CHAPITRE IV
Un résultat certain des comparaisons que nous avons établies entre Tacite, Plutarque et Suétone, c'est que, pour les règnes de Galba et d'Otbon, un ouvrage historique a été la source principale, presque unique, de Tacite, et que ce même ouvrage lui a encore servi de source principale pour le règne de Vitellius et les premiers temps du règne de Vespasien. C'était, nous venons de le démontrer, la continuation d'Aufidius Bassus par Pline l'Ancien. Mais, si le rôle de beaucoup le plus considérable fut joué par Pline, Tacite employa pourtant d'autres sources : n l'atteste formellement en plus d'un endroit'^'. Quelles furent ces sources secondaires et quelle part revient à chacune d'elles? Nous allons nous en assurer autant que possible : car la question n'est pas de celles que l'on peut résoudre avec une précision absolue.
1. D'abord, de quels moyens Tacite disposait-il pour contrôler et compléter sa source principale? Il ne pouvait pas faire ici ce que nous verrons qu'il a fait pour le règne de INéron : comparer au récit de la source principale un ou plusieurs autres récits de même nature et de même étendue'-'. Quand il écrivit les Hisloiro.s, un seul historien latin, Pline, avait traité la période qui s'étend du i"" janvier 69 à la prise de Jérusalem par Titus. Cluvius Rufus et Fabius Rusticus n'avaient guère dépassé
'') Nous éiiuméreroiis et nous étudierons ces endroits au cours du présent chapitre.
'^' C'est-à-dire faire cette rrcollatio'^ dont parle Pline le Jeune dans la lettre à Capiton (V, 8, 12).
la mort de Néron. Nous l'avons déjà prouvé pour Gluvius^", en (jui certains ont voulu voir la source principale. Quant à Fabius, Tacite l'a cité, ainsi que Cluvius, dans les Annales^-\ et il en faisait le plus grand cas, puisrjue dans ÏAgricola^^^ il le met parmi les modernes au même rang que Tite Live parmi les anciens : «Livius veterum, Fabius Rusticus recentium eloquentissimi auctores. » S'il ne s'en est pas servi pour les Histoires, on ne peut raisonnablement expliquer sa conduite que d'une manière : l'ouvrage de Fabius ne comprenait pas cette période. Or, nous sommes sûrs qu'il ne s'en est pas servi dans la narration du siège de Crémone : il ne le cite pas concurremment avec Pline et Messalla sur la question douteuse de la responsabilité du pillage (III. 28). Fabius n'avait donc pas raconté la guerre entre Vitellius et Vespasien, non plus que Cluvius. De ce fait nous avons conclu pour Cluvius qu'il n'avait pas entamé l'année des quatre empereurs : la même conclusion vaut pour Fabius. Cette citation de Messalla et de Pline prouve que Tacite a lu seulement deux récits du siège de Crémone. Comme, sur un point important, ces deux récits étaient en contradiction, s'il en avait existé un troisième f^', Tacite n'aurait pas manqué d'y recourir pour sortir de son incertitude, et, par conséquent, d'en citer l'auteur. A l'époque oii fut composé le troisième livre des Histoires, aucun autre écrivain que Pline et Messalla n'avait raconté la prise de Crémone et, à plus forte raison, aucun autre écrivain que Pline n'avait raconté l'année 69 tout entière. D'ailleurs, en dehors de Cluvius, de Pline et de Fabius, nous ne connaissons personne qui se soit signalé à Rome par un ouvrage historique de quelque importance sous la dynastie flavienne et le principat de Nerva, et nous croirons malaisément qu'à cette époque ait fleuri un historien dont non seulement les œuvres.
^^' Cf. cliap. iii , S I , n" h.
'A Ann., XIII, 90 ; XIV, a; W, (ii.
(3) Agric, 10.
'^' Nous entendons un troisième récit de quelque notoriété. H a pu y en avoir au temps de Pline qui étaient oubliés au temps de Tacite. Nous allons y revenir.
