L' APOLLON IDE
Si j'aborde l'étude des poèmes grecs de Leconte de Lisle par celle de son Apollonide, c'est qu'il y a donné les raisons de cette admiration jamais lassée pour le génie hellénique qui, jusqu'à la fin de sa carrière, le ramena si souvent à l'école de la Grèce.
V Apollonide est imité de Ylon d'Euripide, poète à qui l'on ne s'attendait guère que Leconte de Lisle empruntât un sujet. Euripide avait sans doute un titre à sa sympathie, celui d'avoir été un contempteur des dieux ; mais les dieux contre qui Euripide exerça sa verve malicieuse sont les seuls dieux qui aient trouvé grâce aux yeux de Leconte de Lisle. Et quelles différences entre les deux génies ! Euripide est le plus pathétique des poètes anciens, et Leconte de Lisle a horreur de la passion qui s'étale. Euripide se moque de la composition, faisant lui-même à l'occasion la critique de ses pièces, et Leconte de Lisle ne prend rien plus au sérieux que son art. Euripide met souvent sa personne en scène dans un genre qui prescrit pourtant au poète de s'effacer derrière ses héros, le genre dramatique,
i. Derniers Poèmes, XXIII.
et Leconte de Lisle, même dans un genre qui semble pourtant exiger ces confidences, le genre lyrique, s'ingénie à dérober les secrets de son cœur. Il ne semble donc pas qu'on puisse découvrir entre les deux poètes de bien grandes affinités. Mais aussi, quand il a emprunté à Euripide le sujet d'Ion, Leconte de Lisle a-t-il été attiré par la légende elle-même, et non par la façon dont son modèle l'avait traitée.
Creuse, fille d'Erechtée, roi d'Athènes, a été séduite par Apollon, dont elle a eu un fils. Elle a abandonné l'enfant, que le dieu a recueilli et a fait élever à Delphes dans son temple. Puis elle a épousé Xuthus, petit-fils d'Éole : il était étranger, mais ses armes avaient sauvé Athènes. Ils n'ont pas eu d'enfant et ils viennent consulter l'oracle de Delphes dans l'espoir qu'Apollon leur donnera une postérité.
Creuse arrive la première et rencontre aux portes du temple Ion, son fils, qui en est l'intendant. Elle lui dit l'objet de son pèlerinage, et bientôt une sympathie très naturelle attire l'un vers l'autre ce jeune homme qui n'a pas de mère, cette femme qui n'a pas d'enfant.
Iox.
Quoi! tu n'as jamais été mère et tu es sans enfants?... O infortunée ! bien partagée pour tout le reste, tu n'es pas heureuse néanmoins.
- Creuse.
Mais toi, qui es-tu ? J'envie le bonheur de celle qui t'a donné le jour.
Ion.
Je ne sais qu'une chose, c'est que j'appartiens à Apollon.
Creuse.
Je te plains à mon tour, ô étranger.
Ion.
Oui, car je ne connais ni quelle mère m'a donné le jour, ni de quel père je suis né.
Cette mutuelle sympathie ayant éveillé la confiance de Creuse, elle fait à Ion d'une façon détournée l'aveu de son aventure : elle lui révèle la violence du dieu en feignant que la victime en ait été une de ses amies, et le jeune homme écoute avec curiosité, avec émotion, cette histoire d'un enfant abandonné comme il l'a été lui-même ; il plaint « la pauvre mère » dont on lui parle et qui le fait songer à la sienne :
Ion.
Hélas ! comme cette destinée se rapporte à mon infortune !
Creuse.
Toi aussi, étranger, je suppose que tu regrettes ta malheureuse mère.
Ion.
Ah ! ne réveille pas en mon. cœur une douleur que j'avais oubliée.
Alors, Ion fait sur le compte du ravisseur une de ces réflexions irrévérencieuses dont les personnages d'Euripide sont assez coutumiers à l'égard de la divinité. Comme la jeune femme voudrait consulter Apollon sur le sort de son fils, il douté quelle obtienne une réponse :
Il y a dans ton cas une circonstance malheureuse : comment le dieu répondra-t-il sur un fait qu'il veut tenir caché? Se lais-
sera-t-il convaincre de crime dans son propre temple ?... Il ne faut pas lui demander des oracles qui lui soient contraires. Ce serait le comble de la sottise que de prétendre forcer les dieux à parler quand ils s'y refusent '.
Ce sont là de hardis propos, mais où il est peut-être excessif de voir, comme on l'a fait % presque tout l'essentiel du rôle d'Ion ; car la scène entre la mère et le fils est beaucoup plus touchante qu'ironique. D'ailleurs, en faisant craindre à Creuse que le dieu ne refuse de répondre afin de n'être point convaincu de crime dans son propre temple, il n'a pas seulement le dessein de signaler, pour la satisfaction d'Euripide, l'immoralité de la légende dont il est le héros : il montre encore aux spectateurs que la situation de Creuse paraît sans issue, et il redouble ainsi l'intérêt dramatique.
