HÈRAKLÈS SOLAIRE. LA ROBE DU CENTAURE
On ne saurait se méprendre sur le sens de deux courtes pièces, Hèraklès solaire et la Robe du Centaure, où est racontée la mort d'Hercule sur l'Œta : la première est une page de mythologie savante, la seconde une allégorie.
i. Poèmes antiques, XXXVI, XII.
Toutes deux sont inspirées d'un récit d'Ovide (Met., IX, 229), ou plutôt de l'imitation qu'André Chénier en a faite dans un fragment fameux, dont l'importance a été considérable, si vraiment, comme on l'a dit, il a éveillé chez Victor Hugo le sens de l'épopée :
(Et a, mont ennobli par cette nuit ardente, Quand l'infidèle époux d'une épouse imprudente Reçut de son amour un présent trop jaloux, Victime du centaure immolé par ses coups. Il brise tes forêts : ta cîme épaisse et sombre En un bûcher immense amoncelle sans nombre Les sapins résineux que son bras a ployés. Il y porte la flamme ; il monte, sous ses pieds Étend du vieux lion la dépouille héroïque, Et, l'œil au ciel, la main sur la massue antique, Attend sa récompense et l'heure d'être un dieu. Le vent souffle et mugit. Le bûcher tout en feu Brille autour du héros, et la flamme rapide Porte aux palais divins l'âme du grand Alcide !
Le titre d'Hèraklès solaire nous dit déjà d'avance que Lecontede Lisle a l'intention de nous faire reconnaître dans les travaux d'Hercule la vie du soleil. Et avec quelle clarté ne le fait-il pas ! Ces dragons qu'Hèraklès, à peine né, étouffe dans ses bras, ce sont les ténèbres de la nuit ; cette hydre, qu'il perce de ses flèches dans les marais de Lerne, c'est la brume, c'est l'humidité pestilentielle que dissipent les rayons purificateurs ; ces Centaures, avides de lui ravir sa Déjanire et qu'il immole de ses coups, ce sont les nuées et les orages ; ces flammes de pourpre au sein desquelles il meurt dans l'éclat d'une apothéose, ce sont les splen-
deurs du couchant : voilà ce que nous explique l'auteur d'Hèraklês solaire.
Mais dans son explication il entre autant de poésie que de science. Sa pièce affecte la forme d'un hymne au dieu et fait plus d'une fois songer, par la splendeur des épithètes, aux Hymnes védiques. C'est comme un hymne très ancien qui remonterait aux origines de l'histoire d'Hercule et qui ferait pressentir cependant le développement futur de la légende.
La Robe du Centaure est une allégorie dont le poète nous donne lui-même la clef.
— Antique Justicier, divin Sagittaire, dit-il en s'adressant au héros, comme fait Ovide dans son récit, tu foulais paisiblement la cime de l'Œta ; ton front s'était penché sur ta solide main ; ta massue et ton arc dormaient à ton côté ; tu contemplais, glorieux lutteur, le sol sacré d'Hellas où tu fus invincible. Mais il n'y a pas de trêve ni de repos pour toi : il te faut encore souffrir ; il te faut expier ta grandeur et mourir; car la robe de Nessus t'étreint et tu n'échapperas à la douleur qu'en te jetant dans les flammes du bûcher.
Et le poète, écho d'Alfred de Vigny, explique qu'une robe expiatoire attend tous les grands hommes, et que cette tunique dévorante, ce sont leurs désirs indomptés. C'est peu d'avoir planté douze travaux sacrés aux haltes du chemin ; c'est peu d'avoir versé longtemps la sueur du génie : source de sanglots, foyer de splendeurs, le génie use, il brûle, il ne fait de l'homme un dieu qu'en le consumant.
EKHIDNA '
Après avoir raconté comment Khrysaôr, s'étant uni à Kallirhoè, fille de l'illustre Okéanos, engendra Geryôn aux trois tètes, l'auteur de la Théogonie ajoute:
Et Kallirhoè donna le jour à un enfant monstrueux, invincible, nullement semblable aux hommes mortels et aux Dieux immortels. Elle enfanta, dans un antre creux, la divine Ekhidna au cœur ferme, moitié nymphe aux yeux noirs, aux belles joues, moitié serpent monstrueux, horrible, immense, aux couleurs variées, nourri de chairs crues dans les antres de la terre divine. Et sa demeure est au fond d'une caverne, sous une roche creuse, loin des Dieux immortels et des hommes mortels ; car les Dieux lui ont donné ces demeures illustres. Et elle était enfermée dans Arimos, sous la terre, la morne Ekhidna, la Nymphe immortelle, préservée de la vieillesse et de toute atteinte. Et l'on dit que Typhaôn s'unit d'amour avec elle, ce Vent impétueux et violent, avec cette belle nymphe aux yeux noirs.
