G LKS SOURCES DE TACITE
précis; (!l ccpcndanl à certains détails on reconnaît (jii'il n'a pu servir de source h Plutarquc. Je ne veux point parler de la distinction que Plutarquc éta])lit entre les présages simplement colportés par la rumeur publique et ceux que tout le monde vit : il aurait pu la déduire du récit de Tacite. Si la Victoire a lâché ses rênes, si la statue de César s'est retournée, ces phénomènes se sont produits à Rome, ils ont eu une durée prolongée, tout le monde a été en mesure de les voir; tout le monde a vu l'inondation du Tibre. Quant à ce fantôme gigantesque qui est sorti du sanctuaire de Junon, son apparition a dû être instantanée, peu de personnes l'ont vu ou ont cru le voir. Quant à ce bœuf ([ui a parlé en Etrurie, l'Etrurie est loin de Rome. Mais cette distinction n'est pas la seule chose qui appartienne ici en propre à Plutarque. Lui seul constate qu'il y eut coïncidence entre le prodige de la statue retournée vers l'orient et les premiers actes par lesquels Vespasien se posa ouvertement en prétendant. Sans doute il y a ici inexactitude : Vespasien ne se déclara qu'après la mort d'Othon (Tac, II, 7/1 sqq.). Mais déjà avant la mort d'Othon il avait agité la question avec Mucien, elle avait été tranchée en principe et il n'attendait plus qu'une occasion pour prendre les armes (II, 7). Que l'inexactitude soit de Plutarquc ou de sa source, peu nous importe : ce qui est sûr, c'est que la source de Plutarque n'est pas Tacite. Est-ce une source secondaire ? Le ÇoLcri par le(juel la remarque est introduite pourrait le faire croire au premier abord; mais nous verrons plus loin '^' que, ni dans Plutarque, ni dans Tacite, les formules de ce genre ne prouvent l'existence d'une source secondaire. De plus, la mention de la coïncidence miraculeuse convient parfaitement à la source de Tacite, à un écrivain contemporain et ami des Flaviens (Tac, II, 101). On comprend très bien que Tacite, préoccupé de dire vrai et non de flatter, ait omis ce détail comme tout à fait suspect. En un mot tout porte à croire que Plutarque a reproduit ici de plus près que Tacite une source commune.
TACITE ET P EL TA HOUE. hl
Philar(|iio coiislalc seul ([iic rinoiulalloii <lii Tibre eiil lieu dans la saison ordinaire des crues : il aurait pu déduire cela du récil, de Tacilc, (|ui dit un pou plus loin qu'Olhon quilla Rome peu de lenips après, au mois de mars (86 et ()o). Tacilc disant (86) (|ue des quartiers où l'on se croyait à l'abri de pareils accidents ne furent pas épargnés, Plutarquc aurait pu également conclure de son récit que l'inondation fut plus grande et plus funeste que toutes celles du passé. Mais prétcndra-t-on ''^ que Plutarque a mentionné la destruction des greniers, dont il n'est pas dit un mot dans Tacite, parce que Tacite parle de la disette qui fut la conséquence de l'inondation? Ce serait prêter un peu trop de réflexion et de subtilité à Plutarquc; il est beaucoup plus naturel de penser qu'il a trouvé ce détail précis dans la source commune '"l
0., 5, 1-6. On annonçait déjà que Cécina et Valons, généraux de Vitellius, étaient maîtres des Alpes, lorsque, à Rome, le patricien Dolabella fut soupçonné par les prétoriens de méditer une révolution. Otlion, she av^ov, ans aXXov SsSotxœs^^\ l'envoya à Aquinum, après l'avoir secrètement rassuré. — Tacite constate au chapitre 87 que les Alpes sont occupées par les Vitelliens et raconte (88) l'exil de Dolabella. Mais il ne dit pas que Dolabella fut exilé à l'instigation des prétoriens, ni qu'Othon le rassura auparavant sur son sort. Plutarque a-t-il déduit ces deux circonstances de la haine bien connue des prétoriens pour la noblesse et de la liberté relative qui fut laissée à l'exilé? C'est possible à la rigueur.
0., 5, 6-16. Choisissant parmi les hommes en charge ceux qui doivent l'accompagner dans son expédition , Othon désigne
(•' Cest l'opinion de Ciason, Tac. u. SueL, 9G, et de Lezius, gi.
t-) Cf. Mommsen, Hermès, t. A, p. 809.
(^' Nissen croit, Rhein. