Traduction de Leconte de Lisle
Moschus, le taureau nageant au bord crétois avec la vierge assise sur son flanc : le vent fait voler l'écharpe obéissante ; d'une main tremblante, la jeune fille tient la corne d'ivoire ; les pleurs dans les yeux, elle appelle ses parents et ses compagnes, et, redoutant les assauts de la vague, elle veut retirer sous soi ses pieds timides. Après avoir décrit ainsi les reliefs de la coupe, Chénier en explique le sujet :
Ce nageur mugissant, Ce taureau, c'est un Dieu ; c'est Jupiter lui-même.
Dans ses traits déguisés on reconnaît encore les traits du monarque suprême. Sidon l'a vu descendre sur sa rive. La vierge tyrienne, Europe, imprudente, Ta flatté, puis elle a osé s'asseoir sur son flanc ; il s'est alors lancé dans l'onde ; et maintenant le divin nageur,
Le taureau roi des Dieux, l'humide ravisseur,
A déjà passé Chypre et ses rives fertiles :
Il approche de Crète et va voir les cent villes.
Ne cherchons aucun sens caché dans ce brillant morceau de sculpture : il n'a pas d'autre prétention que de charmer nos yeux.
Peut-être Leconte de Lisle n'a-t-il eu, lui non plus, en racontant à son tour l'enlèvement d'Europe, aucune intention mystérieuse. Peut-être voulait-il simplement rivaliser de plasticité avec Moschus et André Chénier. S'il a eu un autre dessein, en tout cas il a eu certainement aussi celuilà, et il pouvait sans fatuité concevoir l'espérance d'égaler
ces deux grands maîtres. Il les a égalés, ce n'est point contestable, et on doit l'admirer d'autant plus que, venant après eux, il ne les a pas répétés. Bien qu'il imite en général Moschus de beaucoup plus près que ne l'avait fait André Chénier, il le modifie et le complète. Au début de son poème, il décrit la naissance de l'aurore, — ce que n'avait point fait Moschus, — peut-être avec l'arrière-pensée de rappeler au lecteur le mythe scolaire, qui fut certainement la première origine de la légende1. Il donne aux deux héros, dans leur première rencontre, une attitude un peu nouvelle. Quand ses personnages sont au sein des flots, c'est le taureau qu'il s'attache surtout à décrire, tandis que ses prédécesseurs avaient peint de préférence la jeune fille :
Mais lui nageait toujours vers l'horizon sans bornes, Refoulant du poitrail le poids des grandes Eaux Sur qui resplendissait la pointe de ses cornes A travers le brouillard qu'exhalaient ses naseaux.
Leconte de Lisle a donc en partie renouvelé les descriptions de Moschus et d'André Chénier, et je ne sais si là ne se sont pas bornés ses efforts.
i. Ce dieu qui franchit la mer enlevant une blanche jeune fille, qui la franchit pour aller de Tyr eu Crète, qu'est-il, sinon le soleil emportant avec lui la lumière de l'est à l'ouest ? Et si l'astre est devenu un taureau, ne savons-nous pas combien cette métamorphose est fréquente dans les mythes solaires ? Bien que le souvenir des origines du ravisseur d'Europe fût très obscurci à l'époque où Moschus composa son idylle, la physionomie dont le poète grec, se conformant à la tradition, a revêtu le taureau nous permet de reconnaître le soleil dans l'animal.
Cependant les derniers vers du poème semblent accuser chez l'auteur une autre intention, celle de glorifier le génie grec.
— O Vierge, dit le divin Taureau à la jeune fille, ne crains rien,
Je suis le Roi des Dieux, le Kronide lui-même, Descendu de l'immense Éther à tes genoux ! Réjouis-toi plutôt, ô Fleur d'Hellas que j'aime, D'être immortelle aux bras de l'immortel Époux !
Viens ! Voici l'île sainte aux antres prophétiques
Où tu célébreras ton hymen glorieux,
Et de toi sortiront des Enfants héroïques
Qui régiront la terre et deviendront des Dieux !
Dans cette jeune fille qui porte le nom de notre continent et que le ravisseur arrache à l'Asie, sa patrie, pour l'emmener en Crète, où elle deviendra mère d'enfants héroïques, est-ce que le poète n'a pas symbolisé la civilisation, transportée par les dieux d'Asie en Europe, c'est-àdire en Grèce, comme dans un milieu plus favorable à son épanouissement ?