‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 83 sur 114 · Poèmes antiques, XXXII · texte numérisé non relu

Poèmes antiques, XXXII

Leconte de Lisle, pour ne parler ni de Valerius Flaccus, ni de Ronsard, que cette légende a médiocrement inspirés.

Lorsque Jason,.fils d'Eson, raconte Théocrite (Jd. XIII), partit pour conquérir la Toison d'or et emmena avec lui l'élite des Hellènes, l'infatigable Hercule se joignit aux héroïques aventuriers. Il avait avec lui le gracieux Hylas, à qui il enseignait, comme un père à son fils, toutes les choses qui l'avaient rendu lui-même illustre. Jamais il ne s'en séparait, ni quand l'aurore montait aux demeures de Zeus, ni à l'heure où les oiseaux gazouilleurs reviennent au nid, rappelés par leur mère qui bat des ailes sur la poutre enfumée.

Un soir, les navigateurs arrivèrent sur les bords de la Propontide et, descendant au rivage, préparèrent le repas du soir. Hylas prit un vase et alla chercher de l'eau pour le repas d'Hercule.

Bientôt il découvrit une source dans une vallée basse. Tout autour poussaient en abondance les plantes aquatiques, la bleue chélidoine et la verte adiante, l'abondant persil et le rampant agrostis. Et au milieu de l'eau dansaient des nymphes, nymphes sans sommeil, déesses terribles aux campagnards, Euneika, Malis, et Nikhéia qui a le printemps dans les yeux. Le jeune homme approchait le vase pour le plonger dans l'eau, quand les nymphes s'attachèrent toutes trois à sa main: car l'amour s'était emparé de leur tendre cœur à la vue de l'enfant argien. Il tomba dans l'eau noire, comme une étoile étincelante tombe du ciel dans la mer... et les nymphes, tenant sur leurs genoux le jeune homme en pleurs, cherchèrent à le consoler par de douces paroles.

Cependant Hercule, inquiet de cette longue absence, prit son arc et sa massue. Trois fois il appela Hylas ; trois fois l'enfant l'entendit, mais sa voix arriva très faible du fond de l'eau, et, bien qu'il fût- tout près, il paraissait très loin. Alors, semblable au lion chevelu qui a entendu le cri d'un faon, Hercule se mit à courir au milieu des ronces, et il parcourut une vaste étendue : Jason et son entreprise étaient bien loin de sa pensée.

Dans ce récit ;de Théocrite le principal personnage est manifestement Hercule. L'amour des nymphes pour Hylas est simplement indiqué, et une seule phrase, bien courte, laisse à peine soupçonner que le jeune homme ne reste pas insensible aux paroles consolatrices des déesses qui l'ont enlevé. Ce qui intéresse surtout Théocrite, c'est la violente affection d'Hercule pour son jeune compagnon; c'est son désespoir, qui lui fait oublier Jason, la Grèce et la Toison d'or, c'est-à-dire l'amitié, la gloire, l'honneur, le devoir. Et l'on ne peut se tromper sur l'intention du poète ; car il déclare lui-même sans> ambages, dans l'introduction de son idylle, qu'Hercule est son héros et que son sujet est la passion d'Hercule :

Ce n'est pas pour nous seuls, ô Nicias, qu'Amour fut créé, comme nous le pensions, quel que soit le dieu qui l'ait engendré, et ce ne fut pas à nous mortels, qui ne verrons pas demain, que la beauté parut belle pour la première fois. Le fils d'Amphitryon, cet homme au cœur d'airain, qui affronta le lion sauvage, aima le gracieux Hylas aux longs cheveux bouclés.

C'est aussi Hercule qui est le principal personnage de l'épisode d'Hylas dans les Argonautiques d'Apollonius de

Rhodes. Le désespoir du héros y est peint longuement. Hylas, en tombant dans l'eau, a jeté un cri perçant. Un des navigateurs, Polyphême, l'a entendu; il court à la fontaine.

Tel qu'un lion affamé, entendant le bêlement des moutons, s'approche avec vitesse, et, ne pouvant se jeter sur le troupeau que les bergers ont renfermé, pousse pendant longtemps d'affreux rugissements : tel le fils d'Elatus fait retentir au loin l'air de ses gémissements ».

En vain il parcourt tous les lieux d'alentour, rien ne répond à ses cris. Enfin il rencontre Hercule et lui annonce le malheur: Hylas a disparu, dérobé sans doute par des voleurs ou par des bêtes sauvages. A cette nouvelle le héros sent une sueur abondante couler de son front; son sang bouillonne dans ses veines.

