‹ Les sources de Tacite dans les Histoires et les AnnalesChapitre 11 sur 75 · I.ES SOURCES DE TACITE · texte numérisé non relu

I.ES SOURCES DE TACITE

ralioMs rolatives à la bataille, rime dans le c;imp, l'aulre en route, qu'il y eut aussi deux messages d'Othon. Sur ces deux points Tacite est plus exact ([ue Plutarque, qui a mal résumé sa source. Plutarque a tort également, quand il dit que Paulinus voulait attendre dans le camp : les inconvénients de ce camp étaient trop sensibles pour qu'un homme du métier proposât d'y rester. D'ailleurs les arguments des généraux Celsus et Paulinus contre la bataille immédiate sont reproduits en termes très semblables. Mais une fois encore Plutarque et Tacite sont en désaccord sur une cjuestion de distances. Tacite dit que les Othoniens avaient à faire une marche de seize milles, Plutarque parle de cent stades, environ douze milles. Cette divergence et celle que nous avons signalée tout à l'heure relativement à une autre mesure de distances ont donné lieu à de nombreuses et savantes discussions (^^ dans le détail descjuelles nous devons d'autant moins songer à entrer cju'elles n'ont pas fait la lumière sur ce point très dithcile. Notons seulement que, si Plutarque avait eu Tacite pour source, ou bien il se serait trompé à deux reprises dans le même passage en traduisant des mesures de distance '-^ ce qui est bien improbable, ou bien il aurait corrigé Tacite au moyen d'une source secondaire à laquelle il n'aurait emprunté que ces deux nombres : car pour le reste du récit la concordance est frappante; or de la part de Plutarque un contrôle aussi minutieux est inadmissible. Donc il faut en revenir à l'hypothèse de la source commune. Il est certain que la seconde donnée numérique de Tacite est fausse ^^'; ce serait par conséquent Plutarque

''' Cf. Hugge, 20; Mominson, Hermès, 5, i(56 sqq.; Krauss, ^G sqq. ; Gerstonecker, 3o sqq.; Puhl, iG sqq.; Lozius, i38 sqq.; Kuntze, i3 sqq.

(^' La première fois, en pius {ao stades font plus de A milles), la seconde, en moins (100 stades font moins de 16 milles).

'■■'' De Bedriacum à Crémone il y avait 20 (Pompéius Planta, scli. de Juvénal, Sat. 2, 99) ou 22 (table de Peutinger) milles. Donc du camp à Crémone il y avait 16 ou 18 milles. L'embouchure de l'Adda est à G milles au delà de Crémone. Donc l'armée othonienne avait à faire, pour atteindre ce point, 92 ou ai, et non iG milles. On aura beau admettre que le chiflVe est altéré dans Tacite, qu'il faut lire xxn au lieu de xvi : cette correction ne rendra pas raison des 100 stades ou 1 2 milles de Plutarque.

(|iii nous aurait laisse la reproduction la plus exacte, sur ce point particulier, de l'auteur original ''^.

0., 11,18 à la fin. Cécina, surpris et troublé par la nouvelle de l'offensive des ennemis, abandonne en toute hâte les travaux (du pont) et les bords du fleuve pour rentrer au camp. La plupart des soldats étaient déjà en armes et recevaient de Valens le mot d'ordre. Pendant que les légions tiraient au sort leur rang de bataille, ils envoient en avant l'élite de la cavalerie. — Tacite (II, hi) ne dit pas que Cécina fut surpris et troublé, mais cela va de soi : il raconte que le général vitellien était en pourparlers avec deux tribuns othoniens; il ne s'attendait donc pas du tout à une attaque. Tacite ne dit pas non plus que l'élite seulement de la cavalerie fut envoyée en avant, mais c'est un détail insignifiant qu'à la rigueur Plutarque aurait pu ajouter. Du reste, les deux récits sont tellement semblables qu'il convient d'en transcrire ici la plus grande partie : O Se KsHivas. . . xarà (TTiovSrjv . . . r\Kev sis to arIpa.TO'TTeSov. CIttIktixsvcov Se rjSr] tôjv zroWœv, Koà to crûvQriiict 'actpctXayi^oLvowœv -zrrapà tov OvdXsvTOS , èv oay ir]v iâx,iv Sitkâyyavz rà Tayi^ara, lovs dpialovs iS>v ÎTTTTsojv 'zspos^éTzsfx^av. r Caecina . . . revectus in castra datum

'•> Et en effet la bataille eut lieu entre Berlriacum et Crémone, mais tout près de Crémone : c'est ce qui résulte de l'ensemble du récit de Tacite. Or .00 stades que les soldats ont parcourus le premier jour et 100 qu'ils ont à parcourir le second pour arriver au champ de bataille font i5o stades ou 18 milles. Quand ils auront fait ce chemin ils seront à li milles de Crémone, si on adopte la mesure de Peutinger. Cette distance s'accorde parfaitement avec l'ensemljle du récit de Tacite et d'une manière merveilleuse avec un détail numérique qui se trouve dans le discours de Paulinus et de Celsus (II, io). Les ennemis, disent-ils, auront à faire pour nous assaillir tout au plus /i milles, wvix quattuor milia passuum progressus». Paulinus et Celsus ne peuvent pas savoir cela avant la bataille : il y a invraisemblance. Mais Tacite le sait : il a trouvé dans sa source que la bataille eut lieu à 4 milles de Crémone. — De plus Tacite indique comme but de la marche des Othoniens l'embouchure de l'Adda, et l'on ne voit pas bien, malgré les explications de Mommsen, la signification stratégique de ce mouvement. Plutarque dit simplement qu'ils marchaient à l'ennenii. Or, d'après Tacite lui-même, (cf. II, 23, 2^, 26), le camp des Vitelliens était sous les murs de Crémone. Eu somme, nous avons des raisons, on le voit, de conjectaror ([ue Plutarque a mieux repVoduit une source commune.

70 LKs souiu:i<:s de tacite.

jiissii Fal)ii Valontis pu'fnao sijj^muir'^ cl militoin in ariiiis invenit. Duni leglones de ordine agminis sortiuntur, équités prorupere. » Tacite dit seul quel fut le résultat de cette escarmouche de cavalerie.

0., 1 2 , i-i 0. Le hruit se répand, on ne sait pour quelle raison, dans la première ligne des Olhoniens, que les généraux de Vitellius passeront à eux. Aussi, quand ils sont à portée, saluentils amicalement lesVitelliens et les appellent-ils cam^fraJes. Ceux-ci répondent à cette salutation par une clameur hostile. Alors ceux des Othoniens ([ui ont salué se découragent et les autres les soupçonnent de trahison. Ce fut la première cause qui les trouhla, ([uand ils étaient déjà en face des ennemis. — Tacite (II, /12) raconte le même incident de la même manière, seulement avec plus de concision et en se demandant quelle fut l'origine de ce bruit. Plutarque lui est supérieur en un point; il dit en quel endroit précis de l'aniK^e le hruit se répandit : dans la première ligne. Ce détail est très vraisembla])lc et donne plus de clarté à tout le récit. Tacite emploie des expressions vagues: rrOthoniani ultro salutavere; . . . plerisque suorum ignaris quae causa salutandi, metum proditionis fecere. ?? Ici encore Tacite n'est pas la source de Plutarque.

0., 12, 10-1 5. D'ailleurs, du côté des Othoniens rien ne se [)assa régulièrement. Les hagages, confondus avec les combattants, jetaient un grand désarroi. Le terrain était très mouvementé, coupé de fossés et de creux. Pour les éviter, ils étaient forcés d'en venir aux mains avec les ennemis par petites troupes. — Tacite donne (II, k 1) un tableau plus complet des conditions défavorables dans lesquelles les Othoniens engagèrent le combat: il parle entre autres choses du désordre causé par les bagages et des fossés profonds qui bordaient la route. Un peu plus loin (/i2) il décrit l'aspect général du combat et il revient encore sur les conditions du terrain qui forcèrent, non pas les Othoniens seuls, mais les deux armées à combattre par petites

'"' ffSignuin pugnao n'est pas la niéiiie chose (jue awB^l^\l.a■, mais In inéj)rise se fonçoit très Lien de la pari de Plularque."

TACITE ET l'LLTAUQUE- 71

troupes: r (liitcrvis et cuiums concurril)anl. ;) lMiilun|iie dit en ternies semblables: . . . v'votyxalovTO ÇvpSriv xal xcnà. ixépr] TSokXà. avixTtAexsaOïxi roTs êvavrîoi?. Le réeit de Tacite est beaucoup plus complet et Phitarque aurait pu en déduire tout le sien, à part le détail des fossés et creux qui accidentent le terrain. Tacite ne parle que des deux fossés qui bordent la route. Plus baut(II, t>5), à propos de la bataille des Castors, qui se livra à tjuekjues milles de là, il a constaté que le terrain était coupé de fossés. Nos adversaires diront donc ou que Plutarque a confondu dans sa mémoire les deux emplacements ou qu'il a pris les fossés de la route pour des fossés quelcon([ues, de petits canaux d'irrigation, par exemple. Yest-il pas plus probable que les deux terrains, si voisins, se ressemblaient et que la source commune avait, en conséquence, par deux fois mentionné les fossés et les creux ?

0., 112, i5-ii8. Seules deux légions, la vitellienne Rapax et l'othonienne Adjutrix, engagèrent sur un terrain uni un combat en règle, en ordre serré, qui dura longtemps. Les Othoniens étaient robustes et braves, mais c'était leur première campagne et leur première bataille. Les Vitelliens étaient aguerris, mais déjà sur le déclin de l'âge. Les Otboniens s'élancèrent sur eux, détruisirent tout le premier rang et enlevèrent l'aigle. Les Vitelliens, excités par la bonté et la colère, tombèrent à leur tour sur l'ennemi, tuèrent le légat de la légion, Orfidius, et s'emparèrent de nombreuses enseignes. Tacite décrit (II, /lo) ce combat en termes très semblables : rrNon ante in aciem deductaw répond exactement à -nroXefzou Se xou yLciyjns tot£ -crpôÎTOi' -creTpar Xa/:*- GccvovTss ; frPrimani stratis una et vicesimanorum principiis aquilam abstulere» à oi Odcovos èoiaavTO xou tov dsiov à(pel'kovio, rsâviOLi o[xou ii Toiis -wpof/o^oL/s dTroxTSivotvTss; rr Quo dolore accensa legio et inpulit rursus primanos, interfecto Orfidio Benigno legato, et plurima signa vexilbupie ex bostibus rapuit??à ol Se vnb aia)(yvr}s xcti opyfjs éuTrsaovTSs aùroîs toi; T£ zspea- ^suTrjv TQv TolyfxaTOi OpÇiStov sxTSivav xai ■zsoX'/^à rcov arjfxeicov np-nao-oLv. Mais Pliifarquc dit seul ((ue <•(• combat fut long.

Est-ce une simple dt'duclion ? Il dit seul que les Vitelliens étaient déjà vieux, ce qui revient à dire que c'étaient des vétérans. Tacite ne parle que de l'ancienneté de la légion elle-même, « vetere gloria insignisw. On peut soutenir que les deux choses sont distinctes et se sont confondues dans l'esprit de Plutarque, comme aussi que la source commune, usant ici d'une tournure moins oratoire que celle de Tacite, disait simplement: «La légion Rapax était formée de vétérans, v

0., 12, 2 8-36. Contre les gladiateurs, qui étaient regardés comme ne manquant ni d'expérience ni de hardiesse, Varus Alfenus conduisit les Bataves'^l Peu d'entre les gladiateurs leur résistèrent; la plupart, fuyant vers le fleuve, tombent siu- les cohortes ennemies placées là. Ils sont repoussés et complètement taillés en pièces. — Plutarque fait de ce petit combat un épisode de la grande bataille. Il ne dit pas que les gladiateurs dont il parle ici sont ceux qui ont essayé naguère d'incendier le pont de Gécina; il ne voit pas que les Bataves sont les Germains qui les ont déjà vaincus alors. 11 n'a pas compris sa source. C'est Tacite qu'il faut hre (II, 43) pour avoir une idée vraie et nette du fait. Pendant la grande bataille, les gladiateurs de la rive droite essayent de passer sur la rive gauche, où elle se livre. Les Bataves de Varus Alfenus les taillent en pièces sur le fleuve même et alors, n'ayant plus à défendre le passage du Pu, vont prendre part à la grande bataille'-'.

0., 1 2 , 3 6 à la fin. Les plus lâches de tous dans cette bataille furent les prétoriens. Ils n'attendirent même pas le choc des ennemis; bien plus, en fuyant à travers ceux des Othoniens qui n'étaient pas encore entamés, ils mirent dans leurs rangs la peur et le désordre. Cependant beaucoup d'entre les Othoniens rompirent victorieusement ceux qui leur faisaient face et, à travers

') l'iutanjue ajoute de lui-nièine quelques détails sur ies Bataves et leur pays. '"-' Le combat des Germains et des {gladiateurs dont Tacite parie ici est distinct de celui qu'il a déjà mentionné (H, 3.^). Mommsen, Hermès, 4, 3o5 sq. et 5, i68, Krauss, Zig, Gersteneclcer, 30 sq. , Lezius, liSsq. , l'ont facilement prouvé contre Ruperti, Orelli, Heraeus, Clason, Plut. u. Tac, 63, Lange, 23. Plutarque n'a donc pas inventé le second engagement , mais il l'a fort mal compris et raconté.