Cependant Xuthus, qui a pénétré dans le temple, en sort bientôt et salue Ion du nom de fils : la Pythie a proclamé, en effet, qu'il devait considérer comme son enfant la première personne qu'il rencontrerait. Ion, étonné, demande des explications : comment peut-il être le fils de Xuthus ? Celui-ci, pressé de questions, conjecture qu'il a dû avoir cet enfant d'une Delphienne avant son mariage, un jour qu'il était venu à Delphes pour les fêtes de Bacchus ; la mère l'aura confié à Apollon.
1. Un peu plus loin, quand Creuse l'a quitté, Ion ne se fait pas faute de condamner sévèrement la conduite du dieu, dont il est pourtant le serviteur et qui le nourrit des dons offerts sur son autel.
2. Voir la conférence faite par M. Jules Lemaître le 3 décembre 1896 avant la représentation de l' Apollon ide : Conjérences de FOdcon, t. IX.
L'attitude d'Ion envers l'homme qui le revendique pour fils n'a rien qui doive surprendre : s'il n'entend pas la voix du sang, c'est qu'en effet le sang de Xuthus ne coule pas dans ses veines, et quand l'hypothèse du roi d'Athènes finit par lui paraître vraisemblable, il a ressenti trop profondément jusqu'ici le chagrin d'avoir été abandonné, pour pouvoir se montrer bien empressé envers celui qui se reconnaît l'auteur de cet abandon. Toute la sympathie d'Ion, comme il est naturel, — et cela prépare le dénouement, — va à sa mère, qui dans cette aventure a été victime plutôt que coupable et qu'il espère retrouver, maintenant qu'il connaît son père :
O ma mère chérie ! quand me sera-t-il donné de contempler tes traits ? Qui que tu sois, je désire maintenant, plus qu'auparavant, te voir. Mais peut-être es-tu morte, et nous ne pourrons arriver à rien.
Ion ne tardera pas, comme il le souhaite, à retrouver sa mère, mais ce ne sera pas sans qu'un effroyable malentendu ait failli amener une catastrophe.
Après avoir d'abord refusé de suivre son père présumé à Athènes, où il a peur d'être mal accueilli par un peuple qui ne veut pas d'un étranger pour roi, il se décide à s'y rendre en passant seulement pour l'hôte de son père, et il réunit ses compagnons de jeunesse dans un festin d'adieu. C'est alors que Creuse apprend la réponse de l'oracle : Xuthus a retrouvé un fils, qui n'est pas d'elle ; ainsi son mari aura des joies qui lui seront refusées, et, par un surcroît de malheur, le sceptre d'Érechtée va tomber aux mains
d'un étranger ! Dans son désespoir, elle fait à un vieux serviteur la confidence de son aventure avec Apollon.
Le vieillard, qui exècre les étrangers, lui offre son bras pour frapper l'intrus. Il reçoit d'elle une goutte du sang de la Gorgone, s'introduit dans la salle du festin et verse le poison foudroyant dans la coupe d'Ion. (C'est un récit qui nous fait connaître tout cet épisode.) Mais Ion, ayant versé la coupe à terre sous un prétexte ingénieusement trouvé par le poète, une des colombes sacrées va tremper son bec dans le liquide répandu : aussitôt elle meurt, « en allongeant ses pattes purpurines ». On soupçonne le vieillard, on le presse de questions. Il avoue le crime de sa maîtresse, et les magistrats de Delphes la condamnent à mort. Elle se réfugie dans le temple, asile sacré, dont Ion veut la faire arracher. Tout à l'heure, c'était la mère qui voulait la mort du fils, c'est maintenant le fils qui veut la mort de la mère. Mais dans sa colère, — encore une préparation du dénouement, — il invoque contre sa meurtrière le nom de sa mère qu'il ne connaît pas et qui est cette meurtrière elle-même.
