TACITE ET LFS SOURCES PUE.MIEUES. XV
liens. D'un eùlé, Patiliniis n'est, jamais cite par les auteurs ([ui [)ailenl de la Bretagne; d'un autre côté, ce n'est j)as une raison, parce qu'il avait écrit la relation de ses exploits en Maurélanie, de croire ([u'il avait raconté aussi ceux de Bretagne : il n'avait pas été en Bretagne, comme en Maurétanie, le premier explorateur d'une région inconnue. N'oublions pas non plus que son gouvernement de Bretagne se termina par un petit échec et, malgré l'importance des services rendus, par une demi-disgràce'". La lin de sa relation lui aurait donc offert d'assez grandes dilîicuUés <ît, s'il eut l'idée de l'écrire, cette considération put sullire à l'en détourner.
5. On suppose que L. Antislius Vêtus, consul avec Néron en 55'"-', légat consulaire de la Germanie supérieure en 58 '"'^ proconsul d'Asie peu avant sa mort, qui arriva en 65 '*', avait écrit un ouvrage sur la Germanie. Il est cité par Pline l'Ancien parmi les sources des livres III à VI de VHisloire naturelle. Etaient-ce des mémoires proprement dits ou bien une description géographique de la contrée? Nous l'ignorons et peu nous importe : car ce que Tacite dit du gouvernement de Vêtus dans la Germanie tient en quelques lignes (XIII, 53) et le seul acte de ce légat dont il y soit parlé est un projet de canal entre la Moselle et la Saône. Même si Tacite s'était servi de Vêtus, il n'aurait donc pas pu lui emprunter grand'chose. Encore est-il bien improbable qu'il s'en soit servi, puisqu'il ne le cite pas et que son ouvrage rentrait, comme ceux de Corbulon et de Paulinus, dans la catégorie des matériaux exploités, si nous en jugeons par la dati3 de la composition '^* et par les citations de VHisloire naturelle.
6. Les empereurs n'étaient pas les seuls dont les discours, en dehors même des registres officiels on ils avaient été insérés, se
-■> Tacite, XIV, 3().
-' Tacite, XIII, ii ; cf. .\ipperdcy-Andresen à cet endroit.
'' Tacite, XIII, 53; cf. la note de Aipperdey-Andresen.
^- Tacite XVT, lo sqq. ; cf. la note de Nipperdey-Andresen.
"' Vêtus est mort en 65 ; cf. plus haut.
fussent conservés jusqu'à l'époque de Tacite, L'historien put certainement, s'il le voulut, lire au moins quelques-uns des discours prononcés par les principaux orateurs des règnes de Tibère, (ùaligula, Claude et Néron ^^'. Or ces documents n'étaient pas sans intérêt. Nous savons, par exemple, que le réquisitoire de Vitellius contre Pison , dans le procès qui suivit la mort de Germanicus, existait encore au temps où Pline écrivait Y Histoire naturelle : « Negatur cremari posse (cor) in iis qui cardiaco morbo obierint, negatur et veneno interemptis. Gerte exstat oratio Vitellii qua Gnaeum Pisonem ejus sceleris coarguit hoc usus argumento palamque testatur non potuisse ob venenum cor Germanici Caesaris cremari; contra génère morbi defensus est Piso'j (XI, S'y, 187). Tacite s'en est-il servi dans son récit de cet important événement? Il semble bien que non : il ne fait pas une analyse à part du discours de Vitellius : «Post quem Servaeus et Veranius et Vitellius consimili studio, et multa eloquentia Vitellius, objecere. . . ^' (III, i3). Quand il vient, dans cette analyse collective, au grief d'empoisonnement, il ne mentionne pas l'argument que Pline a trouvé développé dans le discours de Vitellius; il dit seulement : «Postremo ipsum devotionibus et veneno peremisse. w II ne le mentionne pas non plus dans l'analyse qu'il donne un peu plus loin du plaidoyer pour Pison, et il en mentionne un autre : rtSolum veneni crimen visus est diluisse, f[uod ne accusatores quidem satis firmabant, in convivio Germanici , cum super eum Piso discumberet , infectes manibus ejus cibos arguentesw (III, 1 ^ ). Il a donc, selon toute vraisemblance, écrit le compte rendu des débats seulement d'après sa source dérivée. Que Tacite n'ait pas cru devoir rechercher et lire, ou relire , quand il les connaissait déjà , les discours des contemporains, cela est très probable et n'a rien d'extraordinaire : lui qui négligeait des sources premières autrement importantes, comme \QsAcia senatus, ne devait nullement se faire scrupule de négliger des documents très peu considérables en comparaison. II est dé-
" Cl. Teuflel-Scliwabe , 11°' 276 et 297. Aous songeons aussi à des compilalions comme celle de Mucien; cf. plus haut, S i, n" 5.
