G I-KS SOUHGES DE TACITE
cmnerciii' n'élaiciil, dit-on, pas plus de vingl-lrois. Aussi prit-il pour, quoique son ame ne fût pas molle cl efféminée comme son corps. iMais les soldats, l'épée à la main, entourant la litière, ordonnent aux porteurs de l'enlever, pendant qu'Othon crie à plusieurs reprises qu'il est perdu et excite les porteurs à se hâter. Ouiîlques personnes l'entendaient, étonnées plutôt qu'effrayées, en voyant le petit nombre de ceux qui tentaient ce coup d'audace. Pendant qu'il traversait ainsi le forum, il rencontra un nombre égal d'autres soldats; puis d'autres encore, par groupes de trois et de quatre, se joignirent à la troupe. Tous, l'épée au poing, le saluaient du nom de César. — Tacite a déjà remarqué plus haut qu'il y avait contraste entre le corps et l'âme d'0thon(2 2): rcNon eratOthoni mollis et corpori similis animus. w Ici encore la ressemblance verbale est frappante : . . . ov xcnà Trjv tov crcôiJ.a.Tos IxaXaxiav xaï B-tilv-rriToi, TJ? '>\^v)(rj SitxreBpuii^évo?. . . , dit Plutarque. Quant à la scène du forum, Tacite la raconte de même, mais avec moins de détails. Il dit que les premiers soldats étaient vingt-trois, que leur petit nombre effraya Othon, qu'ils le mirent rapidement dans sa litière et, l'épée à la main, l'enlevèrent. Mais il ne parle ni des cris poussés par Othon, ni des exhortations adressées par lui aux porteurs, ni de l'étonnement des assistants. Comme Plutarque, Tacite mentionne ensuite l'arrivée de nouveaux soldats en nombre à peu près égal (Plutarque, un peu trop précis sans doute, dit en nombre égal). Mais il ne parle pas des petits groupes de trois et de quatre qui grossirent encore le cortège. Faut-il considérer cette plus grande abondance de Plutarque comme un effet de sa liberté à l'égard de sa source, comme une amplification personnelle, et soutenir que cette source est Tacite? C'est une affirmation ^'' à laquelle les partisans de la dépendance de Plutarque par rapport à Tacite sont, un peu trop souvent, obligés d'avoir recours. Selon nous, il est plus prol>able, sinon certain, que Tacite a résumé la source commune, que Plutarque l'a plus {idèlement reproduite.
('' rX Lczius, p. do.
TACITK ET PLUTAIUUIE. '21
G., 25, i5-'Ji. Le lril)ini de; ;;;ii(l(' au cain]), Marlialis, n'olail ])as du complot, dit-on; mais, stupéfait cl cllVayc de la soudaineté de l'entreprise, il les laissa entrer. A l'intérieur du camp personne ne lit résistance, car ceux qui ne savaient rien, entourés par les complices et dispersés par un, par deux, d'après un plan concerté d'avance, suivirent, d'abord par peur, ensuite de bonne volonté. — Tacite (28), moins alUrmatif que Plutarque, donne trois explications de la conduite du tribun. Il ne dit pas un mot de la manœuvre des complices à l'égard des autres soldats. Est-ce encore une invention de Plutarque? Tacite revient plus loin (3G-38) à ce qui s'est passé dans le camp et un trait de son tableau rappelle, mais d'assez loin, le passage de Plutarque: «ut queuKjue adfluentium mililum adspexerant (ceux qui étaient déjà réunis autour d'Olbon), prensare manibus, complecti armis, conlocare juxta, praeire sacramentum w^oG).
G., aS, 91 à la lin. Aussitôt la nouvelle est apportée au Palatium, à Galba, le sacrifice n'étant pas encore fini, si bien que les incrédules eux-mêmes sont frappés par la justesse de la divination. Une foule confuse affluant du forum, Vinius, Lacon et quelques affranchis se rangent auprès de Galba, l'épée à la main. Pison se présente aux soldats de garde. Marins Celsus est envoyé vers la légion Illyrienne, qui campe au portique de Vipsanus, pour essayer de la gagner. — Le récit de Tacite (29-32), beaucoup plus complet que celui de Plutarque, ne contient pourtant pas une circonstance assez importante : l'altitude énergique de Vinius et des autres au moment où la foule afflue au Palatium. S'agit-il bien ici d'un détail imaginé par Plutarque pour orner son récit'''? N'est-il pas possible que, dans le trouble causé par la terrible nouvelle, en voyant accourir cette foide confuse, les personnes qui entouraient l'empereur aient craint un danger immédiat pour lui et se soient mises en garde? Il est donc au moins aussi logique d'admettre que ce détail, négligé par Tacite, provient de la source commune.
(" Cebl l'avis Je Claboii, Phu. u. Tac. , [). 8.
il., •>(), i-A. (jalba prend la résolution de se montrer hors du l\d;Uiuin. Vinius la combat, Icelus^'' et Lacon la soutiennent et s'emportent en reproches contre Vinitis. — Même récit, mais beaucoup plus développé, dans Tacite (82, 33 et début de 3/.).
G,, qG, /i-12. Le bruit se répand qu'Othon a été tué dans le camp. Bientôt après paraît un officier'-^, Julius Atticus, qui fend la presse en criant qu'il a tué l'ennemi de César, et montre son épée sanglante à Galba. Celui-ci le regarde fixement et lui demande : «Qui te l'a ordonné? 55 II répond cpie c'est sa fidélité et son serment, et la foule applaudit. — Ici encore le récit est beaucoup plus développé dans Tacite (34 et 35). Galba pose la même question au prétendu meurtrier d'Oihon dans des termes tout à fait semblables : «Commilito, inquit, quis jussit??? T/s «re, eÏTrsv, sKsleva-e; mais Tacite ne rapporte pas la réponse du soldat. Faut-il en conclure que Plutarque l'a imaginée ? Je croirais plus volontiers que la source commune la donnait et que Tacite l'a négligée parce qu'elle est insignifiante : l'essentiel était de montrer, en citant le mot de Galba, la sévérité de ses principes en matière de discipline militaire. Ayant négligé la réponse, Tacite négligera aussi, naturellement, les marques d'approbation qu'elle provoque dans la foule '^'.
