SH LES SOURCES DE TACITE
cas sont très nombreux où Tacite réflccliit et vent expliquer, là où les deux autres se bornent à constater, et il n'est pas possible d'attribuer toujours cette différence à des suppressions opérées par Plutar([ue et par Suétone; cela est d'autant moins possible (pie le biofjrapbe grec aime les développements moraux : lui (|ui en ajoute de son propre fonds, aurait-ii de parti pris retranché ceux de la source? Il suffira de quelques rapprochements qui nous seront fournis par le règne de Galba. Plutarque constate [G., 28) que des présages défavorables accompagnèrent l'adoption de Pison. Tacite (I, 18) se demande pourquoi Galba n'en tint aucun compte : çtObservatum id antiquitus comitiis dirimendis non terruit Galbam , quo minus in castra pergeret, contemptorem talium ut fortuitorum; seu quae fato manent, quamvis significata, non vitanturw. — Plutarque (^G., 2 5) constate qu'à la nouvelle de la révolte d'Otlion la foule envahit le Palatium, où se trouve Galba. Tacite décrit l'attitude et analvse les sentiments de cette foule (I, 82). — Vinius, sur le point de mourir, s'écria qu'on le tuait contre le gré d'Othon. Plutarque considère ce cri comme un aveu de complicité [G., 27). Tacite (I, 42) mentionne aussi une autre hypothèse : «Quod seu fmxit formidine, seu conscientiam conjurationis confessus est.. . w, — Plutar({ue (G., 95) nous donne clairement à entendre que le meurtre de Pison fut plus agréable à Othon que tous les autres. Mais pourquoi ? ^ . . . seu tum primum levata omni sollicitudine mens vacare gaudio coeperat, seu recordatio majestatis in Galba, amicitiae in Tito Vinio, quamvis immitem animum imagine tristi confuderat : Pisonis, ut inimici et aemuli, caede laetari jus fasque credebat?), dit Tacite (I, A/i). — N'allons pas croire cependant que la source ne se fut jamais livrée à des analyses psychologiques comme celles-là : par exemple, elle avait étudié les sentiments qui poussèrent Othon à la révolte , puisque nous trouvons à ce propos, dans Tacite (I, 21) et dans Plutarque (G., 28), deux passages correspondants dont la parenté est évidente.
Tacite a une très mauvaise opinion de l'humanité. Ceux qui
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lioiivt'iit jjràee (levant, son im|)i(oyal)l(' ripiicnr sont rai'cs. Mais ce n'est pas sous l'inlluencc de sa source (|iril es! devenu i)essimisle; c'est sous l'iniluencc de la vie : il a (anl vu d'horreurs, il a tant enduré de souffrances morales, sous la tyrannie de Doinilicn. (|ue son àrae en est pour jamais attristée. D'ailleurs, en ceci encore il a été de son temps et il a subi la contagion de son milieu; le pessimisme est alors à la mode : Juvénal est le contemporain de Tacite; Pline l'Ancien lui-même, en plus d'un endroit, par exemple dans les considérations sur la vie humaine par lesquelles il commence son septième livre, voit ou affecte de voir les choses en noir. Enfin, comme le goût de Tacite pour l'investigation psychologique, son pessimisme est manifeste aussi bien dans les premiers livres des Annales, où il n'a pas pu avoir Pline l'Ancien pom' source, que dans la partie conservée des Histoires. L'année des quatre empereurs n'était pas un sujet propre à éclaircir la tristesse de Tacite. Presque jamais, nous le verrons tout à l'heure, il n'a jugé plus favorablement que sa source les principaux personnages de cette époque et, souvent, il a fait le contraire, 11 a encore assombri le tableau qu'il avait à reproduire. C'est l'effet, sans doute, de son impartialité, pour une partie du tableau, celle où il a raconté l'usurpation flavienne; mais, en général, c'est plutôt l'effet de son pessimisme. Nous ne songeons certes pas à mettre en doute la sincérité de ce pessimisme : Tacite n'affecte pas la misanthropie, il est misanthrope. Nous voulons seulement faire ici deux remarques. Au point de vue littéraire, l'ouvrage de Tacite a profité de sa tendance à voir partout le mal : il est orné de nombreuses et très jjelles sentences dont la plupart ne sont que des jugements pessimistes, rt, dans son indignation contre les vices des hommes, l'historien trouve fréquemment les inspirations oratoires les plus pathétiques. Quand on ne cherche dans la lecture des Histoires ([uun plaisir artistique, on ne songe pas à lui reprocher sa misanthropie. Mais il Y a aussi le point de vue historique, qui, iiaturcllonient, est essentiel. Tacite a pris l'engagement d'être iiiq)arlial : il ne l'a pas été. il n'a pas pu l'êti'e. On n'avait pas à
iiyu LES SUIJIICKS ])K TACITK.
craindre» (|iril cinhfllîl ses pcrsoiiiiajfos; il devait les peindre plus laids (pie nature, ^()us allons (Hudier son ellort sincère vers l'impartialité contrarié par son pessimisme.
2. La source principale et presque unique de Tacite, Pline l'Ancien, contemporain et ami des princes flaviens, n'avait ])as jugé avec impartialité les événements et les hommes du temps qui correspond à la partie conservée des Histoires^^\ 11 tombe sous le coup du reproche général que Tacite, au début même de son ouvrage, fait à tous les historiens qui ont écrit depuis la bataille d'Actium, d'avoir altéré la vérité en s'abandonnant tantôt à la flatterie, tantôt au dénigrement; et c'est à lui surtout, sinon uniquement, que s'adresse le blâme infligé plus loin (II, loi) aux historiens qui ont écrit sous la dynastie flavienne, pour avoir donné des prétextes honorables à la trahison des officiers vitelliens. Il avait trop laissé paraître sa sympathie pour les Flaviens, sa haine pour leurs adversaires. Tacite, écrivant sous Trajan, €st libre des influences qui ont dominé Pline. Il prend, dans son premier chapitre, l'engagement de n'écouter ni l'amour ni la haine : cr Incorruptam fidem professis neque amore quisquam et sine odio dicendus est. 55 Jusqu'à quel point il avait pu tenir cette promesse en racontant la tyrannie de Domitien, dont il avait tant souffert, nous l'ignorons. Mais, dans la partie conservée des Histoires, cela lui était beaucoup plus facile : Galba, Othon, Vitellius ne lui avaient fait, ainsi qu'il le constate lui-même, ni bien ni mal; sous Vespasien, à la fin du règne, il était entré dans la carrière des honneurs, mais cette mince et banale faveur ne pouvait guère influencer son jugement sur le fondateur de la dynastie flavienne. Essayons de préciser jusqu'à quel point il a corrigé la partialité de sa source '-'.
