Poèmes antiques, XXI, XXIX, XXXVIII
lettré devait partager à sa suite pendant fort longtemps. Quand, après tant d'autres, après Ronsard et après Gœthe, pour nommer seulement deux des plus grands, l'auteur des Poèmes antiques s'inspira à son tour de ces odelettes fameuses, la critique avait déjà dissipé l'erreur. Elle avait établi que la fabrication des pièces dites anacréontiques, commencée probablement à l'époque alexandrine, se fit surtout à l'époque romaine et byzantine. Mais Leconte de Lisle savait bien aussi qu'en dépit de la sécheresse du style et des fautes de versification les petits poèmes recueillis dans le manuscrit du Xe siècle n'en sont pas moins dans le goût du véritable Anacréon et que quelques-uns dans le nombre sont tout à fait charmants.
C'est, naturellement, de ceux-ci qu'il s'est emparé, et ils ne sont pas sortis de sa main sans en recevoir une grâce nouvelle; car ce qui leur manquait dans le modèle, c'était la poésie du détail, et personne plus que Leconte de Lisle n'était capable de les en doter :
Sur une coupe d'argent.
Héphaistos, en ciselant cet argent, ne me fais pas une panoplie ; car, que m'importe la guerre ? Mais une coupe aussi profonde que tu le pourras.
N'y grave ni les astres, ni le Chariot, ni le triste Oriôn ; que me font les Péléiades et le brillant Bouvier ? Mais une vigne et ses rameaux, et des grappes que foulent, avec le beau Lyaios, Erôs et Bathyllos.
Fais plutôt Bakkhos, fils de Zeus, enseignant ses mystères, ou Kypris menant le chœur des jeunes Hyménées '..
i. Traduction Leconte de Lisle; odes XVII et XVIII.
La Coupe.
Prends ce bloc d'argent, adroit ciseleur. N'en fais point surtout d'arme belliqueuse, Mais bien une coupe élargie et creuse Où le vin ruisselle et semble meilleur. Ne grave à l'auteur Bouvier ni Pléiades, Mais le chœur joyeux des belles Mainades, Et l'or des raisins chers à l'oeil ravi, Et la verte vigne, et la cuve ronde Où les vendangeurs foulent à l'envi, De leurs pieds pourprés, la grappe féconde. Que j'y voie encore Evoé vainqueur, Aphrodite, Éros et les Hyménées, Et sous les grands bois les vierges menées La verveine au front et l'amour au cœur.
Les Médailles antiques ne se distinguent des Odes anacréontiques que par le rythme, qui change avec chaque pièce, et parce que toutes les cinq affectent d'être, ce que tant de pièces de l'anthologie sont effectivement, des descriptions d'oeuvres d'art.
L'une de ces Médailles (V) développe les derniers vers de l'idylle sur la Mort a" Adonis attribuée à Théocrite (jd. XXX). Deux autres (I et II) sont traduites du faux Anacréon (LI, Sur un disque où était gravée Aphrodite ; LU, Sur la Vendange). Une autre (III) est à signaler pour la très gracieuse combinaison qui, dans chaque strophe, répète le premier vers après le quatrième et place, après ce vers répété tout entier, un vers qui rappelle le second seulement par son dernier mot. La pièce est intéressante encore parce
qu'elle est sortie tout entière de deux ou trois vers d'une pièce du recueil anacréontique, celle même d'où est tirée la fin du petit poème de la Coupe que nous venons de citer :
N'y grave point les rites des sacrifices étrangers, ni aucune image douloureuse...
Fais Kypris menant le chœur...
Ajoutes-y de beaux jeunes hommes.
Chez Leconte de Lisle, nous n'avons plus une coupe, mais une médaille ; et ce n'est plus une scène de vendanges, mais une danse :
Ni sanglants autels, ni rites barbares.
Les cheveux noués d'un lien de fleurs, Une Ionienne aux belles couleurs Danse sur la mousse au son des kithares. Ni sanglants autels, ni rites barbares : Des hymnes joyeux, des rires, des fleurs !
