Ï>KS SOURCES DK TACITE
l;i pciiic (le roiislalcr celto indcicision do Cluvius, comme un nouveau motif de ne pas se prononcer entre Pline et Messalla. — Ou bien, dans le récit de (îluvius, il n'était pas du tout question de l'artifice criminel des généraux flaviens; mais alors Tacite n'aurait pas donné le fait comme certain : de même qu'il mentionne le désaccord de Pline et de Messalla sur le nom du coupable, il aurait mentionné le silence de Cluvius sur le fait lui-même, qui ne pouvait être présenté comme absolument certain, si une des sources l'ignorait. — Ou bien enfin Cluvius hésitait, comme Tacite, entre Antonius et Hormus; et alors Tacite aurait trouvé et noté dans cette conduite circonspecte d'un historien contemporain la justification de la sienne. — Donc Cluvius n'a été la source, ni principale ni secondaire, de Tacite pour les derniers temps du règne de Vitellius et Dour la guerre entre Vitellius et Vespasien, pour le règne de Vitellius en un mot. Or nous avons établi ^'^ que pour toute la partie conservée des Histoires Tacite a eu la même source principale : il s'ensuit que Cluvius n'a pas non plus été la source principale pour les règnes de Galba et d'Othon.
à. On se demande pourquoi Tacite, qui estimait Cluvius et qui s'en est servi dans les Annales, ne l'a pas employé du tout dans les Histoires : car Cluvius n'a même pas joué le rôle de source secondaire pour les règnes de Galba et d'Othon. Tacite, avons-nous dit'-', eut pour cette partie des Histoires une source à peu près unique, et il serait bien étrange que, parlant à plusieurs reprises de Cluvius, racontant des faits qui touchent de près Cluvius, il n'eût pas profité, s'il s'en était servi dans une mesure quelconque, de l'une de ces occasions pour le citer et faire valoir ainsi la sûreté de ses informations. On ne peut pas expliquer la conduite de Tacite en disant qu'il ne connaissait pas encore ou qu'il n'appréciait pas à son juste mérite l'ouvrage historique de Cluvius, quand il écrivit les Histoires. Il appelle Cluvius «vir facundus et pacis artibus55 (I, 8), «elo-
;" Cf. cil. Il, s m, 11" G. — (•^' Cr. rli. 1, § Ml.
<|U('ntia rlarus» (IV, hô). Il goûte donc son talent littéraire. De plus, (îluvius est mêlé, comme personnage politique, au.v événements de 69. Il serait bien surprenant que Tacite, avant d'écrire les Histoires, n'eût pas examiné s'il pourrait tirer quelque parti de l'ouvrage historique de Cluvius. Cet examen l'aurait mis en mesure d'apprécier, avant les Annales, la valeur de riiistorien. C'est en pleine connaissance de cause qu'il l'a laissé de côté. Mais pour quel motif? Est-ce parce que Cluvius avait été mêlé aux événements politiques et que Tacite s'est défié de son impartialité? Il ne s'est pas fié non plus à l'impartialité de sa source, quelle qu'elle soit, à qui il reproche de n'avoir pas flétri, comme elle le méritait, la trahison des officiers vitelliens (II, 101). Est-ce parce que Cluvius n'était pas un militaire («bellis inexpertus??, I, 8), et que cette période révolutionnaire est très fertile en guerres? Tacite, lui non plus, n'est pas un militaire et il raconte les événements militaires avec une incompétence et une négligence qui rendent bien invraisemblable un tel scrupule de sa part. Est-ce parce que Cluvius n'avait raconté qu'une très petite [)artie de l'époque (69 à 96) dont Tacite faisait son sujet, et que Tacite a préféré un guide qui le conduirait plus loin? C'était là sans doute un motif de ne pas le prendre comme source principale; mais il pouvait encore rendre des services comme source secondaire. La raison qui a déterminé Tacite était plus forte que toutes celles-là. Elle s'imposait avec une autorité en quelque sorte irrésistible, puisqu'elle a agi aussi sur des hommes très différents de Tacite : Suétone et Plutarque; ceux-ci ont connu Cluvius, leurs citations parallèles le prouvent, mais elles prouvent qu'ils l'ont connu indirectement. Leur source, qui est celle de Tacite, n'est pas Cluvius.