Elle devint enceinte, et elle enfanta le monstrueux et ineffable Kérbéros, chien d'Aidés, mangeur de chair crue, à la voix d'airain, aux cinquante têtes, impudent et vigoureux 2.
Hésiode dit ensuite comment Ekhidna enfanta l'odieuse Hydre de Lerne, tuée plus tard par Hèraklès ; puis, comment elle enfanta la Chimère aux trois têtes, que tuèrent Pégase et Bellérophon ; puis, comment elle enfanta la Sphinx, qui fut le fléau des Thébains ; puis, comment elle enfanta le lion de Némée, que tua Hercule.
i. Poèmes barbares, V.
2. Hésiode, Théogonie, traduction de Leconte de Lisle, p. 12-15.
Bien que le poème de Leconte de Lisle soit un poème symbolique, une strophe, qui elle-même a surtout une valeur symbolique, nous fait très bien entendre que la légende d'Ekhidna est, comme tant d'autres, un mythe solaire, et que cette nymphe, si belle, mais si cruelle, mère de tant d'êtres effrayants, tués par Hercule, Pégase,. Bellérophon et Œdipe, autant de héros solaires, est tout simplement l'obscurité de la nuit :
Tant que la flamme auguste enveloppait les bois, Les sommets, les vallons, les villes bien peuplées, Et les fleuves divins et les ondes salées, Elle ne quittait point l'antre aux âpres parois.
Mais le poète s'est beaucoup moins soucié de rechercher les origines de la légende que d'en tirer un sens nouveau. Après avoir dit en trois strophes, où Hésiode est suivi de très près, la naissance du monstre horrible et beau, moitié nymphe aux yeux illuminés, moitié reptile énorme, écaillé sous le ventre, puis ses parents, puis le plus cruel de ses enfants, Kerbéros aux cinquante mâchoires, il nous raconte longuement, ce qu'Hésiode ne fait point, comment Ekhidna se pourvoyait de chair crue.
Tant que la flamme du soleil enveloppait le monde, elle restait tapie dans son antre aux âpres parois. Dès qu'ii se baignait dans les flots profonds, elle s'avançait, dérobant sa croupe ; son visage luisait comme la lune ; ses lèvres vibraient d'un rire étincelant ; elle chantait, et les hommes accouraient sous le fouet du désir. — Je suis l'illustre Ekhidna, fille de Khrysaor, disait-elle. Ma joue a l'éclat des pommes, des lueurs d'or nagent dans mes noirs
cheveux. Heureux qui j'aimerai, plus heureux qui m'aime ! Je le ferai semblable à Zeus ; il se réveillera sur les cîmes sereines où sont les dieux, et je l'inonderai de voluptés ! — Elle chantait ainsi, sûre de sa beauté, tandis que son grand sein cachait le seuil étroit du gouffre ensanglanté. Comme le tourbillon nocturne des phalènes attirés par le feu, les hommes lui criaient : — Je t'aime, je veux être un dieu ! — Et ils l'enveloppaient de leurs chaudes haleines. Mais ceux qu'elle enchaînait de ses bras, nul ne les revoyait, et nul n'en dira jamais le nombre :
Le monstre aux yeux charmants dévorait leur chair crue, Et le temps polissait leurs os dans l'antre creux.
Le poète n'a pas ici, comme dans la Robe du Centaure, expliqué le sens du poème. Mais était-ce nécessaire ? Alors même qu'il ne nous apprend pas, comme fait Hésiode, qu'Ekhidna est la mère de la Chimère et la mère de la Sphinx, qui ne voit qu'elle personnifie ici tous les rêves et toutes les chimères, et que le poète prédit une affreuse fin à tous les amants de l'idéal, à tous les chercheurs d'énigmes, à tous les aventuriers de la passion, à tous ceux qui demandent à la poésie, à l'art, à la philosophie, à l'amour de les rendre des dieux ?
Le combat homérique ' Le titre du poème est significatif : ce n'est pas ici un