Pour légitimer en quelque sorte l'usurpation flavienne, qu'il considérait, de bonne foi, comme un bonheur pour le monde romain, lui qui aimait Vespasien et Titus, et qui mourut avant le
^') Cf. ce que nous avons déjà dil à ce sujet, cliap. m, S n, n° 3. '•'^^ Cf. Nissen, Rheiii. Mus., l. 26, p. 5o8 sqq. , qui est allé lieaucoup trop loin et que Beckurts, p. 28 sqq., a fort sensément réfuté.
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ivgiic (le Doimlieii. Pline avait iail iiilerv(Miir les dieux et pn''seiil(' Vespasien comme un homme providentiel. Non seulement il lappoi'lail les prophéties et les présages rpii avaient annoncé la grandeur des Flaviens, ceux que nous trouvons aussi dans Tacite (II, k et -y (S; IV, 85), et d'autres encore, s'il faut en juger par le passage correspondant de Suétone (Vesp., 5); non seuleriKMit il racontait, comme Tacite, les miracles de Vespasien (IV, (SA); mais encore il établissait, entre l'élévation de Vespasien à l'empire et un piodige observé à Rome sous le règne d'Othon, une coïncidence inexacte, mentionnée par Plutarque (0., A) et supprimée par Tacite (I, 86). Tacite ne se borne pas à supprimer cette relation et à passer sous silence un certain nombre de présages. N'osant nier la réalité des faits rapportés par la source, des plus merveilleux en particulier, les miracles de Vespasien, garantis par des témoignages inattaquables selon lui, il en conteste la signification : '^ Occulta lege fati et ostentis ac responsis destinatum Vespasiano liberisque ejus imperium post fortunam credidimusii (I, lo); et (II, i): t^Praesaga responsa et, inclinatis ad credendum animis, loco ominum etiam fortuita. » Il est évident que Pline, llavien de cœur et très superstitieux, n'élevait aucun doute contre la prédestination de Vespasien et de sa famille. L'incrédulité est de Tacite, qui n'a pas une foi aussi profonde '^' et qui après Titus a vu Domitien : «Imperio quod varia sorte laetum reipublicae aut atrox . . . fuit » , voilà sa définition de la dynastie flavienne (II, i). Aux yeux de Tacite, Vespasien n'est qu'un usurpateur, comme Vitellius.
Mais c'est un tout autre homme que Vitellius. Ses qualités militaires sont éminentes (II, 5) : t^Prorsus, si avaritia abesset, antiquis ducibus par 57 ; Tacite met cette seule restriction aux éloges dont il comble le général. Elle n'est certainement pas de Pline. Doué d'un grand bon sens, Vespasien mesure les risques de la partie qu'il va jouer et il hésite à s'y engager (II, -y/i). Son élévation à l'empire ne l'éblouit qu'une minute et ne le change
' (ir. pins loin, n" f).
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pas : f'Jii ipso iiiliil tumidum, adrogans aut in rébus novis novum fuit 75 (II, 80). La plupart, do ceux qu'il honore de ses premières faveurs sont des lioiiiiiics (Trlite (II, 82); cependant «quibusdam fortuna pro virtulibiis fiiilw. Il ne cherche pas à s'altaclier les soldats par la promesse d'un donativum extraordinaire : «Egregie firmus adversus mihtaremlargitionem» (iè?V/). On le voit, à jx-iih' niio ou deux restrictions révèlent jusqu'ici le libre jugement do Tacite contrôlant celui de la source. Ces restrictions, il les a faites au moyen de ses connaissances directes sur Vespasien, dont il a été le contemporain plus jeune, et des renseignements qu'il a trouvés dans les documents oiïiciels ou autres , consultés pour ce règne à partir du moment où lui a manqué Pline. Pline, qui n'avait raconté que les premiers temps du règne, avait dû reconnaître les exactions commises alors par Vespasien, la seule faute qui lui soit reprochée par Tacite (II, 8/i). 11 les avait excusées par la nécessité de se procurer beaucoup de cet argent que Mucien appelait le nerf de la guerre. Tacite admet l'excuse; mais il constate qu'elles devinrent chez Vespasien une habitude, inexcusable après la victoire, dette constatation est encore de lui.
