Jules Lemaitre, Les Contemporains, t. II
tant de choses ont été ramassées dans un seul poème, on aperçoit l'effort qui a été nécessaire pour les unir. Qu'estce qu'il a fallu, en effet, imaginer pour leur trouver un lien ? Qu'un voyant s'endort pour voir dans le passé un mort qui s'éveille pour prédire l'avenir. Cette hypothèse ne sent-elle pas un peu l'artifice ? Et, — j'entre en plein dans mon sujet : les sources de Qaïn, — le poème, pour nous satisfaire entièrement, ne manque-t-il pas un peu de spontanéité ? Ne rappelle-t-il pas un trop grand nombre d'œuvres antérieures, sans que la comparaison se fasse toujours à son avantage ?
Lorsque Qaïn s'est mis à parler
D'une voix lente et grave et semblable au tonnerre Qui d'échos en échos par le désert roula,
nous songeons aussitôt, — ce n'est pas moi qui fais le premier ce rapprochement, — au Charlemagne d'Aymerillot ■ :
Et les patres lointains, épars au fond, des bois, Croyaient en l'entendant que c'était le tonnerre.
Et l'image nous paraît plus grande chez Hugo, parce que Leconte de Lisle a trop insisté sur les effets pittoresques du tonnerre. Lorsque Qaïn évoque le souvenir de l'Eden, tous les lecteurs ont bientôt présent à l'esprit le Sacre de la Femme, et c'est pour regretter, non pas peut-être que la description luxuriante de Hugo soit réduite ici à trois ou quatre strophes, mais que le Paradis y soit ramené aux
1 . E. Rigal, Comment ont été composes Aymerillot et le Mariage de Roland, Revue dlrist. litt. de la France, n° du 15 janvier 1900.
proportions de l'île Bourbon. Lorsque le cavalier céleste maudit la cité des géants, lorsqu'il annonce le temps où la face du désert dira : « Qu'est devenue Hénokhia semblable au Gelboé ? » le temps où l'aigle et le corbeau se diront entre eux : « Où donc se dressait autrefois sous la nue la Ville aux murs de fer ? » on se souvient immédiatement d'avoir lu plusieurs fois chez Victor Hugo des choses semblables, mais beaucoup plus éloquentes :
Ville ! où sont tes docteurs qui t'enseignaient à lire ? Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,
Tes lutteurs jamais las ?
Ville ! est-ce qu'un voleur, la nuit, t'a dérobée ? Où donc est Babylone ? Hélas ! elle est tombée ;
Elle est tombée, hélas !
On n'entend plus chez toi le bruit que fait la meule. Pas un marteau n'y frappe un clou. Te voilà seule,
Mlle ! où sont tes bouffons ?
Nul passant désormais ne montera tes rampes; Ht l'on ne verra plus la lumière des lampes
Luire sous tes plafonds ' ...
Avant d'avoir été décrit par Leconte de Lisle, le déluge l'avait été par Vigny, avec moins de pittoresque et de vigueur peut-être, mais d'une façon peu différente. Avant que son Qaïn eût rejeté sur Dieu seul la responsabilité du fratricide, le Samson de Vigny avait reproché à Dieu luimême, comme au véritable auteur de ce crime, la trahison de Dalila. Avant que l'auteur de Qaïn eût affirmé qu'il se bornait à copier, scribe consciencieux, la vision écrite jadis