Satyres ni Pans ne troublent les danses. Un jeune homme ceint d'un myrte embaumé Conduit de la voix le chœur animé; Eros et Kypris règlent les cadences.
Satyres ni Pans ne troublent les danses : Des pieds délicats, un sol embaumé !
Ni foudres ni vents dont l'âme s'effraie. Dans le bleu du ciel volent les chansons ; Et de beaux enfants servent d'échansons Aux vieillards assis sous la verte haie. Ni foudres ni vents dont l'âme s'effraie : Un ciel diaphane et plein de chansons !
Des dix-huit pièces, groupées sous le" nom d'Études
latines les seize premières sont empruntées aux Odes d'Horace '.
L'idée d'Horace est toujours bien comprise, les qualités plastiques de son style bien conservées. Mais l'ode latine est assez souvent abrégée. Elle l'est plusieurs fois au point d'être réduite à l'état d'épigramme, soit que le poète français en ait exprimé la substance en quelques vers, soit que, comme il a fait souvent dans ses imitations de Théocrite, il en ait extrait, pour le traduire, un morceau qui lui paraissait particulièrement intéressant.
Voici, sous le titre de Salinum, un huitain fait avec une pensée prise dans Y Ode à Grophus:
Le souci, plus léger que les vents de l'Épire, Poursuivra sur la mer les carènes d'airain ; L'heure présente est douce : égayons d'un sourire L'amertume du lendemain.
La pourpre par deux fois rougit tes laines fines; Ton troupeau de Sicile est immense ; et j'ai mieux : Les Muses de la Grèce et leurs leçons divines Et l'héritage des aïeux.
i. I. Lydie = Horace, II, xi, ad Quinctium Hirpinum. — II. Licxtnuie = II, xil, ad Maecenatem. — III. Thaliarque — I, ix, ad Thaliarcum. — IV. Lydé = IU, xxvin, ad Lvden. — V. Phylis = IV, vi, ad Phyllidem. — VI. Vile Potabis = I, xx, ad Maecenatem. — VII. Glycèh = I, xi, ad Glyceram et I, xm, v. 1-3, ad Lydiam. — VIII. Hymne = I, xxi, in Dianam et Apollinem. — IX. Néère = I, xix, de Ciycera. — X. Phidyllé = III, xxm, in Phidyllen. — XI. Plus de neige = IV, vu, ad Torquatum. — XII. Salinum = II, xvi, ad Grosphum, st. 6-7, 9-10. — XIII. Hymne — III, xxv, ad Bacchum. — XIV. Pboloè = III, xv, in Chlorin. — XV. TynJaris = I, xvn, ad Tvndaridem. — XVI. Pyrrha = I, v, ad Pyrrham.
Et voici, ramenée de seize vers aux dimensions d'un .sixain, l'ode où Horace reproche à la vieille Chloris de ne pas laisser la coquetterie à sa fille Pholoé. On remarquera que Leconte de Lisle qui, pour plus de pittoresque, a donné à Urien le nom de son père Kenwarc'h, donne ici, pour la même raison, à Chloris le nom de sa fille Pholoé :
Oublie, ô Pholoé, la lyre et les festins, Les Dieux heureux, les nuits si brèves, les bons vins Et les jeunes désirs volant aux lèvres roses. L'âge vient : il t'effleure en son vol diligent, Et mêle en tes cheveux semés de fils d'argent La pâle asphodèle à tes roses !
l'enlèvement d'européia l
Europe, vierge tyrienne, jouait avec ses compagnes sur les bords de la mer, quand un grand taureau l'aborda et la flatta. Elle le caressa à son tour et monta sur son dos. Alors l'animal, se relevant, bondit dans la mer. C'était Jupiter, qui avait caché sa divinité afin d'éviter la colère de Junon. Il emporta la jeune fille en Crète, où elle devint mère.
Voilà, en abrégé, la légende d'Europe telle qu'on la racontait à l'époque alexandrine, et il ne faut pas s'étonner qu'elle ait été alors très populaire. Elle offre, en effet, aux artistes, — peintres, ciseleurs, sculpteurs et poètes, — d'admirables sujets, en leur permettant d'associer dans un