LES SOU II CES DH TACITE
col;i |)i(i(liiit plus (l'oiTol. Pour la même raison, il se borne à conslalcr (|iin ]o jour de cette révolte Othon avait «célèbre convivium primoribus feminis virisque?? (I, 81). D'après Plutarqiie, les convives étaient 80 et quelques-uns avaient amené leurs femmes. — Plutarque indique nettement (0., 5) qu'Othon ne passa point le Pô au début des bostibtés et que son quartier général fut dès le commencement à Brixellum. Tacite (II, 33 et 39) parle de son départ pour Brixellum, ce quartier général, après le grand conseil de guerre, comme d'une retraite et non comme d'un retour en arrière. N'est-ce pas afin de donner à cet éloignement, au moment de la lutte décisive, de celui pour qui elle va se livrer, un caractère d'inopportunité plus saisissant? Rien dans son récit n'indique, sans doute, la présence d'Othon sur la rive gaucbe avant le conseil de guerre, mais rien n'indique non plus son absence, et le lecteur peut se faire cette illusion qu'alors pour la première fois l'empereur se séparait de son armée. — Suétone ( Vit., i5) raconte trois tentatives d'abdication de Vitellius : la première eut beu sur les degrés du Palatium, en présence des soldats réunis en grand nombre; la seconde, le lendemain, au point du jour, sur le Forum, devant les soldats et le peuple ; l'une et l'autre avant l'incendie du Capitole et la mort de Flavius Sabinus; la troisième, après ces événements, dans une assemblée du peuple régulièrement convoquée. Tacite n'a raconté que la troisième (III, 68), la préférant parce qu'elle fut la plus officielle et la plus dramatique des trois, éliminant les deux autres, parce que raconter trois fois une telle scène, c'était en amoindrir et en compromettre l'effet ^^l — Nous ne disons rien des inexactitudes et des obscurités très fréquentes que l'on peut relever dans toute la partie relative aux opérations militaires entre les Othoniens et les Vitelliens. Elles ont été à plusieurs reprises et minutieusemeni étudiées ''-\ La narration
'^^ Seulement Tacite place la tcnlativo trahdication avant i'afl'aire du Capitole. JNous allons y revenir; ci', plus loin, S 11, n" 1. — Sur ia suppression, cf. Beckurfs, p. 2,3 sqq.
(-) Par Hag-jo, Moinmsen, Orslcncckei', Kunizc; et. la l.ihlio-fiajiliic el le
Onir.I>A[.lTK DE TACITE. -iiry
(le relie cani|);i<;iip nous nioiidv mieux <|u'aurune aulre coinhieii Tacite était étranger aux choses de la guerre et les dédaignait.
3. Parmi les inexactitudes de Tacite, les unes, celles entre autres que nous avons citées comme exemples, sont volontaires, et nous voyons dans quelle intention il les a commises : il a sacrifu' la précision à l'effet littéraire. D'autres n'ont pu lui procurer aucun avantage et paraissent avoir été involontaires. Tacite ir('l;iil pas un esprit scientifique. Avant d'aborder l'histoire, il avait longtemps exercé la profession d'orateur. Le goût (le l'é'loquence et la pratique de l'art oratoire, du genre judiciaire surtout, qui fleurissait à peu près seul au temps de Tacite, ne sont pas faits pour développer la qualité scientifique par excellence, la précision f'I Tacite n'a pas la passion de l'exacte et rigoureuse vérité, il se contente aisément d'à peu près. Il reproduit souvent sa source avec une négligence manifeste.
