‹ Les sources de Tacite dans les Histoires et les AnnalesChapitre 13 sur 75 · In eo cerlamine pulcherrimum amphitheatri (de Crémone · texte numérisé non relu

In eo cerlamine pulcherrimum amphitheatri (de Crémone

opus. . . conllagravit, sive ab oppugnatoribus incensum. . ., sive ab obsessis. . . Municipale vulgns. . . fraude inlata ignis alimenta credidit a quibusdani e vicinis coloniis. . .

87. Invenio ripud qiiosdam auclores. . . (velléités d'accord entre Olhoniens et Vitelliens).

/ia. Isrumor (le bruit que les Vitelliens passeraient aux Olhoniens) ab explora toribus Vitellii dispersus, an in ipsa Otbonis parte seu dolo seu forte surrexerit, pnrum compertuin.

^9. Noctern quietam (Otlion), ntque adfinnatur, non insonuieni

5o. Ut conquirere fabulosa et fictis oblectare legentium animos procul gravitate coepti operis crediderim, ita vidgatis trnditisque demere fidem non ausim. — Die. . . incolae mcmovant. . . (pro- 1 dige qui accompagna la mort d'Olbon). I

Ces citations ne sont-elles pas ia preuve des recherches personnelles de Tacite? Ne faut-il pas en conclure qu'il a travaillé, non d'après un seul original , mais sur une grande quantité de j matériaux réunis par lui-même? Toutes les fois que Tacite n'affirme pas formellement que le travail d'investigation dont nous signalons les traces est son travail personnel, il est au moins possible qu'il en soit autrement. Pour que celte possibilité se change, dans la plupart des cas''', en probabilité et même en

'') Nous allons faire une réserve. Nous en ferons pins tard (ci', cli. iv) d'autres.

ceitiliKlc. si l'on veiil bien considérer toutes les raisons que le [);ir;illMe nous a fournies de croire à la communauté de source, il sullit de démontrer qu'une fois Tacite a trouvé une citation de ce genre dans sa source et l'a transcrite : la comparaison de Tacite avec Suétone nous mettra en mesure de faire cette démonstration. Nous relèverons en effet, dans le chapitre 9 0 du Galba de Suétone, qui n'a jias eu Tacite pour source'", une for mule de citation tout à fait équivalente à celle que Tacite emploie au chapitre h i du premier livre , en rapportant les dernières paroles de Galba'-'. La démonstration ne s'appli(pio pas, bien entendu, aux cas où Tacite affirme qu'il a fait lui-même les recherches. Mais il n'y en a qu'un dans la partie des Histoires qui correspond aux deux biographies de Plularque, et il ne prouve rien contre la théorie de la communauté de source. Tacite, ayant à réfuter une version, qu'il trouve invraisemblable, sur les motifs qui poussèrent Olhon à brus(pier la bataille décisive, l'introduit par la formule : winvenio apud quosdam auctoresj^ (II, 3 7). Nous montrerons plus loin '^' que, très probablement, derrière ce pluriel indéterminé se cache le nom seul de la source commune. Mais, même en admetttant que Tacite ait consulté, ici et en quelques autres endroits, plusieurs sources, rien ne nous force à abandonner notre système : Tacite a pu éprouver de temps en temps le désir de savoir si telle opinion , par exemple cette opinion étrange sur les motifs de la précipitation d'Othon, était particuhère ou non à sa source principale, et la contrôler au moyen de sources secondaires''*'; cela n'implique nullement que Tacite ait fait, pour la partie de son ouvrage qui nous occupe, un travail considérable d'investigations personnelles, et n'infirme en aucune façon les preuves de l'existence d'une source principale et presque unique.

à. Nous arrivons enfin à l'objection capitale. Si Tacite, dit-

(1) a. cl). Il, 81.

(^) Cf.cli. ii,S II.

'^» Cf. ch. iv,Si, 11" 3.