TACITE ET LES SOI lî CES PRE MIE K ES. Ml
iiioiitiv. MOUS l'avons vu. (|ii'il a lu les dlscoars et lettres de Tibère; il peut se faire ({u'ii ait iu aussi ceux de Claude et de Néron; mais c'étaient les empereurs, les principaux personnages (le son récit historique : l'historien pouvait se croire obligé d'accorder cette attention à leurs discours, sans aller, pour cela, jus- ([u'à se donner la même peine ([uand il s'agissait de simples particuliers.
7. Les témoignages seuls de Tacite suffiraient à prouver ipi'il exista contre les empereurs juliens toute une littérature de pamphlets, les uns anonymes, comme ces vers (I, 72) où l'on reprochait à Tibère sa cruauté et ses dissentiments avec sa nière^^'; les autres, d'auteurs connus et rigoureusement punis, comme l'orateur Cassius Severus (I, 72 et IV, 21), le préteur Antistius (XIV, /i8), Fabricius Veiento (XIV, 00). — Mais il n'y a pas lieu de croii-e que Tacite ait fait le moindre usage des sources de cette espèce. Il constate que les écrits de Veiento, recherchés et lus tant qu'on n'avait pu se les procurer sans danger, i'iaient tombés dans l'oubli dès qu'ils avaient cessé d'être prohibés. 11 parle avec le plus grand mépris de Cassius et de ses libelles diffamatoires: il mentionne sa double condamnation sans un mot de pitié.
8. Xe négligeons pas de remarquer que les historiens tels (|ue Velleius Paterculus, Auhdius Bassus, Servilius Nonianus, S('nèque le Rhéteur, Cluvius Rufus, Fabius Rusticus, Pline l'Ancien, contemporains, ainsi que nous le verrons bientôt '"^\ des événements qu'ils racontèrent, étaient jusqu'à un certain point des sources premières. Ils avaient été, en effet, souvent spectateurs, parfois même acteurs, de ce qu'ils racontaient. Tacite s'est sûrement servi de la plupart d'entre eux. Il s'est informé, non pas aux sources premières pures, mais à ce (|ue l'on pourrait appeler les sources premières mixtes. Il a travaillé d'après des
' (il. ceux que cite Suétone, Tih., ôç). — Lire G. Boissier. L'opposition wus /es Céaars, p. 78 S({(j.
-' Cf. le chapitre 11. Pour Pline l'Ancien, nous Taxons déjà montré au clia- |iilre m de la 1"^ partie.
:\'r2 J>KS SOURCES DE TACITE.
ailleurs (|iii avai(Mil Irouvé do priicieiisos ressources dniis leurs connaissances directes et personnelles, mais qui avaient pris la plus importante partie de leurs matériaux dans les documents publics ou autres et dans les témoionages oraux, et n'étaient, à ce ])ûint de vue, (jue des sources d('rivées.