Les soldats veulent, après le meurtre de Galba, que Marins Ceisus soit puni de mort. Quels sont leurs griefs? «Industriae ejus innocentiaeque quasi malis artibus infensi;?, cht vaguement Tacite (I, /i5). Plutarque est bien plus précis (G^,, 27) : Ceisus est coupable d'avoir engagé les troupes à secourir Galba. — Othon, pour sauver Ceisus, le fait charger de chaînes et promet qu'il subira un châtiment plus grand que celui que demandent les soldats. Le prétexte est assez étrange. Quel châtiment est plus grand que la mort? L'Othon de Plutarque est plus vraisemblable : il feint de vouloir faire subir à Ceisus un interrogatoire sur des choses importantes. — La grande inondation du Tibre eut pour conséquence, dit Tacite (I, 86), la disette. Mais quel rapport exact y eut-il entre l'inondation et la disette? Nous l'apprenons par Plutarque (0., à) : les greniers de Rome avaient été envahis par les eaux. — Aux funérailles d'Othon, la sédition qui avait déjà éclaté avant sa mort, faillit recommencer:
|iarallè]o de Tacite et de l^lutarque. — Mommsen, Ilist. rotn., t. IX, p. aSo, note, appelle Tacite trie moins mililaipe des liistoriens-i.
^') Cf. G. Boissier, L'opposition sous les Cpsars, p. :>8G sq. (if'llc rriti(|iie, d'nilliurs, n'atteint pas Tacite seul.
27(; I.KS SOliRCES DK TACITK.
«In fiinoro cjiis novaln Indu ;ic doloi'e mililiim sodilioj) (![, ,") i). PJularque donne une raison moins vague : le prélet du pn'loire, Plolius Firnius, voulut sur-le-champ leur faire jurer fidélité à Vitellius [0., 18). — Tacite raconte (1, 20) rpie Galba ordonna la restitution des libéralités de Néron et il ajoute : ^Ubique liasta et scctor, et inquiéta urbs actionibus. v II omet une circonstance capitale qui renferme la véritable cause de cette agitation : nous savons par Suétone (C, i5) et par Plutarque (G., iG) que Galba contraignit à restitution même ceux qui avaient reçu en cadeau ou acheté des objets provenant de ces libéralités (').
En somme, Tacite ajoute à la matière fournie par sa source principale quelques digressions et les discours'-*. Quant aux suppressions, il fait les unes sans intention, obéissant à son tempérament et à ses habitudes d'orateur, les autres avec intention, en vue d'un effet littéraire déterminé. Parmi ses additions, les plus importantes ne sont que de beaux développements oratoires; elles n'augmentent en rien la valeur historique de l'ouvrage. Et celle-ci serait plus grande, s'il avait conservé la plupart des choses qu'il a supprimées.
^') Voici quelques autres inexactitudes ou né{jligences que nous n'avons pas eu l'occasion de signaler dans les parallèles des chapitres i et n. Tacite met à plusieurs reprises le chiffre rond au lieu du chiil're exact, par exemple, 890 au lieu de 831 (I, 1); même inexactitude à IV, 58 et 7^ ; cf. le commentaire de Heraeus. Nous en trouverons d'autres exemples dans les Annales. Les trois que nous citons ici sont bien imputables à Tacite , et non à la source : le premier se trouve dans l'introduction, les deux autres dans des discours. — Tacite affirme (V, 10) que, pendant l'année 69, les hostilités contre les Juifs furent complètement suspendues : ffproximus annus. . . quantum ad Judaeos per otium transiitn. Cela n'est pas exact : en 69, avant d'être proclamé empereur, Vespasien avait pris Béthel, l'.phrem et Hébron; cf. Josèphe, Bel. Jnd., IV, 9, 9; 10, 2. Le minutieux continuateur d'Aufidius, qui selon toute probabilité était déjà en Orient à cette époque (cf. chap. m, S n, n° 3), n'avait certainement pas omis ces détails. — On ne saurait dire , au contraire , si c'est Pline ou Tacite qui est responsable de la confusion entre les deux Antiochus (V, 8; cf. Heraeus).
(■^' Et des jugements aussi. Nous y reviendrons; cf. plus loin, .^ m.