G., 26, i3-i/i. Galba monte en lilièrc et se met en roule pour aller sacrifier à Jupiter et se montrer aux citoyens. — D'après Tacite (35), Galba est déjà en litière quand Julius Atticus se présente. Il y est monté winopia veri et consensu
(" La vulgate donne KéXaov. Momniscn, Hermès, t. !i, p. 3o3, noie 1, propose do iire î«éAov (Ic.elus est un affranchi de Galba). Que l'erreur \ienne de Plularque ou d'un copiste, elle est, en effet, évidente. Celsus, délégué vers les détachements d'illyrie, n'est pas encore de retour auprès de Galba (cf. Tac, 89). D'ailleurs Tacite (33 à la fin) dit que l'opinion de Lacon fut soutenue par Icolus.
'^' ]\'est-ce pas ainsi qu'il faut entendre io6Xios ÂtIikos tûv ovk àari[xwv et» Toïs Sof3v(p6pois al p«r£v6(i£voi ? Tacite dit simplement speculalor, cl Suétone , G., 19, milili cuidam.
^■^' Suétone, G., 19, né{;lige aussi la réponse. A cela rien d'étonnant : son récit est très sec; d'ailleurs son attention est tellement tournée vers Galba, dont il fait ressortir le sang-froid , qu'il ne donne nièmo pas le nom du soldat.
TACITE ET PLUTARQIIE. 29
erranliiini vicliis??. (L'erreur osl do croire rprOllioii est mort en eiïel.) Mais où va-t-il? dans (juelle intention sort-il? IMulanjuc seul le dit'".
G., 2G, i/j-20. Mais, arrivé au forum, il apprend qu'Othon est maître du camp. Dans la foule, les uns lui crient de revenir sur ses pas, les autres d'avancer, les uns d'avoir confiance, les autres de se méfier. Et sa litière est ballottée comme une barque dans la tempête. — D'après Tacite (Sg), Pison, qui a été envoyé au camp des prétoriens et qui s'est rendu compte de la situation, rejoint Galba, qui approchait déjà du forum. Alors se tient entre l'empereur et ses amis une sorte de conseil où les avis sont très partagés. Tacite est certainement plus exact ici que Plutarque. Tous deux se servent de la même image pour peindre le mouvement de la litière ballottée dans la foule : . . . Tov Çopsiov, xaBotTiep êv xXvScovi, Stvpo xàxsT SiaCpspoixévov. . . « Agebatur hue illuc Galba , vario turbae fluctuantis inpulsu 55 ( Zio).
G., riQ , 20-28. D'abord des cavaliers, puis des fantassins se montrent, accourant par la basilique de Paulus et sommant les particuliers d'évacuer la place. La foule se met donc à courir, non pour fuir, mais pour assister, du haut des portiques et des autres lieux élevés du forum, à ce qui va se passer, comme à un spectacle. Atilius Vergilio ayant renversé l'image de Galba, l'attaque commence. Les soldats lancent de tous côtés des traits sur la litière, mais sans atteindre leur but. Alors ils s'approchent, l'épée à la main. — Le récit de Tacite (/io et hi) est beaucoup plus développé, parfois plus précis (il nous dit c[ue Vergilion était un soldat de l'escorte de Galba et que cette escorte, aussitôt l'image de Galba renversée, se déclara pour Othon), beaucoup plus oratoire surtout. Mais Tacite parle seulement de cavaliers envoyés par Othon, Plutarque parle aussi de fantassins;
(') Sans doute ie récit de Plutarque n'est pas clair : il ne nous renseigne pas sur les endroits exacts où se passent tous ces incidents; cf. Lczius, p. 56, note. ÎNIais ce n'est pas une raison pour considérer comme une invention de sa fantaisie le projet de sacrifice à Jupiter, qui est très vraisemblable, puisque Galba croit, ou plutôt puisqu'on croit, autour de lui, qu'il est délivré d'un grand danger.
:î() les sources de tacite.
IMulaicjuc seul (lit qu'ils nrrivèront par la basilifjuo l^aula; il (k'frit plus en détail l'attaque de la litière. Je serais |>orti' à croire f|uc Tacile, si éloquent dans toute cette scène, a un peu sacrifié l'exactitude à l'éclat et au pathétique : le ton plus simple de Plutarque m'inspire plus de confiance.
(j., 26, -18 à la fin. Personne ne défendit Galba, excepté le centurion Sernpronius Densus, non qu'il en eût reçu aucun I)i(Mifait particulier, mais par devoir et fidélité. Debout devant la lilière, d'abord, élevant son cep de vigne, il adjure les assaillants d'épargner leur empereur, puis, tirant son épée, il soutient longtemps le choc, jusqu'à ce qu'il tombe, frappé aux jarrets. — Il y ^ ici une méprise de Plutarque : ce n'est pas Galba que Sempronius défendit, c'est Pison. Ainsi le raconte Tacite ('^3), et Suétone affirme que Galba ne fut défendu par personne (C, 20)^''. Ce qui achève de prouver que Plutarque s'est mépris, trompé sans doute par sa mémoire, c'est qu'il attribue à Senq)ronius la blessure au jarret reçue par Vinius (Tac, /ig). Mais le récit de Plutarque est plus complet : Sempronius n'a aucun motif personnel de défendre Galba; avant de tirer l'épée, il essaye de la persuasion. Du reste la phrase grecque par laquelle est annoncé cet acte de dévouement est très semblable à la phrase latine correspondante : . . . évos âvSpos, ov [lovov rjXios êTTsîSsv èv ycupictat TOaavrai? àqiov tïjs Pcoixaiwv Yiyz[iovla$' 'Eeçi-Rpcovios ^v Avva-os... rdnsignem illa die virum Sempronium Densum aetas nostra vidit. 55
G., 27, 1-6. Galba est renversé de sa litière près du lac Curlius. Il a une cuirasse. Les soldats se jettent sur lui. Leur présentant sa gorge , il leur dit : k Faites , si cela vaut mieux pour le peuple romain, w II reçoit des coups nombreux aux jambes et aux bras. — Tacite est d'accord avec Plutarque, si ce n'est qu'il rapporte deux versions contradictoires sur les dernières
''' Dion, LXIV, 6, ou plulôt son épilomaleur Xipliilinus, est d'accord avec Plutarque. Cf. Mommsen, Hermès, t. fi, p. 3o6, note. Nous y reviendrons; cf. cil. II, § II. Cornélius, p. î! sq., cherche vainement à monlrer que l'erreur de Plutarque jirovient du texte même de Tacite.