Quelque sympathie qu'il eût pour Titus, Pline n'avait pas pu porter sur lui des jugements plus favorables que ceux de Tacite. Orné de tous les dons de l'esprit et du corps (II, 1; V, 1), il joue le noble rôle de conciliateur entre Vespasien et Mucien (II, 5); il implore pour les fautes de son frère Domitien l'indulgence paternelle (IV, Sa). Son amour pour Bérénice est mentionné, mais sans le moindre reproche (II, 2) : ^Sed gerendis rébus nullum ex eo impedimentum. Laetam voluptatibus adulescentiam egit, suo quam patris imperio moderatior. ?; Ces derniers mots expriment une opinion que Tacite n'a pas empruntée à Pbne, cjui écrivit avant l'avènement de Titus, et cette opinion est élogieuse. En ce qui concerne Titus, Tacite s'est donc pleinement trouvé d'accord avec la source. La source avait forcémont signalé la mauvaise conduite de Domitien en 70; elle n'aurait pu sans cela faire briller la pioto fratornolle de Titus , qui
OIUGINALITÉ DE TACITE. 293
intercède pour lui aiipivs de Vespasi(Mi. Elle avait parlé de ses débauches, de s(>s intrigues pour amener le général Cerialis à trahir Vespasien, de son hypocrisie, peut-être en termes moins forts que Tacite (IV, 2 et 86) et en mettant la plupart des actions répréhensihles sur le compte de l'extrême jeunesse. 11 est, d'ailleurs, hien naturel de croire que Pline avait fait la différence des deux frères et n'aimait pas Domitien, Ne pouvant pas prévoir que iJomitien régnerait un jour, il ne pensait pas qu'il y eût lieu de le juger, par prudence, tout à fait autrement qu'il ne le méritait. Pline avait trouvé des noms spécieux pour la trahison des officiers qui, comme Cécina, répondirent si mal à la confiance de Vitellius, La préoccupation d'assurer la paix, l'amour de la république, voilà quels avaient été, selon lui, les motifs de leur conduite. Tacite nous fait connaître cette opinion et l'apprécie sévèrement : ç^Corruptas in adulationem causas» (II, 101). Il voit tout autrement les choses : r<;Nobis, super insitam levitatem et, prodito Galba, vilem mox fidem, aemulalione etiam invidiaque, ne ab aliis apud Vitellium anteirentur, pervertisse ipsum Vitellium videntur'^l ?5 Ce n'est pas pour ces traîtres seulement, c'est aussi pour les deux principaux auxiliaires de Vespasien dans la révolution qui le porta à l'empire , que Tacite se montre dur. Le portrait qu'il trace de Mucien (I, 10)'-' n'est
'') Cl". III, 86 : ffReipuljlicae liaud dubie interorat Vitellium vinci; sod imputare perfidiam non possunt, qui Vitellium Vespasiano prodidere, cum a Galba dcscivisseiit.T)
'-' tfVir secundis adversisque juxta famosus. Insignes amicitias juvenis ambi-
tiose coluerat Luxuria, industria, comitate, adrogantia, malis bonisque
artibus mixtus; niniiae voluptates, cum \acaret; quoties expédierai, magnae virtutes; palam laudaros, sécréta maie audiebant.55 Cf. II, 5; III, 8, âa sq. — Pline avait dû l'orcément rapporter certains actes odieux de Mucien, qu'il n'était pas possible de passer sous silence à cause de leur notoriété ; il les avait excusés de son mieux. Par exemple, il avait mis le meurtre du jeune fils de Vitellius sur le compte de la raison d'État. crAIansuram discordiam obtendens, dit Tacite (IV, 80), ni semina belli rostinxisset^; on voit qu'il considère cette raison d'Etat comme un simple prétexte. De même, Mucien a ordonné la mort du proconsul d'Afrique; c'est, avait allirmé Pline, qu'il l'ormait des projets révolutionnaires. Tacite doute : tris (Valerius Festus, légat de la légion d'Afrique) crebris sermonibus temptaveritne Pisonem (le proconsul) ad rcs novas an temptanti restiterit
±)'i LKS S 0 un CES DE TACITE.
pas llallt'. 11(111 plus <pi(; celui (rAnlonius Priiniis (11, 8(5] "l Pline avait pu se dispenser de ména^jer Anlonius '-^ que son puissant rival Mucien avait relégué dans le gouvernement de l'Espagne, comme dans une sorte de disgrâce et d'exil (IV, 3(j). Mais il avait certainement montré beaucoup plus d'égards pour l'homme qui partageait avec Vespasien la réalité, sinon le titre, du pouvoir impérial. Enfin Tacite porte sur l'ensemble du parti flavien des jugements qui ne peuvent remonter jusqu'à un historien dont la partialité avait excusé même ceux qui trahirent Vitellius pour servir Vespasien. Dans l'armée d'Illyrie, il ne trouve qu'un homme de i)ien, Vipstanus Messalla (111, ()): «qui solus ad id bellum artes bonas attulisset. •>•> Parmi ceux qui poussent Vespasien à la révolte, il en voit bien quel(|ues-uns qui songent au salut de l'Etat : «optinnis quisque amore reipublicae « ; mais la plupart sont moins désintéressés : tt multos dulcedo praedarum stimulabat, alios ambiguae domi res^' (II, -y). II me semble que nous prenons sur le fait Tacite remaniant l'appréciation de Pline, dans le passage (II, 89) où il constate (jue Vespasien investit d'importantes fonctions beaucoup d'hommes (pii les méritaient pleinement. Pline n'avait pas pu être plus élogieux; mais Tacite ajoute aussitôt : ftquibusdam fortuna pro
incertum, quoniam secreto eoiiiin iieiiio adlïiil, ot occiso Pisoiie j)lori(|ue ad jjiatiam interfectoris (Festus) incliiiavere '5 (IV, /19).
") III, 10, 17, 28, 3i, 49, 53, 78; IV, 80. Au reste, Tacite ne méconnaît pas les mérites d'Antoine comme fjénéral.
(-- Et il ne l'avait pas ménagé : c'est à lui qu'il imputait la responsabilité du pillage de Crémone, tandis que Messalla accusait Hormus, affranchi de Vespasien (Tacite, III, 28). — Tacite (III, 78) blâme la lenteur avec laquelle les Flaviens marchèrent sur Rome, où leur prompte arrivée aurait pu prévenir l'affaire du Capitole : «Causa tam pravae inorae ut Mucianum opperirentur. n Pline s'était bien gardé d'accuser formellement Mucien. Il avait sans doute laissé voir qu'il penchait pour la version défavorable à Antoine : rNec defuere qui Antoniuni suspicionibus arguèrent tamquam dolo cunctantem post sécrétas Vitellii epistulas. . . » Ce qui montre que, tout en rapportant les différentes \ersions qui sont dans Tacite, la source avait dû émettre une opinion précise, contre Antoine naturellement, c'est la conclusion de Tacite, qui, d'ailleurs, n'est pas tout à fait d'accord avec l'accusation catégorique qu'il a commencé par lancer contre Mucien : ffHaud lacile quis uni adsignaverit culpam, quae omnium iuit.'^
OUKIIMLITK DK TACITE. 295
virliilihiis l'iiil.- Il n'a pas voulu adiiicllro (jue les faveurs (N; Vospasien lussent toutes all/'cs au vi'ai uHM'ite"'.