^12 LKS SOUUGKS DK TACITK.
luiils uK'ine le nom, se soient perdus. Piiisf|iie Messalla avait fait, non pas une Iiistoire en règle de l'année (îj), mais un ouvrage de J)i('n moindre importance'", sans dout(^ un r(''cit de la campagne des Flaviens contre les Vitelliens'-^, Pline était le seul guide dont Tacite put se servir d'un bout à l'autre pour la partie conservée des Histoires.
Les premières lignes des llisloircs vienneni, au moins dans une certaine mesure, à l'appui de celte conclusion, «Initium milii operis Servius Galba iterum, Titus Vinius consules erunt. Nam post conditam Urbem octingentos et viginti prioris aevi annos*""'' muUi auctores rettuleruntw. Pour quelle raison Tacite prend-il comme point de départ h' i"' janvier 69 et ne remontet-il pas plus haut? C'est, d'après cette déclaration, parce que les événements antérieurs ont eu beaucoup d'historiens. 11 est évident pour nous ([uo d'autres considérations ont agi sur Tacite; nous en avons di''j;\ dit un mot en passant et nous y reviendrons'^'. Mais, si la raisoji (pi'il donne ici n'a pas Mé déterminante, comme il nous le fait entendre, elle a pourtant existé. Il y avait, au temps de Tacite, plusieurs ouvrages historiques qui s'étendaient jusqu'à la mort de Néron ou à peu près. Tacite ne dit pas formellement, mais donne très clairement à comprendre que les événements postérieurs au i"" janvier (h) n'avaient pas encore eu beaucoup d'historiens. Ils n'en avaient eu qu'un, nous venons de le montrer.
La déclaration de Tacite et notre conclusion ne sont nullement en désaccord avec un passage de Flavius Josèphe, où, désignant une période historique qui comprend avec le règne de Néron ceux de Galba, d'Othon et de Vitellius, il s'excuse de ne pas la raconter en détail, parce que Si'oxXov zsàaiv èali kou
") Cr. chap. m, S5 1, 11° :>.
f-' Cf. plus ioiii, S II.
(■■') Exactciiionl %'?.-i. Tacite .■oiiiptc ci
i") Cf. chap. III, § III, n" .-), ol chap.
'•") Bell. Jmi, IV, 9, 2.
LES SOURCES SECONDAIRES DE TACITE. 2i:5
pas (lire (|ii';m tonips où Josèphe compose ses Guerres de J luh'e , sons le rr<|ii(' de Vespasien '^', il e.\isl(^ di'jà plusieurs ouvrages liislori(|iies en rrgle, eomme les Hl.slotrcs de Pline, où le récit soit poussé jusrpi'à la mort de Vilellins au moins, mais seulement (pie les diverses parties de cette période, tantôt un événement, tanlùt un autre, ont été souvent racontées. En d'autres ternies, c'est l'abondance des récits partiels, auxrpiels nous reviendrons tout à l'heure, et non l'abondance des récits d'ensemble, que signale Josèpbe. Il faut interpréter ainsi ce passage, el parce (pie, ainsi compris, il se concilie le mieux du monde avec l'aRlrmation de Tacite, (jue nous n'avons aucune raison de suspecter; et parce que, considéré en lui-même, cette interprétation lui convient très bien. En effet, Josèphe n'embrasse pas toute la période dans une désignation d'ensemble; il en énumère les épisodes. Il ne dit pas : r^Je me dispenserai de raconter les règnes de Néron et de ses successeurs jusqu'à Vespasien, car cette époque a eu beaucoup d'historiens w; mais : «Les excès de Néron, le complot dont il fut victime, son suicide, le châtiment de ceux qui l'avaient renversé, la guerre des Gaules, la proclamation de Galba, son arrivée à Rome, l'hostilité des soldats contre lui, son assassinat, l'élévation d'Othon à l'empire, sa lutte contre Vitellius et sa mort, les révoltes contre Vitellius, sa défaite par les lieutenants de Vespasien et sa mort, tous ces •'vénements je ne les raconterai pas en détail, parce qu'ils ont en beaucoup de narrateurs. 55 Les plus anciens, ceux du règne de Néron, n'en ont-ils pas eu davantage? Certains de ces narrateurs ne sont-ils pas autre chose que des historiens proprement dits? Josèphe ne précise pas.
