LES SOUHGES DE TACITE
(K's événomonts de la vie de Cluvius porleni d'une manière leileinenl manifeste l'empreinte de la personnalité, qu'ils doivent être regardés comme autant de témoignages originaux. La communication orale du secrétaire d'Othon, l'orateur Secundus,qui est dans Plutarque (0., 9) et dont la trace se retrouve dans Suétone (0., 9) et dans Tacite (II, 33), convient parfaitement à Cluvius. Car ce Secundus est sans doute le Juiius Secundus de YInsùliitwn oratoire et du Dialogue des orateurs^^K En sa qualité de contemporain plus jeune et de confrère, il doit avoir été en relation avec Cluvius'-'. Enfin les indications que Tacite donne (II, 101) sur les prétextes dont sa source a voulu colorer la défection des officiers vitelliens conduisent très naturellement à penser que cette source est Cluvius: «Scriptores temporum, qui, potiente rerum Fiavia domo, monimenta Lelli hujusce composuerunt, curam pacis et amorem rei publicae, corruptas in adulationem causas, tradidere. 55
Ces indications ne désignent pas plus nettement Cluvius que Pline, ou tout autre historien contemporain de la dynastie flavienne : l'altération de la vérité que Tacite reproche ici à l'écrivain ou aux écrivains qu'il a consultés, ce n'est pas, en effet, à leur personne et à leur caractère qu'il l'impute , mais bien plutôt à l'époque et au milieu : « Scriptores temporum, qui^ potiente rerum Fiavia domo,. . . 55 Quant à la communication orale de Secundus, sans doute elles aurait pu être faite à Cluvius, mais elle a pu être faite aussi à Pline et à d'autres. 11 est possible que Cluvius ait été en relation avec Secundus , mais rien ne le prouve. Des arguments de Mommsen un seul subsiste donc : le caractère personnel des passages relatifs à Cluvius. Dans l'argumentation de Peter, il y a également plus d'un point qui ne résiste pas au premier examen. De ce que Tacite nomme Cluvius comme l'un des deux témoins des négociations secrètes, a-t-on le droit de conclure que Cluvius est la source de Tacite? Supposons que Cluvius n'ait jamais écrit d'ouvrage historique : Tacite
'" Imf. oraL, X, i, 120 sq.; 3, 1-2 sqq.; XII, 10, 11. — DiaL, 2 scjq. '-' Nous filerons (oui à l'Iieurc les léinoignages sur Cluvius oraleur.
r;iiir;iil iioiiimé loul de nu^'inc, comme il nomme Siliiis Italiens, |)aree que ces deux personnages curent l'honneur d'être jîris pour confidents de toute cette importante et délicate affaire. Il est certain (|ue Tacite s'est servi de (îluvius pour les Annales: cela ne prouve pas (pi'il s'en soit servi pom' les Histoires, m surtout qu'il en ait fait sa source principale. La source principale, nous l'avons dit, a é[r la même pour toute la [)artie conservée des Histoires. Or il n'est pas sûr du tout que (^luvius ait raconté le règne de Vitellius, ou plutôt c'est le contraire qui est sur, comme nous le verrons tout c\ l'heure. Cluvius assistait aux négociations secrètes que suivit de près la mort de Vitellius. Peter en conclut, sans autre preuve, que son ouvrage historique allait au moins jusqu'à la mort de Vitellius : c'est tirer du texte de Tacite ce qu'il ne contient pas. Ce texte prouve fjue Cluvius vivait encore, et rien de plus. Un seul argument de Peter mérite d'être discuté de plus près : la citation de Cluvius par Plutarque correspondant à une citation indéterminée dans Suétone.