OIUGINALITK Di: TACITE. 277
l. Tacite, soit dans les Histoires, soit dans les Annales, est un annaliste. Les grandes divisions de son récit sont marquées, non par la nature des événements , mais par les années. Dans ce que nous avons des Histoires, l'année 69 et une partie de 70, le récit de la première année n'empiète pas sur celui de la seconde. Nous verrons cpie cette délimitation rigoureuse n'est ])as toujours observée dans les Annales : cependant les exceptions sont rares et très explicables. Comme la source principale des Histoires, Pline l'Ancien, dans sa continuation d'Aufidius Bassus, était aussi un annaliste; avec la matière Tacite lui a forcément emprunté l'ordre, au moins l'ordre général. Car cette ordonnance annalistique laisse encore une certaine liberté à l'historien. Une seule année comprend ordinairement plusieurs séries distinctes de faits historiques qui rentrent dans le sujet traité par l'annaliste; une série commence très rarement là où finit une autre série; le plus souvent des faits de séries différentes sont exactement contemporains. Le plan général est donc fourni par la division en années , mais le plan de détail appartient à l'initiative de l'historien. Nous allons montrer que Tacite n'a pas toujours suivi celui cjui avait été préféré par sa source, et chercher en même temps la cause des modifications qu'il a cru devoir y introduire*^'.
Plutarque (^G., i() et 20) raconte sans interruption toute l'histoire d'Othon depuis ses relations avec Néron jusqu'à la veille de l'adoption de Pison. Tout se tient parfaitement dans ce récit: Othon a été d'abord l'ami de Néron, qui, par jalousie, l'a ensuite exilé dans un gouvernement. Le premier d'entre les gouverneurs, il s'est déclaré pour Galba. Il s'est signalé par son zèle; pendant le voyage, il a fait de la popularité auprès des soldats, il a courtisé le tout-puissant Vinius. Et maintenant
^'' Pour cfllo partie, d. Beckurts, 21 sqq. cl 62 sqq.
1)78 LES SOUnCES DE TACITE.
Viiiius est l(> jtniroii tic sa candidature à l'adoption. Tout cela s'est passé en G8, comme le démontrent péremptoirement les mots par lesquels Plutarque termine, au chapitre !>!, le récit des démarches de Vinius en faveur d'Othon : «i^S'élant déclaré lui-même consul avec Vinius pour collègue, Galha différa l'adoption, et il était manifeste qu'il prendrait une décision au commencement de l'année, jj La source commune, qui était un annaliste, avait certainement raconté toute cette histoire d'Othon dans son année 68 , c'est-à-dire d'un seul trait, comme Plutarque. Tacite l'a coupée en deux : il a parlé (I, i3) des antécédents d'Othon et de sa candidature, dans son tableau de l'état de Kome au i"" janvier Gf)^"; mais il a réservé les détails sur les intrigues d'Othon pendant le vayage, pour les joindre (28-2/1) à ceux qu'il avait à donner sur les intrigues du même Othon après l'adoption de Pison (cf. Plut., G., 28 sq.). L'abandon de l'ordre chronologique est évident. Les faits du chapitre 28 se sont passés pendant le voyage : «Studia militum jam pridem. . . adfectaverat, in itinere, in agmine,. . . cum. . . Pyrenaeum et Alpes et innnensa viarum spatia aegre sub armis eniterentur. it Avec le chapitre 2 5 nous revenons au point chronologique où le retour en arrière a interrompu le récit, c'est-à-dire au lendemain de l'adoption : c^Sed tum, etc. 5> Le but du changement est visible : Tacite n'a pas voulu couper en deux le tableau des manœuvres qui portèrent Othon à l'empire.
Plutarque raconte la révolte des légions de Germanie et l'élévation de Vitellius à l'empire, avant 1 adoption de Pison [G., 23)^-1 Ce^; ordre est très légitime, puiscjue le premier événement, nous avons insisté sur ce point dans le parallèle, est antérieur au second. C'était sans nul doute l'ordre de la source. Tacite l'a modifié pour ne pas interrompre, par un récit forcément long, celui de la révolution qui se préparait depuis plusieurs mois et qui allait s'accomplir presque en même temps à
^'^ Ou, plus exactemonC, en lète de son récil do raiiin'i' dij, puisnno le récit foinnieiiro propreinenl avoc le chapitre 13 et rallaire de l'adoption. ^- De même Dion, LXIV, h.