2. Il y avait bien, en dehors du récit de Pline, la collection du journal de Piome [Actn d'mrna), et celle des procès-verbaux du sénat (Acta senatus). Mais ce qu'elles auraient pu fournir à Tacite, ce n'était pas un véritable récit, c'étaient de simples, matériaux. Il v eut recours plus tard, (piand Pline l'eut aban-
*'' (il. Contra Apioiivin, I, y, "'l De cilu sua, (i.î.
iîl/j LES SOURCES DE TACITE.
donné <^'. Les a-t-ii consultées, tant qu'il a eu Pline pour guide? Il ne saurait être question d'un dépouillement sérieux et complet. A quoi bon se livrer à de pénil)les et fastidieuses recherches dans ces volumineux recueils où l'important était noyé parmi l'insignifiant? Le travail de triage avait été fait par la source: le recommencer, c'eût été temps et peine perdus; Tacite n'y a pas songé; aucun historien romain, placé dans les mêmes conditions, n'y eût songé. L'avantage essentiel qu'il y avait à suivre une source principale était justement la suppression des recherches préparatoires. Contrôler d'une façon attentive et continue la source dérivée par les sources premières revenait à se priver de cet avantage. Mais, à défaut d'un tel contrôle, Tacite n'a-t-il point quekpiefois cherché, dans les documents originaux, la confirmation d'un détail donné par Pline, ou bien encore quelque détail omis par Pline? Nous savons qu'il a fait, dans les Annales, ce contrôle très partiel des sources dérivées par les documents authentiques'-^. Pourtant, il ne faudrait pas en conclure, sans autre preuve, qu'il l'a fait aussi dans les Histoires. Quand il se mit à composer les Annales, il avait conduit, dans son premier ouvrage, le récit des événements jusqu'à la mort de Domitien ; pour la plus grande partie du règne de Vespasien, pour les règnes de Titus et de Domitien, il avait dû, abandonné par Pline, se résigner au travail préparatoire qu'il s'était épargné jusque-là. En réunissant ainsi lui-môme ses matériaux , il s'était familiarisé avec les archives , et , quoique pour les Annales les sources littéraires ne lui fissent pas défaut, il pensa qu'il y avait intérêt à remonter parfois à ces sources premières. Il a pris soin de nous avertir qu'il l'avait fait. L'aurait-il fait dans les Histoires sans nous en avertir? Bien loin que les documents officiels aient été, comme le voudrait l'opinion traditionnelle, l'une des bases des Histoires, il est donc très probable que Tacite ne les a même pas employés à titre de sources accessoires '-^^
''^ Cl', plus loin, S IV.
(•') Ann., III, 3; XV, 7^. Voir a* partie, chap. i, S i.
''> Cr. la dissertation de HofTmann.
3. Nous avons montré, tout fi l'heure, qu'au moment où Ta- ( ilc ('clivait ses Histoires ii n'y avait pas, celui de Pline excepté, (If n'cils généraux embrassant toute la période à laquelle correspond la partie conservée de l'ouvrage. Mais il y avait des ii'cits partiels : Flavius Josèphe l'atteste et, même sans son témoignage, nous en serions certains. Les ouvrages de Cluvius o[ de Fabius, s'ils allaient jusqu'au i"" janvier Gt), pouvaient l'ournir à Tacite des renseignements sur les premiers mois du règne de Galba, dont il a eu à parler sommairement dans son l;il)l(';ui du monde romain à cette date. C'est à lui seul que nous devons de savoir que Vipstanus Messalla avait raconté une partie des événements de G9, la campagne des Flaviens contre l(>s Vitellicns. Suetonius Paulinus, qui fut l'un des généraux (TOthon dans la guerre contre Viteilius, ne raconta-t-il pas cette [jucM-re, comme il avait autrefois raconté son expédition d'Afri- (pie^''? Qu'était-ce au juste que cet ouvrage de Mucien, dont il est souvent question dans Y Histoire naturelle de Pline ^"-^, et quel parti pouvait en tirer un historien des années G 9 et 70? L'em- [)ereur Vespasien avait laissé des mémoires : Josèphe les cite'^' p')ur un fait qui se rapporte à ses campagnes d'Orient. Contenaient-ils aussi les événements postérieurs : son élévation à l'empire, son règne? D'une façon générale, il est en soi très vraisemblable que tel et tel événement de l'année 69 : la mort (If Galba, la mort d'Othon, la bataille de Bedriacum, l'incendie (lu Capitule, etc., avaient été l'objet de relations particulières.