pnrolcs do Calba. Plutarquc a siinplili(' cl choisi la plus l'avorablc à son hcros : O Se Ttjv a(payrjv 'aporeivots ' Apârs, eliiev, el TOVTO rôj Srj'fxù) Pœ[j.aloov afxeivôv èali. — Tarite dit en t(;rm(3S livs scmblal)les (^n) • «oblulissc ultro pcrcussoril)iis jii|juluin : ajjorent ac ferircnt, si ita e republica videretur. »
G., 27, 6-9. Le meurtrier de Galba. Je transcris le texte de Plutarrpie parce que, ici encore, il offre une ressemblance IVappaiitc avec celui de Tacite : A7Té(7(pa^s Se avrôv, à)? oi 'usltîo-loc Xsyovai, Katxovpios tis èx. lov ZTevrexaiSexaTov idyyLcctos. Yivioi Se TepévTiov, oi Se Aexdviov ialopova-iv, ol Se ^aêiov OaêoyÀov^^^ . . Tac, Al : r^De percussore non satis constat : ([uidam Tcrentium evocatum, alii Laccanium, crebrior fama Iradidit Camurium quintae decimae legionis militem impresso gladio jugulum ejus hausisse.?5 Les trois premières versions sont données par les deux auteui*s, non dans le même ordre, mais en termes équivalents. Quant à la quatrième, Plutarque est seul à la donner '-^l Ainsi, là précisément où l'extrême ressemblance des deux textes et l'opinion traditionnelle sur l'originalité de Tacite nous pousseraient à supposer qu'il a été la source de Plutarque, celui-ci apporte un détail de plus, qu'il n'a pu inventer et qui est au moins un indice de la communauté de source.
G., 27, 9-19- Plutarque raconte en détail les outrages infligés à la tête de Galba. Fabius Fabulus la coupe et, ne pouvant la saisir par les cbeveux, l'enveloppe dans son manteau. Mais ses camarades ne veulent pas qu'il cache ce tropbée de sa prouesse; il la fiche donc au bout d'une lance. Elle est ainsi ap-
>'' Dans Tac, llist., III, 16, il est question d'im Fabius Fabiiilus légat de la .")• léfjion dans l'armée de Cécina. Est-ce le même? Tacite, Hist., I, 34, dit qu'Othon envoya une ambassade à l'armée de Germanie, que les ambassadeurs restèrent auprès de Vitellius et que les prétoriens de l'escorte furent renvoyés. Peut-être Fabullus faisait-il partie de cette escorte et domanda-t-il par exception à rester.
'^' La comparaison des récits de Tacite et do Plutarque avec celui de Suéton<; nous montrera plus loin que le biographe grec se trompe, selon toute apparence, en mettant Fabius au nombre de ceux qui furent désignés comme ayant égorge'- (îalba. Fabius a seulement coupé et outragé la tète de l'empereur.
noilt'c ;i Ollioii, (|iii s'écrio : t^Geci n'est rion, c;imaruil(3s; mon- Ircz-moi la lele de Pison.55 — Celle liorrible scène n'est pas décrite dans Tacite, qui se contente de dire d'une façon générale {'i h) : çtPraefixa contis capita gestabantur inter signa coliorlinniw, et de constater un peu plus haut qu'aucun meurtre ne lit plus de plaisir à Othon que celui de Pison , que sur aucune autre tête il ne promena des regards aussi insatiables. Rien, en un mot, qui contredise Plutarque, loin de là : ici nous remarquons, comme nous l'avons déjà fait ailleurs, que le récit de Plutarque complète et commente de la meilleure manière celui de Tacite.
G., 97, 90-22. La tôle de Pison fut bientôt apportée à Othon. Le jeune homme, blessé, avait pris la fuite; un certain Murcus le poursuivit et l'égorgea près du temple de Vesta. — Tacite (/i3) raconte le meurtre de Pison avec beaucoup plus de détails et d'exactitude, mais il est d'accord avec Plutarque sur les faits essentiels. Pison a déjà été blessé, l'un de ses meurtriers est Murcus, le meurtre a lieu devant le temple de Vesta.
G., 27, 2 2-9 5. Vinius fut aussi égorgé, quoiqu'il s'écriât qu'on le mettait à mort contre la volonté d'Othon : c'était s'avouer complice de la conspiration. — Tacite (^12), plus complet et moins affinnalif, rapporte deux versions : d'après l'une, la peur ôta à Vinius l'usage de la parole; d'après l'autre, il s'écria que sa mort n'avait pas été ordonnée par Othon. Etait-ce un mensonge inspiré par la frayeur ou l'aveu de sa complicité? Ceci est plus probable, dit Tacite.
G., 27, 26-26. Avec sa tête fut apportée à Othon celle de Lacon. — 11 résulte du récit de Tacite (/iG) que Lacon n'est pas mort dans la grande scène de carnage du 1 5 janvier : «Laco praefectus, tamquam in insulam seponeretur, ab cvocato, quem ad caedem cjus Otho praemiserat, confossus. ?? — Plutarque est ici inexact, parce qu'il a trop voulu résumer.
G., 27, 2 6-3/j. Les meurtriers (ceux de Vinius et de Lacon seulement, s'il faut s'en tenir à la phrase de Plutarque, mais tous évidemment, si l'on examine le contexte) réclament des
lécompenses. Beaucoup morne 'i' qui n'ont pris aucune [)arl au carnage, ayant ensanglanté leurs mains cl leurs ('pées, les montrent à Othon et lui remettent des placcts par lescjuels ils demandent une récompense. On en trouva plus tard cent vinp-t dans les archives. Vitellius en fît rechercher et mellre à mort lous les auteurs. — Même récit dans Tacite (hli), (|ui, plus exact sans doute, dit cju'on trouva plus de cent vingt de ces placcts.
