Contemplations, livre VI, Pleurs dans la nuit, XIII
parThogorma sur une peau d'onagre, d'autres auteurs, par exemple celui du Roman de la Momie, pour citer seulement celui-là, avaient imaginé, par une fiction très analogue, de donner à leur récit les apparences d'une narration authentique. Avant Leconte de Lisle, Hugo avait déjà fait construire par les enfants de Caïn le sépulcre de leur père : il est vrai que Hugo ayant enfoui Caïn au plus profond de la terre, Leconte de Lisle le couche sur le sommet d'unetour, face au ciel ; mais peut-être n'aurait-il point eu l'idée de mettre son héros en plein air si son devancier n'avait pas eu l'idée opposée : car imiter consiste souvent à prendre le contrepied de son modèle.
Enfin, si le principal intérêt du poème est que le premier homicide y soit le porte-parole de l'humanité, est-ce Leconte de Lisle qui a eu lui-même l'idée de réhabiliter ainsi celui que Dieu avait marqué au front de son signe ? Il faut croire que l'écho soulevé par les œuvres les plus retentissantes n'est pas long à s'éteindre. Car j'ai vu souvent Qaïn comparé au Prométhée d'Eschyle, — parallèle très indiqué, si Hénokhia, comme on l'a dit, est « aussi énorme que le Caucase », si « Mercure n'est pas plus lâche que le Cavalier », si le cri de Qaïn est plus tragique encore que celui du « Titan voleur de feu1 » ; — mais je ne me souviens pas d'avoir jamais vu le poème de Leconte de Lisle rapproché d'une œuvre peu antérieure à la sienne cependant, qu'on avait, comme elle, comparée au Prométhée, et qui avait suscité, comme elle, chez les croyants, de
i. Jules Lemaître, ouv. cité.
vives protestations : le Caïn de lord Byron, mystère en trois actes. C'est bien cependant des hardiesses de l'une que dérivent en partie les hardiesses de l'autre, et c'est dans la bouche du Caïn anglais que l'on retrouvera le thème des plus éloquentes récriminations du Qaïn français.
— Quel mal avais-je fait ? demande le héros de Leconte de Lisle. Pourquoi mon père ne m'écrasait-il pas sur le roc, quand je vis la lumière ? Est-ce moi qui ai dit à l'argile inerte : Souffre et pleure ! Est-ce moi qui ai mis le désir auprès de la défense, moi qui ai dit de vouloir et puni d'obéir?
Le Caïn de Byron ne parle pas autrement :'
Adam.
Nos prières terminées, rendons-nous chacun à notre travail... Il n'est pas pénible, quoique nécessaire : la terre est jeune et nous cède ses fruits avec complaisance...
Caïn, seul.
Et c'est donc là la vie ! travailler ! Et pourquoi faut-il que je travaille ? Parce que mon père n'a pu conserver sa place dans Eden. Qu avais-je fait, moi?... Je n'étais pas né... Je ne cherchais pas à naître ; et je n'aime point l'état auquel la naissance m'a réduit. Pourquoi céda-t-il au serpent et à la femme ? ou pour-» quoi est-il puni d'avoir cédé ? Qu'y avait-il à cela ? L'arbre fut planté; et pourquoi pas pour lui ? Sinon, pourquoi le placer près de lui et le faire croître le plus beau des arbres • ?
1. Plus "loin Lucifer fait la même question: « Avais-je plante des arbres défendus, à la portée d'êtres innocents et curieux par leur innocence même ? »
Caïn, contemplant son fils. Cet enfant endormi ne se doute guère qu'il porte en lui le germe d'une éternelle misère pour des myriades de mortels ; ah ! mieux vaudrait que mon bras le saisît dans son sommeil et Y écrasât contre les rochers... que de le laisser vivre pour...
Le Qaïn de Leconte Àg a&çgnte de Lisle refuse d'adorer Dieu : le lâche peut ramper sous le pied qui le dompte et payer le repos par l'avilissement ; lui restera debout; qu'on l'écrase, sinon il ne ploiera pas. Longtemps, le Caïn de Byron refuse aussi ses adorations à Jéhovah : il n'a jamais jusqu'à présent, dit-il à Lucifer, fléchi le genou devant le Dieu de son père, quoique son frère Abel le supplie de se joindre à lui dans ses sacrifices. S'il se décide enfin à sacrifier, sur les instances d'Abel, c'est en restant debout; et quand il prie il n'est pas moins insolent que le Qaïn de Leconte de Lisle se refusant à prier : .
Caïn. (7/ reste debout.)
Esprit ! qui que tu sois, tout-puissant peut-être... et si tu es bon, c'est ce que doivent prouver tes actes...
Si un autel sans victime, un autel non teint de sang peut mériter ta faveur, regarde-le ! et quant à celui dont la main le décore, il est tel que tu F as fait, et ne cherchant rien de ce qui s'obtient par des génuflexions : s'il est méchant, frappe-le : tu es toutpuissant et tu le peux... quelle résistance ferait-il ? S'il est bon, punis ou pardonne à ton gré, puisque tout repose sur toi, et que le bien et le mal semblent n'avoir de pouvoir que dans ta volonté : qu'elle soit juste ou non, je l'ignore ; n'étant pas toutpuissant, ni destiné à juger la toute-puissance, mais condamné simplement à subir des ordres... que j'ai subis jusqu'ici.
Voilà donc bien des sources pour un seul poème, et de
tous les éléments qui y sont combinés, je n'en vois pas un qui en 1869 fût tout à fait nouveau. Mais le poète nous répondrait sans doute avec Pascal qu'il n'importe qu'on reprenne des matériaux anciens, quand on en fait une combinaison nouvelle, ni qu'on joue avec une balle ayant déjà servi, si on sait la placer autrement, et la bien placer. Il a en effet admirablement placé la balle. Aussi bien la question ne se posait-elle pas de savoir si Qaïn était un très beau poème. Le seul doute que nous émettions était celui de savoir si Qaïn devait être considéré comme le plus beau poème d'un recueil où abondent les chefs-d'œuvre.