\ous diviserons ces récits partiels, dont la plupart restent pour nous anonymes, en deux groupes : ceux qui étaient antérieurs et ceux qui étaient postérieurs à la composition des Histoires de Pline. Les premiers furent sûrement recherchés et mis à contribution par un curieux comme Pline, et sans doute il
'' Cf. 2° partie, cliap. i, S i, et Schmidt, p. 9 sq.
-j D'après Sclimidt, p. 10 sqq. , c'était un ouvrage purement géographique : |iN citations de YHistoire naturelle le prouvent.
' J De vita sua. Go : ... èv roïs Ovear^aaiavoy ^oZ mTOKpdropos Cnonvv(iaciv "•jtj) y éypaicl ai.
ilC. LKS SOUHCKS DE TACITI-:.
les avait plus (riiiir l'ois cili's avec le nom de Iciii's ailleurs la où nous ne li'ouNoiis |)lus dans Tacilc el les aulrcs (juc des citalious iiul(''(('nnnu'('s ". Ils rcniraicnl donc |)our Tacilc dans la cal('{;(U'i(' des niah'iiaux d('')à cxpioih's, conunc les Aria .soifiluf; el les \(ifi (l'innia. Il n'y a\ail pas lieu de les ('ludier à Fond. Toul au plus, aurail-il pu sonner à les consulter parfois, siu' certains points sp(3ciau\. poin- vi'nlicalion on coniplénienl. Or il va de soi que ce premier Ki-onpe ('-lait de beaucoup le plus nombreux. Au lend(Mnain de la sanj;lanle trajjédic qui dura loutc rann(;e ()(j, les acteurs et les témoins de quelque scène importante, s'ils avaient le moindre talent d'écrivain, ne durent ])as r(''sisler au désir de la raconter isolément et dans le plus {;Tand di'lail. Ils ohéissaienl ainsi à un besoin tout naturel de l'an-e parlajjcr à aulnii des ('motions très vives et très récentes; ils étaient assuré's (|ue leuis narrations passionneraient le lecteur conlenq)orain. Mais, à mesure que l'année des quatre empereuis sojlait de l'aclualité pour entrer dans l'bistoire, les dispositions d'esprit cpii avaient multiplié les récils de ce genre disparaissaient, et ils devinrent certainement de plus en plus rares. Plus on s'éloienait de (di^, plus les faits isolés de cette aimée, même les faits essentiels, perdaient, au moins pour le public, de leur relief et de leur intérêt; cbacun d'eux se fondait peu à [)eu dans l'ensemble de ceux qui l'avaient précédé et suivi. D'aulre part, les souvenirs des acteurs eux-mêmes et des témoins en arrivaient à être moins précis, leur désir d'expansion moins pressant. Le temps des faiseurs de narrations particulières et personnelles était passé au bout de quelques années; celui des historiens commençait. Or c'est alors que Pline com-
') Les ])assa|;(>s |.itrail(M."s de Plutarque ( 0., 3) oL SiiL'Ione (0., 7) déinonliiMil (|m'(ii i'IIcI (les noms propres, traces des reclierches de Pline, ont disparu; l'hilaKiiii' iioniiiic (iluvius, comme l'avait fait Pline, et Suétone remplace ce nom |pr()|iiv |iar la l'ormule : «ut quidam tradidermitn. Cependant les formules indéteriiiiiH'i's (levaient dominer dans Pline, parce (|ue, on sa qualité de contemporain, il a\ail lait saus doute un usage prépondérant dos témoignajfos oraux et collectils : rrOiiidain, alii, plures. . . traduul, dicunl , credmit-i étaient les loiuiulos appropi iér> aux citations de te !M'un>.
posa sa conliiuialion d' Aiilidiiis'". Les l'ccils |)ai-|i('ls du second pToupt' dcvaiciil donc cire 1res |)en nonil>i'eii\ cl le ino\en nian(|iiail |)res(|in' coin|)lètenienl à Tacile de conlrôler le Ira- \ail de la source principale par des sources accessoires d(î ce j;e.H-e.