TACITK KT PLUTARQUE. 7;j

les rangs des ennemis déjà vainqueurs, se frayèrent un chemin pour rentrer au camp. — Dans le récitde Tacite, il n'est nullement ([uestion de la lâcheté des prétoriens. Même, après la déroute (II, h h), tandis que les autres troupes sont découragées, ils affirment qu'ils ont été vaincus, non par le courage, mais par la trahison. Tiendraient-ils ce langage, s'ils avaient donné le signal de la débandade? Tacite constate (/ia) cpie les Othoniens, malgré leur situation défavorable, se battirent bravement: il ne fait d'exception pour personne. Où étaient les prétoriens? Au centre évidemment, puisque (/i3) il n'indique leur présence ni à l'aile droite ni à l'aile gauche, et qu'ils occupaient déjà le centre à la bataille des Castors (q^). Or Tacite dit (/la) qu'au centre, sur la chaussée ^'^, la mêlée fut ardente^-'. De plus, lui qui n'aime pas les prétoriens n'eût pas manqué de flétrir leur lâcheté, s'il en avait eu le droit. Enfin Plutarque lui-même rend hommage à la bravoure dont les prétoriens firent preuve au siège de Plaisance'^'. De tout cela il résulte que Plutarque est certainement dans l'erreur'^'. Et la cause de son erreur est dans une phrase de la source, analogue à celle-ci de Tacite {à h): «Et média acie perrupta fugere passim Othoniani. » Tacite et la source voulaient dire que la défaite du centre fut le signal de la débandade générale pour les Othoniens. Plutarque a compris que le centre des Othoniens prit la fuite en désordre. Ce n'est pas sur la phrase même de Tacite qu'il a fait son contresens . mais sur une phrase analogue de la source, où il était dit que le centre était formé par les prétoriens'^'. Comment Plutarque aurait-il su autrement,

(') A ia bataille des Castors, le centre, formé par les prétoriens, occupait aussi Vagger de la via Postumin. Cf. II, ai.

'-) La déroute ne devint générale qu'après que le centre eut cédé. Cf. Tac, H, hh.

''') Cf. Gerstenecker, 87 sq. , Krauss, li, Lezius, i5o sq. Mais Lezius croit à une invention de Plutarque et Krauss à une source secondaire.

('■' Clason , Plut. u. Tac. , (53 , croit aussi à un contresens de Plutarque , mais sur ces mots de Tacite (^3 ) : «... ducibus Othonianis jani pridem profugis». La confusion était-elle possible, même pour Plutarque, entre «ducibusn ot les prétoriens? — Hagge, 33, fait le même rapprochement <|ue iious; mais il ne

Ih LES SOURCES DE TACITE.

lui, Iccicur si superficiel, ce fait |)i('(is (|iii n'csl pas expressément conslaté par Tacite? Ensuit<! il a exagéré la prt'îtendue lâcheté (les prétoriens, qui ne lui étaient guère sympallii(|ues, au moyen surtout de celte formule banale: ^Ils n'attendirent même pas le choc des ennemis ''Iw Au milieu de cette erreur, nous découvrons donc un indice certain de la communauté de source. (îe ([ui vient corroborer notre conclusion, c'est que Tacite dit bien que les Othoniens se balliront vaillamment, mais Plutanpie dit seul (pic sur certains points ils enfoncèrent les ennemis qui leur faisaient face et, pour rentrer ensuite dans leur camp, durent se frayer un passage au travers des Vitelliens d('jà maîtres du champ de bataille '-1 Le mouvement n'a rien d'invraisemblable; d'autre part, le récit de Tacite ne rend évidemment pas compte de tous les inci(l(;nts d'une bataille si variée et si multiple. Il en donne plutôt une idée générale avec quelques détails im[)orlants, comme le duel des deux légions. La source commune contenait plus de particularités : Plutarque y a pris celle des vidoircs pai'licllcs des Otiionicus ni'gligc'e par Tacite.

0., 1."), 1-7. Parmi les généraux, Jii Proculus ni Pauliims n'osèrent reiilrcr avec les s(ddats; ils firent un détour, redoutant la colère de ces vaincus (pii déjà s'en prenaient à leurs chefs. Annius Gallus recueillait les fuyards dans la ville et les consolait en leur disant que la bataille était indécise, (pie sur bien des points ils avaient eu le dessus. — Tacite (II, hk) raconte (h; méiiKî la priM-aulioii ])i"is(! par Proculus cl Pauliims.

voil pas (|iie la phrase de Tacite iTa pu servir (rorifjinal à celle de IMiilarque cl (pi'ii l'aul adiiiellre la coniniiinaulé de source.

''' Kl il ajoute, toujours dupe de son contresens, (|ue la liiile des prétoriens mit le désordre dans les rangs encore intacts, au lieu (|ue la source constatait, comme Tacite, (pie la déroute devint (fénérale cpiand le centre cessa de résister.

<-) Lozius, i.")!, soutient qu'ici encore PIntarcpie a mal compris la source. 11 admet avec llaiipl, PUilol. Rundschau, 18S1, p. <):)('), (pie l'Iiilanpie a t'Ié égaré par la j)lirase (je Ta( lie : «Et média acie peirupla i'iijfere [lasslin Ollmniani, Bcdriacum petenles.» Mais est-il dit dans celle phrase «pie les (Hhoiiiens furent vaiii(|neurs sur plusieurs points? <iersleiie(ker a vu. noie Ko fp. -»,'), ipir jo rn[»|irochement est impossible.

TACITE ET PLUTAKQUE. 75

Les niauvjiis liaitomenls subis par Vikliiis Aqiilla prouvent ([u'elle n'était pas superflue et que les soldats étaient bien animés, à l'égard des chefs, du sentiment dont parie Plutarque. Juscpi'ici les deux auteurs sont d'accord. Tacite signale seul l'arrivée de Titianus et de Celsus. Plutanjuc, sans avoir dit que Celsus rentre au camp , lui fera prendre tout à l'heure , dans le camp , une importante initiative. Tacite fait jouer à Galius le même rôle ([ue Plutarque, mais il lui prête un discours tout autre : Galius dit qu'à la défaite il ne faut pas ajouter le crime, l'assassinat, et que, quelles cpie soient d'ailleurs leurs intentions pour l'avenir, le seul remède à leurs maux est dans la concorde. Quant au discours du Galius de Plutarque, ce sont dans Tacite les prétoriens qui le tiennent : « . . . ne Vitellianis quidem incruentam fuisse victoriam. . . ?? Plutarque s'est mépris ^*\ sans doute parce qu'en lisant le passage correspondant de la source il avait encore l'esprit [)réoccup(; de l'idée cju'il s'était faite, par erreur, sur la conduite des prétoriens dans la bataille : s'ils ont fui si lâchement, il ne leur convient pas, en eflet, de parler si fièrement. Mais ce n'est pas à Galius, qui n'était point à la bataille, d'alîirmer qu'elle est restée indécise; ce n'est pas à lui, qui va tout à l'heure, comme les autres généraux, opiner pour la capitulation, et dont l'opinion doit être déjà faite, de laisser entrevoir la possibilité d'une revanche en niant que la balaille livrée soit une véritable défaite. Plutarque a mal résumé la source commune. Un léger détail prouve qu'il n'a pas résumé Tacite lui-même : il dit que Galius recevait les fuyards dans la ville (de Bedriaeum). Tacite dit bien que la fuite avait lieu dans la direction de Bedriaeum. Mais il ne parle ensuite que du camp et non de la ville. Il est plus exact, mais il n'est pas en contradiction avec Plutarque'-' : le camp était situé, sans aucun

(') C'est Tavis de Gersieiiecker, note ga (p. 7S), el de Lezius, i'v2 s([. Krauss, 8 , admet bien inutilement une source secondaire pour Plutarque.

'-) Cf. Gerslenecker, 38 sq., Krauss, 5o sq., Lezius, 1 53. Il s'agit, liien entendu, non du second camp des Othoniens à h milles (d'après Tacite) ou à .')0 stades (d'après Plutarque) de Bedriaeum, mais du camp primilil'. Heraeus ^-'v osl mépris: cf. noie à II, Mi, •>.

(loiilo, j)rrs delà ville, comme celui des Vitellicns sous les murs de Crémone''^ dans la ijucrre entre Vitelliiis et Vespasien. Seulement Plutarque, s'il avait lu Tacite, am-ait dit le camp et non la ville. La source commune devait constater ici la contiguïté du camp et de la ville.

0., 1 3, 7-22. Marins Celsus réunit les olïiciers et les invite à délibérer sur l'intérêt commun. Après un tel désastre, un tel carnage de citoyens, Otlion lui-même, s'il est homme de bien, ne voudra pas tenter encore la fortune : Caton et Scipion, parce (ju'après Pharsale ils n'ont pas voulu céder à César vainqueur, ont encouru le reproche d'avoir, sans nécessité, fait périr en Afrique beaucoup de gens de bien. Et cependant ils luttaient pour la liberté des Romains. Il est une chose que la fortune ne peut ôter aux gens de bien, c'est la faculté de prendre, quand ils sont frappés par elle, les sages résolutions qui conviennent à la situation. Ce discours persuada les généraux. Ayant sondé les dispositions des soldats, ils virent que ceux-ci désiraient la paix. Titianus lui-même ordonna que des parlementaires fussent envoyés à Cécina et à Valens pour conclure la capitulation. Celsus et Gallus se chargèrent de cette ambassade. — Tacite ne dit pas un mot de l'initiative prise par Celsus '-' et de l'accueil que les autres officiers firent à ses propositions. Il ne dit pas non plus c[ue Titianus ordonna l'envoi de parlementaires. II ne nomme pas les parlementaires. Voici la seule phrase latine (II, AS) qui corresponde à ce long passage grec : «Postera die, haud ambigua Othoniani exercitus voluntate et qui ferociores fuerant ad paenitentiam inclinantibus, missa legatio.» Sur un point seulement. Tacite est plus précis que Plutarque : il dit que l'ambassade fut envoyée le lendemain de la bataille, et il a évidemment raison, puisque, quand Titianus et Celsus sont rentrés au camp, après la défaite, il était déjà nuit [h h).

(" Cf. Tac, IIist.,m, 26.

'■-) La première idée exprimée par le Celsus de Plularcjue se retrouve dans le discours que Tacite fait tenir à Ollion (II, .'17) : «An e;[o tantum Komaiiae pubis, tôt egregios exercitus slerni rursus et reipublicae eripi patiar?')

TACITE ET PLIITARQTJE. 77

D'jiilliMirs les deux récils ne so corilicdiseiU pas : l'un est un résumé succinct, l'autre une narration détaillée. Plularque comnl(Me Tacite. Il n'y a pas la moindre trace d'intercalation, la moindre raison de croire que Plutarque ait abandonné ici sa source principale pour une source secondaire. 11 a donc reproduit, avec plus d'exactitude que Tacite, la source commune.

0. , i3, 22 à la fin. En route, ils rencontrèrent des centurions qui leur dirent que l'armée vitellienne était déjà en marche vers Bedriacum et c[u'eux-mémes avaient été délégués par leurs généraux pour négocier avec les Othoniens. Ils rebroussèrent chemin sur l'invitation de Celsus et de Gallus et allèrent avec eux à la rencontre de Cécina et de Valens. Comme ils approchaient, Celsus fut en danger. Des cavaliers, qui avaient été à l'affaire de l'embuscade (bataille des Castors), le rencontrèrent et fondirent sur lui en poussant des cris. Mais les officiers les retinrent et Cécina, informé, accourut et fit cesser le désordre. Il accueillit Celsus amicalement et s'achemina avec lui vers Bedriacum. Pendant ce temps, Titianus regretta d'avoir envoyé les parlementaires : il fit monter les plus résolus des soldats sur les remparts '^' et exhorta les autres à la résistance. Mais Cécina s'avança à cheval, la main tendue. Personne ne résista. Les uns , du haut des murs , saluaient les Vitelliens ; les autres ouvraient les portes et se mêlaient aux vainqueurs qui arrivaient. Personne ne fut maltraité. Ce n'étaient, au contraire, que démonstrations amicales. Tous les Othoniens jurèrent fidélité à Vitellius. — Ce que nous avons dit du passage précédent s'applique à celui-ci : Plutarque complète Tacite. L'auteur latin constate simplement que les généraux vitelliens accordèrent la paix sans hésitation. Il ne parle pas des regrets de Titianus et de sa tentative de résistance; mais sa source mentionnait, sans aucun doute, cet incident, puisqu'il dit : ^Legati paulisper retenti; ea res haesitationem attulit ignaris adhuc an impe-

'■) Plutarque continue à s'exprimer comme si les choses s'étaient passées dans la ville même et non dans le camp voisin. Cf. au contraire Tacite ( à5) : cr . . . paluit vallum . . . iisdem tentoriis. . .»

tr;iss(>nt.55 Lo moilloiir éclaircissemont de Tacite, c'est ici le texte de Plutarc|iie. Tacite, qui ne raconte ni les incidents de l'ambassade ni l'arrivée de Gécina devant le camp des Vitelliens, décrit au contraire avec complaisance, beaucoup plus a])ondamment cpie Piutarque, la scène pathétique de la réconciliation'^'.

