I. Poèmes tragiques, XXXIX
dans ses Erinnyes qu'il n'a voulu faire de l'Euripide dans son Apollonide. Bien qu'il ait suivi son modèle de beaucoup plus près que Racine n'a jamais suivi les siens, cependant son dessein n'était point de copier les procédés de l'art eschyléen. Encore moins était-il de mettre dans son poème la psychologie ou la morale qu'Eschyle avait mises dans le sien. S'il a raconté après l'auteur de YOrestie le meurtre d'Agamemnon par sa femme Clytemnestre, puis le meurtre de Clytemnestre par son fils Oreste, il a prétendu le faire à sa manière. Disons-le tout de suite : en s'appuyant sur Eschyle comme sur le poète chez qui il trouvait la version la plus ancienne de la légende d'Agamemnon, il semble avoir eu l'intention de reconstituer une Grèce très primitive, la Grèce de la civilisation mycénienne.
Il tente d'en reconstituer d'abord le décor, aidé d'Eschyle et d'Homère, aidé aussi des lumières que les découvertes de l'archéologie mettaient à sa disposition. Son style éminemment plastique nous montre les combats et les voyages des Achéens, les lances rompant l'orbe des boucliers et les nefs enfonçant dans le sable leurs éperons d'airain. Ici nous sont décrits les rites des sacrifices, et là les rites des funérailles. Tel vers nous fait entendre le son des knémides au travers de la plaine, et tel autre le bruit strident des chars sur les pavés cyclopéens.
Mais les âmes intéressent le poète plus que les décors. Et quelle idée s'en fait-il ? Pour lui,
Les hommes chevelus de l'héroïque Hellas,
étant des primitifs, ont été de vrais barbares. Sa Clytem-
nestre a un cœur de fer, et son Agamemnon est comparé à un loup vorace. Ses héros sont atroces dans leurs guerres et dans leurs sacrifices. Quand ils pénètrent dans une ville conquise,
La lance au poing, la haine aux yeux, l'injure aux dents,
ils brûlent les maisons, ils égorgent les hommes, ils font hurler les mères d'horreur en jetant les berceaux du haut des toits, en écrasant les enfants sur les pierres, en trempant dans ce jeune sang leurs sandales guerrières. Pour remercier les dieux de leurs victoires, ils font
Ruisseler le sang noir de cent taureaux beuglants ;
pour acheter ces victoires, c'est aussi du sang qu'ils ont fait couler, et le sang d'une jeune fille. Ce qu'ils décorent du nom de justice, c'est la vengeance. Et combien féroces sont leurs vengeances ! Avec quelle volupté Clytemnestre ne se vànte-t-elle pas d'avoir frappé trois fois son mari comme un bœuf mugissant et d'avoir vu trois fois le flot tiède et rapide du sang jaillir sur sa robe, « ineffable rosée » ! Avec quelle rage ne commande-t-elle point de jeter les corps de ses ennemis aux bêtes furieuses,
Aux aigles que l'odeur conduit des monts lointains, Aux chiens accoutumés à de moins vils festins !
Et Oreste est le digne fils de sa mère : « La soif du sang me brûle », dit-il au moment d'agir, et dans ce mot il se peint tout entier. Oreste ajoute : « Et le destin m'entraîne ».
Ce vers
La soif du sang me brûle et le destin m'entraîne
résume assez bien la psychologie des héros de Leconte de Lisle. En rendant aux Hellènes préhistoriques leur barbarie sauvage et surtout leur soif du sang, le poète explique en effet leur barbarie par le destin.
Le destin ! c'est aussi un mot que prononce Eschyle. Mais chez Leconte de Lisle le mot prend un sens tout nouveau, que bien des passages indiquent très clairement. Le destin qui entraîne irrésistiblement ces hommes et ces femmes au meurtre n'est plus une divinité indépendante d'eux, c'est une puissance qu'ils portent avec eux et en eux, qui est dans leur moelle et dans leur sang, et cette puissance, c'est tout ce que nous appelons du nom d'atavisme : Agamemnon tue parce que son père a tué ; et, parce que ses parents ont tué, Oreste tuera à son tour. Et cette passion homicide, héritée des parents, reçue d'eux avec la vie même, est encore avivée par une influence extrêmement puissante sur les barbares, comme sur les enfants, l'influence des lieux. Quand ils ne seraient pas poussés à se gorger de sang par l'instinct héréditaire, ils y seraient encore poussés par les souvenirs qui s'éveillent à chaque pas qu'ils font dans ce palais, « antre fatal aux siens », comme dit Cassandre, « sombre repaire de meurtres »,
Nid d'oiseaux carnassiers gorgés, mais non repus.