3. C'est sans doute uu hieii (lisle |)ersonnage que le Vilellius de Tacite; un mot revient souvent quand il est question de lui dans les Histoires, et résume son caractère : «ignaviaw. 11 paraît Impossible au premier abord que la source l'ait peint sous un |()ur plus défavorable. Et pourtant nous avons tout lieu de croire (pi'il \ avait m\r imance très sensible entre le Vitellius de Pline et celui (le Tacite. Hemarquons que le Vitellius de Suétone, une autre r(''pii(|ue du même original, n'a aucune qualité parmi tant de vices; il n'a fait dans tout son règne qu'une action louable, la punition de ceux qui avaient adressé des placets à Otbon pour solliciter une récompense comme meurtriers de Galba ( Vit., i o); il est, en un mot, odieux et grotesque. On pouvait donc être encore plus sévère que Tacite pour Vitellius. Ami de Vespasien , dont Vitellius avait été l'adversaire, Pline s'était montré sans nul doute aussi impitoyable que Suétone. En étalant les vices de Vitellius, ne complétait-il pas l'elTet produit par le tableau des qualités de Vespasien, n'acbevait-il pas de légitimer l'usurpation llavienne? Il prétendait, avons-nous vu, que Cécina et les autres avaient abandonné Vitellius dans l'intérêt de la république : pour justifier cette opinion, il devait montrer Vitellius aussi mauvais empereur que possible. Tacite convient que sa défaite fut un bien pour l'Etat: ccReipublicae haud dubie intererat Vitellium vinci» (III, 86). Mais il a compassion de ce vaincu, comme il
'') Pline avait nommé les sénateurs qui se réfugièrent au Capitoie avecie frère (le Vespasien, Flavius Sabinus. Tacite a supprimé ces noms propres : «quoniam victore Vespasiano multi id meritum erga partes simulaveren (III, 69). — Pline avait rejeté sur les Yitelliens la responsabilité do l'incendie du Capitoie. Tacite doute : ce furent peut-être bien les assiégés, les Flaviens, qui mirent le feu (III, 71); cf. chap. IV, § I, n° ti. — D'après Tacite, tout le mal qui se fit dans Crémone, après la prise de la ville, ce sont les Flaviens qui le firent (III, 33). Dion prétend que ce sont les Yitelliens (|ui en firent la plus grande partie : àVe xai Tà« Sie^àêovs iMv alcvuiisûiv (XKpi€ùs tlSà-ves (LXV, i5, a). Nous avons dit (chap. Il, S IV ) (jue Dion a pro])ableinent puisé lui aussi à la source commune, Pline. Il ne serait pas impossible que Pline eût essayé de laver son parti clf la souillure , au moins dans une certaine mesure.
i><)() LES SOIJUCES DE TACITE.
a horreur do ceux qui l'ont trahi ^'l II est ému par le spectacle lamenlahle de son abdication (III, 68). Il éprouve, en racontant sa mort, la pitié qu'aucun des assistants n'éprouva: isNullo inlacrimante; deformitas exitus misericordiam abstulerat. w Cet homme, esclave des vices les plus ignobles, avait pourtant, d'après lui, quelques qualités: «Prorsus, si luxuriae temperaret, avaritiam non timeres (il, 62). — Inerat tamcn simplicitas ac liberalitas, quae, ni adsit modus, in exitium vertuntur. Amicitias, dum magnitudine muncrum, non constantia morum, contineri putat, meruit magis quam habuit^j (III, 8 G). Pline n'avait assurément rien dit de seml)lable; c'eût été flétrir l'ingratitude des traîtres qu'il avait au contraire excusés.
Ix. En ce qui concerne Olhon, Tacite a-t-il sensiblement modifié les jugements de la source? Nissen'-' soutient qu'il l'a jugé d'une manière beaucoup plus défavorable, et en trouve la preuve dans la comparaison de ses appréciations avec celles de Plularque. Cette opinion est tout à fait contestable. On peut distinguer, au point de vue où nous nous plaçons, trois parties dans l'histoire d'Othon : sa vie avant son avènement, son règne, sa mort. Sur la première partie, les appréciations de Tacite, de Plutarque et de Suétone sont absolument d'accord : Olhon est un débauché qui, après la mort de Néron, devient ambitieux: il veut succéder à Galba, dont la vieillesse ne le forcera pas à attendre trop longtemps. Il espère d'abord lui succéder légitimement, en qualité de lils adoptif, et il intrigue pour être adopté. Mais Galba lui préfère Pison. Alors il commence d'autres manœuvres qui le conduiront à son but par le crime : les préto-
'') Cf. III, 3i : (f Extremum maiorum, tôt t'ortissimi viri proditoris opem invocaiiles') (les Vitelliens, après la prise de Crémone, demandent à Cécina de négocier leur capitulation). — - Dion, au contraire, raconte la démarche de Cécina en faveur des vaincus avec une sympathie manifeste pour lui (LXV, li, l\). Plus haut (10, i), il s'indigne quand les soldats, que Cécina pousse à trahir Vitellius, le jettent en prison. 11 faut lire tout le chapitre. Si la source de Dion est bien Pline, il nous montre clairement comimMit riiistorien ami des Flaviens s'y était pris pour excuser cette trahison et a\ait mérite le hlàme sévère de Tacite (II, 101).
'-' Loc. cit.
OIUCI.N AMTK 1)K TACITl':. 297
ri(Mis, (|u'il il corroiiijjiis, se r<'V()ll(>iit ; (ialha cl Pisoti soiil assassinés; il est empereur. On ne saiii'ail dire lequel des Irois aulciirs est le plus défavorable à Olliou, dans toute celte partie du n'cit. On ne saui'ail dire non plus lequel des trois admire le plus vive- UKMil sa morl. Tacile, dans son enthousiasme, va jusqu'à cet (doge qu'il est pernn's de trouver excessif: «Duobus facinoribus, altero flagitiosissimo, allero cgregio, tanlundem apud posteros meniil boiiae faniae quantum malae^^ (II, 5o). Plutarcpie dit plus justemenl (iiTayant vécu aussi mal que Néron, il sut mieux mourir [d, i (S ).
Quant au rèpiie même d'Othon, il est vrai que Tacite l'apprécie avec un peu plus de sévérité. Plutarque constate qu'à lu grande sin-prise des grands une sorte de métamorphose s'accomplit en Othon dès son avènement (0., i). Tacite (l, 7 i) le constate également, mais s'empresse d'ajouter que c'était pure hypocrisie'^'r c^Otho intérim contra spem omnium non deliciis neque desidia torpescere; dilatae voluptates, dissimulata luxuria, et cuncta ad décorum imperii composita; coque plus formtd'mis aclferchant fuhae virlutes et vitta redUura.v Tacite reconnaît (I, hn), comme Plutarque (0., 3), qu'Othon ne sacrifia personne à ses haines privées, mais il se demande si ce ne fut pas le temps qui lui manqua: «Omisisset oll'ensas an distulisset, hrevitate imperii in incerto fuit, w Les mendjres de la famille de Vitellius qui étaient à Rome n'eurent rien à soutfrir (Plut. , 0., 5). Tacite doute (1,75) (jue cette sollicitude d'Othon ait été désintéressée: ccincertum an metu. w Parfois, on le voit, en rapportant les mêmes faits, les deux auteurs ne donnent pas d'Othon la même idée, parce que Plutarque se borne à les rapporter, tandis que Tacite, toujours curieux d'investigations psychologiques, les interprète, et, avec son pessimisme ordinaire, les interprète en mal. Les deux récits de la grâce de (klsus présentent cette diflférence d'une façon particulièrement frappante. Dans Plutarque (0., 1), Othon se fait amener Gelsus, l'accueille et lui parle avec lu plus grande
'' Dans uu aulrc passa;;*.- (O. , /j), l>Jiilar((u<' lail |iics(juc la iiirmc rouslala liï.ii, avec moins de s^véïlir- iKms les leriiies ce|)eii(laiil.