G., '2'j, ùà à la fin. Marins Cclsus vient aussi au camp. On l'accuse d'avoir engagé les soldats à secourir Galba, on réclame son supplice. Othon veut le sauver; mais, n'osant pas contredire ouvertement les soldats, il feint de différer seulement sa mort pour lui faire subir un interrogatoire sur des choses qu'il importe d'éclaircir. Il le fait donc enchaîner et le confie à la garde de gens sûrs. — Le récit de Tacite est en gros le même (^5). Pourtant (|uelques détails diffèrent. Le prétexte dont se sert Othon pour sauver Celsus, c'est, dans Plutarc|ue, la nécessité de lui faire subir un interrogatoire , dans Tacite , la volonté feinte de le réserver pour un plus terrible châtiment. On ne voit pas quel châtiment plus grand que la mort aurait pu être infligé à Celsus. La version de Plutarque est bien plus plausible. A moins de prétendre qu'il a senti l'invraisemblance de Tacite et qu'il a voulu la corriger, il faut considérer cette légère différence comme un nouvel indice delà communauté de source. De même, Plutarque formule avec plus de précision le grief des soldats contre Cclsus; Tacite dit vaguement : cnnduslriac ejus innocentiaeque quasi malis artibus infensiw. Enfin Plutarque ajoute seul que le nouvel empereur remit Celsus à la garde de ses partisans les plus sûrs. Celte dernière différence, que l'on pourrait à la rigueur expliquer par la liberté de Plutarque à l'égard de sa source, doit logiquement être regardée, étant donné le caractère des deux premières, comme le résultat d'une plus grande exactitude dans la reproduction de la source commune. — Plutarque n'indique
''' Ici Plutarque place iino cilalion (rArchiloquc, (|ul, sans aucun doute, a été ajoutée par lui.
pas pour quel motif Cclsus vint au camp, et son arrivée, mentionnée sans explication et sans transition, immédiatement après celle (les meurtriers, paraît étrange. Tout s'éclaire quand on lit le début du chapitre /i5 de Tacite : Marius Gelsus est venu au camp avec le sénat.
G., 28, 1-6. Le sénat est convoqué. Il prête à Othon le serment de fidélité et lui décerne les titres de César et d'Auguste. — Tacite donne plus de détails sur cette séance du sénat (^7), qu'il ne confond pas avec la démarche déjà faite par les sénateurs au camp (/i5). Il ne dit pas expressément que le titre de César fut décerné à Othon, mais, après rcnomen Augustij?, il ajoute «xet omnes principum honores 55, Plutarque, s'il avait eu Tacite pour source, aurait pu facilement tirer ce détail plus précis d'une telle désignation générale. Tacite ne dit pas non plus que les sénateurs aient prêté serment à Othon, et il a raison : c'était aux soldats de jurer fidélité à leur nouvel impemtor; ils l'ont déjà fait avant le meurtre de Galba (36). Plutarque a confondu et mêlé ici trois scènes différentes : la prestation du serment militaire, la démarche des sénateurs avec le reste du peuple au camp, et la séance du sénat. Dans le détail, la ressemblance avec Tacite est parfois très sensible. Plutarque dit, en parlant des sénateurs : . . . KaBctitep aXkot. ysyovoTss. — Tacite (^5) : c^Alium crederes senatum. 55 Pendant que le sénat tenait séance, les morts, dit Plutarque, gisaient encore sur le forum : . . . hi tcov vsxpôHv dxe(pdAœv év lats vncniKcCis éaOrjcrtv éppifiixévcov £7r< tïjs oiyopàs. — Tacite (^7) mentionne aussi ces cadavres près desquels Othon dut passer pour se rendre au Capitole, puis au Palatin : ç^Otho cruento adhuc foro per stragem jacentium. . , vectus. . . v
G., 28, 6 à la fin. Les soldats, n'ayant plus que faire des têtes, vendirent celle de Vinius 2, 5 00 drachmes à sa fille, accordèrent celle de Pison aux prières de sa femme Verania, et firent cadeau de celle de Galba aux esclaves de Patrobius. Ceuxci, après lui avoir infligé toutes sortes d'outrages, la jetèrent à l'endroit où sont exécutés ceux que les Césars ont condamnés
TACITE ET PLlîTAROUE. 35
;'i morl. (ici endroil s'appelle scssortum^^K Quant au rorps do (lalha, llolvîdius Priscus l'enleva avec la permission d'Othon. l/airranchi Arjpus lui donna la sépulture pendant la nuit, — Ici Tacite est beaucoup moins détaillé ('^7). Il ne dit pas comhicu la UHo de Vinius fut vendue. Il ne décrit pas avec autant (h; précision les outrages infligés à celle de Galba (^19); il ne fait pas, ;\ propos du cadavre de celui-ci, intervenir Helvidius Priscus. Par contre, sur quelques autres points, il est plus précis : [)ar exemple, il nous apprend qui était Patrobius : un affranchi de Néron, puni par Galba. Il est évident que Plutarque n'a pas eu Tacite pour source. Nos adversaires l'accordent^-', mais ils prétendent que ces renseignements proviennent d'une source secondaire. La preuve, disent-ils, qu'ils ne se trouvaient pas dans une source commune, c'est que Tacite ne fait pas mention d'Helvidius Priscus. Cependant il le connaît et le loue (IV, 5 et sq.). Aurait-il négligé, s'il l'avait sue, de rapporter ici une action honorable de ce personnage? Nous répondrons : Si l'on ne veut pas admettre un oubli de la part de Tacite, on peut supposer que, mieux renseigné sur le compte d'Helvidius que la source commune'^', il a reconnu la fausseté de ce renseignement.
G., 29. Plutarque trace un portrait de Galba qui est bien distinct de celui qu'en fait Tacite (^9). Mais, comme il s'agit ici d'appréciations et non de faits, on peut mettre les différences sur le compte de l'originalité des deux auteurs : elles ne prouvent pas que Plutarque ne s'est pas servi de Tacite. Il est ])lus intéressant de faire ressortir les ressemblances. D'abord, les deux morceaux sont écrits dans le même goût; en particulier les antithèses y sont également fréquentes. Quelques membres de phrases ont une parenté manifeste. — ... Usvts aÙTOKpaTÔpwv
('^ Détail qui n'est pas clans Tacite et que Plutarque a pu facilement ajouter (le lui-même, grâce à sa connaissance de la topographie de Rome. Cf. Clason, Plut. u. Tac, p. 9.
t^> Cf. p. ex. Clason, G, et Lozius, 70 s(|.
