défenses terribles, suivant avec V odorat la trace de la terre, et reportant des yeux amis sur les Brahmanes qui chantaient, plongea au fond des eaux. Les flancs déchirés par [Fimpétuosité de la chute de ce corps semblable à une montagne de diamant, l'Océan y étendant les longs bras de ses vagues, gémit, semblable à un malade et s'écria: O Seigneur du sacrifice, aie pitié de moi ! Celui dont la forme est le sacrifice qui se célèbre aux trois moments consacrés, séparant les ondes avec ses sabots, semblables à des flèches au large fer, pour atteindre les limites de l'Océan sans rivages, vit au fond de l'Abîme la terre, que jadis, au moment où il allait s'endormir sur les eaux, il avait lui-même renfermée dans son sein avec les vies qu'elle contenait : ayant relevé la terre en la fixant [sur une de ses défenses] il remonta tout brillant de l'Abîme l.
Dans le deuxième épisode Leconte de Lisle nous fait voir Bhagavat incarné en homme et sauvant encore la terre du déluge. Son court récit est inspiré de celui qui est fait dans le Bbagavata-Piirana au chapitre XXV du livre X.
Le dieu Indra avait déchaîné un épouvantable orage. Bergers et animaux appelèrent à leur secours Bhagavat qui s'était incarné en berger sous le nom de Krichna : — Krichna, fortuné Krichna, ô puissant héros, sauve le parc dont tu es le protecteur, sauve-nous de la colère d'Indra, toi si
i. Liv. III, ch. XIII; trad. Burnouf, t. I, p. 397. Les mots mis entre crochets l'ont été par le traducteur. J'ai mis en italique les passages que Leconte de Lisle a à peu prés conservés.
bon pour qui t'aime. — Le dieu promit sa protection, « et, d'une seule main, soulevant le mont Gôvardhana de sa base, il le soutint en l'air aussi facilement qu'un petit enfant soutient un champignon. » Bhagavat invita alors les bergers à se mettre sous la montagne, eux et leurs troupeaux : ils n'avaient pas à craindre que l'énorme masse vint à lui échapper de la main. Les bergers, rassurés, se blottirent sous l'abri original qui leur était offert, et le dieu, « insensible aux souffrances de la faim et de la soif, indifférent à son propre bien-être, soutint la montagne pendant sept jours, sous les yeux des habitants du parc, sans bouger de place ». Indra dut renoncer à son dessein \
Leconte de Lisle abrège tout cela. Il se garde d'appeler le dieu Krichna, afin de ne point dérouter le lecteur français, si peu familier avec ces légendes. Il suppose, pour accroître le prodige, que le déluge est universel et que Bhagavat porte la montagne, non sur la main, mais sur un seul doigt. Enfin, sachant le pouvoir d'un mot mis à sa place, il fait du nom de la montagne le dernier mot du récit :
Le jeune Bhagavat, dans la fleur de l'enfance,... Voulant sauver la Terre encore féconde et belle, Soutiendra d'un seul doigt, comme une large ombrelle. Sous les torrents du ciel qui rugiront en vain, Durant sept jours entiers, l'Himalaya divin !
Dans la troisième histoire contée par les musiciens
i. Trad. Burnouf, t. IV, p. 249.
célestes, Leconte de Lisle nous fait voir Bhagavat étendant sa miséricordieuse pitié jusque sur les animaux.
Un gigantesque éléphant, brûlé par la chaleur, se baignait dans une eau fraîche. Comment il découvrit cette eau, comment il s'y plongea et comment, après s'y être rafraîchi lui-même, il la fit avec sa trompe retomber en pluie sur les femelles, c'est ce que le conteur indien, jamais pressé, explique avec complaisance : Leconte de Lisle supprime ces longueurs et va droit au but. — Tout à coup un crocodile saisit l'éléphant au pied. La lutte des animaux dura, d'après le récit indien, mille ans, et le narrateur, tout habitué qu'il soit à jongler avec les chiffres, ne peut s'empêcher de reconnaître que ce fut là un grand miracle. Enfin le roi des éléphants, entraîné par son ennemi, s'enfonça dans les eaux. Il réfléchit fort longtemps, puis, se décidant à invoquer Bhagavat, il lui adressa une prière qui ne forme pas moins de trente versets : Leconte de Lisle réduit cette prière à deux vers ; encore n'attend-il point pour le faire parler que l'éléphant ait la tête sous l'eau.
Bhagavat brisa les dents du crocodile ',
Nous approchons du dénouement.