A ce moment, la Pythie remet au jeune homme une corbeille garnie de langes : c'est celle où il fut jadis exposé ; la Pythie ne devait pas la lui remettre avant ce jour. Ion prend la corbeille avec émotion, et ses pensées vont aussi-, tôt à l'inconnue dont il aurait dû recevoir les caresses et qu'il plaint d'avoir perdu les joies de la maternité. Mais Ion n'est pas au bout de ses surprises, car Creuse a reconnu la corbeille et veut embrasser son fils. Celui-ci s'y refuse : il a bien le droit de se défier d'une femme qui a tenté de
l'empoisonner. Il se fait donc nommer les objets que contient la corbeille ; mais, aussitôt que sa conviction est faite, il tombe dans les bras de Creuse, et ce sont les plus tendres effusions, les plus touchantes caresses. Ion veut alors qu'on aille chercher son père pour qu'il s'associe à leur joie. Mais Creuse le détrompe : il n'est pas fils de Xuthus, il est fils d'Apollon. Encore un étonnement pour Ion, encore un doute angoissant : Creuse dit-elle vrai ? Cette fois une divinité vient le tirer d'affaire. Deus ex machina, sans doute, mais dont l'intervention paraît toute naturelle dans un imbroglio crée par un dieu. Donc Minerve garantit la sincérité de Creuse et prescrit à Ion le silence envers Xuthus, dont il passera pour être le fils. Elle annonce à Creuse qu'elle aura de son époux deux autres enfants, Doros et Argos ; puis elle prédit la grandeur des Ioniens, fils d'Ion, et celle de la ville d'Athènes.
On ne peut nier qu'Euripide n'ait combiné dans cette pièce des éléments assez divers, qu'on n'y retrouve parfois à côté du dramaturge le patriote, le philosophe, l'artiste ; il y fait l'éloge d'Athènes et la satire des dieux ; il y disserte sur les tristesses de la vie ; il y décrit curieusement le fronton du temple de Delphes. Sa tragédie n'en est pas moins une œuvre très scénique. C'est un drame fertile en surprises et en revirements, où un fils est sur le point de tuer sa mère après que la mère a été sur le point de tuer son fils, où un enfant abandonné retrouve sa mère quand il croit retrouver son père. C'est surtout un drame sentimental et réaliste : l'aventure d'un dieu y est ramenée aux proportions d'un fait divers tout humain; elle devient l'histoire d'une
jeune fille qui a jadis abandonné son enfant, mais qui aujourd'hui voudrait le retrouver ; et les scènes qui naissent de la situation sont traitées avec toute la vérité qu'on est en droit d'attendre de ce grand peintre des passions.
Leconte de Lisle a fait au plan d'Euripide une seule modification notable : il a mis en action l'épisode du festin. Sauf ce changement, qui n'altère pas le sens de l'œuvre, il a suivi scène par scène le plan de son modèle. Mais il a élagué beaucoup de détails et resserré le dialogue, visiblement peu intéressé par le drame sentimental et romanesque qui avait charmé Euripide.
Qu'est-ce qu'il a donc vu dans le sujet d'Ion ? L'éloge de la Grèce et d'Athènes, pays de la beauté.
La dernière scène du poème en dégage nettement le sens : les Muses, et non plus Minerve, y apparaissent à Ion et lui montrent Athènes telle qu'elle sera dans l'avenir : l'Acropole, le Parthénon, la statue de Pallas, les temples, le port, les trirèmes ; elles saluent
La ville des héros, des chanteurs et des sages, Le Temple éblouissant de la sainte Beauté.
Pour Leconte de Lisle, Ion, le père des Ioniens, est avant tout la personnification du génie grec. Il est doux, il est humain, il est modéré dans ses désirs ; il a l'esprit hardi et juge ses dieux. Il est surtout épris de beauté, et tandis que chez Euripide il purifie et pare le temple d'Apollon par reconnaissance envers le conservateur de ses jours, il ne le fait plus maintenant que par amour pour l'art. Écoutons le héros d'Euripide :
Viens, nouvel ornement de la terre, superbe laurier, viens me prêter ton ministère pour effacer les souillures de ce sol révéré. O rameaux cueillis près du temple, dans les jardins du dieu, en ce lieu où, entretenue par de célestes rosées, une source éternelle arrose la chevelure sacrée du myrte, c'est avec vous que je balaie ce vestibule d'Apollon, tous les jours, au premier essor de l'aile rapide du soleil, empressé de remplir ma tâche accoutumée. O Paean, ô Pa;an, béni, béni sois-tu, fils de Latone ! Le noble emploi, ô Phébus, de veiller ainsi à ta porte, d'honorer le siège de tes oracles ! De quel juste orgueil ils me remplissent, ces devoirs serviles que rendent mes mains, non pas aux hommes, mais aux dieux, aux dieux immortels ! Oui, un tel travail fait ma gloire ; jamais je ne m'en lasserai. Phébus, ne suis-je pas ton fils ? Ne te dois-je pas des jours que tu soutiens. Après tant de bienfaits, il m'est bien permis d'appeler du nom de père le dieu qu'on adore en ce temple.
Ion, chez Leconte de Lisle, balaie toujours le parvis avec la branche de laurier ; mais, serviteur du beau et non plus du dieu, c'est
Afin que la blancheur vénérable du marbre Éblouisse les'yeux ravis.