'^' C'est ce qui résulte de la formule par huiuelle rommence IV, 5.
i)yeixoviott$ sfJLGicSaavTix jUGrà 7i[Jii]S xixï So^ïjs . . . KQiiinf|Uc j)rinfincs prospéra fortuna cmensus. . . 55 — OvivÎm Se xai Adxcovi xai T0Î5 direXevdépois 'zsâvia. rà 'zffpoLy (xaTa 'ZSOjXovai ^apéywv éavTov . . . rcAiiiicorLini liberlorumcpie . . . , si niali forent, uscpjo ad cul[)ain ignariis'''. . . 55 — TdX^as Se xoà xXriQùs xx\ ùizaxovaas avToxpaTMp . . . ovoévct zroOovvra Trjv àpyjjv . . . aTiéXnrev . . . ce Omnium consensu capax impcrii nisi re^jnassel'-'. 55 Au fond, le jugement de Plutarcpie est plus favorable à Galba que celui de Tacite.
Le règne éphémère d'Othon se divise en deux parties : les événements qui précèdent la guerre d'Otbon et de Vitellius, cette guerre elle-même avec la mort d'Otbon.
0., 1 , 1-9. Le lendemain, au point du jour, le nouvel empereur alla au Capitole, où il sacrifia. — Selon Tacite (^7), c'est la veille, après la séance du sénat, qu'Otbon est monté au Capitole. Le récit de Plutarque est plus vraisemblable, celui de Tacite plus dramatique : car, si nous l'en croyons, pour aller rendre grâces aux dieux de l'avoir élevé à l'empire, Otbon a dû traverser le forum joncbé encore de cadavres.
0., 1, 2-10. 11 se fait amener Celsus, l'accueille avec aflfabilité et le prie d'oublier qu'il a été accusé plutôt que de se souvenir qu'il a été relaxé. Celsus répond que le crime dont il a été chargé fait foi de son caractère, puisqu'on l'a accusé de s'être montré fidèle à Galba, auquel il n'était redevable de rien. Cette réconciliation réjouit les assistants, elle est approuvée môme par les soldats. — Tacite est moins précis relativement à la date de la réconciliation. Il la raconte (71) dès qu'il reprend le récit des événements de Rome, interrompu, après la mort de Galba, par le récit des affaires de Germanie, et il commence
'') Cf. aussi 1,7: frVenalia cuncla, praepotenles liherti.»
'-' Cornélius, p. /i , voit dans ces ressemblances la preuve que Tacite est bien la source de Plutarque; car, dit-il, Tacite a tiré ce jugement sur Galba non de ses sources, mais de lui-même. C'est ce qu'il faudrait démontrer.
ainsi son cljaitilie : c^Otlio intérim. 55 Si donc il est exact f|ue la réconciliation, comme le dit Plutarquc, se soit faite le premier jour du rèfjne d'Otlion, Tacite n'est pas la source de IMutarque. Or il y a tout lieu de croire que Plutarque n'a pas inventé la date. Relativement au lieu les deux récits sont d'accord. Tacite dit en ellet : «Marium Celsum... acciri in Capilolium jubet.w D'après Plutarque, Othon va au Capitole le lendemain de son avènement pour offrir un sacrifice. N'est-il pas absolument vraisemblable qu'il a profité de cette cérémonie solennelle pour accon]|)lir un acte de clémence destiné à avoir un grand et favorable retentissement? Tacite ne rapporte pas les paroles d'Othon à Celsus, du moins avec autant de précision ^^'. La réponse de Celsus est la même. Seulement, clans Tacite, ce n'est pas à proprement parler une réponse. En lisant son récit, on croirait (juc Celsus a pris le premier la parole. Le récit de Plutarque est beaucoup mieux ordonné; ce qui acbève de démontrer ici encore la communauté de source. Les deux auteurs finissent en constatant fjue la réconciliation fit plaisir même aux soldats.
0., 1, 10 à la fin. Au sénat, Otlion tient un langage bienveillant, puis il prend diverses mesures : il partage son temps de consulat avec Verginius Rufus, il confirme les désignations déjà faites pour cette magistrature par Néron ou Galba, il honore de sacerdoces des hommes recommandables par leur àgo ou leur réputation, il rend aux sénateurs exilés par Néron et rappelés par Galba toute la partie de leurs biens confisqués qui n'a pas encore été vendue; en sorte que la confiance revient aux aristocrates d'abord épouvantés. — Tacite parle (77) de la distribution des consulats avec plus de détails et plus d'exactitude; de même pour les sacerdoces. Il mentionne, au chapitre 90 seulement, la restitution des biens confisqués et non
'■' k'Scc Otho quasi ignosceret, sed, ne Iiostem metucret, conciliationes adliibens. . .V Plutarque : Yiaitàaa-vo xaî ète^^é-^Qy] ÇtXavOpânœs, xai isapexakeae tïjs aiTÎas èiti'kaOéaOat fxâÀXov rj ttjs dÇéaeas fjLvvfJ-ove^eiv. La ressemblance est très sensible; sous le rapport de la clarté, Plutarque a tout Tavantage. Mais le texte (le Tacite étant Tort discuté dans ce passage, je n'insiste pas.
vendus aux exilés rappelés. Celte mesure aurait été prise la veille (les ides de mars; quant aux deux autres, Tacite ne donne pas de date, mais, d'après le contexte, il est évident qu'elles ne sont pas du premier jour. Nous verrons (chap. v, § ii) qu'ici Tacite a respecté l'ordre chronologique de la source et que Plutarquc a fait un groupement systématique. On ne peut donc tirer de cet endroit aucun argument en faveur de la communauté de source : le récit de Plutarque pourrait être dérivé du récit de Tacite. Les ressemblances de détail sont fra[)pantes. 1^1 ut. : . . . -ïoti Se dTroSeSstyixévois vtto ^spcovos rj TdXëa TsSiaiv sTïfpno-s Ta? vTrotTsias. — Tac. : k Ceteri consulalus ex destinatione Neronis aut Galbae manserc. v — hpoocrvvais Se loiis xaô' riXtxiav zfporfKovTCis il So^av ènocr^yias. — <xScd Ollio pontificatus auguratusquc honoratis jam senibus cunudum dignitatis addidit. » — Toîs Se ên\ 'Népcovos (pvyovai x.ai xaTsXOovaiv stt] TdXëa crvyx'KriTixoïs isa<7iv àitéSojxev oact [xrj ^e-Tipctixéva toov XTnixchoov éxdalœv s^£vpi(7xev. — ^ ... reliquias Neronianarum sectionum nondum in fiscum conversas revocatis ab exilio concessit. . . » Tacite ne dit pas qu'il s'agisse de sénateurs, mais Plutarque a pu ajouter ce mot de lui-même. Remarquons pourtant, une fois de plus, entre deux passages très semblables, une différence de détail que l'on peut sans doute attribuer à la liberté de Plutarque, mais qu'il est permis inversement, par une conjecture au moins aussi plausible , d'expliquer en admettant la communauté de source.