C'est ainsi que les Érinnyes de Leconte de Lisle nous offrent dans un décor très ancien des actes d'une sauva-
gerie très primitive expliquée par une psychologie très moderne.
S'il y a probablement beaucoup de vérité dans cette conception du caractère des vieux Argiens, personne ne contestera que le poète n'ait poussé bien loin leur barbarie et que, par suite, son poème, où l'on retrouve si souvent l'accent de la véritable tragédie, ne confine parfois au mélodrame.
Quand Oreste, pour pénétrer dans le palais, a annoncé, par une ruse ingénieuse, sa propre mort, la Clytemnestre d'Eschyle conserve une attitude décente à cette nouvelle inattendue. Elle n'affecte point la douleur, mais elle ne laisse pas éclater la joie dont elle est pleine : elle se contente d'inviter le prétendu messager à entrer dans le palais, et, bien que celui-ci lui demande si elle veut qu'on lui apporte les cendres d'Oreste ou qu'on les ensevelisse dans le lieu où il est mort, elle ne donne aucune réponse ; elle annonce simplement qu'elle délibérera sur l'événement avec le maître d'Argos et avec ses amis. Chez Leconte de Lisle, le premier mot de Clytemnestie est pour refuser brutalement les cendres de son fils, et le second pour menacer sa fille :
Orestès.
Yeux-tu qu'il rende l'urne où sont les cendres ?
Klytaimxestra.
Non.
Tu diras qu'il la garde et qu'il l'ensevelisse.
Élektra.
O race misérable et vouée au supplice !
Mon frère, ma dernière espérance! je meurs.
Klytaimxestra.
A quoi sert de pleurer ? A quoi bon ces clameurs ? Les cris n'éveillent point les morts.
Assez tant larmoyer sur eux !
Crains plutôt de gémir sur toi-même, insensée !
Mais c'est surtout l'entretien suprême de la mère et du fils qui tourne chez notre poète au mélodrame. Comme nous sommes loin de la scène eschyléenne, si grave, si poignante, si simple, la plus belle scène peut-être qui ait jamais été mise au théâtre ! Comme nous sommes près du dénouement de Lucrèce Borgia et des déclamations romantiques !
Klytaimnestra.
On ne peut pas tuer sa mère !
Orestès.
Tu n'es plus Ma mère. C'est un Spectre effrayant qui t'accuse Et qui te juge. Toi, tu te nommes la ruse, La trahison, le meurtre et l'adultère...
Hâte-toi, hâte-toi, femme, si tu ne veux
Que je te traîne par les pieds ou les cheveux !
Je n'insisterai point sur la composition des Érinnyes. Les quelques changements apportés par Leconte de Lisle au plan de son modèle sont faciles à constater et non moins faciles à comprendre. A quoi tendent-ils pour la plupart ? A resserrer l'action, à hâter le mouvement, à remplacer
les chœurs par des dialogues. La pièce y perd de grandes beautés lyriques, mais elle y gagne d'être jouable sur une scène française.
C'est aussi pour donner une satisfaction légitime à notre goût que Leconte de Lisle a corrigé la scène fameuse où le frère et la sœur se reconnaissent à la couleur de leurs cheveux et à la longueur de leurs pieds. Il a craint justement qu'un public disposé à l'ironie ne sourît de ces signes peu probants de parenté qui avaient déjà provoqué le persiflage d'Euripide ; et croyant, non sans raison peut-être, que le comble de l'adresse serait ici de n'avoir aucune adresse, il a fait reconnaître le frère par la sœur tout simplement à l'intensité de son émotion, aux pleurs de joie qui s'échappent de ses yeux quand il revoit sa sœur et sa patrie.
Le style de cette œuvre forte est vraiment un grand style. Il est fort loin sans doute d'avoir toutes les qualités du style eschyléen. (Mais le poète a-t-il eu pour lui cette ambition ?) Il n'en a point la simplicité, et bien des comparaisons ont été condamnées, comme celle-ci, pour leur familiarité :
Oui, en ce jour les Achéens sont maîtres de Troie. Des cris bien divers, j'imagine, retentissent dans la ville. Versez dans le même vase le vinaigre et l'huile, vous les voyez se séparer, jamais s'unir : ainsi se distinguent, indices d'un succès tout différent, les cris des vaincus et ceux des vainqueurs ».