0.. 1 Zi, i-/i. Voilà comment la plupart des témoins oculaires racontent la bataille, et ils avouent qu'ils n'en connaissent pas bien eux-mêmes les détails, tant elle fut confuse et irrégulière. — Faut-il conckire de cette déclaration que Piutarque doit à des témoins oculaires son récit de la bataille, à Mestrius Florus'-', par exemple, qu'il va citer tout à l'heure? Les ressemblances frappantes que nous avons remarquées entre les deux textes, dans le récit proprement dit de la bataille, démontrent que non. (^et aveu des témoins oculaires remonte donc, selon toute apparence, à la source écrite ordinaire de Piutarque. Or il n'est pas dans Tacite, qui signale simplement la variété et la confusion de la bataille ( Vj ). Piutarque est donc indépendant de Tacite et il y a communauté de source.

0., là, h h la fin. Témoignage oral de Mestrius Florus, l'un des consulaires qui firent partie, contre leur gré, du cortège d'Othon. Parcourant, dans la suite, cette plaine avec Piutarque, il lui a montré un vieux temple et lui a raconté qu'après la bataille il avait vu là un monceau de cadavres qui s'élevait jusqu'aux frontons. Ni par lui-même il n'avait pu trouver, ni personne n'avait pu lui apprendre la cause d'un tel entassement. Sans doute, il est naturel que, dans les guerres civiles, le nombre des morts soit plus grand, parce qu'on ne songe pas à faire des ])risonniers, ce qui serait sans profit. Mais l'explication

^') Nos adversaires admettent forcement pour ce cliapitre de Piutarque une source autre que Tacite, une source secondaire. Cf. Clason, Plut. u. Tac, ii; Gerstenecker, 56, et note loi (p. 8o); Lczius, i56. Selon Gerslenccker, cette source ne serait autre que Mestrius Florus, dont Piutarque cite le témoignage au chapitre suivant. Lezius rejette à bon droit cette conjecture.

^■^) Mestrius Florus n'est pas un témoin oculaire. Il n'est venu sur le champ de bataille qu'après l'action. Mais, comme il était de l'entourage d'Othon, il a certainement entendu raconter la bataille par des témoins oculaires.

TACITE ET PLLTARQUE. 79

(lu plic^nonièiic en (|uostioii était dlllicile. — Tacite, dans le récit de la déroute (^^»'»), constate (|ue le carnage fut jjrand et donne seulement l'explication que Plutanjue réfute par la bouche de Mestrius Florus ''' : «Necjue enini civilibus bellis capti in praedam vertuntur '-^ w

0. , 1 5 , 1-1 Zi. Comme il arrive d'ordinaire pour de tels événements, ce furent d'abord des nouvelles confuses que reçut Otlion. Puis, quelques blessés venant du champ de bataille annoncèrent le désastre. Les amis d'Othon l'exhortaient à ne pas désespérer, et en cela il n'y a rien de bien siu'prenant. Mais les sentiments des soldats furent au-dessus de tout ce qu'on peut croire. Nul ne passe aux vainqueurs, nul ne songe à ménager ses propres intérêts en reniant son empereur. Tous ensemble viennent à sa porte. Ils l'appelaient leur empereur; ils le suppliaient quand il se fut montré, le conjurant avec des cris et des larmes, les mains tendues vers lui, de ne pas les abandonner et les livrer aux ennemis, d'user jusqu'à leur dernier soupir de leurs corps et de leurs âmes. — Tacite (II, Zi6) décrit d'une manière analogue cette scène émouvante. Les deux tableaux ne se répondent pas trait pour trait; mais comme des descriptions de ce genre tiennent toujours un peu du lieu commun, il est certain que Plutarque aurait pu composer la sienne d'après celle de Tacite, et que rien n'y dénote l'indépendance de l'auteur grec. Les différences sont insignifiantes. Plutarque dit : d(Ta(pri5 Xéyos, et Tacite : «maesta fama», ce qui est plus exact; Plutarcjue dit : Tc-rpuyiévoi iivh ^xov ex tïjs yLayris . . . ; Tacite : «profugi e proeHo55. Le premier, assez sujet à l'inexactitude, aurait fort bien pu substituer l\ des fuyards des blessés. Le rôle que jouent dans Plutarque les amis d'Othon, en général. Tacite

^') Selon Gerstenecker, 55 sq., Plutarque devrait à Mestrius Flonis tout ce (ju'ii raconte, dans cette guerre, autrement que Tacite. Nous reviendrons sur cette conjecture qu'il est facile de réfuter. Cf. S vu, n° i.

'-' Il est vrai, comme ie remarque Lezius, i5-, note 2, que l'explication donnée par Tacite se rapporte seulement au grand nombre des morts, l^lutarque (ou Mestrius) la trouve insulFisante pour les monceaux de cadavres entassés jus- (ju'au fronton du temple.

80 l>ES SOURCES DE TACITE.

le fait joiKU- au préfet du prétoiriî, Plotius Firmus, qui parle au nom de tous. L'attitude des soldats est la même. Tout au plus pourrait-on, à la rigueur, relever un détail qui n'a pas son équivalent dans Tacite : Plutarque dit que les soldats se rendaient en foule à la porte d'Otlion. Mais n'est-ce pas un détail de sa propre invention? Il y a d'ailleurs quelque chose dans Tacite qui indique, plus vaguement, il est vrai, que les soldats prirent l'initiative d'une démarche auprès d'Othon : «Non expectavit militum ardor vocem imperatoris. n Peut-être la source commune était-elle plus précise, comme Plutarque, sur ce point et sur un autre aussi : Plutarque affirme que pas un soldat ne déserta, que pas un ne songea à ses intérêts personnels. Tacite parle, en termes plus vagues, de la fidélité et du dévouement des soldats.

0., i5, i/i-i'y. Tous ensemble le suppliaient ainsi. Mais un soldat obscur tira son épée et dit : et Sache, César, que tous nous sommes prêts à nous dévouer pour toi jusqu'à ce pointa). Et il se perça la gorge. — Il n'est pas dit un mot de ce suicide dans Tacite, et pourtant il est permis de conjecturer que la source de Tacite le mentionnait : wNeque erat adulatiojj, dit-il à propos des protestations de dévouement, «ire in aciem, excitare partium fortunam furore quodam et instinctu flagrabant??. Le suicide raconté par Plutarque n'est-il pas une preuve frappante de cette sorte de délire? Comme nous f avons déjà maintes fois constaté, le texte de Plutarque commente avec trop d'à-propos celui de Tacite pour qu'il n'y ait pas communauté de source. Le parallèle de Suétone et de Plutarque confirmera d'ailleurs notre conjecture sur ce point (^^.

0., i5, 17 à la fin. Rien de tout cela ne fléchit Othon. Le visage serein et calme, il promena ses regards partout autour de lui. Puis il dit : «Je considère, ô camarades, le jour présent comme plus heureux que celui où vous m'avez fait empereur, voyant

'') Rien , dans ia forme, ne permet de supposer avec Lezius, 160, note , que le récit de ce suicide soit une intercalation. Clason, PUu. u. Tac, 1 1, ie considère aussi comme provenant d'une source secondaire.

les scniiiiients ([uc vous avoz à mon (^jjard et le cas (jue vous faites de moi. Mais ne me privez pas d'un avantage plus grand encore, celui de mourir honorablement pour de si nombreux et de tels citoyens. Si j'ai été digne de commander aux Romains, il faut que je fasse bon marché de ma vie pour hï salut de la patrie. Je sais que les ennemis n'ont pas remporté une victoire solide et définitive. On m'annonce que nos forces de Mésie n'ont ))lus que quelques étapes à faire pour nous rejoindre et que déjà elles descendent vers l'Adriatique. L'Asie, la Syrie, l'Egypte et les forces qui font la guerre en Judée sont pour nous; le sénat, les enfants et les femmes des ennemis sont en notre pouvoir. Mais il ne s'agit pas d'une guerre contre Annibal, Pyrrhus ou les Cimbres, pour le salut de l'Italie. Romains, nous luttons contre des Romains; vainqueurs ou vaincus, nous affligeons la patrie : car ce qui est le bien du vainqueur est un mal pour elle. Persuadez -vous que mourir me sera plus glorieux que régner. Car je ne vois pas quel service je pourrais, victorieux, rendre aux Romains, qui valût celui que je leur rendrai en me sacrifiant pour la paix et la concorde, pour que l'Italie ne voie pas de nouveau un pareil jour. •>•> — La phrase par laquelle Plutarque introduit le discours d'Othon n'a pas son équivalent exact dans le texte de Tacite; mais celui-ci indique nettement et à plusieurs reprises le calme et la résolution d'Othon (II, h^ : «nequaquam trepidus et consilii certus??; h'] : «ipse aversus a consiliis belli»; 48 : «placidus ore, intrepidus verbis;;). Quant au reste, Plutarque aurait pu facilement l'inventer. Les deux sentiments qui dominent dans le discours d'Othon que nous venons de traduire, reconnaissance pour ses soldats et abnégation patriotique, se retrouvent dans le discours correspondant de Tacite (II, k'j). D'ailleurs les deux morceaux n'ont pas une ressemblance frappante. Mais cela n'a rien de surprenant : ce sont des discours. Si Plutarque avait eu Tacite pour source, il aurait gardé ici une plus grande liberté que dans le récit. S'il y a communauté de source, Tacite et Plutarque, Tacite surtout, ont dû user à l'égard de leur original des droits très larges que l'an-

tiquilé accordait à l'historien en matière de discours. Tous les faits (juc Plularque mentionne sont dans Tacite, soit en cet endroit même, soit ailleurs. Il est question de l'approche des U- {jions de Mésie aux chapitres Mi et A6; il en est question plus haut encore, ainsi que des armées d'Orient, dans le discours de Paulinus au conseil de guerre (Sa). Paulinus compte aussi parmi les avantages d'Othon le fait d'avoir le sénat de son côté^^l Enfin TOthon de Tacite, plus précis que celui de Plularque, fait allusion au frère, à la femme, aux enfants de Viteliius, qui sont entre ses mains. Ajoutons que tout cela Plularque n'aurait même pas eu besoin de le chercher dans Tacite, qu'il l'aurait trouvé aisément, arrivé à ce point de son récit, dans sa connaissance personnelle des événements antérieurs. Il n'y a donc dans ce discours rien qui puisse nous servir à démontrer la communauté de source.

0., 16, 1-G. Ayant ainsi parlé et repoussé les tentatives qui étaienl faites pour changer sa résolution, il ordonna à ses amis el aux sénateurs présents de se retirer; dans l'intérêt de ceux qui étaient absents, il envoya des lettres aux villes où ils devaient passer, afin qu'ils fussent garantis de tout danger et traités honorablement. — Le passage correspondant de Tacite est moins précis et moins complet (II, /i 8) : il ne distingue pas, comme Plutarc[ue, les amis personnels d'Othon et les sénateurs; surtout il ne dit rien des lettres envoyées pour les absents aux villes. Or le fait n'a certainement pas été imaginé par Plularque : Tacite rapporte (II, 62) qu'une partie des sénateurs emmenés de Rome par Othon avaient été laissés à Modène. Tacite n'est donc pas ici la source de Plutarque ^^K

0., 16, 6-t 5. Ayant fait venir son neveu Coccéius, qui n'était encore qu'un jeune garçon, il l'exhorta à ne rien craindre de Vitellius, dont lui-même avait sauvegardé la mère, les enfants et la femme avec autant de soin que sa propre famille. Il lui

'') Cf. aussi, relativement aux provinces dévouées à Othon, Tac, F, 76; relativement au sénat, 1, 8/1; aux familles des ennemis, I, 7.^. ^^) Lezius, i63, admet ici une source secondaire.

TACITE ET PLIJTARQUE. 8:{

(lit ([u'ayanf l'intention de l'adopter, ii avait dilléré l'exc^cution (le ce projet, afin de lui assurer l'empire s'il (5tait victorieux, et de ne pas l'entraîner dans sa ruine s'il (îtait vaincu, çt Voici, ajouta-t-il. ô enfant, ma dernière recommandation : n'oublie pas tout à fait et ne te souviens pas trop que tu as eu un C(3sar pour oncle, w — Tacite (^8) raconte de la même manière cette scène d'adieu : pour rassurer son neveu (Tacite l'appelle Salvius Cocceianus et non Cocceius) Othon se sert de la mémo, raison; il lui dit en finissant les mêmes paroles : «Neu patruum sihi Othonem fuisse aut oblivisceretur unquam aut nimium meniinisset. 55 iMais Tacite ne mentionne pas le projet d'adoption. Nos adversaires '" prétendent que le fait n'est pas vraisemblable, puisque, d'après SutHone [Othon, lo), Othon avait l'intention de se marier. Vraisemblable ou non , il n'importe. Plutarque ne l'a pas inventé, il l'a trouvé dans sa source''^'. Donc cette source n'est pas Tacite. Qu'on ne dise pas qu'il l'a pris dans une source secondaire pour l'insérer dans le récit de Tacite. Non seulement il n'y a pas trace d'intercalation, mais encore la phrase relative au projet d'adoption fait étroitement corps avec le contexte : «Ne crains pas Vitellius, dit Othon : je lui ai conservé toute sa famille. C'est même pour que tu n'eusses rien à craindre de sa part que je ne t'ai pas adopté 55; Sicl tovto yàp. . . La communauté de source est certaine ici.

()., 16, i5 à la fin. Un moment après, il entendit du bruit et des cris à la porte. Les soldats menaçaient les sénateurs qui s'éloignaient de les égorger, s'ils ne demem^aient pas, s'ils abandonnaient l'empereur. Othon, effrayé pour eux, se montra donc de nouveau et fit retirer les soldats, non pas en leur parlant sur le ton de la prière et avec douceur, mais en les regardant avec un tel air de sévérité et de colère, qu'ils en eurent peur. — Tacite raconte le même incident (/iq) avec plus de

'') Clason, Plut. u. Tac, 11; Krauss, i5.