'*) La question dos sources secondaires sera éhidiée an chapitre iv.

on''', avait reproduit, avec la fidélité parfois littérale (|u'iinplique riiypothèsc de la communauté de source, un seul auteur et un auteur presque contemporain, puisque, entre l'époque où il a écrit ses Histoires et les événements qu'il raconte dans les premiers livres, il n'y a pas même une quarantaine d'années, on ne concevrait pas l'admiration, attestée par Pline le Jeune'-', qui accueillit son ouvrage et qui fut le point de départ de sa renommée traditionnelle. Sans cette objection, l'indépendance de Plutarque par rapport à Tacite serait aujourd'hui reconnue de tout le monde, et l'on ne s'acharnerait pas à force de subtilités contre l'évidence du fait, si on ne le jugeait incompatible avec l'opinion des contemporains et de la postérité sur Tacite. Et pourtant l'incompatibilité n'est qu'apparente : elle existe si nous prétons aux anciens nos idées modernes sur le rôle de l'histoire et les devoirs de l'historien ; elle n'existe pas si nous nous mettons à leur place et si nous voulons bien tenir compte de leur façon de voir.

Ne pas remonter aux sources premières tant qu'on n'y est point obligé, travailler autant qu'on le peut avec des matériaux de seconde main, c'est la méthode généralement suivie parles historiens de l'antiquité classique. Voyons en particulier le cas de Tite Live, le plus illustre parmi les devanciers romains de Tacite. Sauf de rares exceptions, il ne consulte pas les documents originaux; il compose son récit d'après les récits de ses précurseurs, les annalistes, et d'après celui du Grec Polybe'^'. Ces emprunts n'empêchent nullement son ouvrage d'exciter une admiration au moins comparable ''' à celle qu'excitera plus tard

'•' Cf. Nipperdey-Andresen, p. 29, note; Clason, Plut. n. Tac, p. 20 sq. ; Tac. u. Siiet., p. lia sq.; Lezius, p. 8 sqq., Ii8 sqq., etc.

^-' Ci". Ep., VI, 16 : « . . . scriptorum tuorum (les Histoires) aetcrnitasT) ; VII, 33 : «Augiiror, nec me fallit augurium, historias tuas imraorlales futurasTi.

'•''' Cf. Frid. Laclimaun, De fonlihus historiarum T. Livii, Commentatio prima, Gôttingue, 1822; Commentatio 11, ibid., 1838; Cari Peter, Das Verliàltniss des Livius und Dionysius zu einandcr und zu den àlteren Annalisten, Prog. Anciam, i853; H. Nissen, Krilische Unteisuchungen iiber die Quellen der vierien undjunfleii Dekade des Livius, Berlin, Weldmann, i863, etc. Pour f)lus de détails hibliograpliiques, cf. TeufTel-Schvvabe, n" 957, renv. 8.

W Cf. Sénèque le Pdi. , Conlrav., X, praef. 2; Suas., 0, 21 sq.; Pline le J.,

l'ouvrage de Tacite. Ses lecteurs, moins cxifjeants que nous autres modernes, n'estimaient point qu'il eut fait en cela rien de blâmable et trouvaient sa conduite toute naturelle. De Tite Livc à Tacite les idées n'avaient pas changé; nous en avons la preuve saisissante dans une lettre très connue de Pline le Jeune ^". Titinius Gapito lui a conseillé de composer un ouvrage historique; il y est tout disposé, quoiqu'il ne se fasse pas illusion sur les diflicultés de l'entreprise. Mais quel sujet choisira-t-il? S'il prend un sujet ancien, déjà traité par d'autres, les matériaux seront prêts, mais il faudra comparer les sources, les contrôler l'une par l'autre, travail pénible: «Tu tamen jam nunc cogita quae potissimum tempera aggrediar... Vêlera et scripta aiiis? Parala inquisitio , sed onerosa collatio . . . 55 Ainsi Pline ne croit pas qu'il y ait lieu de recommencer le travail d'investigation déjà fait par d'autres, de réunir et de contrôler des documents originaux, de faire en un mot une œuvre neuve par le fond. Telles sont les idées d'un contemporain de Tacite, qui fut son ami intime, le confident de ses travaux et son fervent admirateur. Telles sont aussi certainement celles de Tacite. Il est même très vraisemblable que cette lettre à Capiton fut écrite au moment où venaient de paraître les premiers livres des /histoires*-^, sous l'impression toute récente du brillant succès qu'ils avaient ohtenu; en sorte que Pline a dû songer, en définissant ce qu'il aurait à faire, à ce que Tacite venait lui-même de faire. Quand il travaillait de seconde main. Tacite ne faisait donc que suivre la méthode traditionnelle : usant d'un droit incontesté, il ne risquait en rien d'amoindrir, aux yeux de ses contemporains, la valeur de son œuvre. Tant que les écrivains antérieurs lui fournirent des matériaux tout prêts, il les utilisa; lorsque cette ressource lui manqua, mais alors seulement, il dut

Ep.,U, 3, 8 (anecdote célèbre de l'habitant de Godes qui fit le voyage de Rome seulement pour voir Tite Live).