Essayons de préciser et reclierchons dans les citations de Tacite les renseijjnenienls (ju'elles peuvent contenir sur la personnalité et l'importance de ses sources secondaires. Ce cpi'elles nous loiirnissenl pour les deuv premiers livres est bien peu de chose. Ecartons d'abord la citation de II, 07 : «Invenio apnd rpios-
dani auctores '■> à propos des \elléités d'accord (ju'il y
aurait eu avant la bataille de Bedriacuni entre Othoni(>ns et Vitelliens. Tacite combat l'opinion cjue Plutar(|ue (0., ()) accepte connne plausible. Il serait possLijIc à la rigueur ([u'il eut trouvé cette opinion représentée par la source principale et par nne ou plusieurs sources secondaires. Mais il est beaucoup plus \ raisend)lable que l'indéllni ce quosdam v , bien qu'il soit au pluriel , cache tout simplement le nom propre tie la source principale. Tout le chapitre qui conmience par cette formule est remar- (juable par l'eniploi des figures oratoires'-' : ce pluriel n'est-il pas lui-même nne ligure? Suétone nous fournit l'exemple d'une niexactitude analogue : tandis (jue Plutanpie nomme (-luvius Ilnfus comme garant d'un fait relatif à Othon (^0., 3), il introduit [()., 7) la mention du même fait parla formule indéterminée : «ut (pn'dani tradiderunt??. Tacite a pour la rhétorique im goût très prononcé qui l'a conduit plus d'une fois à commettre des inexactitudes '5^. Mais ici il a subi encore une autre iidbience. Le nom propre singulier qu'il aurait dii mettre à la place de ce pluriel vague était celui de Pline l'Ancien. Or Tacite entretenait les plus amicales relations avec Pline le Jeune, avec
t'î II laul niiic ciilicr dans le pr icr ;;roii|ic , ;ncc les iV'cils partiels îiiiié-
lÙHii's au iiioin.'ul où I^liiic, dans sa ronliiiiialion (rAiilidins, arriva à raiiiK'f (kj, les ivciispailicis loulà iail coiileiiipoiaiiis (|u"il |)iil coiiMdlcr [nmv des lolouchcs.
'-) CI", le coinnicnlairc d'Ed. Wolll'.
'■> Nous \j revioiidroiis , cliiip. v, ? i.
218 I.KS SOUHCI'^S l)K TAClTIi.
le neveu el lils juloplif de cet liislorien ;ui([iiel il aviiil d'ailleurs les plus grandes obligations, puisqu'il lui empruntait d'excellents matériaux tout préparés. En taisant le nom de Pline l'Ancien, dont il repoussait l'opinion comme invraisemblable, il a donc voulu ménager les susceptibilités de Pline le Jeune, très attaché à la mémoire de son oncle. Il est à remarquer que nulle part dans les Histoires il ne fait formellement le moindre reproche à Pline. Dans le passage où il le nomme (111, 28), il reste incertain entre sa version et celle de Mcssalla. Dans le passage où il l'accuse d'avoir cherché des prétextes honorables à la trahison des officiers vitelliens (11, 101), il ne le nomme pas. Nous verrons qu'il n'a pas pour lui les mêmes ménagements dans [as Annales''^'' : c'est qu'alors Pline le Jeune est mort'-'.