0., 2. Mais rien ne fit plus de plaisir à tous les Romains et ne concilia autant leurs sympathies à Othon que sa conduite envers Tigellinus. C'était sans doute déjà une punition pour Tigeilinus que la crainte de la punition, sollicitée par la ville entière comme une chose due, et que les maladies incurables dont il souffrait. Les sages regardaient en outre comme le dernier des châtiments ces honteuses débauches où la concupiscence insatiable du moribond s'acharnait. Mais le |)lus grand nombre s'indignait qu'il vécût encore, lui qui avait fait tant de victimes. Othon lui envoya donc son arrêt de mort à sa cam[)agne de Sinuessa, où il vivait, ayant toujours des embarcations toutes
proies i\ la côte, comme pour s'enfuir plus loin. Il essaya (ral)oi'(J de s'échapper en corrompant à prix d'or l'envoyé; ne l'ayant pu, il lui fit tout de même des présents et, feignant de vouloir se raser avant de mourir, il se coupa la [jorgo. — Le récit de Tacite (79) est d'accord avec celui de Plutanjue, mais beaucoup plus court. Il n'y est question ni des navires prêts pour la fuite, ni de la tentative de corruption et des présents faits à l'envoyé, ni du délai demandé par Tigellinus et du prétexte invoqué. Que Plutarque ait pu tirer de son fonds le développement moral sur les su[)plices de Tigcllinus avant le châtiment proprement dit, nous l'accordons sans peine. Quant aux autres détails, qui sont des faits et non des raisonnements, ils dénotent une source ([ui n'est point Tacite '^l Plutarque a-t-il donc complété Tacite, source principale, au moyen d'une source secondaire? Non, il a reproduit plus exactement une source qui lui est commune avec Tacite. Des expressions générales telles que ce déformes moras, exitu sero et inhonestoj?, montrent en effet que Tacite a résumé. II y a ici encore entre les deux récits un rapport que nous avons observé à plusieurs reprises déjà ^-'.
0., 3, 1-3. Othon ne sacrifie personne à sa haine personnelle. — Tacite le constate aussi ('^y); mais, moins favorable à Othon, il ajoute : «Omisisset offensas an distulisset, brevitate imperii in incerto fuit, v
0., 3, 3-1 1. Pour faire plaisir à la foule, d'abord il ne refuse pas d'être appelé Néron dans les théâtres et, comme certains particuliers exposaient en public des images de Néron, il ne les en empêche pas. Cluvius Fiufus dit qu'en Espagne furent apportées des lettres patentes sur lesquelles le nom de Néron était écrit à côté de celui d'Olhon. Mais ensuite, s'étant aperçu
''^ Clason, p. hh, ot Krauss, p. 5G, n. 18, essayent vainement de le contester. Lezius, p. 80, le reconnaît et admet une source secondaire.
^^) Remarquons la ressemblance des transitions par lesquelles les deux récits sont introduits : Plut.. . . P«fxa/ovs tsivras ovSèv eiippatvcv oUtcos. . . Tac. : «Par inde exultation (il vient do raconter la }i[ràce de Celsus; de là une comparaison. Kiilre le récit de cotte ffràce et celui de la mort de Tij^cHin, l'Iiitanpu' ('■num<'Te <l'aulrcs actions d'Uthon).
/lO LES SOURCES DE TACITE.
que cela dc'plaisnit à l'arislocralic , il cessa. — Tacilc (78) csl d'accord avec Plutarquc sur deux points : Otlion laissa reparaître en public les images de Néron et il fut salué par la foule '^^ du nom de Néron. En présence de ces manifestations, l'attitude d'Othon est la même d'abord : il laisse faire. Mais Plutarquc dit seul (|uc finalement il se décida à refuser le surnom. Est-ce une inexactitude? Je le croirais volontiers : car Suétone ^-^ est d'accord avec Tacite, et le séjour d'Othon à Piome après son avènement fut assez court pour que l'hésitation et la tolérance qu'ils lui prêtent n'aient rien d'invraisemblable. La citation de Gluvius llufus manque dans Tacite. C'est un point très important auquel nous aurons plus d'une occasion de revenir. Bornonsnous pour le moment à constater qu'ici Plutarquc a eu évidemment une autre source que Tacite. Les ressemblances verbales valent la peine d'être notées. Plutarquc et Tacite expliquent par le même motif les égards d'Othon pour la mémoire de Néron : To7$ Se '^o'kloU xf^piiôixsvos — i:<spe vulgum adliciendi'j. Comparons aussi . . . iivwv eÎKovai 'Nspoovos sis rovfJi(pavè5 nspoBe^évwv avec : ^Et fuere qui imagines Neronis proponerent?'.
0., 3, 11-16. Ij'attitude des prétoriens causait de l'ennui à Otlion : ils lui recommandaient de se défier de la noblesse, soit (pie leur dévouement à l'empereur leur inspirât des craintes réelles, soit qu'ils prissent ce prétexte pour livrer la ville au <lésordre sanglant. — Celte introduction au récit de la révolte manque tout à fait dans Tacite. Il est vrai qu'à la rigueur elle pourrait être de Plutarquc.
0., 0^ iG-3o. Othon ayant donné ordre à Crispinus d'amener d'Oslic à Rome la 1 7" cohorte , et celui-ci faisant charger de nuit les armes sur les fourgons, les plus audacieux se mettent à crier cjuc Crispinus a de mauvaises intentions, que le sénat complote une révolution , que ces armes sont emportées à Rome
^" (^Populus cl niilesn, dit Tacite : il iTajoulç |»as où. Pliilarqiic, moins prccis sur les personnes (toî's ■croAAorî), i'esl (lavaiilajn' sur le lieu (er to7s Qeà-ipuis). Il est vrai qu'il auiait pu déduire cette iudicatiou de lieu du récit de Tacite.