(') Ep., V, 8, t et 12.

(-' Cf. Mommsen, Z«>" Lebenagescliichlc , etc. , p. 107. == Elude sur Pline le Jcitnc, p. 83.

se livrer lui-même aux recherches dont il s'était dispensé jusquelà, conformément à l'usage. A quel point de son récit commença pour lui cette obligation, nous chercherons plus tard''' à le savoir, au moins approximativement. Il est certain qu'il eut à réunir les matériaux pour le règne de Domitien. Aussi est-ce d'événements de ce règne qu'il s'agit dans une lettre '-) où Pline le Jeune parle de la « diligentia n de Tacite et de ses recherches dans les documents originaux, dans les tracta publicajn Aux temps que le même Pline, dans sa lettre à Capiton, appelle ^tvetera et scripta aliis?) avaient alors succédé pour l'historien ceux qu'il appelle «intacta et nova». La distinction est essentielle. Nous ne faisons nullement injure à Tacite quand nous refusons, le plus souvent, de voir, dans les citations de versions difterentes et autres formules du même genre, des traces de son travail personnel, et quand nous revendiquons pour sa source le mérite de ces recherches. Cela ne le met pas le moins du monde dans un état d'infériorité par rapport à cette source. L'historien que Tacite a suivi ne lui était, au point de vue qui nous occupe, ni supérieur ni inférieur; il n'avait pas une conception plus scientifique et plus moderne de l'histoire. Mais il racontait des événements contemporains, non encore racontés, aintacta et nova», quand il traitait des règnes de Galba et d'Othon, et Tacite des événements passés, déjà racontés par d'autres, «vêlera et scripta aliis». S'il y avait, dans l'ouvrage de la source commune, une partie consacrée à des événements de cette dernière catégorie» nous pouvons être assurés qu'elle avait été composée suivant la méthode traditionnelle, c'est-à-dire de seconde main. L'auteur ne s'était mis, comme Tacite, à faire le travail préparatoire d'investigation que là où il y avait été obligé.

Non seulement un historien ancien ne se fait pas scrupule d'emprunter à ses devanciers les matériaux déjà ordonnés et travaillés de son ouvrage, mais parmi ses devanciers il en est un, le meilleur à ses yeux, qu'il prend spécialement pour guide.

") or. di. ni, s II, cl cl), IV, Siv.

« EjK, VII, ;i;i.

TACITE KT l'MJTAllQUE. 119

(j'Iiii-ci joiu! le rôle de source principale; les autres n'ont (lue l;i situatu)n inlV'rioure de sources secondaires''^. L'historien, eu «l'autres termes, ne fond pas ensemble tous les récits antérieurs: il en choisit un qui lui sert de base, et il le complète ou le corrijje au moyen des autres, avec plus ou moins de continuité et de soin. (î'est ce que Pline entend par cette ttcollatioj? (lu'il ([ualific d'ç^onerosa?). Nous aurons à voir comment Tacite s'en est acquitté '-'. Mais nous ne serions pas fondés à repousser comme invraisemblable l'hypothèse de la communauté de source parce qu'en l'admettant il faut admettre aussi que le premier livre des Histoires et la première moitié du second sont, en gros, la reproduction d'une seule source. Tite Live, lui aussi, avait eu partout une source principale qu'il suivait de près '^'. Nous sommes en mesure de le comparer avec l'une de ses sources principales, Polybe, et cette comparaison est instructive. Elle nous montre jusqu'à quel degré de fidélité dans la reproduction de son modèle un historien de génie a cru pouvoir aller sans avoir à craindre le reproche de plagiat. Que l'on n'objecte pas qu'entre Polybe et Tite Live il y avait un siècle de distance, tandis que Tacite et l'écrivain dont nous voulons faire sa source principale '*^ étaient prescjue contemporains. Car il y a tout lieu de croire que Tite Live s'était conduit, à l'égard des plus récents annalistes qui lui servirent de source, comme à l'égard de Polybe'^'. Ce qu'il y a de vrai, c'est que l'emploi des sources secondaires a dû être très rare dans la partie des Histoires qui nous a occupés jusqu'ici, plus rare que dans les livres conservés de Tite Live. Mais cela n'a rien de surprenant : plus riiistorien