^^> Lezius, 16 A, le reconnaît, mais prétend, je ne sais pourquoi, que ce détail ne tient pas au reste de la narration et paraît avoir été intercalé, c'est-à-dire emprunté à une source secondaire.

précision sur ('crlains points : Ollion prit, un pou de repos; les soldais mutinés en voulaient surtout à Verginius, qu'ils assiégeaient dans sa maison. Mais il ne dit pas que la sédition eut lieu à la porte même d'Othon et que celui-ci entendit le bruit. Surtout il ne fait pas ressortir nettement, comme Plutarque, le changement d'attitude de l'empereur à l'égard des soldats, ccincrepitis seditionis auctoribus??, dit-il simplement. Je doute que ces différences n'aient pas d'autre cause que la liberté de Plutarque à l'égard de sa source;.

0., 17, 1-10. Sur le soir, il eut soif et but un peu d'eau. Il essaya longtemps le tranchant de deux épées qu'il avait, rendit l'une et, ayant pris l'autre dans ses bras, se mit à parler à ses serviteurs. Il leur distribua, comme marque d'affection, de l'argent, à l'un plus, à l'autre moins, non pas avec prodigalité, comme s'il appartenait à autrui, mais avec mesure et selon le mérite de chacun. Les ayant renvoyés, il reposa le reste de la nuit, si bien que ses valets de chambre s'aperçurent qu'il dormait profondément. — Tacite ( â 9 ) est tout à fait d'accord avec Plutarque sur deux points : Othon a bu de l'eau sur le soir, il a essayé ses deux poignards. Seulement ce n'est pas entre ses bras qu'Othon met le poignard cpi'il a choisi, mais sous sa tête, c'est-à-dire sous son coussin, comme le dit Suétone, qui est ici d'accord avec Tacite ^^' ; Plutarque est inexact. Tacite ne nous apprend pas ce que devient l'autre poignard ; mais il va de soi qu'Othon s'en débarrasse aussitôt. Quant à la distribution d'argent. Tacite, d'accord avec Suétone, la place avant la sédition et l'essai des poignards, et il a sans doute raison: Othon n'attendit pas le moment suprême pour faire une action de si peu d'importance ^-l Mais Tacite dit seulement (48) : «Pecunias distribuit parce nec ut periturus. v Nous avons vu que Plutarque est beaucoup plus précis. Il est assurément plus logique de considérer le texte de Tacite comme le résumé concis d'une source commune que le texte de Plutarque comme une amplification

'" Olho, 10.

-) Cf. Krauss, iG,otLczius, 1O6.

TACITE HT PI.LTAllQUE. 85

(le celui do Tarilo. Kiiliii Pliitanjuo, comme Suéluiie, allirme (UrOllion dormit profondément; Tacite; est bien moins calégori(|uc : ccNoctem quietam, utqiie adlirmatm-, non insomnem egil. 5J Plutarqne et Suétone reproduisent Ja version de la source; Tacite, qui trouve ce profond sommeil peu vraisemblable, ne veut pas prendre rallirmation à son compte ^".

0., 17, 10-19. A l'aube, ayant appelé l'affranchi qu'il jivait chargé de veiller au départ des sénateurs, il l'envoya aux renseignements. Informé que tout s'était bien passé : «Va donc toimême, lui dit-il, et montre-toi bien aux soldats, si tu ne veux pas qu'ils te fassent périr misérablement comme m'ayant aidé h mourir;). Quand l'affranchi fut parti, il maintint son épée droite avec ses deux mains et se jeta dessus. Il ne poussa qu'un seul gémissement qui donna l'éveil à ceux du dehors. — D'après Tacite (^9), Othon s'informe du départ de ses amis, avant de s'endormir. ]\'est-il pas plus vraisemblable qu'il a eu, au moment même de mourir, un dernier scrupule à ce sujet et (pi'il a voulu encore une fois se bien assurer que les sénateurs , menacés la veille par les soldats, étaient tous à l'abri du danger? Tacite ne cUt rien de la recommandation d'Othon à son affranchi. On ne saurait voir dans cette anecdote si précise une invention de Plutarque^'-'. Sans doute Othon a fait connaître la veille aux soldats son intention de mourir. Mais il sait de quel amour aveugle ils l'aimaient et quel désespoir va leur causer sa mort. Il est donc naturel qu'il redoute pour son affranchi, si celui-ci ne le quitte pas, la première explosion de ce désespoir; si au contraire les soldats l'ont vu avant la mort de l'empereur, il n'aura rien à craindre. La description du suicide d'Othon est plus précise dans Plutarque. Tacite dit simplement : r Luce prima in ferrum pectore incubuit. v Plutarque constate seul que le moribond ne poussa qu'un gémissement. Tacite est plus vague:

''J II est bizarre que Lczius, 167, soit frappé ici de la parlaite conrordaiice des deux textes.

(-> Krauss, iG, suspecte à tort cette anecdote , cpie Lezius déleud fort seuséineiil , iGy, note.

KAd gemilum morientis.j? Il est donc impossible d'admettre ([iic Plutarque n'ait pas eu pour tout ce passage un autre modèle que Tacite. D'autre part, il ressemble tellement à Tacite sur certains points et sa narration est si manifestement d'une seule pièce, que le rapport des deux textes ne peut s'expliquer que par la communauté de source.

0., 17, 19 à la fin. Aux cris des esclaves, aussitôt le camp et ia ville sont dans la désolation. Les soldats se précipitent vers la porte en se lamentant. Ils se reprochent à eux-mêmes de n'avoir pas fait bonne garde afin d'empêcher l'empereur de mourir pour eux. Aucun d'eux ne déserta, quoique l'ennemi fût proche. Ayant orné son corps et préparé un bûcher, ceux qui avaient pu les premiers charger le lit sur leurs épaules, tout fiers de remplir ce rôle, le portèrent en armes; les autres baisaient sa blessure, touchaient ses mains, l'adoraient de loin. Quelques-uns, après avoir mis le feu au bûcher, se tuèrent : ce n'était pas qu'ils eussent reçu du mort quelque bienfait éclatant ou qu'ils eussent à craindre du vainqueur quelque supplice terrible. Mais il semble que jamais aucun roi ou tyran n'aima le pouvoir avec autant de passion que ces soldats le commandement d'Othon. Cette passion persista même après sa mort et se tourna en une haine incurable contre Vitellius. — Tacite (/ig) est beaucoup plus concis : «Tulere corpus praetoriae cohortes cum laudibus et lacrimis, vulnus manusque ejus exosculantes. Quidam militum juxta rogum interfecere se, non noxa neque ob metum, sed aemulatione decoris et caritate principis.w Quelque goût que l'on connaisse au biographe pour l'amplification, on ne saurait admettre que sa description détaillée ait eu pour original ce résumé : le reproche que, dans leur affliction, les soldats se font à eux-mêmes de n'avoir pas bien veillé sur leur empereur, l'empressement avec lequel ils se disputent l'honneur de porter le cadavre, la distinction précise entre les porteurs et le cortège, tout cela manque dans Tacite et a un grand air de vérité. Au contraire la phrase de Tacite, à force de concision, est vague, inexacte. Il a trop voulu condenser une narration que le

hiojjniplic a lidMomenl rcproduito, voilà l'impression (juc cloiin*! ic parallèle. D'ailleurs, au fond, les deux textes sont d'accord; dans l'un et l'autre, en particulier, il y «i insistance sur le caractère désintéressé du suicide des soldats. La parenté ne peut s'expliquer par la dépendance de Plutarque, mais elle s'explique à merveille par la communauté de source^''.

0., 18. 1-2. A la fin du chapitre précédent, Plutarque fait allusion au rôle que jouèrent les anciens soldats d'Othon dans la guerre entre Vitellius et Vespasien; mais, dit-il, en commençant le chapitre 18, ces choses seront racontées en leur temps. Il annonce par là une biographie de Vitellius que nous n'avons pas. — Tacite constate aussi (il, 67) que les cohortes prétoriennes , licenciées par Vitellius , reprirent les armes pour soutenir les Flaviens.

0., 18, 2-6. Ayant mis en terre les cendres d'Othon, ils n'exposèrent sa sépulture à l'envie ni par les proportions du monument ni par la pompe de l'inscription. ç^J'ai vu ce tombeau à Brixellum; il est modeste et voici la traduction de l'épitaphe : Aux mânes de x)Iarcus Otho. w — Les termes sont différents, mais l'idée est tout à fait la même dans Tacite (^9) : «Othoni sepuichrum exstructum est modicum et mansurum. 55 Plutarque, aux renseignements de la source, a ajouté ses connaissances personnelles.

0., 18, 6-11. Othon avait vécu trente-sept ans, régné trois mois. Ceux qui ont loué sa mort ne sont ni moins considérables ni moins nombreux que ceux qui ont blâmé sa vie. Car, n'ayant pas vécu plus honnêtement que Néron , il mourut plus noblement. — Tacite, plus exact (-' que Plutarque, dit (^9) qu'Othon mourut dans sa trente-septième année. Il oppose , dans une phrase

f' Lezius hasarde une solution bizarre, 169. Plutarque aurait ici, comme en • [uelques autres endroits, abandonné sa source ordinaire. Tacite, pour s'adresser à une source secondaire qui serait peut-être la source ordinaire de Tacite. C'est , on le voit, l'hypothèse de la communauté de source, mais d'une communauté restreinte à quelques passages.

'-' Ci". Lezius ,170, note. Mais l'inexactitude de Plutarque et de Suétone ( 0. , 11) est insignifiante : il s'en fallait de quelques jours qu'Othon eût 87 ans.

antitli(';li(juc ([ui n'est évidemment pas sans parenté avec celle de Plutarque, non pas toute la vie d'Otlion, mais seulement son grand crime, le meurtre de Galba, à sa mort : r:Duobus facinoribus, aitero llagitiosissimo, altero egregio, tantumdcm apud posteros meruit bonae famae rpiantum malae. v Tacite ne compare pas Otbon à Néron; mais le parallèle était si naturel que Plutarque aurait pu l'ajouter de lui-même. Ce qui est plus surprenant, c'est que Plutarque, qui ne donne, pas plus que Tacite d'ailleurs, la date de la mort d'Othon, indique seul la durée de son règne. Il est vrai que cette durée était un fait connu. Mais si Plutarque a songé à l'indiquer, n'est-ce point parce qu'elle était donnée par la source ?

0., 18, 1 G à la fin. L'un des deux préfets du prétoire, Pollion ''\ voulut faire sur le champ jurer fidélité à Vitellius. Mais les soldats s'irritèrent : informés que quelques sénateurs étaient encore présents, ils laissèrent partir les autres, mais se rendirent en armes à la maison de Verginius Rufus et le sommèrent ou d'accepter l'empire ou de négocier leur capitulation. Lui, considérant cjue ce serait folie de recevoir l'empire des vaincus, puisqu'il l'avait naguère refusé des vainqueurs, et redoutant d'aller en ambassade auprès des Germains (des légions de Germanie), dont il avait souvent contrarié les volontés, se déroba en s'enfuyant par une autre porte. Quand les soldats le surent, ils prêtèrent le serment et, ayant obtenu lem* pardon, se joignirent aux troupes de Cécina. — Tacite (5 1) ne parle pas de la tentative du préfet, mais il constate qu'il y eut aux funérailles d'Otlion un commencement de sédition : «In funere ejus novata luctu ac dolore militum seditio. ?; Le deuil et la douleur sont des motifs bien vagues. Tout est autrement précis dans Plutarque. Relativement à la tentative des soldats auprès de Verginius, les deux récits sont d'accord. Mais Tacite ne dit

'') C'est Plotius qu'il faut lire. L'erreur, qu'elle soit de Plutarque ou d'un copiste, est évidente. L'un des deux préfets était Licinius Proculus, que nous avons vu à Bedriacuni, l'autre Plotius Firnuis, dont Tacite constate la présence à BrixeJlum, auprès d'Othon (11, /jG et 69).

TVCITE KT PLLJTAlUiUE. 89

pas ([lie (l'aiilrcs s("iialc'urs ('laioiil ciicoro à Urlxclliim cl ([iic les soldais les laissèrciil partir. Plulaivpin est donc plus précis el plus complet : il n'a pas eu Tacite pour source "l Enlin il e\pli(pie seul la conduite de Verginius. Il est vrai qu'à la rigueur il pouvait en deviner les motifs, surtout en ce tpii concerne le refus de l'empire. Pour la soumission des troupes après la fuite de Verginius, Tacite est le plus exact.