ORIGINAI.ITK DE TACITK. 270
llome. H ne rcvieiKlra aux alIViircs de Germanie, an\(nielles il se contente de faire allusion de loin en loin, ([u'a|)rèsle meurtre de Galba (I, 5i): c^Nunc initia causas(|ue motus Vitelliani expediam. v
Dans ces deux cas, la conduite de Tacite se justilie sans peine : il a voulu donner plus de clarté à l'ensemble de sa narration et il y a réussi. D'autres modifications dans l'ordre des données de la source s'imposaient à lui par le seul fait que son point de départ était le i*"" janvier 69. La source, comme Plularque (^G., 12), avait raconté les antécédents de Vinius à l'occasion du rôle important que joua ce personnage dès les premiers temps du règne de Galba, dès 68. Tacite a reporté ces détails à la mort de Vinius (I, hS). — De même, à propos de la mort de Galba, il a donné sur le passé du vieil empereur des renseignements dont l'équivalent se rencontrait dans la source, comme dans Plutarque [G., 3), beaucoup plus tôt, à propos de son élévation à l'empire. — Plutarque ^^' raconte qu'en 08, Tigellin fut sauvé par Galba sur la recommandation de Vinius et malgré les réclamations indignées du peuple (G., 17), et qu'Othon ordonna la mort de ce personnage dès le comniencement de son règne (0., 9). Tacite réunit naturellement les deux récits à propos du second événement (I, 72). — Dans tous ces ])assages il utilise une partie des matériaux que lui fournissait la source pour l'année G8, il en a déjà utilisé une autre partie dans l'introduction (I, /i-i 1).
Mais il est d'autres cas où les modifications que Tacite a introduites dans le plan de la source ne peuvent s'expliquer que par sa négligence, G'est ainsi qu'il place après l'adoption de Pison (I, 20) le remboursement des libéralités de Néron, qui est raconté par Suétone [G., i5) et par Plutarque (6,, 16) avant cette adoption, et qui, certainement, ne fut pas ordonné par Galba pendant les derniers jours de son règne : nous l'avons démontré dans le parallèle. On ne voit pas dans quel but Tacite
.'i Do iiiènif Dion, LXIV, 3,3.
aurai( dccidc celte niodilicalioii. Il est très vraisemblable qu'il ne l'a pas décidée, qu'elle est le résultat d'une inadvertance. — IMutarque dit [0., h) qu'Othon écrivit à Viteliius pour offrir à sou rival des compensations s'il consentait à abdiquer, enliardi |)ar la déclaration en sa faveur des provinces et des armées d'Orient. Cette version n'est-elle pas plus vraisemblable que celle de Tacite qui place la correspondance avant la déclaration de l'Orient, et ne faut-il pas mettre la divergence sur le compte de l'inexactitude de Tacite (I, 7^1)? — D'après Tacite (II, 28), Otlion aurait retiré le commandement en chef de ses troupes à l^aulinus, Celsus et Gallus, pour le confiera son frère Titianus et au préfet du prétoire Proculus, avant la bataille des Castors, à propos d'un fait insignifiant, dont les généraux n'étaient pas directement responsables. 11 n'y avait là ni un motif sérieux, ni même un prétexte convenable. Selon Plutarque (0., 7), la substitution des nouveaux chefs aux anciens eut lieu après la bataille des Castors, où la conduite, peut-être trop prudente, de Paulinus avait empêché la victoire des Othoniens d'être complète et redoublé la défiance des soldats à l'égard de leurs généraux. Cette version est la vraie, nous ne devons l'autre qu'à une négligence de Tacite, — Les diverses opinions qui avaient cours sur les raisons qui engagèrent Otlion à jouer immédiatement la partie décisive sont énoncées par Plutarque aussitôt après le récit du conseil de guerre, et c'est bien leur place logique (()., 9) : Othon a refusé de se rendre aux raisons de Paulinus, soutenu par Celsus et Gallus; est-ce tout simplement parce qu'il a trouvé meilleures les raisons de Titianus et de Proculus, ou bien y a-t-il d'autres causes? On en rapporte plusieurs autres, dit Plutarque et il les énumère. Entre le récit du conseil de guerre (II, 82- 33) et le passage qui correspond à l'énumération des opinions dans Plutarque (37-88), Tacite raconte le combat des gladiateurs d'Othon contre les Bataves de Viteliius sur le fleuve. L'intercalation n'est pas heureuse et, jusqu'à preuve du contraire, nous devons croire que l'orclre de la source était celui de Plulanpie.