Consumés de désirs aux chants des musiciens célestes, les trois brahmanes cherchent Bhagavat. Ils le découvrent :
C'était le Dieu. Sa noire et lisse chevelure, Ceinte de fleurs des bois et vierge de souillure, Tombait divinement sur son dos radieux ;
i. Liv. VIII, ch. II et III ; Burnouf, t. III, p. 177.
j6 LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE
Le sourire animait le lotus de ses yeux ;
Et dans ses vêtements, jaunes comme la flamme,
Avec son large sein où s'anéantit l'âme,
Et ses bracelets d'or de joyaux enrichis,
Et ses ongles pourprés qu'adorent les Richis,
Son nombril merveilleux, centre unique des choses,
Ses lèvres de corail où fleurissent les roses,
Ses éventails de cygne et son parasol blanc,
Il siégeait, plus sublime et plus étincelant
Qu'un nuage, unissant, dans leur splendeur commune,
L'éclair et l'arc-en-ciel, le soleil et la lune.
Tel était Bhagavat, visible à l'œil humain.
Le nymphéa sacré s'agitait dans sa main.
Comme un mont d'émeraude aux brillantes racines,
Aux pics d'or, embellis de guirlandes divines,
Et portant pour ceinture à ses reins florissants
Des lacs et des vallons et des bois verdissants,
Des jardins diaprés et de limpides ondes.
Tel il siégeait. Son corps embrassait les trois Mondes,
Et de sa propre gloire un pur rayonnement
Environnait son front majestueusement.
Bien que Leconte de Lisle eût déjà décrit le dieu par la bouche de Ganga, il n'a point été embarrassé pour le décrire de nouveau ; car il trouvait dans le Bhagavata- Purana dix à vingt portraits de Visnou et, malgré d'inévitables redites, les détails nouveaux étaient dans chacun assez nombreux pour que le poète ne fût pas exposé à se répéter. La description que nous avons ici a été faite comme celle qui se lit au début de la Fiston de Brahma : elle combine ingénieusement des fragments empruntés à trois de ces portraits de Visnou.
Premier fragment. Ce sont trois versets du chapitre intitulé : Description du corps de Mahâpurucha :'•
Sa figure est bienveillante ; ses grands yeux ressemblent au lotus ; ses vêtements sont jaunes comme les filaments de la fleur du Kodamba ; ses bracelets dyor sont ornés de riches joyaux ; son diadème et ses pendants d'oreilles brillent de pierres étincelantes... L'attribut par lequel il se manifeste est Çri ; à son cou est suspendu le joyau Kaustabha ; il porte une guirlande de fleurs des bois dont la fraîcheur ne se fane jamais. Il est orné d'une ceinture et de bagues précieuses, de bracelets et d'anneaux ; un gracieux sourire se peint sur son visage embelli par les boucles de ses cheveux noirs, purs et lisses ».
Deuxième fragment. Ce sont des versets empruntés à la vision de Brahma :
Purucha effaçait la splendeur d'une montagne d'émeraude à la ceinture de chaux rouge et aux nombreux pics d'or, ayant pour guirlandes des joyaux, des lacs, des végétaux, des parterres, des fleurs, pour bras des bambous, et pour pieds des arbres. Son corps, qui était sa mesure à lui-même et qui, en longueur et en étendue, embrassait les trois mondes, était couvert d'un vêtement brillant de l'éclat de parures et d'étoffes variées et divines... C'était Hari au col duquel était suspendu une guirlande faite de sa propre gloire 2 .
Troisième fragment. Ce sont quelques lignes empruntées à la vision des deux solitaires :
Les solitaires virent le Dieu... couvert des gouttes de pluie tombant de perles suspendues à son parasol blanc comme la lune
i. Liv. II, ch. II. v. 9-1 1 ; Burnouf, t. I, p. 209. 2. Liv. III, ch. VIII ; Burnouf, t. I. p. 355 et suiv.
et agitées par le vent favorable de deux éventails brillants connue deux cygnes ».
Le chapitre d'où est tiré le premier de ces fragments, après avoir décrit le corps de Bhagavat, tel qu'il se manifeste aux élus par la puissance de la Maya, explique comment le sage peut se fondre dans l'Etre suprême. L'opération est d'un matérialisme assez grossier : le solitaire se réfugiera dans un repos absolu ; fermant avec ses talons les voies inférieures, il rappellera en haut, sans se lasser, le souffle de vie des six demeures où ce souffle réside ; attirant le souffle vital du nombril dans son cœur, il le fera monter de là, par la voie de l'air nommé Udâna, dans sa poitrine ; ensuite, maître de son attention et réunissant le souffle de vie à son intelligence, il l'amènera peu à peu jusqu'à la racine de son palais ; de là, il le conduira dans l'intervalle de ses sourcils, fermant les sept voies qui lui sont ouvertes, et, étant resté dans cet état une demi-heure à l'abri de toute distraction,' possédant toute l'intensité de sa vue, il ouvrira au souffle vital une voie à travers le crâne et abandonnera son corps pour aller se réunir à l'Etre suprême 2.
Décrit plus brièvement et avec quelques belles comparaisons pour le sauver du grotesque, tel est l'exercice auquel se livrent les trois sages de Leconte de Lisle. L'effet en est souverain : dans le sein sans bornes de Bhagavat, ils s'unissent à, l'essence première,