LES SOUHCES DE TACITE
la fin (lu règne de Claude. Or Sénèque le Rhéteur, qui esl mort sous Caligula, le cite relativement à la mort de Cicéron. L'ouvrage a donc été publié par parties; le commencement avait déjà paru vers l'époque oij Caligula monta sur le trône, vers Sy. Les derniers livres, ceux qui étaient consacrés à Claude, furent écrits dans les premiers temps du règne de Néron, l'historien n'ayant guère pu songer à raconter le règne de Claude avant de savoir s'il serait en mesure de le raconter dans son ensemble, c'est-à-dire avant la mort de Claude. Le point initiai des Histoires de Pline l'Ancien, et, par suite, le point final des Histoires de Bassus, ne peut, avons-nous dit, être fixé avec certitude, mais, très probablement, il était quelque part dans les derniers temps de Claude ^^'. Mais où commençait Aufidius? La citation de Sénè(jue le Rhéteur étant relative à la mort de Cicéron'-', Nipperdey pense que le récit commençait un peu plus tôt, à la mort de César. Faut-il adopter cette opinion ou préférer la conjecture de Mommsen '^', qui croit que Bassus, comme son contemporain Sénèque le Rhéteur, dont nous aurons bientôt à parler, avait commencé trab initio bellorum civilium??? Nous no savons, et peu nous importe, en somme : il est certain, et c'est là ce qui nous intéresse le plus, que le récit d'i^ufidius remontait plus haut que celui des Annales de Tacite, et que, comme Tacite a repris dans ses Histoires, pour trouver un point de dé-
'■') Cf. i" partie, chap. m, S ii, if i.
(^' Pline l'Ancien (H. N., VI, 27) cite Auficlius (sans ajouter le surnom de Bassus) à propos de l'Arménie. Il n'y arien à tirer de cette citation, quant au point initial de l'ouvrage ; elle peut se rapporter à l'expédition d'Arménie où fut blessé Gams César, fils d'Agrippa (Egger); cf. Tacite, I, 3. Krauss, Hist. rom. fr., p. 299, croit qu'il s'agit, non cFAufidius Bassus, mais du vieux Cn. AuficUus-
'•'') Abhaiull. cl. scichs. Gssell., etc., p. 5bg. A cet endroit, Mommsen réfute l'opinion de Harless, qui croit que l'histoire d'AuficUus remontait j u^squ'à l'origine de Rome. Harless a été induit en erreur par ce passage de Cassiodore (à la fin do la chronique) : ff A Bruto et Tarquinio usque ad consulatum vestrum, sicut ex T. Livio et Aufidio Basso et Paschali clarorum virorum auctoritate firmafo colligimus, aimi sunt m xxxi.^ De ce que Bassus est cité conjointement avec Tite Live, il conclut à tort que leurs œuvres commençaient au même point. Mommsen a expliqué que Tite Live avait servi de source à Cassiodore jusqu'en 7/1 5, et (|n';i partir do celte dati' Cassiodore avait eu recours à Bassus.
mSToniKMS ANTEUliaUS A TACITK 3G1
puit plus iK't. une paili»' du rci it de Pline l'Ancien, Aufidius avait repris, dans la même intention sans doute, une partie du récit de Tite Live, qui s'arrêtait en 760 ^".
Du seul fait (jue Pline l'Ancien a voulu être le continuateur d'Aufidius Bassus et n'a pas cherché d'autre titre pour son ouvrage que ces mots : <^A fine Aufidii Bassiw, on pourrait conclure qu'Aufidius était un historien de grande valeur. Pline jugeait inutile de raconter ce que cet écrivain avait raconté; il en inscrivait le nom en tête de son propre ouvrage comme une sorte de garantie. Quintilien '-' et l'auteur du Dialogue des Orateurs ^^^ le nomment avec Servilius Nonianus : ils sont pour eux, ils étaient sans doute pour tous les hommes compétents de la fin du f siècle, les représentants les plus remarquables de l'historiographie romaine pendant la première moitié du siècle. C'est à la forme de l'histoire d'Aufidius c|ue se rapportent les éloges de Quintilien : dans tout ce développement sur les historiens, il se place au point de vue du style : il vante les narrations pleines de charme et de clarté , les discours très éloquents de Tite Live, l'immortelle rapidité de Salluste; il reconnaît que Servilius Nonianus est « clari vir ingenii et sententiis creber??; mais il lui reproche d'être «minus pressus quam historiae auctoritas postulat ?n Cette qualité qui manque un peu à Servilius, Aufidius la possède à un degré éminent, surtout dans ses livres sur les guerres de Germanie : «Quam Bassus Aufidius egregie, utique in libris belli Germanici praestitit, génère ipso probabilis, in operibus quibusdam ^''' suis ipse viribus minor. 55 11 avait donc parfois quelques défaillances, mais il avait moins sacrifié que Servilius au goût du temps, il avait su garder en général la gravité de ton qui convient à l'histoire. Nous ne pouvons aller jusqu'à dire qu'il n'y avait pas
(') Cf. TeulTel-Schwabe, n" 2 0(3.
W X, 1, 102 sq.
(•^) Chap. 2 3.