Il nous reste à comparer les 1 8 premiers chapitres du Galba et les passages correspondants de Tacite, qui se trouvent surtout dans les i i premiers chapitres du livre ?'. Ici la situation relative des deux auteurs n'est plus la même. Tacite ne commence son récit proprement dit qu'au i" janvier 69. Il ne parle qu'incidemment des faits antérieurs, soit dans les premiers chapitres, où il trace, ep manière d'introduction, un tableau du monde romain à cette date, soit ailleurs, quand le présent lui fournit une occasion de revenir sur le passé. Le récit de Plutarque commence avec la proclamation de Galba. Les chapitres dont nous allons nous occuper exposent dans l'ordre chronologique les événements depuis cette date jusqu'au i''"' janvier 69. A partir du moment où Tacite se met, lui aussi, à raconter, il est en général de beaucoup le plus complet et le plus précis : nous avons signalé quelquefois sa supériorité au point de vue historique; nous aurions pu la signaler souvent, s'il nous avait importé de la mettre en lumière. Ici, naturellement, c'est au contraire Plutarque qui donne la relation la plus abondante et la plus claire. Mais les ressemblances sont encore nombreuses et frappantes; elles sont telles, cju'on peut les expliquer seulement par l'une des deux hypothèses que nous avons formulées en commençant, quand nous parlions de la parenté des deux récits sur Galba et Othon. pris dans leur ensendjlc : ou bien il y a

''1 Lczius, 171 s(|. , adniL'l une source sccondaiio.

commiin;mt(; de source, oubienPlularque s'est servi des Histoires de Tacite, mais, ici, en y faisant des additions considérables au moyen d'une source secondaire. La comparaison nous montrera que la première hypothèse est la vraie.

Le premier chapitre du Galhn est une introduction composée par Plutarque, indépendamment de sa source, avec ses connaissances et ses réflexions personnelles sur les conséquences funestes de l'esprit d'indiscipline dans les armées.

G., 9. Nymphidius Sabinus, préfet du prétoire avec Tigellinus"^, voyant la situation de Néron désespérée et celui-ci prêt à fuir en Egypte, persuada aux troupes , comme s'il était déjà parti , de proclamer Galba empereur et leur promit 7,600 drachmes par tête pour les prétoriens, 1,2 5 0 pour les autres soldats, somme énorme et impossible à réunir. Voilà ce qui causa d'abord la perte de Néron, puis celle de Galba et la guerre civile. — Tacite (I, 5) ne raconte pas ce complot, il y fait seulement allusion, mais en des termes qui montrent qu'il a eu sous les yeux un récit identique à celui de Plutarque : ci; Miles urbanus ... ad destituendum Neroncm arte magis et impulsu quam suo ingénie traductus, postquam ncque dari donativum sub nomine Galbae promissum . . . ?? Dans ces conditions , n'estil pas plus simple et plus vraisemblable d'admettre la communauté de source qu'une source secondaire dans laquelle Plutarque aurait trouvé un commentaire si exactement approprié au texte de Tacite? Tacite a résumé le récit de la source commune et Plutarque l'a reproduit.

G., ô. Antécédents de Galba. Ses richesses, sa noblesse, sa carrière, son caractère. — Tacite (I, /iq), traçant le portrait de Galba après sa mort, dit un mot de sa noblesse, de ses richesses et enfin de sa carrière : ce Militari laude apud Germanias floruit;pro consuleAfricammoderate, jam senior citeriorem Hispaniam. . . continuité. On peut rapprocher le passage corres-

('' Par les mots waitep eipirrat Plutarque rappelle qu'il a déjà parlé de Nymphidius dans sa vie de Néron. Cette vie et celles des autres empereurs depuis Auguste inclusivement sont énumérées dans le catalogue de Lamprias.

TAClTi: ET IMJJTAIIQIJE. 91

noiidaiil (ic IMiitar(|iio : \.éys.Ta.i Ss xai a1 paTsvfxaTOS èv Tepixavia xakôJi ao^ai xa) AiËviis dv6vna.ro5 ysvoixsvos crùv oXiyoïs èitaivs- Ofjvoti . . . È7rsu(pdri Se Ctto N/pwi'Os IStjpt'ctç apywv. Dans le discours que Tacite lui fait adresser à Pisoii {i5), Gall)a parle de rillustratioii de sa famille, «... Sulpiciae ac Lutatiae (nobilitalis) décora 75. Plutarque, plus précis, parle de sa parente avec [(> célèbre Catulus.

G., h. Sa conduite en Espagne. Ses relations avec Vindex, Vinius le décide à la révolte. — On ne trouve rien de tout cela dans Tacite, si ce n'est, au chapitre /iq, un jugement favorable, comme celui de Plutar(pie, sur le gouvernement de Galba en Espagne.

G., 5. La révolte de Galba. Comment Néron en accueillit la nouvelle. — Rien dans Tacite.

G., 6. Verginius, commandant des légions de Germanie'^', refuse l'empire que lui offrent ses soldats et déclare qu'il ne reconnaîtra point pour empereur quicontjue n'aura pas été choisi par le sénat. Son armée bat celle de Vindex. Le bruit se répand que tous sont d'accord pour offrir l'empire à Verginius ou, s'il refuse, revenir à Néron. Galba, très inquiet, écrit à Verginius pour essayer de s'entendre avec lui. Il se retire à Clunia, regrettant ce qu'il a fait et ne s'occupant plus de son entreprise. — Tacite ne raconte pas ces événements, mais il rappelle la conduite de Verginius (8) : «Tarde a Nerone desciverant (Germanici exercitus),nec statimpro Galba Verginius. An imperare noluisset dubium : delatum ei a milite imperium conveniebat. » A part le doute sur les intentions de Verginius, qu'exprime seul Tacite, les deux écrivains sont d'accord. Mais Plutarque, détaillant ce que Tacite résume, mentionne deux fois les offres des troupes à Verginius, avant et après la défaite de Vindex. Il dira bientôt que Verginius refusa une troisième fois l'empire après la mort de Néron.

''> Exactement, Verginius commandait les légions de la Germanie supérieure et Fonteius Capito celles de la Germanie inférieure. Galba remplaça le premier par Hordeonius Flaccus et le second par Vitellius, le futur empereur.

G., 7. (ialba appiviid par sou alIVanchi [celus ([ifà Home l'armée, le peuple et le sénat l'ont proclamé emperem-, du vivant même de Néron, et fpie Néron est mort : Titus Vinius lui confirme ces nouvelles et lui fait connaître en détail le décret du sénat. C'est pourquoi Vinius eut une place considérable dans la faveur de Galba et l'affranchi reçut l'anneau d'or : il s'appela depuis Marcianus Icelus et tint le premier rang parmi les affranchis de Galba. — Tacite, à propos des candidatures à l'adoption (10), constate l'influence de Vinius et celle d'Icelus. affranchi de Galba, c^quem anulis donatum equestri nomine Marcianum vocitabant??. Mais il ne dit pas de quels services cette faveur de Vinius et d'Icelus était la récompense. Ici, comme tout à l'heure à propos de Verginius, il procède par allusion, tandis que Plutarque raconte. Ils sont d'accord, mais la ressemblance n'est pas aussi frappante que plus haut à propos de Nymphidius et ne permet pas de conclure sûrement à la communauté de source.

G., S et 9. Suite des intrigues de Nymphidius Sabinus à Rome. — Rien dans Tacite.

G., 10. Après la mort de Néron, Verginius refuse de nouveau l'empire. Le légat Fabius Valons prête le premier serment à Galba. Informé par lettres des décisions du sénat, Verginius, non sans peine, fait reconnaître Galba par ses troupes. Il remet le commandement au successeur qui lui est envoyé. Hordeonius Flaccus, va rejoindre Galba et ne reçoit de lui aucune marque éclatante ni de haine ni d'estime. Plutarque explique celte conduite de Galba. — Nous avons déjà cité le passage oii Tacite mentionne brièvement les propositions des soldats à Verginius. En voici un autre où il est tantôt plus complet et tantôt moins complet que Plutarque: (8) «Dux deerat^^', abducto Verginio per simulationem amicitiae; quem non remitti atque etiam reum esse tamquam suum crimen accipiebant?5. (9) t^Superior exercitus legatum Hordeonium Flaccum spernebat. . . v Ainsi, en ce qui concerne le remplacement de Verginius, Tacite

''' Pour imc révolte.

TACITE ET PLUTARQIJE. 93

cil (loiiiie seul lo niolif ou le pivlcxlc. Mais Plularquo dit seul nedemcnl que FInccus lui fut donné pour successeur. En ce qui concerne l'accueil fait à Verginius par Galba, Tacite dit qu'il fut en butte à des accusations, Plutarque désigne seul les accusateurs ou, plus exactement, les détracteurs de Verginius : Vinius et l'entourage de Galba. Les deux récits se complètent, la communauté de source est probable, mais non certaine.

G., 11. Les députés du sénat rejoignent Galba à Narbonne. Influence pernicieuse de Vinius sur le nouvel empereur. — Tacite signale à deux reprises (G et i3) cette grande influence (le Vinius sur Galba, qu'il désigne la première fois par la périphrase : ^invalidum senem»; mais dans les deux passages, il place à côté de Vinius Cornélius Laco. Plutarque, ici et ailleurs'^^, ne parle que de Vinius. N'est-ce pas la preuve qu'il a eu sous les yeux, non le texte même de Tacite, mais une source commune oii le nom de Lacon n'était pas aussi étroitement associé à celui de Vinius?

G., 12. Portrait de Vinius. Sa cupidité et sa luxure. Dans sa jeunesse, quand il faisait ses premières armes sous les ordres de Calvisius Sabinus, il introduisit de nuit, dans le camp, sous des habits de soldat, la femme de son général, créature corrompue, et ils commirent l'adultère sur la place d'armes. Pour ce motif, Caïus César le fit emprisonner. Mais la mort de Caïus rendit la liberté à Vinius. Un jour, à la table de Claudius César, il déroba une coupe d'argent '"-^ L'empereur, qui le sut, l'invita de nouveau pour le lendemain et ordonna aux serviteurs de ne placer devant lui aucun objet en argent, mais seulement de la vaisselle d'argile. Cette aventure tourna ainsi au comique, grâce à la modération de l'empereur. Mais la domination que

('^ Excepté pourtant dans le discours qu'il fait tenir à Xynipbidius (i3) et où Vinius et Lacon sont désignés ensemble comme étant les mauvais conseillers de Galba.

^'-' Tacite, ainsi que Suétone {Claude, 82), dit une coupe d'or. La différence est insignifiante. Suétone ne nomme pas le convive, mais les détails de l'anecdote sont les mêmes : il s'agit bien de Vinius.

Vinius exerça sur Galba eut pour conséquence des événements tragiques. — Tacite, après la mort de Vinius (I, /i8), revient sur son passé avec quelques détails de plus, et en termes très semblables. De ce que Plutarque place ce développement ici et non après la mort de Vinius, on peut déjà conclure avec assez de probabilité qu'il y a communauté de source, et non dépendance de Plutarque. Une différence de détail confirme cette conclusion : Tacite dit que Vinius, emprisonné par ordre de Caligula, fut rendu à la liberté «mutatione temporum??; Plutarque est beaucoup plus précis : èxelvov Se à-TrodavovTos evTV)(^ia ;^p>7(Ta|U£i'o? . . . A-t-il simplement interprété l'expression vague de Tacite? N'est-il pas plus logique de songer à une source commune qui parlait plus clairement? Quant aux réflexions antithétiques par lesquelles Plutarque termine l'histoire de Vinius, elles sont sans doute de lui.

G., i3 et i/i. Suite des intrigues de Nymphidius Sabinus. Sa mort. — Tacite fait rapidement allusion à ces événements (5) : «Miles urbanus. . ., pronus ad novas res, scelere insuper Nymphidii Sabini praefecti, imperium sibi molientis, agitatur. Et Nymphidius quidem in ipso conatu oppressus. . . » Ce résumé est trop succinct pour nous fournir quelque indication sur le rapport des deux auteurs.

G., i5, 1-16. Les cruautés de Galba. Informé de la mort de Nymphidius, il fait périr tous ceux d'entre ses complices qui ne se sont pas suicidés, en particulier Cingonius, qui avait composé le discours de Nymphidius (cf. ch. i/i), et Mithridate du Pont. Ces exécutions d'hommes en vue, condamnés sans procès, pouvaient être justes; elles ne parurent pas légitimes. On attendait de Galba une autre façon de régner. Ce qui causa encore plus d'affliction, ce fut l'ordre de mourir envoyé au consulaire Petronius Turpilianus, ami de Néron. Quant à Macron et à Fonteius, que Galba fit mettre à mort, l'un en Afrique par Trebonianus, l'autre en Germanie par Valons, il pouvait prétexter qu'ils étaient en armes, à la tête de troupes, par conséquent redoutables. Mais Turpilianus, vieillard sans défense, rien n'em-

nocliait do l'cnlcndrc — Tacite ((>) mentionne en ces termes la mort de Cin^jonius et celle de Petronius : «Tardum Galbae iter et cruentum, interfectis Cingonio Varrone consule designato et Petronio Turpiliano consulari : iile ut Nympliidi socius, liic ut diix Neronis, inauditi atque indefensi tamquain innocentes perierantjî. Entre ce passage et celui de Plutarque, il y a trop de ressemblance pour qu'ils n'aient aucune parenté : les deux auteurs s'accordent d'une manière frappante pour blâmer Galba d'avoir fait périr des accusés sans les entendre. Mais Plutarque est le plus complet et le plus précis : au lieu de dire, comme Tacite, que Cingonius avait été le complice de Nymphidius, il mentionne le service particulier par lequel Cingonius s'était mis en vue. De plus, il nomme une autre victime dont Tacite ne parle pas : Mithridate. Il met à part, et avec raison, comme étant le plus odieux, le cas de Turpilianus. Enfin, tandis que Tacite se sert du verbe vague «interficere», Plularque emploie les expressions plus précises : xsXsva-as à-nodavsïv, d7io9avs7v xsXsvadeis : les victimes reçurent de Galba l'ordre de mourir. En un mot, l'indépendance de Plutarque par rapport à Tacite se révèle ici clairement. Et il n'a pas complété le récit de Tacite au moyen d'une source secondaire : il s'est servi d'un autre récit plus complet que Tacite a utilisé aussi, mais en le résumant. Sur les meurtres de Clodius Macer'^' et de Fonteius Capito, Tacite (7) donne plus de détails que Plutarque. Si Tacite était vraiment la source de Plutarque, comprendrait-on que celui-ci se fût adressé à une source secondaire pour avoir une narration plus riche des faits relatifs aux autres victimes, et que, par contre, il eut appauvri la narration de sa source principale relativement à Macer et à Capito?

