‹ Les sources de Leconte de LisleChapitre 87 sur 114 · Derniers poèmes, V · texte numérisé non relu

Derniers poèmes, V

même groupe la beauté de la femme et la beauté du taureau, le plus plastique des animaux.

Ce groupe est particulièrement beau à deux moments. L'un est celui où la vierge, ayant enguirlandé les cornes du taureau, vient de s'asseoir sur son dos et où l'animal se soulève de terre. L'autre est celui où le dieu nage sur les flots : la jeune fille est obligée de tenir d'une main la corne du ravisseur pour ne point tomber, et de contenir de l'autre les plis de sa robe pour que le vent ne l'enlève point ; son péplos flotte comme une voile de vaisseau ; le taureau dresse au-dessus des vagues son poitrail majestueux. C'est le premier de ces deux tableaux que Paul Véronèse nous a donné dans une toile prestigieuse, où Taine a pu dire qu'il s'était « enfoncé jusque dans les territoires inexplorés de son art ». C'est le second qu'Ovide a esquissé dans les derniers vers d'un épisode des Métamorphoses (II, 872-875) :

Mediique per aequora ponti Fert praedam. Pavet haec, littusque ablata relictum Respicit, et dextra cornum tetiet, altéra dorso lmposila est ; tremulae sinuantur flamme vestes.

C'est le même tableau qu'avait peint avant Ovide, et bien plus largement, le poète alexandrin Moschus, dont le vers, comme celui de Théocrite, son modèle, obtenait des effets qu'on aurait cru réservés seulement aux arts plastiques :

Elle parla ainsi et s'assit en riant sur son dos. Et ses compagnes s'apprêtaient aussi à monter ; mais, brusquement, le

Les sources de Lecoiile de Liste. 22

taureau se leva, et il emporta Eurôpéia comme s'il volait, et il parvint rapidement à la mer. Et, se retournant, elle appelait ses chères compagnes en étendant les bras, mais elles ne pouvaient la suivre. Alors, du rivage étant entré dans la mer, il s'éloigna comme un dauphin. Les Néréides, émergeant des flots, l'accompagnaient, assises sur le dos des baleines, et le retentissant Poséidaôn lui-même, apaisant lés flots de la mer, guidait son frère; et tout autour s'assemblaient les Tritônes, habitants de la profonde mer, en soufflant le chant nuptial avec leurs longues conques.

La vierge, assise sur le dos du taureau Zeus, d'une main tenait une des longues cornes, et de l'autre contenait les plis flottants de sa robe pourprée ; et l'onde abondante de la blanche mer en mouillait l'extrémité. Le large péplos d'Eurôpéia flottait sur ses épaules, tel que la voile d'une nef, et soulevait la vierge. Mais elle, déjà loin de la terre de la patrie, elle ne voyait plus ni le rivage, ni les hautes montagnes, mais seulement l'Ouranos au-dessus d'elle, et, en bas, l'immense mer1.

Avant d'être imitée par Leconte de Lisle, l'idylle de Moschus avait inspiré deux, fragments à André Chénier. Le plus ancien des deux n'est qu'une traduction, et qui n'est peut-être pas toujours très heureuse. L'autre est un admirable morceau, où des traits pris à Mochus ont été combinés avec des traits empruntés à Ovide, à une ode anacréontique et à une pièce de l'anthologie. C'est la description d'une coupe : elle devait figurer dans une idylle dont le poète a seulement tracé le plan général en quelques lignes de prose et composé deux morceaux.

André décrit d'abord, et plutôt d'après Ovide que d'après

Page 1