A partir de lu seconde moitié du livre II, c'est-à-diro du moment où nous n'avons plus comme terme de comparaison Plutar([ue, nous pouvons encore, mais plus rarement, constater avec certitude, grâce à Suétone, des modifications du plan original : Suétone dit très nettement que la déclaration des troupes d'Illyrie en faveur de Vespasien précéda sa proclamation en Orient ( Vesp., (]) : «Nec tamen quicquam ante tentavit, promptissimis atque etiani instantibus suis, quam soUicitatus quorumdam et ignotorum et absentium fortuito favore. v Alors il raconte comment les légions du Danube conçurent le projet d'élire à leur tour un empereur et comment leur choix se porta sur Vespasien : son nom fut recommandé par des soldats de la troisième légion qui avaient servi auparavant en Syrie. Ce complot, d'abord tenu secret, s'étant ébruité, le préfet d'Egypte, Tiberius Alexander, fit le premier jurer fidélité à Vespasien, le jour des calendes de juillet. D'après Tacite, l'initiative de Tiberius Alexander aurait précédé l'élection d'Illyrie (II, 79) : «Initium ferendi ad Vespasianum imperii Alexandriae coeptum, festinante Tiberio Alexandre, qui kalendis juliis sacramento ejus legiones adegit. » Puis il raconte le serment des légions de Judée et de Syrie (80-81), les préparatifs de guerre (82-8/1); et c'est seulement au chapitre 85 qu'il annonce la déclaration des troupes du Danube (dont il est vrai qu'il avait déjà constaté [7/1] les bonnes dispositions à l'égard de Vespasien): ç^Adcelerata intérim Vespasiani coepta Illyrici exercitus studio transgressi in partes; tertia legio exemplum ceteris Moesiae legionibus praebuit. » Ainsi, d'après Tacite, les événements du Danube et ceux d'Orient ont été à peu près contemporains, tandis que Suétone dit formellement que ceux-là ont été antérieurs à ceux-ci. Si Suétone a raison. Tacite a altéré, sans nécessité et même sans motif, l'ordre de la source. Or Suétone a raison : les motifs auxquels Tacite (II, 85), d'accord avec Suétone [Vesp., 6), attribue la déclaration des légions de Mésie, sont de telle nature, que cette déclaration n'a pu avoir lieu bien longtemps après la défaite d'Othon à Bédriacum, c'est-à-dire après
28l> Li:S SOURCES DE TACITE.
le milieu d'avril; de plus Tacite constate lui-même (jue la première défecliou connue à Rome fut celle de la troisième légion (11,98)1".
Nous avons vu '-^ que Suétone mentionnait trois tentatives d'abdication de Vitellius ( Vit., 1 5), et Tacite une seule (III, 68). Le récit de Suétone est à coup sûr celui qui reproduit le plus lldèlement la source. Mais ce n'est pas seulement une suppression qu'il faut imputer à Tacite, c'est aussi une altération de l'ordre chronologique, et la seconde faute était la conséquence nécessaire de la première. La tentative que raconte Tacite est celle qui eut lieu, en réalité, après l'incendie du Capitole ; il l'a préférée aux deux tentatives antérieures parce qu'elle fut la plus solennelle des trois. Mais il a dû la placer avant l'incendie du Capitole: la tentative d'abdication est, en effet, le résultat des négociations secrètes entre Vitellius et Flavius Sabinus. Des conditions de paix ont été arrêtées (III, 65). Vitellius veut tenir SCS engagements, malgré les exhortations de ses amis (66-67). Il essaye d'abdiquer, puis ne va pas jusqu'au bout et rentre au Palatium (68). Cependant le bruit de l'abdication s'est répandu dans la ville et Flavius Sabinus, la considérant comme un fait accompli, a donné des ordres au nom de Vespasien. Quand il apprend que Vitellius est toujours empereur, se sentant compromis et en danger, il se réfugie avec les siens au Capitole. On voit que, s'il n'y avait pas, avant l'affaire du Capitole, une tentative d'abdication, le récit ne se tiendrait plus '^l La préoccupation de l'effet littéraire a donc été assez forte chez Tacite pour l'engager à commettre, avec une omission, une infraction positive à la vérité.