G., i^, 16 à la fin. Environ à 26 stades de Rome, poursuit Plutarque, Galba rencontra la troupe confuse et tumultueuse des marins, qui occupait la route et par laquelle il fut entouré. C'étaient ceux dont Néron avait formé une légion.

'•' C'est lui que Plutarque appelle Macion.

Ils (Icmaiuliiient à Gall)a la conlirmallon de leur litre de soldais. Ils ne permettaient pas à l'empereur de se montrer et de parler à ceux qui venaient de la ville à sa rencontre. Ils réclamaient tumultueusement des enseignes et une garnison pour la légion. Galba les renvoyait à une autre fois et leur ordonnait de se retirer. Mais ils s'irritaient, ils criaient, ils répétaient que différer c'était refuser; quelques-uns mémo tiraient leurs épées. Galba les fit charger par sa cavalerie. Fuite et massacre. Entrer ainsi dans Piome à travers ce carnage et tant de cadavres, ce n'était pas d'un bon augure pour Galba. Jusque-là, le voyant vieux et affaibli, on avait pu le mépriser; alors il parut à tout le monde terrible et redoutable. — Tacite (6) ne fait qu'une rapide allusion à ce massacre : r^lntroitus in urbem, trucidatis toi milibus inermium militum, infaustus omine, atque ipsis etiam qui occiderant formidolosusj'. La parenté des deux textes est encore évidente : il est dit dans le latin comme dans le grec que ce massacre fut d'un mauvais augure. Mais Plutarque ne s'est pas servi de Tacite, car Tacite prétend que les soldats étaient sans armes, il résulte du récit de Plutarque qu'ils avaient au moins leurs épées; Tacite prétend qu'il y eut des milliers de morts, Plutarque dit seulement beaucoup de morts. Il ne s'est [)as servi de Tacite, même concurremment avec une source secondaire. G'est Tacite, cela se voit à ses inexactitudes et à ses exagérations, qui a mal résumé une source commune '^l Quant aux moqueries dont la vieillesse de Galba était l'objet, Tacite en parle à la fin du chapitre 7. Il

'') Cf. Mommsen, Hermès, f. i, p. 807 sq. Tacilo parle de plusieurs milliers de morts. Or la troupe entière ne comptait j^uère que 6,000 hommes et ne fut pas complètement détruite, puisque les débris de cette légion firent partie de l'armée d'Othon (Tac, I, 87). De plus la conduite de Galba s'explique mieux si les soldats ont tiré l'épéo , comme le dit Plutarque, que s'ils étaient sans armes, comme le dit Tacite. Le récit de Suétone achève de démontrer l'inexactitude de Tacite {Galba, 12; nous y reviendrons). — Tacite fait encore mention du massacre, ou plutôt des supplices qui suivirent le massacre proprement dit^ dans le discours d'Othon (87): k. . .banc solam Galbae vicloriam, cum in oculis urbis decumari deditos juberetn.

TACITE ET PLUTAROUE. 97

|);irl(' aussi, (|uel(|ucs llp,nes plus haul, df la mauvaise rcuomniée que ces cruautés, en particulier les meurtres (h Macer et (le Capito, valurenl à Galba.

G., iG, 1-8. Voulant par son économie faire contraste avec la prodigalité de Néron, il tomba dans la mesquinerie. Anecdote du musicien Canus : à cet artiste remarquable, (jui venait de jouer cbez lui pendant un repas, Galba, après l'avoir beaucoup loué, donna quelcjues écus, ajoutant que c'était de ses propres deniers et non des deniers de l'Etat. — Ne dirait-on pas cjue Tacite songeait à cette anecdote quand, au cbapitre hcj,

après la mort de Galba, il portait sur lui ce jugement : ^

pecuniae. . . suae parcus, publicae avarus»? Au chapitre 5, il parle du reproche d'avarice adressé à Galba, mais seulement par la garnison de Rome, qui avait des raisons toutes personnelles.

G., i6, 8-1 6. Il ordonna le remboursement des libéralités que Néron avait faites aux histrions et aux athlètes, sauf la dixième partie, qu'il leur concédait. Mais il ne perçut pas grand'chose, car la plupart de ces gens, hommes de mauvaise conduite, avaient gaspillé ces largesses. Alors il fit rechercher ceux qui avaient soit acheté, soit reçu en présent c|uelque chose d'eux, et il le leur fit rendre. Ainsi la mesure s'étendait à un grand nombre de personnes, elle n'avait pas de terme, et la réputation de Galba en souffrait. — Tacite donne, à propos de celte affaire, certains détails cjui manquent dans Plutarque : le chiffre des largesses de Néron, l'institution d'une commission de trente chevaliers romains, la vente aux enchères des k instrumenta vitiorum v que les favoris de Néron s'étaient procurés avec l'argent ou les terres dont il leur avait fait présent. En revanche Tacite omet cette circonstance très importante que Galba exigea la restitution même de la part de ceux qui n'avaient pas directement profité des largesses. Les deux récits se complètent : c'est un rapport que nous avons souvent trouvé entre Plutarque et Tacite. D'ailleurs les ressemblances ne manquent pas. La communauté de source serait certaine, même si nous ne pouvions pas ici en

(lonnei- uno preuve plus saisissante encore. — Plutarque, comme Suétone {Galba, i5), place cette mesure entre l'arrivée de Gall)a à Rome et l'adoption de Pison. Tacite la place après l'adoption de Pison ( a o): t^Proxima pecuniae cura; et cuncta scrutantibus justissimum visum est. . . r Or entre l'adoption et le meurtre il ne s'écoula que quatre jours. Les choses, telles que Tacite lui-même les raconte, n'ont pu avoir lieu en quatre jours : Galba fait appeler une à une les personnes en question, une commission de trente chevaliers est instituée et on a le temps de s'apercevoir des abus qu'elle commet; après qu'il est avéré que les favoris de Néron n'ont plus en leur possession les terres et l'argent, la vente aux enchères de leurs objets de luxe se fait dans toute la ville. Ajoutons à ces circonstances celle que nous connaissons par Plutarque et par Suétone : les poursuites exercées contre ceux à qui les individus directement en cause ont vendu ou donné. Enfin Dion (LXIII, \k) affirme que les effets de la mesure se firent sentir jusqu'en Grèce. Il est donc incontestable que Tacite n'a pas observé ici l'ordre chronologique''' et que Plutarque a raison. Aurons-nous recours à la conjecture tout à fait invraisemblable d'une correction faite par Plutarque? Il est naturel et, pour ainsi dire, nécessaire de reconnaître que Plutarque est indépendant de Tacite, quoiqu'il ne soit pas sans rapport avec Tacite, qu'il y a communauté de source ^-l

'" Tillemont, Hist. des empereurs, t. i, p. 619, note v sur Galba, avait déjà signalé l'invraisemblance du récit de Tacite. Krauss, p. 89, l'a vue aussi, mais, partisan de la dépendance de Plutarque , il n'en a pas tiré la conséquence logique. — Herm. Sauppe, Index lect. Goelting., i8go, p. 17, prétend qu'il faut placer le chapitre 20 jusqu'au mot «abstulisset» avant le chapitre 13, c'est-à-dire en tête du récit des événements de 69. Mêmea vec ce déplacement arbitraire on n'aurait qu'un délai très insulBsant d'une quinzaine de jours. Cf. d'ailleurs Andresen, Jahresberichte des philolofr. Vereins, 1890, p. 817.

'-> Autre preuve de la communauté de source : Tacite dit en parlant de la i commission des trente : «novum olficii genus et ambitu ac numéro onerosum». ' Si l'on veut avoir le sens vrai de ces mots , qui ont été interprétés de diverses manières, il faut les rapprocher, je crois, des mots correspondants de Plutarque : [ Tuij de -mpây^aTos Spov ovx êy(ovTos , àXkà 'aoppeo vs(iO(tévov xai "sspoïôvTos èitî ■ 'ssoXXoxis... La parenlé est évidente, mais ce n'esl pas d'après le texte si peu , clair de Tacite que Plutarque a travaillé.

G., iG, 1 T) à la fin. L'odioux do celte conduite de Galba retombait sur Viniiis, qui rendait l'empereur chicbe et mesquin pour tous les autres, et qui lui-même, impudemment, prenait et vendait toute chose "l Vinius, qui voyait Galba vieux et affaibli, se gorgeait de sa bonne fortune : il se disait qu'elle cesserait ayant à peine commenc('. — Tacite dit la même chose, mais de l'entourage de Galba en ge'nérai (7) : rçVenalia cuncta, praepotentes liberti, servorum manus subitis avidae et lamquam apud senem festinantes. . . » Est-ce Plutarque qui, se servant de Tacite, a mis la personnalité de Vinius en relief? N'est-ce pas plutôt Tacite qui, résumant la source commune, a généralisé? Plus loin, dans le discours d'Othon (Sy), il revient sur cette avidité de Vinius : r Minore avaritia ac licentia grassatus esset T. Vinius, si ipse imperasset; nunc et subjectos nos habuit tamquam suos et viles ut alienos». Les partisans de Tacite pourraient dire à la rigueur que le passage grec est la fusion des deux passages latins.

G., 1 7, 1-3. Vinius faisait du tort à Galba, et par ses propres actes qui étaient mauvais, et en empêchant Galba d'exécuter les bonnes actions qu'il avait résolues. — Tacite dit à peu près la même chose (6), mais en associant ici encore Lacon à Vinius : « Invalidum senem Titus Vinius et Cornélius Laco . . . odio flagitiorum oneratum contemptu inertiae destruebant».

G., 17, 3 à la fin. Galba s'était mis à punir les complices de Néron. Il en avait fait exécuter plusieurs, à la grande joie du peuple. Mais celui-ci réclamait la mort de Tigellinus, le précepteur et le maître de la tyrannie. Or, tandis que Turpilianus avait péri, lui dont le seul crime était de n'avoir pas haï et trahi son empereur, Tigelhnus, qui avait rendu Néron digne de mort et l'avait ensuite abandonné, vivait encore, parce qu'il s'était ménagé, en l'achetant, la protection de Vinius; preuve éclatante de la vénalité de Vinius. Cependant le peuple romain, qui jamais n'avait désiré aucun spectacle aussi vivement que

^'' Plufar([uo introduit ici, de iui-mênie évideiiinient , une citation d'Iiomère.

iOO i^ES SOURCES DE TACITE.

celui do celte exécution, ne cessait de la réclamer dans tous les lieux publics. L'empereur le gourmanda par un édit : Tigellinus, disait-il, miné par la maladie, n'avait plus longtemps à vivre. Le peuple fut irrité, Vinius et Tigellinus se rirent de son dépit. Tigellinus fit un sacrifice d'actions de grâces et donna un grand festin. Vinius, en quittant la table de l'empereur, s'y rendit avec sa fille, qui était veuve. Tigellinus fit don à celle-ci de 9 5 0,0 0 0 drachmes et commanda à la principale de ses concubines de lui donner un collier qu'elle portait et qui valait i5o,ooo drachmes. — Tacite ne parle du salut de Tigellinus sous Galba qu'à propos de sa mort sous Otlion (I, 79), et il en parle avec beaucoup moins de détails : double raison de croire que Plutarque ne s'est pas servi de lui. Une différence importante entre les deux versions nous conduit aussi à cette conclusion : Tacite dit que Tigellinus s'était assuré la protection de Vinius en sauvant sa fille. Il n'est pas question de ce fait dans Plutarque. La source commune le mentionnait en même temps que les présents reçus par Vinius. Elle disait, comme Tacite, que Vinius prétexta pour intervenir en faveur de Tigellinus le service rendu à sa fille, mais elle ajoutait, comme Plutarque, que Vinius avait été acheté. Car, si Tacite n'est pas la source de Plutarque, les deux récits ne sont cependant pas sans rapport : les ressemblances sont frappantes. Le rôle de Tigellinus auprès de Néron est défini de la même manière ; il avait été le précepteur de la tyrannie de Néron, il l'avait rendu digne de mort, dit Plutarque; ç^corrupto ad omne facinus Nerone^^, dit Tacite. Après l'avoir rendu tel, il l'abandonna et le trahit, dit Plutarque, yevofxevov TOiovrov èyx.aTOLkn:œv xai •zspoSovs; «ac postremo ejusdem déserter ac proditor^?, dit Tacite.

G., 18, 1-9. A la suite de cela, même les mesures sages que prenait Galba étaient calomniées. — H y a dans Tacite une réflexion analogue, mais amenée par la mention d'un autre fait, le meurtre de Fonteius Capito (7) « . . .et inviso semel principi seu bene, seu maie facta parem invidiam adferebant 55.