'■' Ici, cuninio ailleurs, je cite Quiiililicii d'apivs Halm : accepter celle leçon, c'c^l adiDi'llrc (|iie Bassus avail écril pliisicnis eii\ra{f<'s. La vul[fate est : r probal'ili^ i iiiiihiis, sed in quibusdam . . . -1
:\6i> LKS SOURCES DK TACITE.
sjirrilif' du toul : les fragments conservés par Sénèque i(; llhétcur contiennent des tournures assez recherchées. Mais s'il avait suivi la mode, il ne l'avait pas exagérée. Pour l'auteur du Dialogue des Orateurs, son style historique et celui de Servilius sont caractéristiques de leur épo([ue : il oppose (ch. -iS) leur élo- (|uencc à celle des vieux historiens Sisenna et Varron. Contemporain de Tibère, de Caligula et de (Claude, Bassus fut à même de se renseigner exactement et abondamment sur les fi\its ([u'il avait à raconter. Admirateur de Cicéron et ami de Sénèque, il ne dut avoir garde de se mettre, en écrivant l'histoire de Tibère, de Caligula et de Claude de leur vivant même, dans la nécessité de les flatter. Il attendit leur mort et pécha plutôt par excès de sévérité : il appartient au second des deux groupes d'historiens délinis par Tacite : r-^Tiberii Gaifpie et (îlaudii ac Neronis res, florentibus ipsis ob metum falsae, postquam occiderant, recentibus odiis compositae sunt» [Ann., I, i).
Que l'histoire générale d'Aulidius Bassus, dont Pline l'Ancien, Quintilien et l'auteur du Dialogue des Orateurs faisaient tant de cas, ait été parmi les sources de Tacite pour les règnes de Tibère, de Caligula et de Claude, qu'elle ait tenu parmi ses sources une place très importante, cela n'est guère douteux, surtout si l'auteur àa Dialogue n'est autre que Tacite. Mais, pour raconter les campagnes de Germanicus, s'était-il servi aussi de l'ouvrage spécial sur les guerres de Germanie? On serait tenté, au premier abord, de croire que non : Aufidius avait dû composer les parties de son histoire générale qui traitaient des affaires de Germanie , surtout d'après son histoire particulière ; et celle-ci, par conséquent, rentrait pour Tacite dans la catégorie des matériaux déjà exploités par la source , auxquels il n'y avait plus lieu de recourir. Cependant son récit des campagnes de Germanicus est bien détaillé (I, /ifj-Si, 55-7 i ' ^^' 5-26); peut-être, poussé par sa sympathie pour Germanicus, il a voulu lire et utiliser l'ouvrage d'Aulidius où les exploits de son héros préféré étaient racontés avec le plus de développement'".
'" Cr. Clason, Tur. ». Sun.. 78 s.i.
HISTOIUI'NS WTERIKLIIS A TACITLl. 303
(ie (|iii nous atl'ciiiiil dans celle opinion, (-'(^st ([u'à partir du rappel de Germanicus, terme de cet ouvrage, d'après l'hypothèse très plausihle de Nipperdey, les affaires de Germanie, moins importantes il est vrai, tiennent une place insignifiante dans les Annales '^^^ (II, lifi-fi6, 69-63; \I, 16-20, et Xll, 97- 3o). C'est qu'alors Tacite n'a plus pour sources (|ue des histoires générales, entre autres celle de Bassus.
D'après Quintilien. les «libri belli Germanici» étaient, au point de vue de la forme, supérieurs à l'histoire générale. Egger'-' croit ({u'au point de vue historique ils étaient bien inférieurs et s'e.\pli(jue par là (jue Pline l'Ancien ait écrit après Bassus ^^^ un ouvrage spécial sur les guerres de Germanie, ait recommencé Bassus. Surtout. Bassus n'avait pas rendu justice à Drusus : c'est pourquoi Pline racontait au début de son ouvrage que Drusus lui était apparu en songe et lui avait demandé de sauver sa mémoire de l'oubli. Le songe de Phne n'a pas, tant s'en faut, la portée que lui attribue Egger : c'est un simple artifice dont l'auteur se servait pour s'excuser implicitement de traiter un sujet déjà traité par un historien tel ([u'Aufidius, et aussi pour donner plus de prestige à son œuvre. Pline, qui avait fait campagne en Germanie, était sans doute mieux renseigné que Bassus au point de vue géographique; certaines inexactitudes commises par Bassus dans les descriptions du pays pouvaient le choquer vivement. Mais il serait étonnant qu'entre les deux ouvrages d'Aufidius il y ait eu une grande différence de valeur historique; du moins ce que Pline a fait et a dit ne suffit pas du tout à le prouver.
2. L'historien Servilius Nonianus^^' parcourut la carrière des
'"> Je ne cite que les passages antérieurs à l'avènement de Néron, Bassus n'ayant sûrement pas dépassé cette date dans son histoire générale.
^-' Examen critique, p. 17'j.
''' La priorité de Bassus est inconlestalde: nous y reviendrons tout à l'heure à propos de l'ouvrage de Pline; cl", n" 6.
'*' Sur Servilius Nonianus, cf. Egger, 17.") sf[(|. ; \ipperdey-Andresen, liitrod., 9.Ï) sf[.; Ciason, Tac. n. Suel.. /i.'î s(|. . îO ;-f|. , 71 sqq. : Teuflol-Schwahe, n°' 291, 3 , et 3o5 . ::.