(') Cependant Dion, LXV, 9, 3, et Josèphe, Bel. Jud., IV, 10, li et 6, placent la proclamation de Vespasien en Orient avant la déclaration en sa faveur des légions du Danube. D'après Josèphe, les soldats de Vespasien l'auraient proclamé empereur avant les légions d'Egypte ; Tacite dit le contraire. Sur ce point Suétone est d'accord avec lui.
'^^ Cf. plus haut, S I, n° 9.
'^' Dion raconte aussi cette tentative d'abdication avant la prise du Capitole. ^lais toute cette partie de son récit (L.W, 16) n'est visilileuient qu'un résumé oratoire, où il n'est tenu aucun compte de l'ordre clironologique.
De tout ce qui précède il résulte que la source avait suivi de plus près que Tacite l'ordre chronolojjlque, et que Tacite ne s'est pas astreint à suivre rigoureusement l'ordre de la source. (vcs deux faits bien établis nous permettent d'affirmer avec certitude, (juoique les termes de comparaison nous fassent ici défaut, (pi'en deux endroits où Tacite s'excuse d'avoir abandonné l'ordi'e cbronolo[jique, il a abandonné aussi l'ordre de la source. Le premier se trouve dans la partie des Histoiirs pour laquelle nous possédons la narration parallèle de Plutarque : il s'agit d'une révolte des soldats de Valens avant sa jonction avec (lécina (II, 97). Mais si Plutarque y fait allusion [0., 5 et G), il ne la raconte pas, et dans ces deux cbapitres il ne suit évidemment pas l'ordre chronologique ni l'ordre de la source. Après le récit du combat des Castors, oii Cécina s'est fait battre. Tacite revient à Valens : c^ Gravis alioquin seditio exarserat, quam altiore initio (neque enim rerum a Gaecina gestarum ordinem interrumpi oportuerat) repetam*^'.?? Gette sédition a eu lieu pendant la campagne des Alpes Maritimes (II, 28). La source l'avait racontée plus haut, à propos de cette campagne (II, ik). On voit très bien pourquoi Tacite l'a transportée ici : il a voulu décrire en une seule fois toutes les manifestations de l'esprit d'indiscipline dans cette armée : immédiatement après la première révolte il y en a, dans son récit, une seconde à Ticinum, quand les soldats de Valens apprennent la défaite de Gécina aux Castors (II, 3o).
C'est à la même préoccupation de ne pas trop morceler son récit que Tacite a cédé dans le second passage en question. Quand il a raconté la défaite des Vitelliens à Crémone et la prise de \alens, il interrompt un moment le récit des affaires d'Italie pour jeter un coup d'œil (III, '\k s(jq.) sur la situation
C' Il faut rapprocher de cette formule celle de I, 5i : «Nunc initia causasque motus Vitelliani expediam^i. A eus avons vu tout à l'heure que l'abandon de l'ordre de la source était certain eu cet endroit. D'ailleurs, ces l'ornuiles avec un verbe à la première personne attestent, avons-nous dit plus haut (rhap. iv, § 1, u° 5) à propos des digressions, l'initiative de Tacite.
28/1 LES S 0 un Ci: S DK TACITE.
