‹ Les sources de Tacite dans les Histoires et les AnnalesChapitre 41 sur 75 · H LES S0[JR(:ES DE TACITE · texte numérisé non relu

H LES S0[JR(:ES DE TACITE

convives, .111 moment où les soldais révoltés vont envahir le Palaliuni ( ()., l) ). Tacite, supprimant les régimes, a dit (I, 81): rtdum limeret Otho, timebalur. 5? — Dans le mot célèbre de Galba, tel qu'il le rapporte (I, 5) : «Legi a se miiitem, non eniij), nous ne trouvons pas le verbe avoir coutume, qui est dans le grec de Plutarque (G., 18) et dans ie latin de Suétone [G., 16). — Cette parole, ajoute Plutarque, est digne d'un grand général; mais les soldats, en ayant eu connaissance, conçurent une haine terrible et farouche contre Galba. «Vox pro republica honesta, ipsi anceps??, dit simplement Tacite. — Galba trompa les espérances qu'on avait fondées sur lui : «majore adco et favore et auctoritate adeptus est quam gessit imperium55 (Suet., G.. 1/1); «major privato visus, dum privatus fuit, et omnium consensu capax imperii, nisi imperassetw (Tac, I, /J9)"l.

Les sentences sont incomparablement plus nombreuses dans Tacite que dans les deux autres. Parmi celles dont ni Plutarque ni Suétone ne fournissent l'équivalent, il y en a beaucoup que Tacite n'a certainement pas empruntées à la source : elles révèlent autre chose que le goût des pointes ingénieuses commun à tous les écrivains du i'*" siècle : un coup d'reil pénétrant de polilique et de psychologue, un pessimisme tantôt douloureux et tantôt sarcastique, un rare talent de style, en un mot, un esprit tout à fait supérieur et l'esprit de Tacite. En voici ([uelques exemples: «Omnia serviliter pro dominatione ?? (I, 36: Othon devant les soldats qui le proclament empereur); «Praecipuum pessimorum incitamentum , quod boni maerebantj? (I, 38 :

(•' Pour avoir trop voulu condenser, Tacite est parfois inexact. D'après lui (I, 9), Vitellius n'aurait dû son gouvernement de Germanie qu'aux titres de son père : ffld satis videbatur'5 (cf. III, 86 : wcuncta claritudine patris adeptus??). Suétone nous apprend {Vit., 7) que la protection de Vinius fut, dit-on, pour quoique chose dans sa nomination , et aussi le mépris de Galba : « ut cuivis evidens sit contemptu magis quam gratia electumn. — Tacite a voulu donner plus de relief à l'antithèse de la source sur la vie et la mort d'Othon (Plutarque, 0., 18, et Suétone, 0., 12), en opposant un seul événement de cette vie, le meurtre de Gall)a, à la mort d'Ollion; el son antithèse (11, .00) manque de .i.>sl,esse.

dans lo camp des prétoriens révoltés contre Galba); «Qiianto- ([ue magis faisa erant qiiac liebant, tanto plura facerew (I, /i5 : le sénat et le peuple devant Otlion après le meurtre de Galba); KNovissimum malorura fuit laetitiaw (I, h'] : la séance du sénat ([ui termine cette journée); «Quatiebatur his segne ingcnium, ut concupisccret magis quam ut speraret» (I, Sa : Vitellius sollicité d'accepter l'empire); «Damnatos fidei criraine, gravissimo inter desciscentes» (I, 99 : centurions que Vitellius fait mettre à mort); c^Insita mortalibus nalura, recentem aliorum felicitatem acribus oculis introspicere modumque fortunae a nullis magis exigere, quam quos in aequo viderunt" (II, 90 : les envieux de Cécina).

Avec ces sentences et une foule d'autres, appartiennent sûrement à Tacite les discours, dont nous avons déjà parlé : si le fond est de lui, à plus forte raison la forme. Les discours ne sont pas les seuls endroits de l'ouvrage où Tacite donne libre carrière à son inspiration oratoire : la narration lui fournit souvent l'occasion d'un beau développement éloquent : tel est celui par lequel il introduit le récit de l'abdication de Vitellius (lll, 68)'^'; tel est encore celui qui précède la scène du meurtre de Galba : «Igitur milites romani, c|uasi Vologesen aut Pacorum avito Arsacidarum solio depulsuri, ac non imperatorem

suum inermem et senem trucidare pergerent 55 (I, /io). Il

n'y a rien de semblable dans le récit de Plutarque [G., 96), beaucoup moins oratoire, mais beaucoup plus précis : or Plutarque a lui aussi le goût de ces mouvements pathétiques'-'.

Le style, voilà le mérite éminent et la véritable originalité de Tacite dans les premiers livres des Histoires. Au point de vue

('> Pline, très déi'avorable à Vitellius, n'avait évidemment pas cherché à faire valoir ce qu'il pouvait y avoir de pathétique dans son abdication.

'-' Cf. G., 96, sur Sempronius Densus; G., 27, sur la tète de Galba; G., a sur la séance du sénat après le meurtre de Galba, etc. — Auv exemples de Tacite que nous citons dans le texte, on peut ajouter ceux-ci : I, 5o, état des esprits à Rome à l'avènement d'Othon; II, 70, Vitellius au champ de bataille de Bedriacum; III, 72, à propos de l'incendie du Capitole; III, 83, tableau de l'état de Rome au moment où elle est prise par les Flaviens, etc.

de la matière, il a plutôt amoindri qu'aufTmcntiî la valeur de la source; mais son exposition, à laquelle il a sacrifié l'exactitude rigoureuse, est autrement arlistifjue que celle de Pline. Pom* nous , modernes , l'historien est médiocre : son unique mérite est d'avoir fait un louable effort vers l'impartialité, où son pessimisme l'a d'ailleurs empêché d'atteindre pleinement. Mais le penseur, mais l'écrivain est de premier ordre. Dans Pline, nous aurions lu l'histoire de l'année des quatre empereurs écrite par un chercheur infatigable, partisan trop dévoué des Flaviens; nous la lisons dans Tacite racontée par un grand artiste, par un orateur de génie, dédaigneux du détail bas ou minime, mais passionné pour la beauté littéraire. Nous avons une œuvre d'art au lieu d'un travail d'érudition.

Page 1