1. Pour Tacite, qui est né vers le milieu du i" siècle, l'époque racontée dans les Annales est presque de l'histoire contemporaine. Il a sous les yeux Rome, telle qu'elle a été reconstruite par Néron et qu'il la décrit (XV, /i3). Le même jNéron avait conçu le projet d'unir par un canal le lac Averne à l'embouchure du Tibre, et ce projet avait reçu un commencement d'exécution : Tacite a pu le constater directement : c^ Manentque vestigia inritae spei?' (XV, /19). Il a pu voir sur les monuments publics du temps de Claude les trois lettres ajoutées par cet empereur à l'alphabet et tombées en désuétude après lui : KAspiciuntur ctiam nune in aère publicow (XI, 1/1). Il a pu constater que , parmi les honneurs décrétés à Germanicus après sa mort, beaucoup subsistaient encore au conmiencement du II' siècle : wPleraque manent^j (H, 83). Il a très probablement vu l'île de Caprée, dont il donne une description assez détaillée (IV, Gy), en ayant soin de noter que la grande éruption du Vésuve a bouleversé le golfe sur lequel elle a vue : r. Prospectabatque pulcherrimum sinum, antequam Vesuvius nions ardescens faciem loci verteret. w Mais , en somme , dans tous ces cas et d'autres que nous pourrions citer, ses connaissances directes ne lui ont rien fourni de nouveau : il n'y a trouvé que la confirmation des renseignements donnés par ses sources. Les historiens de Tibère n'avaient pas manqué de décrire Caprée, le séjour préféré de l'empereur pendant plusieurs années, le roc mystérieux et terrible d'où partirent tant d'arrêts de mort, où le tyran se souilla de tant d'infamies. Les historiens de Néron avaient forcément décrit la ville nouvelle , si différente de l'an-
TACrrK KT I.KS SOIJUCKS IMIEMI KKKS. 3'i3
ciciiiic. (|iii fui (klilice après l'incendie. Tacile Irouvait de même dans ses tlevancicrs l'éimm^ration des lionneurs rendus à Germanicns avec le récit de ses funérailles, la mention de la réforme de l'alphabet par (îlaude avec celle des autres réformes qu'il en- Irepnt à la même époque (cf. XI, t3-i5). Les faits dont Tacite a pu enrichir, grâce à ses propres connaissances, la matière lournie par les sources, appartiennent non à l'époque racontée clans les Annales, mais à l'époque postérieure : ils se trouvent daiis des digressions sur l'avenir dont nous parlerons plus tard'^^.
'i. Tacite a connu un grand nombre de contemporains de ^éron et même de Tibère, et a pu st^ renseigner directement au uioyen de témoignages oraux sur toute l'époque racontée dans l(^s Annales; mais il l'a pu surtout sous la dynastie ilavienne, à un moment où il ne songeait pas encore à être historien. Quand, les Histoires achevées, il se mit à composer les Annales, vers 1 1 o, les vieillards ([ui avaient connu Tibère, mort en 87, devaient être fort rares. Pour les premiers livres des Annales, il ne lui fut donc guère possible de recueillir des témoignages contemporains, il se trouva presque réduit à rechercher dans ses souvenirs ce (|u'il avait entendu raconter auparavant, ou à consulter la tradition anonyme '"'. A mesure qu'il approchait du terme où les An>iales rejoindraient les Histoires, l'information directe par témoignages oraux devenait plus facile. Nous ignorons à quelle date l'ouvrage fut terminé; mais en 120 les survivants du règne de Néron étaient encore, sans aucun doute, assez nombreux.
Après avoir raconté la conjuration de Pison contre Néron, Tacite (XV, 73) produit un témoignage contemporain relatif à cet événement : ^(^eterum coeptam adultamque et revictam conjurationem neque tune dubitavere, cjuibus verum noscendi cura erat, et fatentur, qui post interilum Neronis in urbem regressi sunt. 53 Les termes de la citation prouvent que cet aveu des exilés rentrés à Rome après la mort de Néron, c'est bien Tacite et non
^'> Ci", cbap. IV, s 1.
'■''^ Karslen attriltue 1111 rôlo imporlani h la Iradilion oralo. Nous allons voir à (|uoi so réduil ce rôle.