G., 1 8, 9-6. Ainsi, Galba accorda la remise des impôts et le

droit de cite aux Gaulois qui s'étaient révoltés avec Vindex. On vit dans cette mesure un effet non de l'humanité du prince, mais de l'argent reçu par Vinius; et la plupart en voulurent à Galba. — Tacite mentionne (8) les privilèges obtenus par la Gaule : « . . . recenti dono Romanae civitatis et in posterum tributi levamentow. Il dit que ces privdèges excitèrent la jalousie des cités voisines et, plus loin (5i), qu'ils irritèrent les légions de Germanie, mais il ne parle pas d'un mécontentement général, et surtout il ne met pas en cause Vinius.

G., 18, 6-1 5. Les soldats, qui ne recevaient pas le donatlvum, espéraient encore, dans les premiers temps du règne, que Galba le payerait, sinon tel qu'il avait été promis, du moins égal à celui de Néron. Mais Galba, informé de leurs reproches, prononça une parole digne d'un grand empereur : il dit qu'il avait coutume de choisir et non d'acheter ses soldats, sicoOévoLi xcnctUysiv arparioûTai, ovk àyopoi^eiv . . . Ils le surent; elle lui valut de leur part une haine terrible et farouche : car il leur semblait que non seulement il les frustrait lui-même, mais qu'encore il établissait un principe et enseignait les empereurs à venir. — Tacite ( 5 ) trace un tableau plus complet de l'état des esprits dans la garnison de Rome. Voici les passages

qui correspondent à celui de Plutarque : « Miles urbanus

postquam neque dari donativum sub nomine Galbae promis-

sum intellegit Nec deerant sermones ava-

ritiam Galbae increpantium Accessit Galbae voxpro repu-

blica honesta, ipsi anceps, legi a se mditem, non emi??. Que le mot de Galba soit rapporté par les deux auteurs de façon identique, cela n'a rien de bien surprenant. Mais Tacite et Plutarque l'apprécient de la même manière : il était à la fois noble et imprudent. On ne peut, à cause de cette ressemblance, nier la parenté des deux récits. Il n'est pas moins certain qu'ils sont indépendants. Plutarque dit seul ([ue les soldats se seraient contentés, à défaut de l'énorme donativum (promis par Nymphidius, soi-disant au nom de Galba), d'un donalivum comme celui de Néron. Ce détail n'est pas une invention de Plutarque :

102 LES SOURCES DE Ty\CITE.

il y a dans Tacite lui-nicmc un endroit qui prouve qu'en effet les soldats avaient rabattu de leurs prétentions. Il <lit, après avoir raconté que le jour de l'adoption, au camp des prétoriens, Galba ne parla pas du tout de donativum : c: Constat potuisse conciliari animes quantulacumque parci scnis liberalitate75(I,i8).

G., 18, 1 5 à la lin. Pourtant, à Rome, la présence même de l'empereur contenait les séditieux et , de plus , ils ne voyaient aucun point de départ tout indiqué pour la révolution. Mais les soldats que Verginius avait commandés et qui avaient alors pour général Flaccus, enorgueillis par leur victoire sur Vindex, n'obtenant d'ailleurs aucun avantage, étaient très indisciplinés. Ils ne faisaient absolument aucun cas de Flaccus, goutteux et incapable. Un jour de spectacle, comme les tribuns et les centurions, selon la coutume romaine, faisaient des vœux et des prières pour la prospérité de l'empereur Galba, d'abord la plupart des soldats protestèrent bruyamment; puis, les officiers continuant leurs prières, ils répliquaient : ttS'il en est digne 77. — Tacite (8) décrit plus complètement l'état des esprits dans l'armée de Germanie et il revient au même sujet, plus loin (5i), avant le récit de la révolte. Mais il ne raconte pas cette anecdote, qui, dans la narration de Plutarque, n'a pas du tout l'air d'une inlercalation : elle est citée comme une preuve du peu de respect que les soldats avaient pour leurs cbefs. Les ressemblances sont nombreuses : Tacite parle, comme Plutarque, de l'orgueil des légions qui venaient de vaincre Vindex; il parle aussi du mépris des soldats pour Flaccus, «senecta ac dcbilitate peduni invalidum, sine constantia, sine auctoritate 5? (c|). Ce portrait répond parfaitement à celui que trace Plutarque; seulement Plutarque se trompe en disant que l'armée n'avait retiré aucun avantage de sa victoire : elle avait fait un très ricbe butin (cf. Tac, 5i). Ici encore, nous retrouvons donc, entre les deux récits, ce rapport maintes fois constaté : ressemblances frappantes, différences, pourtant, à l'avantage tantôt de Tacite, tantôt de Plutarque; trop de suite et de cohésion dans le récit de Plutanjue pour qu'on puisse

dire qu'il a enrichi Tacite, là où il lui est supérieur, au moyen d'une source secondaire; en un mot, des signes manifestes de la communauté de source. Cette anecdote même des prières interrompues par les soldats, racontée par Plularque, omise par Tacite, on devine que Tacite la connaissait : «Adeo furentes inlirmilate relinentis ultro accendebanturw, dit-il (tj) en parlant des soldats de Flaccus. C'est bien là ce qui ressort de l'anecdote : les soldats se sont bornés d'abord à murmurer; le général a dû intervenir pour ordonner la continuation des prières; alors les soldats ont proféré des injures à l'adresse de l'empereur. Le texte de Plutar(|ue est un commentaire merveilleusement approprié au texte de Tacite.

Les partisans de Tacite n'ont jamais soutenu, à ma connaissance du moins, mais ils pourraient soutenir, pour échapper à la conclusion qui se dégage de cette dernière partie de notre parallèle, que Plutarque s'est servi des Annales dans les dix- huit premiers chapitres du Golba. Il n'est pas démontré, nous l'avons vu, que Plutarque ait écrit son Galba et son Olhon avant la publication des Annales. L'hypothèse n'a donc pas contre elle la chronologie; ce qui lui donne même un certain air spécieux, c'est que Plutarque avait écrit les vies de tous les empereurs romains à partir d'Auguste jusqu'à Vitellius inclusivement. N'avaitil pas conçu le projet de cette série, séduit par la lecture des Histoires et des Annales, dont l'apparition avait fait du bruit, et par le désir d'en donner dans sa langue une sorte de reproduction libre, non en historien, mais en biographe? S'il a utilisé les Annales, le rapport que nous venons d'étudier et de définir entre le début du Galba et celui des Histoires s'expli([ue sans recourir à la théorie de la communauté de source. Plutarque, avons-nous constaté, s'est servi d'un récit qui offrait des ressemblances frappantes avec le début des Histoires, mais qui était plus complet, plus précis, plus exact. Ce récit était celui que Tacite lui-même avait donné de ces événements clans les Annales, qui, cela va sans dire, ne s'arrêtaient pas à la mort de Néron, mais allaient jusqu'à la fin de l'année 68 et rejoignaient ainsi

lO/i LES SOURCES DE TACITE.

les Hisloircs. Les ressemblances frappantes se conçoivent : ou Lien Tacite lui-même s'était servi, pour composer son récit détaillé des Amiaks, de son tableau des Hisloircs, et il y avait alors entre les deux textes des concordances presque verbales; ou bien IMutarque a employé les Annales concurremment avec les Histoires. Quoi qu'il en soit, il n'est plus étonnant, si l'on admet l'hypotbèse en question, que Plutarque nous ofTre souvent un commentaire si bien approprié aux endroits correspondants de Tacite; il n'est pas étonnant non plus ([u'il raconte à sa place cbronolojjique la restitution forcée des libéralités de Néron : Tacite avait corrigé dans les Annales son erreur des Histoires. Enfin, cette liypothèse, si elle était établie, détruirait un argument que l'on peut faire valoir en faveur de la communauté de source, en debors de ceux qui sont fournis par le parallèle : s'il est vrai que Plutarque s'est servi des Annales, on ne peut plus demander pourquoi, ayant à composer une vie de Galba et d'Othon, il aurait pris pour source Tacite, les Histoires de Tacite, qui, commençant trop tard, ne lui fournissaient pas toute l'étoffe nécessaire, plutôt cju'un autre ouvrage où fût raconté tout le règne de Galba, alors qu'un tel ouvrage existait certainement : les Histoires de Pline, par exemple.

Mais nous ne saurions admettre cette explication. D'abord il n'est pas du tout certain, il esl mémo très improbable qu'il y ait eu, entre la fin des Annales et le début des Histoires, des ressemblances aussi frappantes, des concordances presque verbales. Après l'achèvement des Annales, les Annales et les Histoires formaient un tout; les demie i-s chapitres des Annales, ceux qui racontaient le commencement du règne de Galba, touchaient aux premiers chapitres des Histoires, où Tacite revenait sur ces événements. Il pouvait et devait penser que plus d'un lecteur lirait sans s'interrompre la fin des Annales avec le début des Histoires. Dans ces conditions, n'a-t-il pas dû se garder avec soin de commettre des redites qui eussent été choquantes? Il est donc impossible d'expliquer le rapport de Tacite et de Plutarque en faisant des Annales seules la source de Plutarque. Dira-t-on

TACITE ET PLUTAROUE. 105

(|iril a [)u se servir à la fois de la lin des Annales et du dél)ul (les Histoires? Une pareille fusion est bien invraisemblable; si IMutanjue avait eu sous les yeuv le récit détaillé des Annales, <[u'aurait-il eu à faire du tableau sommaire des Histoires? Mais ce (jui détruit surtout cette hypothèse de l'emploi des Annales, c'est qu'elle expliquerait seulement le rapport des dix-huit premiers chapitres du Galba avec Tacite. Or les caractères que nous avons relevés dans ces dix-huit chapitres, et qui nous ont fait conclure à la communauté de source, ne leur sont point particuliers, mais se retrouvent, notre longue comparaison l'a démontré, dans le Galba et YOthon tout entiers. Ainsi, d'une part, l'hvpothèse est inacceptable; d'autre part, l'argument que nous faisions tout à l'heure valoir en faveur de la communauté de source, et qu'on ne pourrait repousser que par celte hypothèse, garde toute sa force.

I. Il s'ajoute à la somme des preuves fournies par la comparaison elle-même. Celles-ci, pour les récapituler brièvement, forment cinq catégories : i° tantôt on trouve dans Plutarque des récits ou des détails qui ne sont pas dans Tacite^''; 2° tantôt

('> G., ao, ii-2'1 : manœuvres d'Otlion auprès de Vinius et des soldais pendant le voyage; ai, 10-11 : le chiflVe des délies d'Olhon; aa, 8-9 : culte rendu par Galba à la mémoire de Viiidex; aS, 6, candidature de Dolabella à l'adoption; a3, 7-8 : Néron a fait périr les parents de Pison; a^, 11 : l'heure du sacrifice; a.'), 18-21 : comment les soldats partisans d'Otbon s'y prennent pour rendre impossible toute résistance de la part des autres; 26, 36-28 : Vinius et les autres mettent l'épée à la main; a6, 10-12 : réponse d'Atlicus à la question de Galba; t2(J,i3-i^ : dans quelles intentions Galba monte en litière; aO, ao-28 : détails j il II s exacts sur l'attaque de la litière; 27, 9-17 : Fabius Fabulius; 98, 8 : prix do la tête de Vinius; 28, i4-i5 : rôle d'Helvidius dans les funérailles de Galba; — 0., 1, 1, : date de la réconciliation d'Olhon et de Ceisus; 3, ai : nombre des centurions tués par les soldats; 3, 28 : nombre des convives d'Otbon; 3, .ôa : qualification des soldats punis par Olhon; /i, ag-39 : coïncidence; A, 33 et 87 : détails sur l'inondation du Tibre; 5, 16-17 : Othon s'arrête à Brixellum; 10, 10-16 : les brûlots; la, 3ç) à la fin : victoires partielles des Othoniens; 13,7-30: initiative de Ceisus, consentement de Titianus; i3, 20 à la fin : ambassade de (k'Isus, tentative de Titianus; iT), i.^)-i6 : suicide d'un soldat d'Otbon; iG, i-6 :

106 l-ES SOURCES DE TACITE.

un récit de Plutarfjue concord(3 avec un récit de Tacite, mais, plus complet et plus précis, le texte du biographe est, en quel- (|ue sorte, le commentaire du texte de l'historien, celui-ci ayant l'air de connaître et d'omettre volontairement ce que l'autre a de plus que lui'"'; 3° tantôt Plutarque a observé l'ordre chronologique là oïl Tacite s'en est écarté'-^; à" tantôt le récit de Plutarque est plus vraisemblable que celui de Tacite '^^; 5° tantôt enfin il y a des divergences qui. sans que l'on puisse décider lequel des deux a raison, ne permettent pas de considérer Tacite comme ayant servi de source à Plutarque dans les passages en question ^'^l

Les partisans de Tacite essayent d'expliquer tous ces rapports par l'emploi des sources secondaires; Tacite aurait été la source principale de Plutarque, mais celui-ci aurait utilisé d'autres renseignements, soit écrits, soit oraux '^'. C'est Lezius qui a pré-

iettres écriles par Olhon; i G, 10-13 : projet d'adoplion; 17, 10-16 : dernière recommandation d'Othon à son afl'ranchi; 18 , 7-8 : durée du règne d'Othon. — Cf. ie parallèle à ces passages.

'') G., 19, 6 à la fin et 9.0, 1-6 : Otlion sous le règne de ^Jéron; 20, .5-)i : sa conduite à l'égard de Galba pendant le voyage ; 9 5, 1-1 h : Othon est proclamé empereur au forum; 27, 18-19 : la tête de Galba; parole d'Othon; 0., 3 : mort de Tigellinus; 17, 16-19 : suicide d'Othon; 17, 19 à la fin : funérailles d'Othon; 18,1 i-aa : motif de la sédition. — Cf. le parallèle.