'2W LI^S SOIIHCES J)E TACITE.
l)i(Miv<'ill;mc«': cl tons les jissistaiils se n^joiiisscnl de cçllc réconrilialioii. Tacile (I, ^ij ne peut pas se résijjner à eiirejjislrcr simplement cet acte de clémence: «Clementiae titulus e viro claro et partibiis inviso qnaerebatiir. 55 11 n'est pas vraisemblable (pie la (lillerence soit dne à l'initiative de Plutarrpie : parfont, dans les Annales anssi bien que dans les Histoires, Tacite nionlrc ce pessimisme et ce goût pour l'étude des mobiles (pii ont l'ait agir ses personnages. C'est donc bien lui, selon tonte j)robabilité, qui a interprété défavorablement les actes d'Otbon, et la source les racontait, comme Plutarque, sans commentaires malveillants. A cela rien d'étonnant : Otbon a été, comme Vespasien, le rival deVitellius; les soldats d'Otbon sont devenus les soldats de Vespasien. Un bistorien flavien devait être sympathique à Othon.
Mais on ne saurait accorder à Nissen (pie les opinions poUtiques de Tacite aient eu, sur la partie de son ouvrage qui est consacrée au règne d'Otbon, une influence essentielle et préjudiciable à sa valeur historique. En sa qualité d'aristocrate, dit Nissen, Tacite est trop favorable à la noblesse: elle prit à l'égard d'Otbon une attitude hostile; les généraux sénateurs allèrent mémo jusqu'à comploter une trahison. Cette conduite justifie certaines actions d'Othon, qui paraissent répréhensibles parce (pie Tacite l'a dissimulée autant qu'il a pu. Il a dissimulé aussi l'animosité, qui en fut la conséquence, des soldats, si attachés à Othon, contre la noblesse. La source commune, on le voit encore par Plutarque, avait mis en lumière cette opposition des deux éléments ennemis entre lesquels Othon eut à gouverner.
Il est vrai, répondons-nous'^', que l'aristocrate Tacite méprise les forces qui ont porté Othon au pouvoir, la [)lcbe et la soldatesque; et c'est justement une raison pour que, si elle a réellement existé, il fasse ressortir, au lieu de la dissimuler, l'opposition de la noldesse contre l'empereur des soldats et de la plèbe. Mais a-t-elle réellem?nt existé, ou, du moins, s'est-elle traduite
" Pour I,. (l.-.|ail (I.. I;, n-'lulalioi. . et. Bockurts, loc. cil.
OlUGliNAMTI-: l)\'] TACITK. :>î)9
|)iir aiilrc chose (juo de l'anlipalliir. par tics actes. [)ar un complot? Nom, ce complot d(3 Nissen est une chimère. L'armée d'Otlion n'a eu rpie des succès tant cpiVlie a été commandée par des généraux sénateurs : ils ont forcé Cécina à lever le siège de Plaisance ^^\ ils l'ont battu aux Castors ^-l Les revers ont commencé avec l'entrée en fonctions des nouveaux chefs, Titianus et Proculus. (]'est leur incapacité, soutenue par la précipitation d'Othon, (pii a causé le désastre final '•'^*. Mais les premières victoires ne sont-elles pas remportées en quelque sorte malgré les généraux? Les soldats dénoncent à Othon leurs généraux comme traîtres^*'; ils accusent Paulinus d'avoir empêché, aux Castors, la destruction complète des légions de Cécina ^^l Ces accusations prouvent simplement de quel mauvais esprit étaient animées les troupes d'Othon; celles de Vitellius ne valaient pas mieux, d'ailleurs, à ce point de vue'*"'. Il se peut qu'aux Castors Paulinus ait commis une faute; mais, équitablement, on ne peut pas voir dans cette faute autre chose qu'un excès de prudence. Au conseil de guerre, Paulinus soutient, appuyé par Celsus et Gallus ''", qu'il faut traîner les opérations en longueur. C'est, dit Nissen, parce qu'ds ont l'intention de trahir Othon. Ils espèrent que les deux armées s'entendront pour déposer Othon et Vitellius, et pour élire ou faire élire par le sénat un nouvel empereur qui sera l'un d'eux. La source et Plutarque croient à l'existence de ces négociations entre les deux armées!^*. Tacite combat cette version, parce qu'elle est défavorable à la noblesse. Non, il la combat parce qu'elle est
■''I Tacile, H, -Ml sr|(].: Plulan|iio. (). , (].
•^) Tacito, II, o/i sqq.: l'Iulanph'. ().. -.
•■'' Cette préfipitafion est un oliol do la l'aiblesse du caractère (rotlioii (Tacite, II, ho\ Plutarque, ()., 9). Mais il dut tenir compte aussi de rinipatience que manifestaient les prétoriens, amollis par la vie de {jarnison et désireux d'en finir le plus tôt possible avec Ips fatigues de la guerre (Plutarque, ()., <)).
('') Tacite, II, ->:.\: Plutarque, 0., 5 et 7.
=•) Tacile, II, ■>(■): l'iularque, 0., 7.
'•) Tacite, 11, 2(i sqq.; Plutarquf, ()., 3 et 7.
') Tacile, II. 3-J m,,,.: Plutarque, ().. 8.
''' Plulaif[ue, (>. . f|.