des provinces. Presque tous les événements qui s'y passent alors peuvent se raconter brièvement et Tacite s'en débarrasse tout de suile, avant de revenir aux affaires d'Italie (III, h^). Il fait exception pour la révolte de la Germanie qui éclata alors, et il la renvoie plus loin, d'abord parce qu'il en faudrait assez longuement expliquer les causes, puis parce qu'elle dura [)lusieurs mois encore après la mort de Vitellius, dont le récit termine ce troisième livre. c^Turbata per eos dies Germania. . . Id bellum cum causis et eventibus (etenim longius provectum est) mox memorabimus.;; Il tient cette promesse (III, /i6 ) au chapitre i 'J du livre IV : c^Isdem diebus crebrescentem cladis Germanicae
famam civitas excipiebat Id bellum quibus causis
ortum altius expediam. v Tout ce qu'il raconte jusqu'au
chapitre 38 s'est passé avant la batadle de Crémone : aHaec in Germania ante Gremonense proelium gesta??; le reste, jusqu'au chapitre 3o, de cette date à la fin de l'année. Tacite a juxtaposé ces deux parties que séparaient dans la source les derniers désastres des Vitelliens et la mort de Vitellius. De ce que ces deux passages sont les seuls où Tacite s'excuse d'avoir abandonné l'ordre chronologique, quoiqu'il l'ait abandonné manifestement en plusieurs autres endroits, surtout du troisième et du quatrième livre, où la multiplicité des théâtres principaux et secondaires l'y obligeait '^', nous concluons que partout ailleurs il s'est conformé au plan de la source ou que, tout au moins, il s'en est écarté seulement dans le détail des récits particuliers et n'a pas déplacé des éléments considérables de l'ensemble original.
Pour Tacite, aussi bien que pour sa source, l'ordre chronologique est donc la base; mais la source ne le sacrifiait que dans le cas de nécessité. Tacite a une tendance plus marquée vers le groupement méthodique. C'est par cette tendance, nouvelle manifestation de son goût et de ses habitudes d'orateur, (pie s'expliquent les plus importantes, sinon les plus nombreuses
''^ Beckurls doime une aiial\so détaillée de ces livres, p. ()2 sq.
OniGINALITK DK TACITE. 285
modilicalions de j)laii dont il a pris l'iiiiliativc. Dans rordoiniaiicc des d(''lails, il a souvent fait preuve de l'inexactitude (juc nous avons déjà constatée à propos de ses suppressions.
2. Quant aux limites des livres. Tacite les a-t-il fixées de lui-moine? A-t-il conservé celles que la source avait adoptées? Nous l'ignorons. Remarquons cependant que la source, dont le récit comprenait tout le règne de Néron, devait avoir pris la mort de ce prince pour terme d'un livre et avait probablement consacré un livre à chacun des trois empereurs suivants : Galba, Otlion, Vitellius. Si cette conjecture est fondée, ses divisions ne concordaient pas avec celles de Tacite. Celles-ci sont très bien choisies. Chacun des quatre livres complets que nous possédons a son unité, parce qu'il est dominé par un événement principal : le premier livre, c'est le triomphe d'Othon; le second, le triomphe de Vitellius; le troisième, le triomphe de Vespasien; le quatrième, la révolte des Germains jusqu'à la première victoire de Cerialis. Entre les deux premiers livres il y a une symétrie frappante : dans leur première moitié un empereur en renverse un autre par la force; au centre se place la mort du vaincu; dans leur seconde moitié le vaincpieur est obligé de faire ses préparatifs pour la lutte où il succombera à son tour; les deux livres se terminent par l'entrée en campagne de l'armée qui doit être battue. Cette symétrie, ces divisions nettes ont un caractère artistique qui s'accorde bien avec ce que notre étude sur l'originalité de Tacite nous a fait connaître jusqu'ici de sa tournure d'esprit. Elles sont bien d'un historien orateur.
Ce n'est pas seulement dans la distribution de son sujet en livres et dans l'ordonnance parallèle des deux premiers livres que Tacite a recherché l'harmonie de la composition. Il a produit des effets littéraires semblables au moyen de la symétrie des discours. Dans le premier livre, le discours de Pison à la cohorte de garde, sur les degrés du Palatium, a manifestement pour pendant le discours d'Othon aux prétoriens dans le camp. Pison (I, 39-00) défend la légitimité de Galba et la sienne, pré'dil qu'Otboii sera un mauvais empereur, recommande sa
liSG LES SOlinCKS 1)K T\(;iTK.