Uh LES SOURCES DE T4GITE.
sa source qui l'a reçu, et même qu'il l'a reçu, non clans sa jeunesse, mais au moment oii il composait les Annales : si tel n'élail point le cas, il aurait employé au lieu du présent crfaten- \m">-> un imparfait ou un parfait. Ce passage des Annales est le seul qui présente la trace certaine d'une information orale contemporaine de la composition. Remarquons qu'il appartient à un des derniers livres de l'ouvrage. Puisqu'il nous donne la certitude qu'à propos de la conjuration de Pison Tacite a interrogé des vieillards condamnés jadis à l'exil comme complices de cette conjuration, nous pouvons attribuer à une information du même genre un autre passage relatif au même événement, les dernières paroles du tribun Subrius Flavus (XV^, 67), quoique rien dans la formule de citation ne dénote une consultation toute récente des témoins oculaires. Voici cette formule : «Ipsa rettuli verba, quia non, ut Senecae, vulgata erant, nec minus nosci decebat militaris viri sensus incomptos et validos. 55 Ce qu'il y a d'absolument certain, c'est cpie nous avons bien affaire ici à un témoignage oral : si Tacite avait emprunté les paroles de Subrius à une source écrite, il n'aurait pas pu dire qu'elles n'étaient pas généralement connues. Le texte des paroles de Subrius, la confirmation du récit des sources ordinaires par le témoignage même des complices, dans l'affaire de la conjuration, voilà tout ce que Tacite semble avoir emprunté, pour le règne de Néron, à des témoignages oraux. C'est bien peu de cbose; mais il ne faut pas s'en étonner : l'information orale était encore bien plus facile, sous Vespasien et sous Titus, pour les sources de Tacite, Fabius, Cluvius et Pline, qu'au temps de Trajan et d'Hadrien, pour Tacite. Les recherches de cette nature auxquelles il put se livrer ne lui apprirent presque rien de nouveau. Là oii elles confirmèrent, sans y rien ajouter, les renseignements des sources écrites, il se dispensa de constater cet accord, sauf dans un cas très important. Le bruit ayant couru que Néron se débarrassait, sous prétexte de complot , de personnages illustres et innocents qu'il haïssait ou qu'il redoutait, l'empereur, pour prouver que la conjuralion de Pison n'était pas une cbimère, adressa au peuple
TACITH l'T LKS SOUIICKS PUKMIKUI- S. .l'i.')
un cdit jiiKjin'l il joijjiiil les rrvélatious ol les a\(Hi\ (les coiidainiiés. ^011 content du récit de ses sources écrites. Tacite a voulu mieux encore s'assurer que la conjuration avait bien existé, et il a constaté formellement que les condamnés survivants reconnaissaient avoir conspiré"'.
Dans la partie des Annales qui correspond au règne de Tibère, il y a une seule citation de témoins contemporains. Elle se rapporte à ce Pison qui passa pour avoir fait empoisonner Germanicus. La voici (III, iG) : «Audire me memini ex senioribus visum saepius inter manus Pisonis libellum, quem ipse non vulgaverit; sed amicos ejus dictitavisse litteras Tiberii et mandata in Germanicum conlinerc, ac destinatum promere apud patres principemque arguere, ni elusus a Sejano per vana promissa foret; nec illum sponte exstinctum, verum immisso percussore. J5 Ainsi, les vieillards dont Tacite a recueilli le témoignage racontaient deux choses : d'abord, qu'on avait vu souvent entre les mains de Pison des papiers que lui-même n'avait pas divulgués, mais dont ses amis avaient fait connaître le contenu, accablant pour Tibère; que Pison se serait servi de ces papiers devant le sénat pour sa défense, si les artifices de Séjan ne l'en avaient empêché; en second lieu, que Pison ne s'était pas suicidé, mais qu'il avait été mis à mort dans sa maison par ordre de l'empereur. Tacite poursuit : c^ Quorum neutrum adseverarim; neque tamen occulere debui narratum ab iis, qui nostram ad juventam duraverunt. r> Il n'accorde donc pas, tant s'en faut, à cette source orale très secondaire la même autorité qu'à ses sources ordinaires. Nous avons affaire, non plus, comme tout à riieui'e. à des renseignements pris au moment même de la comjiosition des Anthdcs, mais au souvenir de récits entendus par Tacite pendant sa jeunesse. Enfin nous sommes fondés à croire (|iii' c est là. pour la première partie des Annahs, tout ce que Tacite doit aux sources de ce genre : puisqu'il a jugé nécessaire de s'excuser en quelque sorte de leur avoir fait appel, il est à