'-' G., 20, ai à la fin : intrigues d'Othon; 22 : révolte des légions de Germanie; 0., h, 12-22 : correspondance d'Othon et de Vitellius; 17, 10-12 : Othon s'assure, immédiatement avant de mourir, du départ des sénateurs; G., 16, 8-16 : restitution des libéralités de Néron. — On remarquera que cet exemple est le seul que nous empruntions aux dix-huit premiers chapitres du Galba; nous avons le droit de le citer : Tacite, dans le passage correspondant (I, 20) , ne fait pas allusion à un événement de l'année 68, il le raconte comme s'il s'était passé en 69, après le moment où commence son récit proprement dit. Cf. le parallèle.

^^'1 G., 27, 3/i à la fin : comment Othon sauve Celsus; 0., 1, 1-2 : Othon au Capitole; 1, 2-10 : réconciliation d'Othon et de Celsus; 7, ao-Si : le commandement en chef est donné à Titianus; 8, 8-7 : avis de Proculus et dcïilianus au conseil de guerre. — Cf. le parallèle.

''') 0., 11, 1-18 : marches avant la bataille de Bedriacum.

<^) Gerstenecker attribue pour le récit de la guerre une grande importante aux communications orales de Mestrius Florus (p. 55 sq.). Si Mestrius Florus avait renseigné Plutarque sur les principaux événements de ceUe guerre, Plutarque se serait-il contenté de citer son Icinoignagc pour un délail hisignifiaut? (0., ili.) Cf. Lezius, i56 et 167, notes.

TACITE ET PLUTAROUE. 107

sente relie théorie sous la forme la plus spécieuse ^'\ D'après lui, Plutarque a écrit les Vies des empereurs après les Vies panillcles : l'opinion peut se soutenir. Quand il se mit à composer le Galba et YOthon, l'histoire romaine, en particulier celle de ces deux règnes, n'était plus pour lui chose nouvelle. Avant de commencer, il avait lu plusieurs ouvrages sur son sujet. Il ne s'attacha pas ensuite à un de ces ouvrages ))our le transcrire. (Cependant, parmi tous, il en choisit un qu'il suivit de préférence, ou plutôt cju'il eut toujours sous la main, tantôt le reproduisant de mémoire, tantôt le relisant au moment d'écrire; ce fut Tacite. Mais souvent aussi il ajouta au récit de l'auteur préféré des circonstances que la leclure des autres avait laissées dans sa mémoire; parfois même, au cours de la composition, il relut certains passages de ces sources secondaires. Il résulta de ce travail complexe une narration où tant d'éléments divers sont si habilement combinés qu'on ne peut pas, à proprement parler, dire que Tacite ait été la source principale; Plutarque s'est servi de Tacite souvent, plus souvent que des autres, mais les autres ont joué aussi un rôle important, beaucoup plus important que ne le croient Lange et Clason. Parmi ces sources autres (pie Tacite, il semble bien que l'on distingue une source même de Tacite et au moins un autre ouvrage que Tacite n'a pas employé en première ligne.

Voilà une théorie ingénieuse, mais bien compliquée : l'explication par la communauté de source est incontestablement beaucoup plus simple. D'ailleurs, il n'est pas vraisemblable qu'un auteur aussi négligent cpie Plutarque se soit entouré de tant de documents pour écrire ces deux biographies : une telle façon de procéder est absolument en désaccord avec celle qu'il a employée dans ses autres biographies romaines'-'. Il n'est pas vraisemblable non plus, si Plutarque a fait des additions au récit do Tacite, non seulement de mémoire, mais encore en relisant à

"> l\ 180 sq.

'-> II. [\'ler, Die Quellcn IHulurcha m dcn Bwirraplticcn dcr Rouicr {r\[i- ilaii> lu bil)liograpliie).

certains eiulroils ses autres sources, que leslntercalations, celles surtout de la seconde espèce, n'aient laissé aucune trace '^'. Et l'on ne peut tirer aucun parti contre cet argument de formules telles cpie (pacri, "kéyovcri, etc. Elles ne sont pas l'indice des recherches personnelles de Plutarque, mais bien la preuve de sa fidélité à l'éjjard de la source : dans le passage, par exemple, où il énumère ceux à qui l'on a attribué le principal rôle dans le meurtre de Galba ^-', il emploie des formules de ce genre qui reproduisent exactement celles du passage correspondant de Tacite '^'. Qu'il y ait communauté de source ou que Tacite soit la source de Plutarque, Plutarque s'est donc, pour ainsi dire, paré des recherches de la source. Il a été plus loin : avec ces formules indéterminées, il a transcrit parfois des citations nominatives : celle de Cluvius Rufus''', puisqu'elle se retrouve, nous le verrons bientôt, dans Suétone, qui est indépendant de Plutarque, et très probablement aussi celle de Secundus'^'. Lui qui se donnait de la sorte un faux air de savoir, aurait-il modestement dissimulé son véritable savoir? Lui qui présentait, tout à fait comme s'il avait été sien, le résultat des recherches d'autrui , aurait-il résisté, en s'interdisant de citer ses sources secondaires, au légitime désir de faire valoir ses recherches pesronnelles ? Il a cité Mestrius Florus, qui lui avait donné oralement un détail sur la bataille de Bedriacum; il s'est cité lui-même à propos du tombeau d'Othon, qu'il avait vu à Brixellum : il aurait cité pareillement ses sources

(■' Car les quelques exemples que cite Lezius ( 1 7 4 ) ne sont pas du tout démonstratifs, excepté le premier {G., 97. 9 sqq. : Fabius Fabullus). Ici il n'y a pas inlercalation , mais bien méprise de Plutarque : nous le verrons en comparant sou récit avec celui de Suétone; cf. ch. 11, S i.

(^' G., 37, 6 sqq.

W I, ài.

("' 0., 3. — Cf. Suct., Otho, 7. — Voir ch. II, S I.

<^' Il s'agit évidemment d'une connuunicalion orale. Puisque Plutarque n'ajoute pas au verbe êinyeÏTo le pronom fj.01, il est à peu près sur qu'elle n'a pas été faite directement à Plutarque, qu'il l'a trouvée dans sa source (cf. Gerstenecker, note 100, contre Lange, p. 18 sq.; cf. aussi la formule que Plutarque emploie quand il cite le témoignage oral direct de Mestrius Florus, 0., ih). D'ailleurs la substance du témoignage de Secundus se retrouve dans Suétone, 0., 9. Cf. Lezius, 13A, note 3.

TACITK RT P m; TA ROUE. 109

aiilrrs que la priiiripalo, s'il en avait eu. I^n oulrc, si l'on ne se laisse; pas éblouir par l'air spécieux de la théorie et si l'on y regarde de près, on voit qu'elle ne rend pas compte de tout, tant s'en faut, Croira-t-on, par exemple, que Plutarque, transcrivant librement ou reproduisant de mémoire le récit de Tacite sur la révolte des prétoriens et l'invasion du Palalium, où l'empereur Othon donnait un festin aux fjrands personnages de Rome (1^, se soit souvenu juste à point, d'après une autre source, du nombre des centurions massacrés par les soldats et des convives d'Othon, deux détails précis qui n'étaient pas dans Tacite; ou qu'il se soit interrompu, lui, Plutarque, dont les inexactitudes ne se comptent pas, pour aller chercher ces deux nombres dans le livre où il se rappelait les avoir vus? Enfin, le tort le plus grave de la théorie, c'est qu'elle n'explique pas le rapport, que nous étudierons au chapitre deuxième, de Suétone avec Plutarquii et Tacite. Ceci la condamne irrémissiblement.

2. Il ne reste donc cju'une explication, et elle s'impose comme nécessaire, la communauté de source. D'ailleurs, si elle a soulevé de nombreuses objections, il n'en est pas une seule que l'on ne puisse aisément réfuter. Les unes sont tirées de la comparaison même des textes de Plutarque et de Tacite. Il y a, disent Lange'-' et Lezius*^^ des endroits de Plutarque où il semble avoir mal compris Tacite, des erreurs de Plutarque qui ne s'expliquent que s'il a suivi Tacite. Les citations qu'ils produisent à l'appui de cette opinion nous montrent qu'elle repose la plupart du temps sur des conjectures gratuites. Ainsi, Tacite dit que la femme de Cécina était «insignis equo ostroque?? (II, 20), Plutarque qu'elle suivait son mari, avec une escorte de cavaliers, à cheval ellemême et brillamment parée (0., 6, 23-25). Il semble'*', dit Lezius, que la pourpre se rapporte dans Tacite au cheval monté

W Plut., 0., 3. — Tac, I, 80-83.

(2) P. 61 sqq.

''' P. 178 et passim dans son parailèie.

'*' Lezius use de foruiulcs qui prouveut, qu'au fond il n'est pas convaincu de la solidité de ses arguments. Plusieurs passages cités dans sa liste de la page 17.'! sont même accompagnés d'un point d'interrogation.

par Salonina; Plutarquc aura mal compris Tacite cl l'aura rapportée à Salonina. L'interprétation est tout à fait suspecte. Pour ma part, je serais porté à croire que la pourpre appartient à Salonina et non à son cheval. Quoiqu'il en soit, on ne peut évidemment pas fonder sur de telles raisons une objection à la communauté de source. Quand il y a vraiment une méprise de la part de Plutarque, elle s'explique aussi bien avec la source commune : Plutarque (0,^ 12, 28-86) dit que les gladiateurs, à la bataille de Bedriacum, furent vaincus par les auxiliaires bataves , s'enfuirent vers le Pô et rencontrèrent des cohortes ennemies placées là, qui les massacrèrent. Il s'est trompé : le combat des Bataves (Vitelliens de la rive droite) et des gladiateurs (Othoniens de la rive gauche) est distinct de la grande bataille. Cela ressort clairement de Tacite, II, /i3. Mais l'erreur, quoi qu'en dise Lezius, qui d'ailleurs n'ose pas être très affirmatif, a pu être commise sur le texte d'une source commune aussi bien que sur celui de Tacite, qui, en cet endroit, ne présente pas de difficulté.

Un lecteur intelligent de la phrase : «Accessit recens auxilium, Varus Alfenus cum Batavis, fusa gladiatorum manu, cjuam navibus transvectam obpositae cohortes in ipso flumine trucidaverant : ita victores latus hostium invecti ?' , ne peut s'y tromper : rt obpositae cohortes 55 se rapporte clairement à «Batavis». La vérité est que Plutarque a défiguré tout ce récit pour avoir reproduit de mémoire sa source, la source commune.

Gerstenecker^^' et Lezius ^'-^ signalent des ressemblances frappantes, des particularités correspondantes des deux récits, qui se conçoivent mieux si Tacite est la source de Plutarque, ou même ne se conçoivent pas autrement. Ainsi, l'absence de Gallus, motivée au conseil de guerre par Plutarque et par Tacite , n'est motivée par l'un ni par l'autre, ni à la bataille des Castors, qui est antérieure au conseil de guerre, ni à la bataille de Bedriacum, qui est postérieure. De même les deux auteurs sont muets

^') P. ig sqq. — (-' P. 17/j (^tpussiiit.

TACITR ET PLLTARQUE. 111

sur la prise do Crémoim par les Vitellicns. Nous avons vu, dans le parallèle, que celle dernière aflirmalion n'est pas exacte en co qui concerne Tacite. Quant à l'autre particularité, il était naturel que l'absence de Gallus fut indicpiée et motivée seulement à l'endroit où ce détail avait son importance, c'est-à-dire au récit du conseil de fjuerre. La bataille des Castors et celle de Bedriacum ont pu se livrer et se sont livrées sans Gallus, Mais au conseil de guerre on a voulu avoir l'avis de Gallus : il n'a pu le donner que par lettre; il était absent par suite d'un accident de cheval : l'historien est bien obligé de le dire. Il n'avait, au contraire, nullement besoin de dire que Gallus n'était pas aux deux batailles. On peut donc, sans la moindre invraisemblance, admettre qu'un troisième auteur, la source commune, offrait relativement à cette absence de Gallus la même particularité que Tacite et Plutarque.

Gerstenecker''' relève dans le récit de Plutarque certaines suppressions ou rectifications qui montrent qu'il est dérivé du récit de Tacite. Ils racontent tout à fait de la même façon la réconciliation de Celsus et d'Othon^-'. (J'ai indiqué, dans le parallèle, des différences assez sensibles entre les deux versions.) Mais le jugement sur la fidélité de Celsus manque dans Plutarque. Or Plutarque, quand il parle des intrigues contre Othon avant la bataille décisive ^^', nomme Celsus, et non, comme Tacite, Paulinus^^'; après la bataille, il fait jouer à Celsus le rôle principal dans la capitulation^^'. La différence en question n'est donc pas fortuite et ne peut s'expliquer si les deux auteurs sont indépendants. D'une part, la concordance frappante des deux récits, de l'autre, cette divergence, qui est le résultat d'une correction, prouvent que Tacite est la source de Plutarque. Le raisonnement n'est-il pas bizarre et ne serait-il pas plus naturel de conclure qu'il y a communauté de source, que Tacite a passé sous silence certains actes de Celsus et ajouté le jugement si favorable, si peu justifié, en somme, par la conduite de Celsus, même si l'on

C) P. i7'i (itpamm. — !^' Plut., a, i ; Tac, J, 71. — W T W Tac,

II, 38. — '^^) IX, i3.

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