Si sa main agit de même, son intention a changé. Et, sensible aux beautés de la nature comme à celles de l'art, il n'arrose pas le parvis sans que son imagination le transporte aux lieux charmants où l'eau a été puisée, sans qu'il dise le chant harmonieux des sources fluant « parmi les lys lourds de rosée », sans qu'il souhaite de mettre dans sa vie la pureté des flots.
Amant de la beauté artistique, de la beauté naturelle et de la beauté morale, l'Ion de Leconte de Lisle n'est donc
rien d'autre que le génie grec. Or, Ion est l'Apollonide, le fils d'Apollon ; et Apollon qui est-il, sinon le soleil ? Le génie grec est fils d'un ciel clément et d'un soleil radieux, voilà ce que dit clairement toute la première scène où quelques vers descriptifs d'Euripide ont pris un long développement :
Le quadrige hennit, l'éclair sort de l'essieu, Et tout flamboie, et tout s'illumine d'un Dieu, Les monts, la mer joyeuse et sonore, les plaines, Les fleuves et les bois et les cités Hellènes!
Toi qui mènes le chœur dansant Des neuf Muses ceintes d'acanthes, Iô ! Salut, Resplendissant !
Prophète aux lèvres éloquentes !...
Le génie grec est né d'un pays enchanteur et d'un soleil étincelant, c'est encore ce que signifie l'aveu de Creuse :
KRÉOUSA.
Strophe.
De ses ceintures longtemps closes L'aube faisait pleuvoir ses roses Au ciel étincelant et frais ; Le vent chantait sur la colline ; Les lys que la rosée incline Parfumaient d'une odeur divine L'air léger que je respirais.
Antistrophe.
J'allais, foulant les herbes douces, Éveillant l'oiseau dans les mousses
Avec mes rires ingénus ; J'entrelaçais en bandelette L'hyacinthe et la violette ; Dans l'eau vive qui les reflète Je baignais mes pieds blancs et nus.
Épode.
Et tu survins alors, ô Roi des Piérides,
Ceint du fatidique laurier !
Terrible et beau, pareil au chasseur meurtrier
Qui poursuit les biches timides, Apollon ! Apollon ! ô ravisseur impur ! Tu m'emportas mourante au fond de l'antre obscur,
Suspendue à tes mains splendides !
En donnant à Ylon d'Euripide un sens nouveau qui rejetait dans l'ombre le drame romanesque et pathétique, Leconte de Lisle était obligé d'atténuer ce qu'avait de criminel l'attitude de Creuse et du vieillard. Il n'y a pas manqué. A peine le vieillard est-il sorti, porteur de l'ordre meurtrier, que la jeune femme se repent d'avoir prescrit un crime lâche, « qui mettra sur son nom une longue souillure », et elle supplie Apollon de lui épargner ce forfait. Quand le crime a été reconnu, le vieillard, bien loin de dénoncer sa maîtresse, comme il fait chez Euripide, se déclare seul coupable. En vain le presse-t-on d'avouer qu'un autre, pour ce vil forfait, a dû armer ses vieilles mains, lâchement homicides ; il se vante d'avoir seul tout conçu, de n'avoir eu ni complice, ni confident. Mais Creuse ne reste pas au-dessous de tant de générosité ; elle revendique hautement la responsabilité de ce qu'elle a fait : on
la punira, qu'importe ! ayant voulu le mal, elle sera légitimement frappée ; elle préfère la mort à l'opprobre.
Ainsi un moment de lâcheté ne sert pour ainsi dire qu'à raviver chez Creuse la haine de la laideur morale, et cette héroïne d'Euripide se trouve vite transformée, par une métamorphose bien singulière, en héroïne de Corneille. On sent combien la pièce se vide de son pathétique à mesure que le personnage se dépouille de ses rancunes, de ses jalousies, de son esprit de vengeance. Mais, puisque le drame devenait l'apothéose du génie grec, représenté par Ion, la mère d'Ion ne pouvait plus, sans danger pour la thèse, rester cette malheureuse femme que la passion possède et dirige.
Leconte de Lisle n'a donc pas imité servilement Y Ion d'Euripide ; il a fait une pièce assez nouvelle. On aurait tort de dire cependant qu'il n'a pas trouvé dans Ion l'idée générale qui soutient VApollonide; car, pour le poète grec, lui aussi, Ion est déjà parfois le symbole du génie attique. On serait moins juste encore en tenant les deux poèmes en même estime. Si intéressante qu'elle soit, en effet, l'idée de Leconte de Lisle ne se manifeste pas toujours avec une, clarté suffisante, et il reste dans sa pièce trop de scènes ou de morceaux qui nç pouvaient avoir de sens que si le sujet était resté ce qu'il était chez Euripide.
Les Érinnyes l Leconte de Lisle n'a pas plus voulu faire de l'Eschyle