(^) 0(/to,7.
TACITE ET PLUTAROIJE. /il
non pour Ccsar, mais contre César, Ces discours surexcitent un grand nombre de soldats. Les uns s'emparent des fourgons, les autres mettent à mort deux centurions qui résistent et Cris- |)inus lui-même; tous, s'étant armés et mutuellement exhortés à défendre l'empereur, s'élancent vers Rome. Ayant appris que <|uatre-vingts sénateurs dînent chez lui, ils se portent au palais, disant que c'est le moment de faire périr d'un seul coup tous les ennemis de César. — Le récit de Tacite (80-81) offre, dans l'ensemble, une très grande ressemblance avec celui de Plutarque'^' : même numéro de la cohorte, même nom du tribun, mêmes préparatifs nocturnes, mêmes accusations de trahison à l'adresse des sénateurs, mêmes violences des soldats à l'égard de leurs officiers, même marche menaçante sur le Palatium, où Othon donne un festin aux premiers personnages de la ville. î\fais sur deux poinls Plutarque l'emporte en précision : il donne le nombre des centurions tués par les soldats et des convives d'Othon. (Tacite dit : Kseverissimos centurionum. . . célèbre convivium primoribus feminis virisque. ») A qui fera-t-on croire qu'il est allé chercher ces deux nombres dans une source secondaire pour les intercaler dans le récit de Tacite? Il n'y a qu'une explication plausible de cette plus grande précision : la communauté de source.
0., 3, ôo-hà. La terreur règne dans la ville. Au palais l'agitation est grande. Othon est dans un embarras terrible : Oo- Govfxcvos yàp virèp twv dvSpôov av^bs ^v (poëepbs éxeîvois. Les convives, dont quelques-uns ont amené leurs femmes, sont en proie à l'épouvante : 'apos olvtgv dvrjpTijf^^vovs écopa. tous o^saiv
'■' Il est fjéjiéralcmont admis aujourd'hui que la st'diliou eut lieu à Rome, dans le camp des prétoriens, et non à Ostie, garnison de la 17" cohorte. Cf. les (kliteurs des Histoires, Orelli-Meiser, Heraeus, etc., dans leurs notes, et Halm, dans son sommaire, ainsi que Wiedemann, 89, H. Peter, /ii, Krauss, 11 et 27, Lange, 69, Lezius, 83 sq., etc. Cela résulte du texte de Tacite et encore plus clairement de celui de Suétone, Othon, 8. Ce qui a égaré Plutarque, c'est que dans sa source il était question à la fois d'Ostie, garnison de la cohorte dont l'appel à Rome fut le point de départ de la sédition, et du camp des prétoriens, aux portes do Rome, oi^i la sédition éclata. Cette confusion s'explitpie aussi bien dans l'iiypollièse do la romnuuinulé de la source que dans l'autre.
dvavSovs xa) 'srepiSeeîs. Ollion prend des mesures : il envoie les préfets parlementer avec les soldats pour les apaiser; en même temps il fait partir les convives par d'autres issues. Ils s'étaient à peine échappés que les prétoriens font irruption dans la salle du festin, demandant ce que sont devenus les ennemis de César. Otlion, debout sur son lit, les harangue, les supplie, pleure même et finit à grand'peine par les décider à partir. — Le récit de Tacite (81 et 82) est semblable à celui de Plutarque jusque dans l'expression. Voici les deux passages qui correspondent à nos deux citations grecques : c^cum timeret Otho, timebaturjj; et «qui trepidi. . ., simul Otlionis vullum intueri^j. Pour un détail, Plutarque conserve ici encore l'avantage au point de vue de la précision : il dit que quelques sénateurs avaient avec eux leurs femmes. Tacite est plus vague : « célèbre convivium primoribus fcminis virisquejj. D'ailleurs Tacite donne des détails qui ne sont pas dans Plutarque. Il existe de plus une différence assez sensible entre les deux narrations. D'après Plutarque, les soldats savent qu'il y a festin au palais et demandent en entrant oii sont les ennemis de César; d'après Tacite, ils demandent qu'on leur montre Othon ; il n'est pas dit qu'ils aient entendu parler du festin. Cette version paraît plus vraisemblable : les soldats n'ont guère eu le temps de prendre en chemin des informations sur ce qui se passe au Palatium et il résulte des deux récits qu'ils n'étaient pas au courant quand ils sont partis du camp. De même Plutarque a tort sans doute de peindre la terreur de la ville avant la scène du Palatium : cette terreur a eu pour cause moins la course précipitée des soldats vers le palais que les nouvelles effrayantes semées par les convives après leur fuite. Aussi Tacite n'en parle-t-il qu'après avoir décrit cette fuite et l'invasion du palais.
0., 3, àh h la fin. Le lendemain, ayant fait don aux soldats de 1,9 5 0 drachmes par homme, il entre dans le camp, les loue de leur zèle et de leurs bonnes dispositions à son égard, mais se plaint qu'il y ait parmi eux quelques intrigants malintentionnés vl malfaisants, et demande (ju'on l'aide à les châtier.
Ty\CITE ET PLUTARQUE. /i3
Tons l'iipprouvri-eiil. Alors Otlioii en fit appréhender deux seii- Icnienl, dont le supplice ne devait faire de la peine à personne; et tout fut fini. — Tacite raconte ce dénouement de la révolte de la même manière, mais avec beaucoup plus de détails {82- 8/1). En particulier il fait tenir à Othon un long discours. Le récit de Plutarque pourrait être déduit du sien, sauf un détail : Tacite ne quaUfie pas les deux soldats punis. Gomme, dans tout ce qui précède, nous avons trouvé des indices de l'indépendance de Plutarque, nous sommes en droit d'attribuer la mémo valeur à ce détail, au lieu d'y voir une invention de Plutarque^''.
0., Il, 1-k. Les uns admirent le changement survenu dans le caractère d'Othon, les autres considèrent ces mesures comme dictées par les exigences de la situation : la guerre étant imminente, il fallait faire de la popularité. — On trouve sur Othon des jugements semblables, mais toujours avec une nuance plus marquée de sévérité, dans Tacite, 71, 77, et à propos de sa conduite dans cette sédition, 83.