Que la citation'^' : crScriptores temporum, qui, potiente rerum Flavia domo, monimenta belli hujusce composuerunt. . . v (11, 101), se rapporte à Pline, cela est évident. Mais ce pluriel, comme celui dont nous nous occupions tout à l'heure, n'est-il au fond qu'un singulier? Pour les événements de la guerre entre les lieutenants de Vitellius et ceux de Vespasien, Tacite a eu une seconde source, Messalla. Nous sommes donc à peu près sûrs qu'il le désigne ainsi en même temps que Pline. Messalla est cité deux fois dans le livre lll, au chapitre 2 5 : ^Rem nominaque auctore Vipstano Messalla tradamw, et au chapitre 28 :
«Hormine id ingenium, ut Messalla tradit, t> Dans les
deux cas il est question de faits qui se sont passés pendant la bataille de Crémone. Trois citations indéterminées, relatives à la même bataille , se rapportent aussi très certainement à Messalla en même temps qu'à Phne : (rOrdinem agminis disjecli per iram ac tenebras adseverare non ausim, quamquam alii tra-
■'> Cf. 3° partie, chap. 11, S m, et chap. m, S m.
'-) Pline le Jeune mourut, sans cloute en ii3 ou 11/1 (cf. Mommsen, Hermès, 111, p. 99 = Et. sur PL le J. , p. 7.3 sq.). Les Annales ne parurent pas avant 1 15; cf. chap. 1, § I, n° 9.
'^> Nous avons montré plus haut (chap. m, S m, n" 3) que la mention (1, tio) du prodige qui accompagna la mort d'Othon n'est pas une intercalation, mais se Irouvait déjà dans la source principale.
LES SOURCES SECONDAIRES DE TACITE. iJiy
didorinlw, (22) — «Inter omnes auctores constat'? (le nom du soldat qui entra le premier dans Crémone) [2()] — «Celeberrinios auctores habeo » (un fait monstrueux ([ui s'est passé après la bataille) [5 ij. Mais elles ne désignent pas des sources autres que Pline et Messalla'". Nous avons \u^-\ en effet, que pour la bataille de Crémone Tacite n'a mis à profit ([ue leurs deux récits. Nous essayerons plus tard '^^ de déterminer dans quelle mesure Tacite s'est servi de Messalla pour le récit de cette bataille et des antres événements de la guerre entre Flaviens et Vitelliens. Comme il est improbable, d'une part, que Tacite, qui nomme Messalla, se soit servi d'une autre source partielle sans la nommer, d'autre part, qu'il ait existé sur cette guerre quelque relation qui en eût laissé de côté le principal épisode, la bataille de Crémone, pour toutes les opérations militaires contre Vitellius, c'est-à-dire pour presque tout le troisième livre, nous croyons que Tacite a contrôlé la source principale avec Messalla seul. — Dans le reste du livre III et dans les livres IV et V, rien ne dénote l'emploi de récits partiels.
La continuation d'Aufidius n'était pas le seul ouvrage historique de Pline l'Ancien. Il avait composé aussi une Hisloirc des guerres de Germanie que nous retrouverons parmi les sources secondaires des Annales^'^\ 11 ne faudrait pas croire que Tacite a consulté ce dernier ouvrage pour la guerre de Civilis (IV, 12- 3y, 5/1-79; ^' 1/1-26). Dans la liste chronologique dressée par Pline le Jeune '^', les Guerres de Germanie sont placées avant les ^Studiosi tresv et les ^Dub'i'i sermonis odov. Le second de ces deux traités fut écrit à la fin du règne de Néron : par conséquent, les Guerres de Germanie étaient composées depuis longtemps, quand Pline, sous Vespasien, entreprit sa continuation d'Au-
^'' Dans la formule «inter omnes auctores constat n, omnes équivaut donc à deux. Nous relèverons chez Tacite des inexactitudes d'expression analo{jues; cl", chap. V, S I, et 2" partie, chap. iv, S i. '-' Cliap. lu, S I, n" 5.
CI". S II du présent chapitre.
'' CI". 3" partie, chap. 11, S 11, n° 6. Ep., III, T).
