‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 56 sur 114 · Paris, Coquebert · texte numérisé non relu

Paris, Coquebert

Le roi de Vannes avait une fille qui passait pour la plus belle créature du monde. Elle s'appelait Triphyna. Le roi eût mieux aimé perdre ses chevaux, ses châteaux et toutes ses fermes que de voir Triphyna mécontente de vivre.

Comorre, qui régnait sur le pays du blé noir, vint un jour, déguisé en soldat, à la foire de Vannes. Il vit Triphyna, l'aima et l'envoya demander en mariage par des ambassadeurs, qui offrirent au roi du miel, du fil et une douzaine de pourceaux.

Il passait pour être le plus méchant homme que Dieu eût créé depuis Caïn. Quand il était jeune, sa mère, dès qu'il sortait du château, tirait la corde du beffroi pour avertir les gens de se cacher. Plus tard, il essaya un jour son fusil sur un-enfant qui conduisait un poulain. Il avait eu quatre femmes : elles étaient mortes subitement, sans recevoir les sacrements; on le soupçonnait fortement de les avoir tuées.

Le roi de Vannes, comme bien on pense, refusa sa fille.

Les ambassadeurs lui déclarèrent la guerre, et le comte de Cornouaille arriva bientôt avec une puissante armée.

Alors saint Veltas (Gildas) alla trouver Triphyna et lui demanda d'épouser Comorre pour empêcher la mort de tant de chrétiens. Il lui remit une bague d'argent, qui devait, en signe d'avertissement, devenir noire dès qu'elle courrait un danger.

Le mariage se fit. Comorre aima sa femme et devint doux. Ses gens disaient : — Qu'a donc le Seigneur, que les pleurs ni le sang ne lui plaisent plus ?

Un jour, il partit pour une grande assemblée de princes

bretons à Rennes. A son retour, il trouva Triphyna taillant un petit bonnet et il apprit d'elle qu'avant deux mois ils auraient un enfant. A cette nouvelle, Comorre regarda sa femme d'un air terrible et sortit sans rien dire. Triphyna s'aperçut alors que sa bague était devenue noire : elle comprit qu'un grand danger la menaçait et descendit à la chapelle pour prier.

Au coup de minuit, les quatre tombes des femmes de Comorre s'ouvrirent et les quatre mortes apparurent dans leurs blancs linceuls : — Ton mari, lui dirent-elles, va te mettre à mort ; car il sait par l'esprit du mal que son premier né le tuera ; il nous a ôté la vie quand il a appris de nous ce qu'il vient d'apprendre de toi.

— Comment fuir ? son chien géant garde la cour. — Donne-lui ce breuvage qui m'a empoisonnée, dit la première morte.

— Comment descendre la muraille ? — Avec la corde qui m'a étranglée, dit la seconde morte.

— Qu'est-ce qui me dirigera ? — La flamme qui m'a brûlée, dit la troisième morte.

— Qui me soutiendra ? — Voici, dit la quatrième morte, le bâton qui m'a brisé le crâne.

Triphyna prit le poison, la corde, la flamme et le bâton, tua le chien, descendit la muraille et s'enfuit vers Vannes.

Son mari se mit à sa poursuite. Mais elle lui échappait, parce que sa bague l'avertissait de se cacher dès qu'il approchait. Épuisée de fatigue, elle mit au monde un enfant merveilleusement beau, qui fut saint Trever. Comme elle le tenait dans ses bras, elle aperçut sur un arbre le faucon

de son père. Elle l'appela et lui remit sa bague pour qu'il la portât à Vannes. L'oiseau comprit et obéit. Mais Triphyna, qui n'avait plus sa bague, ne fut pas avertie que son mari approchait, et il la rejoignit. Elle eut juste le temps de cacher son enfant dans son manteau. En voyant sa femme, Comorre poussa un cri de bête fauve, s'élança vers , la malheureuse, et d'un seul coup de son couteau à tuer il lui détacha la tête des épaules. Puis, il siffla son chien et repartit pour la Cornouaille.

Cependant le roi de Vannes dînait avec saint Veltas quand le faucon, entrant dans la salle, laissa tomber la bague de Triphyna dans la coupe de son maître. Le roi et Veltas se mirent aussitôt en route avec une troupe nombreuse. Guidés par le faucon, ils arrivèrent dans une clairière où ils trouvèrent Triphyna morte et son fils vivant. Le saint se mit à genoux, pria, puis dit à la morte : — Lève-toi, prends ta tête et ton enfant. — Elle obéit et on se remit en marche. La femme décapitée allait en avant, tenant son fils sur son bras droit et sa tête sur son bras gauche.

On arriva devant le château de Comorre. Sommé par Veltas de recevoir son fils, le comte garda le silence. Veltas prit l'enfant sur les bras de sa mère et le posa à terre. Celui-ci se mit à marcher, prit une poignée de sable et la jeta contre le château. Aussitôt les tours s'ébranlèrent, le château s'affaissa, ensevelissant sous ses ruines Comorre et ses complices. Alors saint Veltas remit sur ses épaules la tête de Triphyna.

Il existe dans le Morbihan une autre version de la même légende '.

Six mois après avoir épousé Triphyne, raconte cette version, Conamor (c'est ainsi que Comorre s'appelle dans le Morbihan) reçut en son château de Léon la visite du comte de Nantes, accompagné d'une brillante cour. Dans cette suite était la belle Oltrogothe, fille du marquis d'Assérac. Elle se fit aimer de Conamor, qui dès lors maltraita sa femme.

