‹ Les sources de Tacite dans les Histoires et les AnnalesChapitre 14 sur 75 · IV · texte numérisé non relu

IV

(2) Ibid., 33.

(^) Ann.,X\l, i6.

(''' Qiiintilien affirme que les qualités de style qui conviennent à l'éloquence ne sont pas celles qui conviennent à l'histoire, parce que celle-ci «scribitur ad narrandum, non ad probandum». Elle peut donc se permettre des façons de parler recherchées qui charment les oreilles des gens cultivés, mais qui risqueraient de dérouter un juge distrait ou peu lettré. On le voit, il ne contosie nullement l'iniporlance de la fonne dans le genre historique. tfTotumque opus, dit-il au contraire, non ad actum rei pugnamque praesentem, sed ad memoriam posteritatis et ingonii famam componiturn ; et un peu plus loin il insinue que l'historien recherche avant tout : «speciem exposilionis» {Inst. orat. , X, i, 3i sq.). — Quant à Pline le Jeune, il émet, à la vérité, une opinion toute difTérente {Ep., V, 8, ^) : trOralioni enim et carmini parva gratia , nisi eloquenlia est summa; historia quoquo modo scripta dolectat.» Et voilà pourquoi, dit-il, voulant se faire un nom et ne le pouvant dans ces genres qui exigent «eloquenlia summa», il songe à l'histoire. Mais Pline ne pense évidemment pas ce qu'il dit. L'histoire, il le constate un peu plus bas [ibul., g sqq.) exige des qualités de style, qui ne sont pas celles du genre oratoire, mais qui sont pourtant très grandes. Que faut-il donc voir dans sa première alTirmalion? D'abord un acte de feinte modestie: si l'histoire était aussi difficile que

hislori(|ii('s smloiit pai- leur valeur liltcTalre, cl (|ii'il n'y a pas conlradiclion cnlro racrueil fait par 1ns contemporains aux premiers livres des Histoires ''' et l'hypothèse d'une source presque unique, si Tacite lui «'fait incomparablement supérieur par la forme ^~\

Mais, avec l'hypothèse de la communauté de source, reste-l-il à Tacite celte originalité de la forme à laquelle surtout nous attribuons l'éclatant succès de son ouvrage? Entre Tacite et Plutarquc nous avons souvent constaté des ressemblances d'expression, parfois saisissantes. Si, au lieu de la copie grecque de Plutarque, nous avions le texte latin de la source commune, il est sûr que le nombre de ces ressemblances littérales ou à peu près augmenterait considérablement. Ccq^endant, pour qui voudrait bien tenir compte non pas de leur nombre absolu, mais de leur importance par rapport à l'ensemble, que seraient-elles? Quelques traits perdus. De ces ressemblances toutes locales à une reproduction servile il y a loin. D'ailleurs, nulle part il n'est certain que Tacite ait copié purement et simplement le texte de la source; partout, du moins, entre le texte de Plutarque et celui de Tacite, il y a une différence qui est presque toujours à l'avantage de Tacite'^'. Il n'y avait donc pas dans ces emprunts de détail de quoi amoindrir son mérite original aux yeux des contemporains. Ils ne les choquèrent pas plus que les contemporains de Virgile et d'Horace n'avaient été

l'éloquence et la poésie, il ne songerait pas à Taborder; ensuite un acte de piété filiale: il va parler de l'exemple que lui a donné son oncle, son père adoptif, qui ffhistorias et quidem religiosissime scripsit» {ibid., 5); prétendre qu'un ouvrage historique n'est bon que s'il est d'un grand écrivain , c'eût été préparer très maladroitement la mention de Pline l'Ancien, qui n'était pas un grand écrivain et pour qui son neveu n'a jamais essayé de revendiquer ce mérite.

(1) La lettre VI, iG, de Pline le Jeune, où il décerne aux Histoires cet éloge : «scriptorum tuorum aeternitasn, fournit à Tacite des renseignements sur l'éruption du Vésuve de 79. L'ouvrage n'est donc pas encore très avancé.

(-' Pour toutes ces considérations qui précèdent sur l'bistoriograpbie romaine , cf. Ulrici, Cliaracteristik (1er antiken Historiographie, Berlin, i833; Gerlach, Die Geschichtschreiber der Romer, Stuttgard, i855. On trouvera daus TeufTel-Sclnvalii- (n° 3(i, renv. 3) une biographie détaillée de la question.