;",0l) LES SOURCES DE TACITE.
vraiiiKMil [)(ui cro\ai)l(!, comme il le montre l'orl l)i('ii '^. Si les sénateurs ont conseillé à Otlion de traîner la guei're en longueur, c'est dans son intérêt : les motifs invoqués par Paulinus dans son discours sont évidemment meilleurs que ceux du parti de l'action immédiate. Bien loin que Paulinus et ses amis soient des traîtres, leur fidélité envers Otlion persiste même après qu'il les a privés du commandement, lorsqu'ils n'ont plus la responsabilité des opérations : ils s'opposent de toutes leurs forces à cette marche insensée qui doit aboutir au désastre de Bedriacum^-l Après la bataille, Celsus, il est vrai, prend l'initiative de la capitulation'^'. Mais remarquons, d'une part, que le frère même de l'empereur, Titianus, se range à cet avis; ce qui prouve que la plus grande partie des troupes ne voulaient pas recommencer la lutte. Et d'ailleurs, cet empereur qu'ils abandonnent maintenant, ils ne l'ont pas choisi, ils ne l'estiment pas, ils l'ont servi avec dévouement, ils ont été payés de leurs services par une disgrâce, ils se sont vu remplacer par des incapables qui ont tout perdu. Pourquoi se sacrifieraient-ils à une telle cause? Ils ont fait amplement leur devoi]'. Prendre une autre décision que celle qu'ils prennent ne serait pas fidélité, mais folie. Enfin, dit Nissen, nous avons l'aveu de l'un des coupables, Paulinus, qui s'accuse lui-même devant Vitellius d'avoir trahi Othon '*l Mais quelle preuve donne-t-il de cette prétendue trahison? La marche qui a précédé la bataille de Bedriacum. Or il l'a déconseillée autant cju'il l'a pu. De plus, le préfet du prétoire, l'homme de confiance d'Othon, Proculus, s'accuse aussi de trahison. Qu'est-ce à dire? Que Tacite a raison de voir dans ces aveux des mensonges provocpiés par la nécessité. S'il avait voulu, comme l'alîirme Nissen, dissimuler une conspiration de la noblesse contre Othon, il s'y serait pris bien maladroitement, puisque certains faits, au moyen desquels Nissen prétend établir l'existence du complot, sont rapportés par Tacite et manquent dans Plutarque : par exemple, la démarche de
'^') Tacik-, II, .S7 sq. ^- (i) Taclle, II, ho; Plularquo, 0., 11. - « Plulaniuc, (K, i3. — ''') Tacite, II, fio.
(l('ii\ li'ibiins olhoiiicns iuipivs do (ic'cina avaiil la halalllc, drtnarcho dont la sijjnilication exacte nous échappe, comme à Tacite *^', mais où il est bien téméraire de voir, comme Nissen, la |)r(Mive que deux cohortes prétoriennes agirent de connivence avec les Vilelliens pendant la bataille '2), Si la source s'était crue en mesure de se prononcer formellement, si elle avait donné la démarche des tribuns comme un acte de trahison. Tacite, avec les intentions que lui attribue Nissen, n'aurait pas manqué de la supprimer '■^).
Il est donc faux que la noblesse ait trahi Ollion. Il est très vrai, au contraire, que les soldats d'Othon détestaient la noblesse, et Tacite n'a nullement dissimulé cette hostilité, quoi qu'en dise Nissen. Il y a d'abord un passage où Nissen reconnaît lui-même qu'elle apparaît : c'est après le récit de la révolte des prétoriens à Rome (I, 85) : «Non tamen quies urbi redierat : strepitus telorum et faciès belli; militibus, ut nihil in commune turbantibus, ita sparsis per domos, occulto habitu, et mahgna cura in omnes, quos nobilitas aut opes aut aliqua insignis claritudo rumoribus objecerat. v Nissen se tire d'affaire en disant que c'est une inadvertance de Tacite, qui a corrigé sa source un peu à l'aventure. Cette explication, très conjecturale, pourrait à la rigueur se soutenir, si le passage en question était unique; mais il y en a d'autres que Nissen n'a pas remarqués. Quand le sénat et le peuple se précipitent pele-méle au camp des prétoriens, après le meurtre de Galba, pour féliciter Othon, celui-ci, dit
'' Tacite, II, /il.
(-' Nissen prétend découvrir un autre indice de la trahison dans le l'ail que Vitellius excepta du licenciement, général des prétoriens deux cohortes (Tacite, II, 66). Beckurts montre fort bien que cette exception ne s'est pas produite (p. 87). Je vais plus loin que Beckurts : je crois, avec Dieckmami (p. 22), que Mssen a fait un contresens. Dans la phrase : crEt proelium atrox exarsisset, ni duae praetoriae cohortes causam quartadecumanorum secutae his fiduciam et nielum Batavis lecissenl : quos Vitellius agniini suo jungi ut fidos. . . n, quos se l'apporte aux Bataves et non aux prétoriens. Ce sont les Bataves , et non les prétoriens, que Vitellius emmène avec lui, «ut fidosn.
*•''' Pour le détail des événements auxquels je fais allusion dans tout ce diMi'loppement, il convient de se reporter au parallèle de Tacite et de Philanpu'.
;u)-j LKs s()[Jiu:i:s dk tacitk.
Tacilo (I . 'là j. l'ccoit les compliments, «avidum cl miiiacem milihim aniiiiiiiii voce viilluquo tcmperansjî. A qui en voulaient ces soldais? Aux sénateurs, évidemnienl. Ils réclament bientôt le supplice du consul désigné Marins Celsus. Othon voit bien que cette mort sera le signal du massacre et du pillage : « Caedis et praedarum initium et optimo cuique perniciem quaeri apparebat. 55 Plus loin (I, 80), ([uand les prétoriens s'aperçoivent qu'on charge de nuit des armes sur les fourgons, c|ui soupçonnent-ils? r. Frémit miles et tribunos centurionesque proditionis arguit, tamcjuam familiae senatorum ad perniciem Othonis armarentur. v Le discours d'Otbon aux révoltés n'est, dans sa deuxième moitié, qu'un plaidoyer pour le sénat, dont ils ont, la nuit précédente, failli massacrer les plus illustres membres, convives de l'empereur: «Caput imperii et décora omnia provinciarum ad poenam vocare, non bercule illi, quos cum maxime Vitellius in nos ciet, Germani audeant» (I, 8/»). Après la mort d'Otbon, un grand nombre de sénateurs, partis de Rome avec lui et laissés en arrière à Modène, coururent le plus grand danger. Les soldats refusent de croire à la nouvelle du désastre (II, Sa), f^quod infensum Othoni senatum arbitrabantur;. . . conviciis postremo ac probris causam et initium caedis quaerebant^j. Il s'en faut que nous ayons cité tous les passages oii Tacite a montré , et a voulu montrer, l'hostilité de la soldatesque contre l'aristocratie.