C Loi énoncée par Nissen, Rhein. Mus., t. 36, p. 5oo sq.; cf. Kriltaclœ UnlersuchuTiffen, p. 76 sqq.

(-) Au chapitre iv.

(^) Cf. les travaux sur les sources de Tite Live, cités plus liant.

(*) Le nom propre de cet écrivain n'importe nullement ici; (juol qu'il soit, il n'a pu composer son ouvra{][e qu'en 70 au plus tôt.

'■^'1 Comparez les deux fragments de Claudius Quadrigarius, qui nous ont été conservés par Aulu-Gclle (Ilerm. Peler, Ilistoriconim romanorntn reliquiae, vol. i, Lipsiae, 1870, p. 211 sq., el yi3 sq.) avec les passages correspondants de Tite Live (Vil, 9 et -5 s(|.).

approche des événements loul ù fait contemporains, moins sont nombreux les récits antérieurs, ics éléments de la «collatio??.

Quoiqu'il ait reproduit, et reproduit de près, une source presque unique dans les premiers livres de ses Histoires, Tacite a été salué comme un grand historien dès l'apparition de ces premiers livres, parce que pour les anciens, dans l'histoire, l'essentiel était la forme. Pour nous l'histoire est à la fois une science et un art; les anciens, les Romains en particulier, quand ils mettaient à part leurs préoccupations patriotiques, politiques et morales, ne la considéraient g^uère que comme un art. L'opinion de Cicéron est bien connue. t^Historia vero qua

voce alia nisi oratoris immortalitati commendatur?55 fait-il dire dans le De oratore '^' à Antoine , qui représente évidemment sa façon de voir personnelle. Et d'où vient que Rome n'a pas encore de grand historien qu'elle puisse opposer à Hérodote, à Thucydide, aux autres illustres Grecs'"-'? «Minime mirum si

ista adhuc nostra lingua inlustrata non sunt. Nemo enim studet eloquentiae nostrorum hominum, nisi ut in causis atque foro eluceat; apud Graecos autem eloquentissimi homines, remoti a causis forensibus, cum ad ceteras res inlustres tum ad historiam scribendam se applicaverunt. 5? Naturellement, il se croit lui-même très bien doué pour écrire l'histoire : n'a-t-il pas un très grand talent d'orateur? Voici ce qu'il se fait dire par Atticus au début du De legibus^^^ : ç^Postulatur a te jam diu et flagitatur potius historia; sic enim putant, te illam tractante,

cflici posse ut in hoc etiam génère Graeciae nihil cedamus

Abest enim historia litteris nostris Potes autem tu pro-

fecto satis facere in ea, quippe cum sit opus, ut tibi quidem videri solet^'"', unumlioc oratorium maxime, w II est tout disposé à faire ce qu'on attend ainsi de lui : «Intellego equidem, ré-

ti) II, 9, 36.

'-' 11 faut lire tout le passage {De Orat. , II . 1 9 sqq. ) d'où la citalion qui suit est extraite.

'■') I , i2 sq. ; lire tout le passage.

'''' Couqiaroz De Orat., II, ib : «Videtisue quantum uuuius sit oratoris historia? liaud scio au fluminc oraliouis et varielate maximum.»

