Traduction Valatour
disposer à aimer, ont donné plus de limpidité aux eaux de la source et plus de douceur à son murmure. Un peu de merveilleux entre ainsi dans le poème ; mais le paysage se mêle davantage à l'action et reçoit un caractère plus dramatique :
Reines, au sein d'un bois, d'une source prochaine,
Trois naïades l'ont vu s'avancer dans la plaine.
Elles ont vu ce front de jeunesse éclatant,
Cette bouche, ces yeux. Et leur onde à l'instant
Plus limpide, plus belle, un plus léger zéphyre,
Un murmure plus doux l'avertit et l'attire :
Il accourt. Devant lui l'herbe jette ses fleurs ;
Sa main errante suit l'éclat de leurs couleurs ;
Elle oublie, à les voir, l'emploi qui la demande,
Et s'égare à cueillir une belle guirlande.
Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler.
Sur l'immobile arène il l'admire couler,
Se courbe, et, s'appuyant à la rive penchante,
Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
De leurs roseaux touffus les trois nymphes soudain
Volent, fendent leurs eaux, l'entraînent par la main
En un lit de joncs frais et de mousses nouvelles.
Sur leur sein, dans leurs bras, assis au milieu d'elles,
Leur bouche, en mots mielleux où l'amour est vanté,
Le rassure, et le loue, et flatte sa beauté.
Leurs mains vont caressant sur sa joue enfantine
De la jeunesse en fleur la première étamine,
Ou sèchent en riant quelques pleurs gracieux
Dont la frayeur subite avait rempli ses veux.
C'est le sujet traité par André Chénier que Leconte de Lisle a repris ; mais il l'a repris en y mettant plus de profondeur et surtout en donnant à l'histoire un dénouement
plus dramatique. Sur les genoux des nymphes, Hylas a bientôt tout oublié : le toit natal et la verte prairie, où, paissant les grands bœufs, il suspendait des couronnes à l'autel du dieu protecteur, sa mère en pleurs dont l'œil le suit sur les flots, et le grand Hèraklès son ami, et Kolkos, et le monde ; sa passion, à peine éclose, est devenue plus forte que l'amitié, la patrie, l'honneur, la gloire, le devoir.
Et Chénier a été ainsi heureusement combiné avec Théocrite. Car le sujet est ici, comme chez André, l'amour d'Hylas pour les nymphes; mais ici cet amour a la violence qu'avait chez Théocrite celui d'Hercule, oubliant pour Hylas ses compagnons d'armes et la conquête de la Toison.
Leconte de Lisle a pensé sans doute que la passion de son héros serait -plus vraisemblable si elle commençait à s'éveiller avant qu'Hylas fût tombé au fond des eaux. Aussi estce avant la chute du- jeune homme qu'il a mis sur les lèvres des nymphes « les mots mielleux où l'amour est vanté ». Chacune d'elles, — elles ne sont plus que deux, Molis et Nikhéa, — le salue dès qu'il approche, le loue, flatte sa beauté, lui promet d'indicibles plaisirs, et, attentif, suspendant son haleine, il les écoute parler, quoique invisibles, quand soudain deux bras l'attirent par son cou blanc : il tombe et plonge sous le flot. C'est alors que son œil, découvrant les sœurs fluides dont la voix a caressé son oreille de mots séducteurs, s'arrête sur elles « avec amour ».
Et ce dénouement ne nous étonne point; car le poète a su nous dire au début de son idylle toute la grâce enchanteresse des belles Hydriades :
L'eau faisait ruisseler sur leurs blanches épaules Le trésor abondant de leurs cheveux dorés, Comme, au déclin du jour, le feuillage des saules S'épanche en rameaux éplorés.
Tantôt, se défiant, et d'un essor rapide Troublant le flot marbré d'une écume d'argent, Elles ridaient l'azur de leur palais limpide De leur corps souple et diligent.
Sous l'onde étincelante on sentait leur cœur battre, De leurs yeux jaillissait une humide clarté, Le plaisir rougissait leur jeune sein d'albâtre Et caressait leur nudité.
Quand on a vu Molis et Nikhéa poursuivre ainsi leurs «jeux immortels » dans la source natale aux reflets de saphir, on n'a aucune peine à comprendre la vivacité de la passion d'Hylas. Mais par ce paysage, si largement traité, où les nymphes ne peuvent pas être séparées des eaux qu'elles habitent, Leconte de Lisle nous a fait sentir, en même temps, que les Grecs ont personnifié dans les nymphes une des forces mystérieuses de la nature. Et son poème en reçoit un nouveau sens. C'est une histoire tout humaine, sans doute, qu'il nous a contée : celle d'un jeune homme qui sacrifie l'amitié, la gloire et le devoir à un amour sensuel né dans un paysage voluptueux. Mais à travers cette histoire, on en peut lire, si l'on veut, une autre : celle de l'attrait irrésistible des eaux et des bois, celle de l'homme s'absorbant, s'ensevelissant dans la nature, jusqu'à oublier tout le reste.
A Hylas il est permis de préférer quelques poèmes plus originaux encore parce qu'ils n'ont pas, à proprement parler, de sources. L'imitation de Théocrite y est tout indirecte, et cependant je ne sais si ce n'est pas dans ceuxci que le bucoliaste syracusain eût le mieux reconnu la Sicile et les Siciliennes. C'est Thyoné et Glancè \ deux poèmes symétriques, qui nous font voir, celui-là un jeune homme offrant en vain son amour à une nymphe chasseresse, fidèle suivante d'Artémis, et celui-ci une nymphe des eaux dont l'amour est repoussé par un jeune bouvier, épris seulement du silence des grands bois, adorateur passionné de Kybèle. C'est Klytie2, où l'on assiste au désepoir d'un amant qui n'est pas aimé. C'est la Source ', brillante variation sur un thème emprunté à André Chénier, qui luimême le devait à Gessner ; pièce d'un accent tout antique, bien que le sujet en ait été fourni par des poètes modernes. C'est surtout Tbestylis, Kléarista et Paysage 4, trois étonnantes visions de Sicile.
Tbestylis, c'est la Sicile au déclin du jour, quand on entend
Le doux mugissement des grands bœufs fatigués Qui s'arrêtent pour boire en traversant les gués ;
quand on voit, dans les sentiers pierreux menant à -la mer, s'avancer vers 1 etable
i . Poèmes antiques, IX, X.