Tout ce c[ue l'on peut reprocher à Tacite , au point de vue de l'impartialité, dans la partie des Histoires consacrée à Othon, c'est d'avoir voulu, sans motifs suffisants, enlever à ce prince le mérite de certaines bonnes actions, comme iious l'avons montré tout à l'heure, et d'avoir traité l'un de ses généraux. Marins Celsus, avec des égards tout particuliers où le souci de la vérité n'a été pour rien. Après avoir raconté (I, 71) la réconciliation d'Otbon et de Celsus, Tacite ajoute : «Mansitque Celso velut fatalit(n" etiam pro Othone fides intégra et infelix. v Cette appréciation est un peu trop favorable. D'abord on ne voit pas que, pendant la guerre, Celsus se soit signalé par des services plus éclatants et par un zèle plus df'voui' ({ue Paulinus. Ensuite, se-
OlîKilN VLITK DE TACITE. .'50;î
Ion lUutarijiit' ''. r'csl lui (|ni, après la bataill*' de Bcdiiacmii, a pris riniliativo de la capitidalion. Nous avons dit'-' que Tacite avait suppnnK' loul ce récit de sa source, parce cjue, à ses yeux du moins, entre le récit de la bataille et celui du suicide il était insigniliant. iN'a-t-il pas été poussé à cette suppression par une autre raison, la contradiction qu'il y aurait eu entre son jugement, si favorable, sur Celsus, et la conduite de Celsus en cette circonstance? Celsus ne mérite pas plus que les autres généraux d'être appelé traître : mais, enfin, il ne convient pas, si ce que Plutarque raconte est vrai, de signaler, avec des éloges spéciaux, sa fidélité. Or nous avons vu, dans le parallèle, que le récit de Plutarque était ici la reproduction fidèle de la source commune. Ce qui en confirme l'exactitude, c'est que Celsus n'eut pas, comme Paulinus, à s'excuser auprès de Vitellius «necessariis magis defensionibus quam honestis r (II, Go). Vitellius lui conserva son consulat'^' : il lui tint compte, sans doute, en dehors de toutes ses qualités, de Tmitiative prise par lui après la bataille. Quant à la raison pour laquelle Tacite a usé de tant de ménagements envers Celsus, elle n'est pas dilficile à apercevoir : Celsus vivait encore au moment où Tacite écrivait les premiers livres des Histoires; il fut consul en loF) '^'. Son âge, ses vertus, sa situation, peut-être aussi des relations personnelles avec l'historien , lui valurent d'être traité avec plus d'égards que Paulinus. Les considérations qui influencèrent Tacite sont respectables assurément; mais, pour un historien, la vérité doit passer avant tout : ^^Neque amore quisquam et sine odio dicendus est 15, c'est Tacite lui-même ([ui l'a dit.
5. Pour Galba, Tacite s'est conformé à l'opinion de la source. Les trois portraits de cet empereur par Tacite, Plutarque et Suétone se ressemblent parfaitement. Il avait des qualité's de
•-* Cl', plus haul, S II, n" 2.
'' Tacite, II, 60.
''"' Cf. Alonimsen, Hermi-n ,' l. h, p. 998, nolo 3; (^loyaii, Chronologie de FEinpire romain, Paris, Kiincksieck, 1891, p. 181.
■M)'i LES SOU 11 CES DE TACITE.
bon général cl de bon citoyen, dont il donna encore des preuves après son avènement : comme les prétoriens l'accusaient d'avarice parce qu'il ne leur distribuait pas de donalivum, il déclara (|u'il choisissait ses soldats et qu'il ne les achetait pas; Vinius usa (Ml vain de tout son asceiidanl pour lui faire adopter Othon; Pison l'ut choisi parce que Galba le croyait le plus digne. Mais Galba était trop faible pour ses amis; des hommes méprisables, Vinius surtout, gouvernèrent sous son nom et lui firent commettre toute sorte de fautes. On l'avait cru capable d'élre un bon emperem' : l'expérience prouva qu'on s'était trompé.
G. Tacite adresse formellement à sa source principale le reprodie de partialité et, soit à l'aide des sources secondaires, soit surtout avec ses réflexions personnelles, il essaye de la corriger à ce point de vue. Il ne l'accuse pas, en termes explicites, de crédulité; cependant nous savons qu'en plus d'un endroit il l'a trouvée crédule et a repoussé ou suspecté ses assertions comme invraisemblables. Pline racontait qu'un prodige, l'apparition d'un oiseau inconnu dans la région du Pô , avait accompagné la mort d'Othon ^''; Tacite n'ose pas supprimer ce prodige, mais il ne le rapporte qu'avec une grande réserve : ç^Ut conquirere fabulosa et fictis oblectare legentium animos procul gravitate coepti operis crediderim, ita vulgatis traditisque demere fidem non ausim?5 (II, 5o). — Pline racontait qu'avant la bataille de Bedriacum l'armée d'Othon et celle de Vitellius avaient eu des velléités d'entente pacifique : les deux empereurs rivaux auraient été déposés, les soldats auraient élu eux-mêmes, ou confié au sénat le soin d'élire un nouvel empereur (Tac, II, 87; Plut., 0., (j). Tacite admet que, tout bas, quelques-uns ont pu faire des vœux pour une telle solution; mais il démontre fort bien que les dispositions générales dont parlait la source n'ont pas existé : les officiers, la plupart souillés de quelque tache, n'ont pu songer à se donner un prince qui ne fût pas leur débiteur et leur complice; entre les doux armées il n'v avait aucun
élément de sympathie et de concorde; les {ji'néraux d'Ollion, Pauliniis en particulier, étaient trop sages pour se bercer de l'illusion (|ue l'un d'eux pourrait recueillir ainsi l'héritage d'Othon et de Vitelhus; enhn ce qui n'était pas arrivé dans les précédentes guerres civiles était encore moins possible dans celle-ci (87 et 38). — Pline racontait qu'avant de se suicider Othon avait dormi d'un profond sommeil (Plut.. 0.. 17: Suét. , ()., 11). Il a paru à Tacite qu'il y avait là quelque exagération, qu'un tel calme de la part d'un homme qui allait mourir était peu croyable : «Noctem quietam, utquc adjirmatur, non insomnem egitw (II, Aq). — Pline décrivait l'ordre de bataille des Vitelliens devant Crémone '^^; Tacite trouva qu'il s'était bien riscpé : ^Ordinem agminis disjecti per iram ac tenebras adseverare non ausim, quamquam alii tradiderint. . . :•> (III. 22). Tacite se crut d'autant mieux fondé à douter, que son autre source, Messalla, ne donnait pas ce renseignement. — Pline, comme Josèphe, rapportait seulement une version sur la récolte du bitume ^~\ Elle a semblé à Tacite tellement étrange qu'il a pris d'autres informations et que, sans repousser formellement cette version, il en a ajouté une seconde, pom- laquelle sa préférence est manifeste (V, 6), puisqu'il a soin de faire ressortir qu'elle est garantie par des voyageurs qui connaissent le pays. — Un peu plus loin, Pline disait ^^\ comme Josèphe , que la stérilité et la désolation des champs sodomitiques étaient un effet de la colère du ciel dont le feu avait détruit les grandes villes c{ui s'y élevaient autrefois. Tacite accorde que la foudre a pu incendier des villes, mais il croit que la stérilité du pays doit être attribuée au voisinage du lac Asphaltite, dont les odeurs empestent l'air à la ronde (V, 7). En somme, c'est encore parfois en s'appuyant sur le témoignage d'une source secondaire, mais c'est le plus souvent par ses seules réflexions, que Tacite essaye de corriger les invraisemblances imputables à la crédulité de sa source principale.