Peter reconnaît lui-même que la forme de la citation ne vient pas à l'appui de sa théorie. Il s'efforce donc de présenter cette citation comme exceptionnelle : Plutarque a cité Cluvius, sa source principale, de la façon dont il cite d'ordinaire ses sources accessoires, pour bien faire apprécier au lecteur la sûreté du renseignement : la chose s'est passée en Espagne, Cluvius était gouverneur d'Espagne. Mais si telle avait été l'intention de Plutarque, n'aurait-il pas eu soin d'indiquer expressément ce détail essentiel que Cluvius était gouverneur d'Espagne? Or il n'y a pas un mot dans tout le passage (]ui puisse nous faire deviner la qualité de Cluvius : KXov^ios Se Pov(pos sis lërjpiav (^nai xopti- (jdijvoii SiTiXrJfxaTa, ois éx.7réiJ.7T0vcri toiis ypaixfxarriÇiopovs, ro tov ^£pc>)vos B-erbv ovofjta '^spocryeypayLyiévov eypvja tÔ) iov OOoûvos. Plutarque s'y serait donc pris très maladroitement et il aurait fallu à son lecteur une merveilleuse sagacité pour saisir son intention. Ce qui achève de détruire l'ingénieuse mais invraisemhlable h\q)othèse de Petei-, c'est la citation parallèle de Suéton(\ Arrivé au même endroit de son récit, Suétone aurait été pris
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(lu inriiK' scrupule (jue lMul;irf|ii(> ou d'un scrupuir nnalogue; il aurait cité sa source, non pas cependant pour en faire valoir l'autorité, puisque la citation est indéterminée, mais pour décliner la responsabilité du renseignement. Cette coïncidence serait par trop éti-ange. Le parallélisme des citations ne peut s'expliquer logiquement que d'une manière : Gluvius n'est ni source principale ni source secondaire; il était cité dans la source commune; Plutarque a transcrit la citation; Suétone l'a reproduite sous une forme moins précise ; Tacite l'a complètement laissée de côté. Et pourquoi la source commune avait-elle jugé bon de citer Cluvius à cet endroit? Elle avait obéi à un scrupule comme celui que Peter prête à Plutarque et qui serait bien invraisemblable de sa part, même si la citation de Suétone ne démontrait pas que la sienne remonte jusqu'à la source commune ^'l
Quand Mommscn affirme que les passages relatifs à Cluvius ont un caractère personnel évident, il émet une o[)inion purement subjective, à laquelle on ne saurait se rallier, après avoir lu sans parti pris les passages en question. Ils sont tous dans Tacite: ni Plutarque ni Suétone ne parlent de Cluvius, qui joua dans les événements de l'année 69 un rôle très secondaire. — D'abord, dans son tableau de la situation de l'empire au commencement de 69, Tacite constate (1,8) que Cluvius gouvernait alors l'Espagne, et porte sur lui ce jugement: «... Cluvius Rufus, vir facundus et pacis artibus, bellis inexpertus. ?5 Ce n'est pas ici, certainement, que Mommsen a cru voir le caractère per-
''^ Beckurts, 67, essaye de combattre cet argument. On peut expliquer, dit-il, la conduite des trois auteurs, même si Cluvius a été leur source. Cluvius racontait sans doute que, comme gouverneur d'Espagne, il avait vu des pièces officielles où Otlion portait le surnom de Néron. Mais il ne prétendait pas trancher par là la question de savoir si Othon avait songé oui ou non à se l'aire surnommer Néron; car ces pièces pouvaient Tort bien avoir été rédigées par un subalterne et expédiées sans passer sous les yeux de l'empereur. Cluvius faisait donc ses réserves. — Nous répondrons que les réserves de Cluvius ne pouvaient porter que sur la question générale; quant au l'ait des pièces expédiées en Espagne, il l'affirmait catégoriquement. Or c'est à propos de ce fait précisément que Cluvius est mis en suspicion par les trois auteurs, ou plutôt par la source commune.
LA SOURCE PIUACII'ALK l)K TACITE. IT.")
sonin;! (loiil il parle. — Plus loin (I. yd], Tacilo rnf()nl(; rommeiil l'Espagne, province de Cluvins, se déclara pour Vitellius contre Olhon : et Idem (jurasse in Otlionemjex Hispania adlatuni laudatus(pie pcr edictum Cluvins Piufus; set slatim cognituni est convcrsam ad Vitelliuni Ilispaniam. » Voilà un événement (pii a son importance dans la carrière de Cluvius. Il est relat(; sèchement, sans détails, sans un mot qui explique la brusque volte-face du gouverneur, sans la moindre tentative de justification. Ici encore nous cherchons vainement dans le texte de Tacite la niar(|U(^ de la personnalité de Cluvius. Il y a bien, quelques lignes plus bas, une explication de la conduite des provinces : ctNusc|uam fides aut amor: metu ac necessitate hue illuc mutabantur??, mais elle est générale. — Les affaires de Mauritanie, auxquelles Cluvius a été mêlé, sont racontées avec plus de détails (1,58 sq.). Le procurateur Albinus est pour Othon et menace même l'Espagne, c|ui s'est déclarée pour Vitellius : «Inde Cluvio Rufo metus, et decimam legionem propinquare litori uL transmissurus jussit; praemissi centuriones, cjui Maurorum animes ViteUio conciliarent. 