(idiiis. Il les avail coinincncccs, d'iiprcs le léinoignajjc de sou iicvcii, pciidanl (jii'il servait eu Germanie. 11 ne les reprit siirenieiil pas pour y ajouter la jjuerre de Civilis, puisque celte jjuerre avait sa place toute marquée dans son nouvel ouvrage historique. Ouand Pline le Jeune définit ainsi le sujet : cdJellorum Geruianiae vi{}inli, quibus omnia, quae cum Germanis gessimus, hella collegitii, il faut donc entendre toutes les guerres antérieures à l'époque oii fut aclicvé ce premier ouvrage, c'esl-à-dire aux dernières années de Néron '".
k. Même pour la partie conservée des Histoires Tacite s'est trouvé en mesure de mettre à profit des témoignages oraux et des connaissances personnelles. Il était déjà presque un adolescent à la mort de Néron. Il a pu voir ceux d'entre les ("vénements de Gf) et 70 qui se sont passés à Rome, dans la rue, comme l'entrée de Vitellius vaincjueur (II, Sq). Il a du entendre raconter ceux-là et les autres par des personnes plus âgées, témoins oculaires ou acteurs. Il a connu Verginius, dont il a |)rononcé l'éloge funèhre^'^'; il a connu Vespasien et Titus, sous lesquels il a exercé ses premières fondions publiques'*''; il a connu Pline le Jeune, à qui son père adoptif, à qui son vénél'able ami Verginius f'' avaient certainement dit bien des choses intéressantes sur l'année des quatre empereurs. Bref, le sujet n'était pas nouveau pour lui, quand il entreprit ses Histoires, et il eut le moyen de compléter ou de préciser ce qu'il en savait déjà, aussi bien par des communications orales que par des livres. Il a usé parfois de cette tradition orale, directe ou indirecte. Après avoir raconté la mort de Flavius Sabinus, il ajoute (III, 75) : «•(^aedem ejus laetam fuisse iMuciano accepimus. 11 Getle première personne et ce verbe t^accipere^? n'indiquent-ils [)as une addiliou faite par Tacite d'après une source orale aux
^'' D'ailleurs sous le rèjfuc di- Xéron il in; proviucps fie Germauie.
'^) Pline lo J., Ep., II, 1.
(••') Cf. Uisl., 1,1.
iciiscipiicnietits (1(3 la soiirt'(3 |)i"iiici|)al('? Il csl |)('ii prohahic. (raillcms, ([ii(> Pline ail ()S(' parler avec une telle liberh' du loiilpiiissaiil "\litcieii''). Si nous donnons celle significalion à la l'ornude de riladon " accepiniiis n dans ce passaee. d sera lo.(|i(|no de renleiidi'e de in('ine dans deux antres passaecs, le premier relatil' à la niorl de Jnnius Blaesus'-^ dont le rcjcil occupe deux chapitres (111, '■)(> et -)()), le second (\, i .) ) relatif an nombre des assi('pés de J(3rusalem. Tacite ne sail sM doit attribnei- aux l' laviens ou anx Vitelliens la responsabilih' de l'incendie du Capilole : K llic and)ijjitnr, ieiiein lectis oppunnatores injecerint, an obsessi, (piae cr(3brior fania, dum nitentes ac progresses depellnnt'i (III, 71). Pline avait, sans hésitation, charg(j les \ ihdiiens : dans Yllistoire naturelle, c'est à eux seuls rpi'il impute l'incendie : ^Aetas nostra viditin Capitolinni, prins([uam id
novissime conflagravit a Vitellianis incensum ^1 (\\\1V,
7, 38); de plus, Suétone met également tout le mal sur le com])te de Vitellius : t^Sabinumque et reli([uos Flavianos nihil jain metuentes vi subila in Capitolium compulit, succenso(pie lemplo Jovis Optimi Maximi oppressit?? (^VitelL, i5); il en est de ménje de Dion (L\\ , 1 7, 3); enfin ce silence de Pline sur la version défavorable aux Flaviens se concilie très bien avec le reproche de partialité que Tacite lui adresse'^'. Cette version, Tacite la doit donc vraisemblablement à la tradition orale, Kl'amaw. S'il la devait à une source écrite, il aurait cité le nom pi'opie de celle-ci et l'aurait opposé à celui de Pline, comme il fa l'ait pour la responsabilité du pillage de Crémone (III, 98). Mais, en somme, il n'a pas pu tirer un parti bien considélable de ses renseignements oraux ou de ses connaissances personnelles sur r('poque en question. Ce qu'il avait vu lui-même
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