TACITE ET PLUTARQLE. 121

pond-il*", a me isltini lahorem jani dlii posliilari, Allicc; ([iicm non recusarcm, si mihi ullum tribueretur vacuiim tcmpus cl lihorum. 5J Cornolius Nepos*"-' partage cette foi que Cicéron avait en ses propres aptitudes lîistori(|ues : «Ille fuit unus qui potuerit et etiam debuerit historiam digna voce pronuntiare, quippe (pii oratoriani elo(juentiam, rudem a majoriJjus acceptam, perpoliverit. V

Sans doute les anciens sentent et proclament qu'en bistoire l'éloquence n'est pas tout, qu'il y faut de la bonne foi. c^Nam (|uis nescit primam esse liistoriae legem ne quid falsi dicere andeat, deinde ne quid veri non audeatw, dit Cicéron '2'. Mais celui-là seul est vraiment un historien digne de ce nom qui, en même temps que sincère, est éloquent **l ç: Age vero, inquit Antonius, qualis oratoris et quanti hominis in dicendo putas esse historiam scribere? — Si, ut Graeci scripserunt, summi, inquit Catulus; si, ut nostri, nihil opus est oratore, satis est non esse mendacem.w D'ailleurs, quelle idée imparfaite et bizarre ils se font de la véracité qui convient à l'historien, et comme on voit bien que ce n'est pas elle qui tient la première place dans leurs préoccupations! L'habitude de remplacer par des discours fictiis les discours réels, même quand il eût été facile de se les procurer, ne dénote- 1- elle pas une conception très imparfaite du devoir de l'historien? Des morceaux d'un autre style, parfois d'un style grossier ou suranné, auraient nui à l'unité de couleur et déparé la beauté artistique de l'œuvre. Le souci de la dignité l'emporte sur celui de la vérité. Tite Live ne reproduit ])as les vrais discours de Caton, qu'il pouvait lire dans les Origines; Tacite refond le discours de Claude*^', qui existe encore aujourd'hui. Les meilleurs, les moins éloignés de la conception moderne, Thucydide et Polybe, ne sont pas exempts de ce préjugé. Un historien qui se donne ainsi la liberté de mentir afin de bien dire, dans les discours, s'inquiétera-t-il uniquement, s'inquiétera-t-il avant tout de cHre vrai dans la narra-

('' De Iriribm, pass. cité. — (-) Friijrm. Guelf. — ''' De Oral., II, i5, Ga. — ''> IbiiL, 13, 5i. — (•'•' INoiis y reviendrons; cf. eli. iv, § i.

lioii^"? Enfin, la méthode de travail que nous décrivions tout à l'heure n'a pu être adoptée que par des historiens pour qui la forme avait encore plus de prix que le fond. S'ils avaient été, autant qu'il l'eût fallu, préoccupés de dire la vérité, ils auraient pris le meilleur moyen de la savoir, qui était de puiser aux sources premières. Nous avons le droit d'attribuer une importance très inégale aux deux motifs par lesquels Tite Live, en commençant sa préface, explique la multiplicité des ouvrages

sur le sujet qu'il va traiter : « quippe qui cum veterem

tum vulgatam esse rem videam, dum novi semper scriptores aut in rébus certius aliquid allaturos se aut scribendi arte rudem vetustatem superaturos credant'-'. » Quant à lui, en dehors de son admiration patriotique pour les gloires de Rome, ce qui l'a poussé à écrire l'histoire, c'est, manifestement, bien moins l'espoir d'apporter dans les faits plus de certitude que celui de surpasser tous ses devanciers par la beauté de la forme.

L'histoire est une province de l'éloquence. Voilà pourquoi dans la liste des historiens romains, de Salluste à Tacite, on ne trouve guère que des noms d'orateurs ou d'hommes nés et dressés pour la carrière oratoire, mais que les circonstances en ont éloignés. 11 est évident que Salluste et Tite Live ont été instruits dans l'art de bien dire; venus trop tard pour s'illustrer au forum, ils cherchèrent dans l'histoire un noble emploi de leur talent. Voici ce que Tacite dit de Scrvilius Nonianus , qui fut avec Aufîdius Bassus le plus brillant représentant de l'historiographie romaine dans la génération qui suivit celle de Tite Live :

'"' Oa connaît les deux boutades de Sénèque, Quaest. Nat., IV, 3 : trAut qiiod Listorici faciunt, et ipse faciani. Illi, quum inulta mentiti sunt ad arbitrium suum, nnam aliquam rem noiunt spondere, sed adjiciunt : Pênes auctores fides eritn; et surtout ibid., VII, i6 : (rNee magna niolitione detrahenda est auctoritas Ephoro : historiens est. Quidam incredibilium relatu commendalionem parant, et lectorcm aliud aclurum, si per quolidiana duceretur, miraculo excitant. Quidam rreduii, quidam iieglegentes sunt; quibusdam mendacium obrepit, qnibusdam placet. Hii non évitant, hi appetunt. Et hoc in commune de tola nalione : quae approbari opussuum, et fieri popularo non putet posse, nisi ilhid mendacio aspersit.n