(3) Cf. ch. V, § IV.

1^2(5 LHS SOimCKS DE TACITE.

('Ii()(|ii('s (le li'oii\(3r dans leurs n'iivres des imitalioiis manifoslcs d'Kniiius ou do Lucrèce.

Le style de Tacite est très orl|jinal; mais cela ne veut pas dire le moins du monde qu'il ne doive rien au style de ses devanciers, prosateurs ou poètes, qu'il soit une création de toutes pièces. On y a reconnu ^^^ l'influence de Virgile, de Salluste, de Tite Live, de Sénèque. Que de rapprochements encore il serait possible de faire, si la plupart des prosateurs du i*"" siècle n'étaient pas perdus! M. Egger'-' nous met sagement en garde contre l'opinion qui exagère l'originalité de Tacite : «Cette sûreté peut induire à (juelques excès; quand on songe que tous les historiens, cpie presque tous les documents que Tacite avait sous les yeux, sont aujourd'hui perdus, et qu'il est, avec son ami Pline le Jeune et avec Suétone '■*', le seul représentant de la prose latine pour le demi-siècle qui s'étend de Néron au règne d'Hadrien, on se demande, si tel mot, telle forme, telle construction, que nous croyons propre à cet écrivain, n'était pas alors familière à plusieurs autres. Cremutius Cordus, Gluvius Rufus qu'il cite parfois, Aulidius Bassus, l'historien des guerres de Germanie, qu'il ne cite pas, n'ont-ils aucune part dans les néologismes d'expression et de syntaxe, dans les qualités comme dans les défauts de son style ?'? Lui qui a subi l'influence de plusieurs autres écrivains, n'était-il pas naturel qu'il subît celle de l'historien auquel il empruntait ses matériaux, et qu'avec le fond il lui prit, dans une certaine mesure et en homme de génie, la forme'-''?

Les ressemblances observées entre Tacite et Plutarque portent parfois sur des expressions concises et antithétiques, visant à la profondeur et à l'effet, sur ce qu'on est convenu d'appeler des mois à la Tacite. S'il y a communauté de source, la source com-

'■' (if., poiif ne pas entror dans l'énnmération des disserlations spéciales, les commcnlaires de Nipperdey-Andresen, d'Orelli-Meiser, de WolIT, de Heraeus, etc. '-' Journal des Savants , 1877, p. 728. '■*) M. Egger oublie Pline l'Ancien et Quintilien. '''' Cf. d'ailleurs cliap. 11, § 11, n /i.

TAciTK ET lUjn'Anoni:. 127

miinc avait iloiic la nirini> lourmii'i' (('(«spill ([uc Tacilr".' \ssur('>mcnt. C'est une conception un peu enfantine, que (h; s'imaginer Tacite comme un individu isolé, sans rapport avec son milieu. M. Mommsen'" l'a très Lien dit, son originalité n'est que l'expression la plus parfaite d'une tournure d'esprit commune à ses contemporains de la haute société romaine, manifeste chez tous ceux que nous connaissons. La meilleure preuve, d'ailleurs, que ces prétendus mots à la Tacite^'-', dont on retrouve l'équivalent dans Plntarque, ne furent pas nécessairement empruntés à Tacite lui-même, c'est que nous en trouvons d'autres dans Plntarque, dont nous chercherions vainement l'équivalent dans Tacite; celui-ci par exemple : Èxslvov fxèv ovv eïis. av-vov^'^'' être âXXov SsSotxcos ses ■zsoXiv Kioiviov zTocpsnsfxyl/s [0., 5, /(-G). Qu'on relise aussi le portrait de Galba [G., 29) et le discours d'Othon (0., 1 5). Le style de ces deux morceaux n'est pas sans ressemblance avec le style de Tacite, et cependant ce portrait et ce discours sont bien distincts des passages correspondants de Tacite (I, /kj, et II, hj).