Il est certain que l'ouvrage historique de Cluvius ne comprenait pas le règne de Vitellius. Nous avons vu tout à l'heure que Tacite n'a pas raconté d'après Cluvius les négociations secrètes entre Vitellius et Flavius Sabinus. Il n'a trouvé dans sa source que des indications vagues et sèches, que des assertions
mal Piirarillcs (III, G,") : «ul faiiin fiiitîj). Lui ([ui sait cl dit que Cluvius assistait à l'ontrevue, s'en serait-il contenté, s'il y avait eu une relation plus sîire et plus complète de l'alFaire, celle de Cluvius? Cette relation n'existait donc point. Elle n'existait point, parce que l'ouvrage de Cluvius s'arrêtait plus tôt : car Cluvius, s'il était allé jusque-là, n'aurait pas manqué de donner les détails qu'il était à peu près seul à connaître et d'ajouter ainsi à l'intérêt de son livre. Et avant Tacite, la source elle-même de Tacite se serait renseignée sur ce point dans Cluvius, qu'elle connaissait comme historien et qu'elle citait, ainsi que le prouvent Plutanpie (()., 3) et le passage parallèle de Suétone (0., 7). Cluvius n'avait pas raconté non plus la guerre des Vitelliens et des Flaviens : car, s'il l'avait racontée , Tacite l'aurait consulté pour sortir de l'indécision où le laissent les opinions divergentes de Pline et de Messalla (III, 28). D'ailleurs, puisqu'il est prouvé que Cluvius n'est pas allé jusqu'au bout du règne de Vitellius, il y a tout lieu de croire qu'il ne l'a pas entamé : il ne se serait arrêté en chemin que dans le cas d'absolue nécessité. Or ce cas ne s'est pas produit, à notre connaissance du moins. Après sa retraite d'Espagne, après la mort de Vitellius surtout, Cluvius a eu des loisirs, des loisirs assez longs; car il n'est pas démontré le moins du monde qu'il soit mort au commencement de 70^^^ On comprend pourquoi Cluvius ne voulut pas, sous Vespasien, écrire l'histoire de Vitellius. Une anecdote racontée par Pline le Jeune [Ep., IX, 19) nous montre qu'il avait la plus haute idée du devoir qui s'impose à l'historien d'être véridique. C'est en invoquant ce devoir qu'il s'excusait de n'avoir pas approuvé toujours la conduite de Verginius : rcScis, Vergini, quae historiae fides debeatur; proinde si quid in historiis meis legis aliter ac velis, rogo ignoscasw. Les citations de Cluvius par Tacite dans les Annales confirment l'excellente opinion que ce
'') C'est l'opimon de JNipperdey, que nous réfuterons dans la deuxième partie de cette étude, quand nous retrouverons Cluvius parmi les sources des Annales. Ce sera alors aussi le lieu de traiter toutes les questions relatives à sa vie, à son caractère et à son ouvrage. Cf. 2' partie, ch. 11, S m, n" 1.
Irait nous donne de lui. Mais, à dire franchement ce qu'il pensait de certains faits qui s'étaient produits pendant la lutte de Vilellius et de Vespasicn, Cluvius risquait d'offenser gravement l'empereur et surtout son entourage. Ne voulant pas encourir le reproche de mensonge et d'adulation que Tacite adresse à sa source (II, loi), il se tut. A partir de quel moment? Il est peu prohahle qu'il se soit assigné comme terme la mort d'Othon : cette mort ne marquait pas la fin d'une période, Cluvius avait assez vécu pour s'en rendre compte. Il n'y avait pas dans cette année 69 d'événement qui marquât la fin d'une période, excepté \ii mort de Vitellius. Cluvius, se conformant à la tradition des annalistes romains, avait dû songer tout naturellement à prendre pour terme la fin d'une année, la fin de l'année 68. Son ouvrage s'arrêtait exactement au point oii finissent les Annales et où commencent les Histoires de Tacite. Cette conjecture a pour elle toutes les vraisemhlances. Au premier abord, il semble qu'elle ait contre elle la citation de Plutarque [0., 3). Il s'agit là, en effet, d'une chose qui s'est passée sous le règne d'Othon : Cluvius a vu des pièces officielles où Othon prenait le surnom de Néron. Mais il est fort possible que Cluvius ait raconté ce fait après la mort de Néron, en le jugeant, en constatant qu'il fut regretté de la populace à tel point que plus tard, pour se concilier les sympathies de cette populace, un de ses successeurs, Othon, songea à se faire surnommer Néron. L'anecdote de Pline le Jeune ne nous empêche pas davantage de soutenir que l'ouvrage de Cluvius finissait avec l'année 68. A partir du i"" janvier 69, le rôle de Verginius est insignifiant. C'est sans doute à propos des événements de 68, la guerre contre Vindex, les oftVes des soldats qui voulaient élever leur général à l'empire, l'attitude de ce général, que Cluvius avait parlé de Verginius avec cette liberté dont il s'excusait. Peut-être avait-il, comme Tacite , mis en doute la sincérité du refus de Verginius : «An imperare noluisset dubiumw (I, 8y^\
('' L'opinion de H. Peter et do jMominsen , que nous venons de réfuter, a été combattue par Ciason, Plut. u. Tac, 12 sqq., cl Tac. u. Sitet., 80 sqq.; Mssen,