TACITK ET I>LUT\llOliE. 123

"Scrvilms (lin l'oro, mov li';i(l(Mi(lis rchiis romanis cclcbris"^)'»; • 't de Cliivius HliIus, (|ui écrivit un peu après Servilius : «Qui perinde dives et eloquentia clarus nulli un([uam sub Nerone periculum faccssisscl '-'. » Servilius et Cluvius, avant d'elre historiens, eurent donc une carrière oratoire. Tacite lui-même, quand il se mit à écrire l'histoire, partageait depuis longtemps avec son ami Phne le Jeune le premier rang au barreau. Et si Capiton conseille à Phne, au moment sans doute où Tacite vient de se faire connaître comme historien, de composer un ouvrage historique, c'est, naturellement, à cause de son éloquence : pourquoi ne serait-il pas, dans cette nouvelle carrière aussi, le rival de Tacite? Ainsi, à Rome, on ne naît pas historien, on le devient : on le devient par l'étude et la praticpie de l'éloquence.

C'est le chemin qu'a pris Tacite. Au reste, ses idées sur l'importance des qualités oratoires dans le genre historique sont bien celles de Cicéron, et le souci de la beauté littéraire le préoccupe tout autant que ses devanciers. Les éloges qu'il décerne à quelques-uns d'entre eux sont caractéristiques. Tantôt il vante à la fois leur élocjuence et leur impartialité. Avant la bataille d'Actium, dit-il, beaucoup d'écrivains ont raconté l'histoire du peuple romain «pari elocpientia ac libertate'^^'. Il fait dire à Cremutius Cordus'^* : rr Titus Livius eloquentiae ac fidei praeclarus in primis. v Tantôt il ne parle que de leur éloquence : dans le Dialoguc'^^\ de celle d'Aufidius Bassus et de Servilius Nonianus; dans V Agricoîa''^\ de celle des historiens qui ont décrit avant lui la Bretagne, Tite Live et Fabius Rusticus en particuher; dans les Hisloires^'^\ de celle de Cluvius; dans les Annales^^\ de celle de Servilius. Le passage de YAgricola mérite une attention spéciale. Tacite rectifie les données géographiques de ses devanciers sur la Bretagne, au moyen des renseignements acquis par les explorations d'AgricoIa : «Ita quae priores nondum comperta eloquentia percoluerc , reruin fide tradentur. v Sur la forme de l'île il produit et réfute l'opinion de Tite Livo

(') Aiin., XIV, 19. — '•-) Hist., IV, 'i;5; cf. 1,8. — !'' UUl., I, I. — (') Ann., IV, 3/1. — !=■) C. a3. - W C. 10. — t" 1,8; IV, ML — W XIV, 19.

cl (lo Fabius lluslicus. On s'attendrait à lire qu'il a choisi ces dcu\ auteurs parce que ce sont les plus sérieux, ceux qui passent pour être les mieux renseignés ; et c'est leur éloquence qu'il loue : «Livius veterum, Fabius Rusticus recentium eloquentissimi auctores. » N'y a-t-il ])as là une précieuse indication sur les goûts de Tacite, une indication dont nous pouiTons tirer parti quand il s'agira de savoir quelles ont été ses sources et comment il les a reproduites? De ces jugements que Tacite porte sur ses devanciers il convient de rapprocher le passage des Annales où il compare, non sans envie, sa matière à celle des

historiens du passé : «Ingentia illi bella , plcbis et opti-

matium certamina libero egressu memorabant; nobis in arto et inglorius labor'^^w Sans doute un tel sujet, dit-il, ne manque pas d'utilité, mais il manque d'agrément'^'. Et il regrette, on le voit bien, que la nature des faits racontés ne lui permette pas de déployer toutes les ressources de son éloquence. Plus loin encore*-'', il se plaint et s'excuse de la monotonie de son récit. Tout cela nous montre clairement qu'au temps de Tacite**', comme au temps de Cicéron, on jugeait les œuvres

Page 1