Triphyne pleurait un jour dans la forêt quand un renard l'aborda, lui conseilla de se fier à saint Gildas et lui remit comme talisman trois poils arrachés de sa poitrine. Un instant plus tard, un rouge-gorge lui parla -à son tour, lui conseilla de se fier au même saint et lui donna trois de ses plumes. En continuant sa route, elle arriva près d'un étang : un petit poisson rouge lui prêcha aussi la confiance à saint Gildas et lui donna trois de ses écailles.

Elle mit dans son aumonière les trois écailles, les trois plumes et les trois poils, puis rentra au château. On dansait. Le comte courtisait Oltrogothe. Dans sa douleur Triphyne invoqua saint Gildas : aussitôt l'aumonière s'ouvrit, les trois écailles en sortirent et tombèrent sur Oltrogothe, qui fut instantanément changée en esturgeon ; les cuisiniers, apercevant ce gros poisson, le mirent dans la poêle à frire.

Conamor, irrité, s'écria : — Gardes, qu'on arrête cette

i. Voir d'A... (Armezeuil), Légendes bretonnes, souvenirs du Morbihan, Paris, Dentu, 1863.

femme et qu'on la brûle comme sorcière. — Triphyne invoqua le saint et, les trois plumes sortant de l'aumônière, les gardes s'envolèrent, changés en oiseaux.

Conamor tira son grand sabre et d'un seul coup fit voler la tête de Triphyne ; mais, au moment où la tête tombait à terre, les lèvres murmurèrent le nom de Gildas, et le manoir fut transformé en une vaste forêt où erraient des bêtes.

Triphyne était dans un carrefour de cette forêt, sa tête dans ses mains. Son père Guéreck et saint Gildas l'aperçurent. Le saint pria, puis, touchant la tête de sa crosse abbatiale, il la remit sur les épaules de Triphyne, qui revint à la vie, plus belle que jamais.

Bien qu'il ait appelé son héroïne Tiphaine, qu'il l'ait fait naître du chef de Vannes, qu'il l'ait mariée à un Komor (jarle de Kemper, non de Léon ou de Tréguier), et qu'il ait fait voler sa tête sous le glaive de son mari, Leconte de Lisle n'a certainement point eu l'intention de donner une nouvelle version de la légende de sainte Triphyne. C'est une tout autre histoire qu'il prétend nous raconter, et il n'a pris dans celle-là les noms de ses personnages que pour leur physionomie pittoresque. Son histoire a-t-elle, d'ailleurs, une source bretonne ? Je ne le crois pas. Je doute même qu'elle ait une source quelconque.

C était par une nuit nuageuse. La lune par moments éclairait la tour de Komor, qui regardait la mer comme un cormoran. Au dehors, de la grêle, du vent, des houx

2 lé LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE

et des chênes. Dans une salle de la tour, un grand Christ, une cloche, une épée nue sur un bloc bas. Au feu d'une torche, plantée en un flambeau grossier, un vieillard marchait, les bras croisés sur sa cotte d'acier. Un moine parut et dit : — J'ai fait selon votre commandement. — C'est bien, dit le jarle, elle doit mourir, ayant trahi sa foi ; mais la main d'un serf ne la touchera pas. — Le moine sortit. A l'appel de la cloche, une femme entra, très belle, aux tresses blondes. — Il faut mourir, Tiphaine. — Je suis prête. — Priez encore auparavant \

Et Tiphaine pria sous ses longs cheveux d'or,

et l'épée étincelait sur le bloc, et la torche épandait sa clarté sanglante, et la nuit déroulait ses bruits sans nombre.

Tiphaine s'oublia dans un long rêve enchanté. Elle revit toute sa jeunesse, ses courses dans la lande au frais arôme, ses offrandes à l'autel de la Vierge, puis le premier éveil de l'amour, et alors le vieil époux au lieu du jeune amant, le retour de l'aimé, les combats, les remords, la passion plus forte, la chute et son enivrement. Tout est fini maintenant, et Tiphaine peut mourir, puisque le sang du fier jeune homme a déjà coulé. — Femme, te repens-tu ? — Frappe. Je l'aime encore. — Meurs donc dans ton impureté.

Tiphaine soulève ses beaux cheveux dorés et pose sa tête sur le funèbre bloc. L'épée siffle et Tiphaine tombe.

i. Ceci rappelle un peu Angelo, tyran de 'Padoue, journée III, partie ire.

Le vieux jarle prend le corps dans ses bras et, montant sur la tour, le précipite dans les flots hurlants. Alors il fait un long signe de croix et, poussant un cri sauvage, il saute dans la mer, qui ne rejeta point ses os au rivage.

Tels finirent Tiphaine et Komor de Kemper. CHANSONS ÉCOSSAISES '

L'Ecosse fut le premier pays du nord que la muse de Leconte de Lisle visita. De tout temps, on le sait par ses amis, le poète avait été un grand admirateur de Walter Scott. En aimant le romancier, il apprit à aimer son pays et les choses de son pays. Aussi, lorsqu'en 1843 Léon de Wailly publia une traduction complète et très remarquable des poésies de Robert Burns2, Leconte de Lisle en fut certainement un des premiers lecteurs et il en demeura sans doute un des plus fidèles. Qu'il ait eu bientôt l'idée de s'inspirer de cette poésie charmante, on ne saurait s'en étonner.

Il a pris à Burns six de ses chansons, ou plutôt le thème de six de ses chansons 5 . Car, on doit le dire tout de suite :

Page 1