Enflammé de colère, il jette aussitôt le pin qu'il portait, et suit en courant le chemin qui se présente à lui. Comme un taureau, piqué par un taon, s'échappe du pâturage, et, fuyant loin des bergers et du troupeau, s'arrête quelquefois, lève sa tête altiére, et, pressé par la douleur, pousse d'effroyables mugissements, ainsi Hercule, emporté par sa fureur, tantôt court avec rapidité, et tantôt, suspendant sa course, répète avec des cris perçants le nom de son cher Hylas.

Cependant Apollonius s'est intéressé aussi à l'amour de la nymphe — car chez lui il n'y a plus qu'une seule nymphe — pour Hylas, et dans la naissance de cette passion, il fait jouer un rôle au décor :

Ephydatie, levant sa tête au-dessus de l'onde limpide, aperçut 1. Traduction Caussin.

le jeune Hylas, et découvrit à la faveur de la lune, qui laissait tomber sur lui ses rayons, l'éclat de sa beauté et les grâces de son visage. Aussitôt l'amour s'empare de ses sens, elle est toute hors d'elle-même, et demeure interdite. Hylas, penché sur le bord, plongeait son urne au milieu des ondes, qui se précipitaient avec bruit dans l'airain résonnant. La nymphe, brûlant d'appliquer un baiser sur sa bouche délicate, lui passe une main autour du col, et le tire de l'autre par le bras. L'infortuné est entraîné au fond des ondes, et jette en tombant des cris perçants.

La nymphe sut-elle consoler le jeune homme ? le poète ne le dit point.

Apollonius avait partagé son intérêt entre Hercule et la nymphe. Properce (Élégies, I, xx) adresse le sien tout entier aux nymphes et relègue Hercule au dernier plan. Il donne aussi un long développement au décor. Non que ce décor agisse sur les sens des personnages et prépare les voies à l'amour; mais il arrête Hylas, l'occupe, l'amuse et permet ainsi aux nymphes de le contempler longuement

Au pied du mont Arganthe, étaient les sources de l'Ascanius, séjour favori des nymphes de Bithynie. Au-dessus pendaient à des arbres solitaires des fruits vermeils qui ne devaient rien à la culture. Tout autour, constamment rafraîchie par les eaux, s'étendait une prairie où s'élevaient des lis dont l'éblouissante blancheur se mêlait à la pourpre des pavots. Hylas oublie son office pour les jeux de son âge : tantôt il cueille des fleurs d'une main légère; tantôt il se penche, l'imprudent, sur ces belles ondes et perd le temps à regarder sa flatteuse image ; il veut enfin remplir son urne. Appuyé sur l'épaule droite, il tend le bras et la retire pleine. Mais les Dryades, éprises de tant de

blancheur, avaient, dans leur admiration, abandonné leurs danses ordinaires. Pendant qu'Hylas est légèrement penché en avant, elles l'entraînent sans peine ; il tombe avec bruit au fond des eaux. Hercule de loin l'appelle, et demande, puis demande encore une réponse ; mais de la source lointaine les vents lui apportent un... nom1.

Des sentiments d'Hylas pour les nymphes, ici, comme chez Apollonius, pas un seul mot.

La partie du sujet que Properce, après Apollonius, avait complètement négligée et à laquelle Théocrite avait à peine touchée est, au contraire, celle qui a séduit André Chénier. Aussi son idylle, malgré quelques emprunts discrets à ses devanciers, est-elle tout à fait originale. Le principal personnage y est, non plus Hercule, ni la nymphe, mais Hylas, et le poète y reprend l'un des sujets qu'il a traités avec le plus de complaisance, de grâce et de volupté : le premier éveil de l'amour dans un jeune cœur qui l'ignorait. Son Hylas se rapproche ainsi de son Jeune Malade, de son Odristys, de sa Lydé surtout, où l'on voit, comme ici, un jeune homme ingénu initié aux joies de l'amour par une jeune femme moins ignorante que luimême. Et ici, comme dans le Jeune Malade, l'éveil de l'amour est facilité par les séductions d'un paysage voluptueux qui, à son insu, émeut les sens de l'adolescent. Cette excitation sensuelle est l'œuvre des nymphes : ce sont elles qui pour attirer Hylas jusqu'à leur demeure, puis pour le

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