0., h, I1-12. Car on lui annonçait que l'autorité et la puissance de Vitellius se fortifiaient; à chaque instant des courriers lui apprenaient que son rival avait reçu quelque nouvelle adhésion. Mais d'autres messages l'informaient que les légions de Pannonic, de Dalmatie et de Mésie s'étaient déclarées pour luimême avec leurs chefs. Mucien et Vespasien, qui gouvernaient avec des forces considérables, l'un la Syrie et l'autre la Judée, lui envoyèrent aussi par lettre l'assurance de leur dévouement. — Tacite énumèrc d'une façon beaucoup plus complète les provinces et les armées cjui se rangèrent du côté de Vitellius et du côté d'Othon (5^, 61, 76). Il ne dit pas expressément que Mucien et Vespasien écrivirent à Othon; mais il constate qu'ils lui firent prêter dans leurs armées le serment de fidélité. Plu-
(*' Krauss, 7, accorde pour ce détail une source secondaire; Ciasoii, 9, n'y voit (|u'une addition spontanée de Plutarque; de même Lezius, qui donne, d'ailleurs, au passaffc en question im sens assez invraisemblable. — Peut-être, à la rigueur, |)ourrait-on aflirmer que cette qualification des condamnés est tirée de ces mois du discours d'Otbon (Tac, 83) : «Unus alterve perditus ac lenudeutus (uecpie iMiim plures conslernatione proxima insanisse crediderim) . . . n
l;\n|iio auraUlrcsl)i(;ii pu ajouter le rcslo de lui-même, s'il avait
ou Tacite pour source.
0., li, 12-9 2. Rempli de conliance par ces bonnes nouvelles, Otlion écrivit à Vitellius, l'engageant à ne pas viser plus haut (lu'il ne convient à un soldat, lui offrant de grandes richesses et une ville où il pourrait mener tranquillement une existence large et agréable. Vitellius lui répondit d'abord sur le même ton hypocrite, mais calme. Puis, irrités, ils échangèrent par lettres toutes sortes d'injures. Ils ne mentaient pas, mais ils étaient sots et ridicules, en se faisant l'un à l'autre des reproches qui convenaient à tous les deux. Débauche, mollesse, impéritie des choses de la guerre, énormité des dettes, il serait malaisé de dire lequel des deux le cédait à l'autre pour tous les vices. — Tacite parle de cette correspondance, mais avant de mentionner les provinces qui se déclarèrent pour Othon. Il est évident que la vraisemblance est ici pour Plutarque : quoique Othon ait pu à la rigueur faire à Vitellius les offres dont il est question dans les deux récits, avant la déclaration en sa faveur de provinces aussi importantes que celles d'Illyrie et d'Orient, il est plus probable qu'il ne les a faites qu'après, enhardi, comme le dit Plutarque, par cette déclaration même. Si Plutarque a eu Tacite pour source, il faut admettre qu'il a fait cette réflexion et, en conséquence, modifié l'ordre du récit; or l'étude des biographies nous y montre plus souvent la négligence et la légèreté que la réflexion. S'il y a communauté de source, il faut admettre tout simplement que la source commune avait suivi l'ordre qui est le plus vraisemblable'^'. D'ailleurs, sur le contenu de la correspondance, les deux récits sont d'accord. La ressemblance est même très frappante entre les deux passages tout entiers et surtout entre les lignes que voici : Avréypaipe Se xàxzîvos avTM xoi.Teipcovev6{xsvos yifyoyjiî ts^wiov bk Se tovtov SiepsOiloptevot 'zso}^Aà /SXao-vpjjfza xa) àcreXyrj yXevâ^ovxes àWriXois êypa(pov, ov il^evScJS fxèv, àvo-nTWi
C' Nissen, l\l\cin. Mus., l. aG, p. 5ii, et Bcckurts, 38, note 3, donnent raison à Plutarque. Lezius, gi sq., pense, contre toute vraisemblance, (jue l'Iutarque a corri/fé Tacite.
TACITE irr PLUTAROUE. Zi5
fîi Koù ysAoîooi ^ Paria Vitcllius ostenlal^at, primo niollius,
sliilla ulrimquc et indecora simulatione; mox quasi rixantes slupra et llagitia inviccm objcctavcre, neuter falsow (7^4). Seulement Tarilo appelle solte et honteuse la conduite des deux rivaux, pendant la première phase de la correspondance, quand chacun d'eux propose à l'autre des compensations s'il veut abdiquer. (Test à la seconde phase, celle des insultes, que Plutarque appli(|ue ces qualifications, et il ne se borne pas à affirmer que ni l'un ni l'autre ne mentait alors; il le prouve en énuraérant leurs vices. Cette transposition et cette addition peuvent être regardées indifféremment soit comme l'œuvre de Plutarque, soit comme un indice de la communauté de source. Notons enfin la ressemblance des deux formules par lesquelles Tacite et Plutarque introduisent, l'un l'énumération des provinces qui embrassèrent la cause d'Othon, l'autre le récit de la correspondance. Tac. (76) : «Primus Othoni fiduciam addidit ex lUyrico nuntius. . . v — Y(p' cov êTratpéfJisi'o? . . . Elles diffèrent seulement en ce que, les deux auteurs n'ayant pas suivi le même ordre, l'une est une annonce, l'autre une conclusion.
0., /i , 22 à la fin. On se racontait beaucoup de signes et de présajjes. Les uns n'étaient que bruits anonymes et suspects. Mais tout le monde vit qu'au Capitole la Victoire montée sur un char avait lâché les rênes, comme si elle ne pouvait plus les retenir en ses mains; que la statue de Caïus César, placée dans l'île du fleuve, s'était retournée du couchant vers le levant, sans qu'il fût survenu de tremblement de terre ni d'ouragan. Et l'on dit que ce dernier prodige arriva à l'époque même oii Vespasien prenait ouvertement les affaires en main. En général, on regarda aussi comme un présage l'inondation du Tibre. C'était bien la saison des crues, mais jamais auparavant il n'était monté si haut et n'avait causé tant de ravages. Une grande partie de la ville fut détruite, en particulier les magasins de blé, de sorte qu'une disette terrible régna pendant plusieurs jours. — Tacite (86) raconte ces présages et d'autres encore. Il les raconte dans le même ordre que Plutarque. Souvent il est plus