Mais, encore une fois, si l'originalité de Tacite n'est pas absolue, elle est indiscutable, et nous essayerons plus loin (ïcn déterminer les caractères exacts. Si, comme écrivain, il a sujji l'influence de ses devanciers, de son milieu, et celle même de sa source dans les premiers livres des Histoires, son style, dans cette partie de l'ouvrage, comme dans tout ce fpi'il a écrit ensuite , n'en est pas moins à lui. Du commencement des Histoires à la fin des Annales, il est un, quoique, pour toute la période ([ui s'étend de la mort d'Auguste à l'avènement de Vespasien, Tacite n'ait pas pu avoir la même source principale ('''. Du reste, on ne saurait arguer de cette unité contre l'hypothèse de la com-

(') Hermès, t. /| , p. 31.') sqq.

^"^' Ce ne sont après tout que les senlentiae familiôi'es aux prosateurs du 1" siècle. Cf. chap. V, S IV.

'•*' Cf. le parallèle à ce passage. On pourrait ciler encore : ()., 1, /i-5; 2, 3-'i, 10-11 ; 7, 25-26.

'*' Nous constaterons, en effet, dans la suite do cette étude qu'avant Tacite aucun historien n'avait raconté toute cette période.

128 l.KS SOURCES DE TACITE.

muiKuilc (le source, d'abord parce ([lie tous les liisloricns que Tacite a pu prendre successivement pour guides, appartenant à peu près à la même époque de la prose romaine, avaient, au [)oinl de vue du style, une certaine parenté; ensuite et surtout parce que la personnalité de l'écrivain était trop puissante chez Tacite pour être altérée sensiblement par l'influence de la source.

Enfin, si l'indépendance de Plutarque par rapport à Tacite est admise, il faut admettre aussi qu'avec le fond, qu'avec la forme parfois, Tacite doit à sa source principale beaucoup d'appréciations sur les personnes et sur les choses, qui lui sont communes avec Plutarque. Accepter ce corollaire, est-ce mettre en cause la liberté de jugement et même l'intelligence de Tacite, le réduire au rôle d'un esprit sans vigueur et sans activité, qui se dispense de réfléchir et donne un assentiment servile aux réflexions d'autrui? Non; c'est tout simplement reconnaître que Tacite n'avait pas l'esprit de contradiction. Très souvent, il a pensé que sa source avait bien jugé et il n'a pu que juger comme elle. Loin de l'avilir à nos yeux, cette attitude nous donne de lui la meilleure opinion : il était trop éclairé et trop noble pour affecter cette fausse indépendance de jugement qui consiste à prendre en tout le contre-pied des idées reçues. Là où il a cru qu'il y avait lieu de corriger les appréciations de la source, il ne s'en est nullement laissé imposer, nous le verrons ^^^, par son autorité.

Les objections que nous venons de passer en revue ne font rien perdre à l'hypothèse de la communauté de source'-'. Les

(') Cf. cliap. V, S III.

("-) Si la question de priorité (cf. S i, n" 3 du présent chapitre) était résolue en faveur de Tacite, faudrait-il trouver étrange que Plutarque eût pris pour source, au lieu de Tacite, dont la gloire était dans toute sa nouveauté, l'Iiistorien qu'il venait d'éclipser tout en l'imitant? N'oublions pas que le Galba et YOthon de Plutarque n'étaient qu'une suite, qu'il avait composé avant de les écrire une vie de Néron, selon son propre témoignage {G., 9, 1-9), et, selon le catalogue de Lamprias, les vies des empereurs romains à partir d'Auguste. S'il avait pris pour source les Histoires de Tacite, il lui aurait fallu abandonner au 1" janvier 69 l'auteur d'après lequel il avait raconté les premiers mois du règne de Galba et sans doute

T\(:iTK KT PM;TAU0UE. 121)

preuves ([iie le j)ai;illèle nous a iournies on sa faveur gardent louto leur force, et nous sommes en possession de ce résultat rertain que, pour le premier livre des Histoires et la prenn'ère moitié du second, Tacife a suivi une source principale, une source presque unique.

aussi lo W'jfno de XL-ron ou iino purlio de ce règne. N'élait-il pas plus iialiirel pour lui do conlinmn* à travailler d'après la même source ? Il est vrai que celle raison toiid)iM-ait, s'il élait démontré que le Galba et VOtkon sont postérieurs aux Annales aussi !)ien qu'aux Histoires. Mais on concevrait même alors que Plularquc, qui, comme il l'avoue lui-même [Démosth., <?) et comme ses erreurs do sens le prouvent, ne connaissait pas à fond le latin, eût choisi une autre source que Tacite, dont la langue concise est souvent obscure pour un lecteur inexpérimenté.

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