|tr()pi'(> cuise aux soldats; Ollioii (oy-3(S) llélcit les crimes de (îalha, allirme que le successeur qu'il s'est choisi ItiircssemMera, recommande sa propre cause aux soldats. De même, le jjrand discours de Galba à Pison au moment de l'adoption (I, i ,V i G) a pour pendant le grand discours d'Othon à ses soldats avant le suicide (II, -^17); d'une part, le vieil empereur, ne pouvant rendre c\ la république la liberté, lui cboisit pour maître le plus digne; de l'antre, le jeune empereur lui fait le sacrifice de sa vie. De même encore, les deux discours d'Othon aux soldats dans le premier livre se correspondent : par l'un (Sy-SS) il sollicite l'empire de leur faveur; par l'autre (83-8/i), arrivé à l'empire , il modère l'excès de leur faveur ou ce qu'il affecte de considérer comme tel. S'il est bien vrai, ainsi que nous l'avons montré plus haut, que dans la source il n'y avait pas de discours de Galba à Pison et que le fond du premier discours d'Othon aux soldats était tout autre, les rapports que nous signalons ont été ménagés par Tacite et sont pour nous un nouvel indice de sa supériorité artistique. Mais rappelons-nous que jusqu'ici nous l'avons vu le plus souvent sacrifier l'exactitude rigoureuse à la beauté littéraire et que ce grave défaut doit le faire descendre dans notre estime, comme historien, au-dessous de sa source.
1. G'est presque unicjuement de la matière fournie par sa source principale que Tacite a tiré son r(''cit, c'est presque toujours l'ordre de sa source principale qu'il a suivi. Mais il s'est affranchi de cette tutelle quant à l'esprit de son œuvre. N'oublions pas qu'il avait plus de quarante ans lorsqu'il se mit à écrire l'histoire. Il l'abordait avec un fonds d'idées rehgieuses, morales, politiques, complètement arrêtées, et l'influence de sa source pouvait d'autant moins les faire varier que Pline n'est pas, tant s'en faut, un penseur puissant. La meilleure preuve, d'ailleurs, que Tacite a dit sur la divinité, sur l'homme, sur l'empire romain, ce ipi'il pensait lui-même et non ce (jue Pline
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.ivail pu poiiscr cl diri», c'est que, d'un l)out à Paul rc du prand ensemble historique formé par les Annales et les Histoires, les mêmes idées générales reviennent, quoique Tacite ait dû nécessairement chanfjer de source, puisque avant lui aucun historien n'avait embrassé dans toute son étendue la période qui va de la mort d'Auguste à l'avènement de Vespasien. Ce n'est pas à dire, bien entendu, ([ue les idées de Tacite soient absohiment originales, qu'il ait tout tiré de sa réflexion personnelle : les hommes qu'il a fréquentés et les écrivains qu'il a lus, ses contemporains et ses devanciers, ont joué certainement un grand rôle dans la formation de ses opinions; l'individualité la plus forte et la plus entière ne se dérobe pas à ces influences. Rechercher, autant que cela nous est aujourd'hui possible, quelles sont celles qui ont le plus puissamment agi sur Tacite et jusqu'à quel point il les a subies, serait à coup sûr un sujet très intéressant; mais celui que nous avons à traiter est tout autre : nous nous demandons seulement quelle est l'originalité de Tacite par rapport à sa source. Il nous suffit donc de constater que, s'il lui doit les faits et le plan, il ne lui doit pas les idées générales.
Ce n'est pas non plus à Pline qu'il doit son goût pour l'nivestigation psychologique, dont les cfl"ets sont visibles à chaque page des Annales comme des Histoires : c'est à la nature d'abord, c'est ensuite à la pratique du métier d'avocat et à des circonstances cruelles qui le forcèrent à s'absorber, beaucoup plus qu'il ne l'aurait voulu, dans la contemplation silencieuse. D'ailleurs, les écrivains latins du i^'' siècle sont volontiers psychologues. Nul ne l'est avec plus de passion et avec plus de pénétration que Tacite. Il surpasse de beaucoup, en particulier, Pline l'Ancien , à qui ses colossales lectures ne laissèrent guère de temps pour la méditation, et que les choses extérieures in- [(■ressaient bien plus que l'âme de ses semblables. En comparant Tacite avec Plularque et avec Suétone, il est facile de se rendre compte que l'étude des mobiles avait rarement arrêté l'attention de Pline, appliquée plutôt aux faits eux-mêmes. Les