W en rliaii. IV, « II, if ". — = Cf. ri.an. iv, « m, n" 8. — •'■' Œ ibid.
La comparaison do Tacite avec Plutarqiie et Suétone nous a permis d'aflirmer qu'il avait emprunté à Pline, jusqu'à un certain point, la forme des premiers livres des Histoires '^^K Ce qui amena tout naturellement Tacite à faire ces emprunts de forme, c'est qu'en fait de style ses tendances étaient les mêmes que celles de Pline. Ils appartiennent tous les deux à l'école qui avait répudié, comme froid et terne, le naturel de Cicéron, qui voulait plaire et étonner par un langage ingénieux, orné, concis, qui, en un mot, recherchait l'effet'-'. Les Histoires de Pline étaient écrites comme les parties les plus soignées de son Histoire naturelle; les Histoires de Tacite sont infiniment mieux écrites. Entre Pline et Tacite, si la comparaison était possible, nous trouverions la distance d'un écrivain médiocre, cjui suit sans originalité la mode de son temps, à un écrivain de génie, dont le style ressemble à celui de ses contemporains, mais avec quelque chose de puissamment personnel. Ce que Tacite avait pris à Pline, il l'avait sûrement transformé et fait sien. Aux endroits parallèles sa supériorité sur Plutarque et Suétone est manifeste : il y a tout lieu de croire qu'à ces endroits son rapport avec la source commune était le même. D'ailleurs le style de Tacite n'est pas sorti tout entier de cette imitation, de cette imitation originale : il a trouvé sur la palette d'autrui, comme le dit Mommsen, une partie de ses couleurs, mais non toutes ses couleurs '■''.
Tacite l'emporte sur Plutarque et Suétone, il l'emportait sans doute aussi sur la source commune, par sa concision expressive. Plutarque (0., ly) détaille la conduite des soldats aux funé-
^'' Cf. cliap. i, S VII, n" li.
(^' Sur le style de Tacite, tes ouvrages de Gantrelte, Grammaire et slyle de Tacite, ol de Draeger, Syntax und Stil des Tacitvs, sont classiques. Ci', aussi Joli, ^liiller, ouvv. cité.
^''> Hirmèx, t. IV, .Sk) sq. Voir aussi Nipperdey-Andresen, htrod., p. 38 sqq.
railles crOtlion : Ils so disputent l'honnour de porter le eorps an bûcher: parmi ceux qui ne peuvent remplir ce pieux et glorieux devoir, les uns baisent la blessure de l'empereur, d'autres louchent ses mains, d'autres lui envoient de loin des signes d'affection et de respect. Tacite (II, 4 q) condense en une courte phrase cette longue description : « Tulerc corpus praetoriae cohortes cum laudibus et lacrimis, vulnus manusque ejus exosculantes. v Des soldats se donnent la mort auprès du bûcher : ils n'avaient cependant reçu d'Othon aucun bienfait extraordinaire, dit Plutarque, et ils n'avaient aucun motif particulier de redouter la colère du vainqueur: «non noxa neque obmetum», dit Tacit(\ — Othon reçut les visites et les adieux des personnages qui partaient de Brixellum, la veille de sa mort : «Et in sérum usque, patente cubiculo, si quis adiré vellet, potestatem sui praebuit?;, dit Suétone [0., 1 1). «Vacavit abeuntium adloquiis5?. dit Tacite (II, /19). Comparons encore ces deux portraits de Titus : «Forma egregia et cui non minus auctoritatis inesset quam gratiae''? (Suét., lit., 3); r Décor oris cum quadam majestate?5 (Tac, II, 1).
Tacite sait mieux que les deux autres trouver l'expression à effet, forte ou imagée. «Speraverat fore ut adoptaretur a Galba idque in dies expectabat 57 , dit Suétone en parlant d'Othon (0., 5); «spem adoptionis statim conceptam acrius in dies rapiebntv, dit Tacite (I, i3). C'est à la fois plus court et plus énergique. — Quelle solennité dans ce membre de phrase par lequel Tacite exprime l'état d'esprit d'Othon quelques heures avant sa mort : «Supremas jam curas animo volutantenu? (II, /19)! Comme les mots correspondants de Suétone sont vulgaires et ternes en comparaison : r.Paratus intentusque jam morti»
Les antithèses abondent dans les trois reproductions; mais celles de Tacite ont toujours plus de relief, parce qu'il est plus concis ou parce qu'il excelle à trouver le mot saisissant : ^oëov- (/.evos yoLo îmèp iwv dvSpvv, auTos yjv (poëepos êxeivois; ainsi Plutarcjue décrit, en les opposant, les sentiments d'Othon et de ses