5) Ces officiers réussissent dans leur mission : Albinus, sa femme et ses amis périssent. Le récit est détaillé, mais la personne de Cluvius n'y tient pas plus de place et n'a pas plus de relief qu'il ne convient : c'est bien ainsi qu'un historien impartial, désintéressé dans l'affaire , devait la raconter. — Cluvius rejoint Vitellius à Lyon (II, 65 ) : « Digressum a Lugduno Vitellium Cluvius Rufus adsequitur omissa Hispania, laetitiam et gratulationem vultu ferens, animo anxius et petitum se criminationibus gnarus. v Un affranchi de l'empereur, Hilarius, l'accuse d'avoir conspiré contre Vitellius. «Auctoritas Cluvii praevaluit, ut puniri ultro libertum suum Vitellius juberet. Cluvius comitatui principis adjectus, non adempta Hispania, quam rexit absens, exemplo L. Arrunti. Arruntium Tiberius Caesar ob metum, Vitellius Cluvium nulla formidine retinebat. 55 Encore un récit très détaillé , surtout en ce qui concerne l'accusation lancée par Hilarius contre Cluvius. Mais ce qui est très frappant, c'est (pie, par contre, il n'est pas dit un
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mol (les moyens de di-fens»' do (îliiviiis. Ij'liisloricii coiistalc simplcinojil (|iril (Mil le dessus. Voilà une particularité du récit qui ne dénote celles pas ({uc l'accusé lui-même ait été la source de Tacite. Il no me semble pas non plus que les termes dans lesquels est décrite l'attitude de Cluvius : r laetitiam et gratulationem vultu ferens, animo anxius», laissent apercevoir Cluvius derrière Tacite. — Le passage relatif aux négociations secrètes entre Vitellius et Sabinus montre mieux ([uc nul autre combien l'affirmation de Mommsen est dénuée de fondement : « Postremo in aede Apollinis, ut fama fuit, pepigere; verba vocesque duos testes lial)el)ant, (iliivium Rufum etSiliiim Italicum; vultusprocul visentibus notabantur . . . v l^iU , 65). Si vraiment Tacite avait eu pour source Cluvius, aurait-il pu bésiter le moins du monde sur le lieu de l'entrevue et s'en rapporter au bruit public, «ut fama fuit»? Aurait-il parlé des spectateurs qui regardaient de loin Vitellius et Sabinus, alors que Cluvius, qui avait été tout près des deux personnages , n'en avait pas été réduit à deviner tant bien que mal leurs sentiments d'après leur physionomie, mais avait entendu toutes leurs paroles? Enfin n'aurait-il donné aucun détail sur cette importante entrevue , d'autant plus intéressante qu'elle avait été plus mystérieuse? Ainsi, non seulement ce passage ne confirme pas l'opinion de Mommsen, mais encore il prouve d'une façon certaine que Tacite n'a pas composé ce récit d'après un récit de Cluvius, et même quelque chose de plus, nous allons le voir tout à l'heure. — Il est encore question de Cluvius au chapitre 3 9 du livre IV: Mucien propose à Antonius le gouvernement de l'Espagne citérieure : «discessu Cluvii Rufi vacuam»''\ C'est, on le voit, une simple mention. — Enfin, (IV, AS) Helvidius fait, dans une séance du sénat, l'éloge de Cluvius : kA laude Cluvii Rufi orsus, qui perinde dives et elo- ({uentia clarus, nuUi umquam sub Nerone periculum facessisset , . . V Rien de moins personnel que ce passage. — Aucun des endroits relatifs à Cluvius ne peut servir à prouver que Clu-
(') Nous verrons plus loin que la correction de Nipperdey, ffderessu^i, n'a pas de raison d'èlre.
vins a joué le rôle de source principale. Excepté le récit des né- «foclalions secrètes, ils ne prouvent pas non plus le contraire. D'une part, ils n'ont point le caractère personnel que leur attribue Mommsen; d'autre part, même si Tacite avait eu Cluvius pour source, il serait possible qu'il eût effacé complètement le caractère personnel du récit original.
Mais le récit des négociations vient à l'appui de l'argument que nous avons trouvé, en réfutant Peter, dans le parallélisme des citations de Plutarque et de Suétone. Voilà donc un événement du règne de Vitellius que Tacite n'a pas décrit d'après Cluvius; en voici un autre, et des plus importants : la prise de Crémone par les Flaviens. Tacite (III, 27) raconte le commencement de l'assaut. La résistance des Vitelliens est énergique. Les Flaviens hésitent. Alors les chefs montrent aux soldats épuisés, insensibles aux vaines exhortations, Crémone, la proie. A qui revient la responsabilité de cette promesse de pillage? Tacite ne résout pas la question (III, 98) : «Hermine id ingenium, ut Messalla tradit, an potior auctor sit C. Plinius, qui Antonium incusat, haud facile discreverim. 55 Du fait que Cluvius n'est pas nommé ici à côté de Pline et de Messalla, il faut conclure qu'il n'est pas la source de Tacite. Car, ou bien Cluvius était d'accord sur le nom du coupable avec l'un des deux autres, et alors Tacite l'aurait cité pour faire pencher la balance du côté de l'opinion représentée par deux auteurs contre un , et sortir par là de son indécision: c'est ainsi que dans les Annales (XIII, 20) il oppose à l'opinion de Fabius celle de Cluvius et de Pline *^'. — Ou bien Cluvius accusait un troisième personnage, et alors Tacite aurait mentionné son opinion, qui valait les deux autres : dans les Annales il fait autant de cas de Cluvius que de Pline (Xlll, 20). — Ou bien il racontait le fait sans accuser en particulier aucun des chefs flaviens, comme Tacite à la fin du chapitre 27 : c<;Incesserat cunclatio, ni duces fesso militi et velut inrilas cxhortationes abnuenti Cremonam monstrassent. v Alors il aurait valu
(') Cf. aussi /Inn. , XIV, 2.