Traduction Pierron
3 l6 LES SOURCES DE LECONTE DE LISLE
Dans un bouquet d'images, celles-là sont retenues qui sont les plus nobles :
Aujourd'hui enfin, après tant de peines, je puis le dire, dans mon bonheur : cet époux, il est pour moi ce qu'est le chien pour l'étable ; il est le câble sauveur du vaisseau, la colonne qui soutient le haut édifice, un fils unique aux yeux de son père, la terre qui se montre aux matelots désespérés, un jour resplendissant après la tempête, une source d'eau vive pour la soif du voyageur.
Voici l'homme ! Voici l'active Sentinelle Du seuil, celui qui m'est plus doux et plus sacré Qu'au lointain voyageur ardemment altéré Le frais jaillissement de l'eau qui .le convie !
Telle image prend un développement brillant :
Celle-ci qui m'a suivi est la fleur choisie parmi d'innombrables richesses.
Et le sang des héros a nourri cette fleur Sur un arbre royal dépouillé feuille à feuille.
Telle autre image se vide de tout sens moral et devient purement plastique :
C'est la dixième année déjà, depuis que les deux grands adversaires de Priam, depuis que le roi Ménélas et Agamennon, ces Atrides, couple invincible qu'honora Jupiter d'un double trône, d'un double sceptre, ont levé l'ancre, et loin de cette contrée, ont emmené les mille vaisseaux de la flotte des Argiens, armement formidable ! Du fond de leur âme partait la clameur guerrière : on eût dit des vautours, à l'instant où, pleins d'une inexprimable angoisse, battant l'air des coups pressés de leurs ailes,
ils tournoient au-dessus de leur nid vide de nourrissons, autour de ce nid où la garde de leur couvée leur a coûté tant de soins inutiles.
L'allusion est claire : car le nid de Ménélas n'a-t-il pas été dépouillé, sinon des petits, du moins de la mère ? Dans les Erinnyes l'image devient purement pittoresque :
O chers vieillards, depuis dix très longues années,
Ils sont partis, les Rois des nefs éperonnées,
Entraînant sur la mer tempétueuse, hélas !
Les hommes chevelus de l'héroïque Hellas,
Qui, tels qu'un vol d'oiseaux carnassiers dans l'aurore
De cent mille avirons battaient le flot sonore.
Moins familier, plus pompeux, plus uniforme dans sa couleur, plus uniforme aussi dans son mouvement, ce style rappelle surtout celui d'Eschyle par sa plasticité et sa sonorité. Mais il a ces qualités, si importantes dans la poésie eschyléenne, à un degré merveilleux, et rien, dans notre littérature dramatique, ne vaut peut-être pour la grande allure du vers certains couplets des Erinnyes.
, POÈMES EMPRUNTÉS A THÈOCRITE
S'il est un poète chez qui l'on ne s'étonne" point que Leconte de Lisle ait beaucoup puisé, c'est assurément ce Théocrite qu'il est devenu banal de comparer à nos Parnassiens. Cet amour si vif de la nature qui est comme l'âme de ses idylles, son sentiment du réel, son art épris de concentration qui sait ramasser tant de choses dans un cadre restreint, l'ingéniosité de ses plans, tout attirait vers lui Leconte de Lisle, et notre poète a bien souvent cédé à
cet attrait, car quinze à vingt des Poèmes antiques sont plus ou moins inspirés de Théocrite.
Dans le nombre, sept ' ne sont guère que des traductions :
Le Vase = Théocrite, Idylle I, Thyrsis, vers 27-61; Les Plaintes du Cyclope = Ld. XI, Le Cyclope; L'Enfance a" Hêraklès = ld. XXIV, Le jeune Hêraklès,
v. 1-33 ; La Mort de Penthée = ld. XXVI, Les Bacchantes ; Hêraklès au taureau 2 = ld. XXV, Hêraklès vainqueur
du lion, v. 85-152 ; Le Retour d'Adonis = ld. XV, Les^Syracusaines, v. 100
Symphonie = Epigramme V, Le Concert.
Dans toutes ces pièces traduites du poète syracusain les morceaux pittoresques sont d'une étonnante réussite et ils ont presque toujours quelque originalité. Un mot plus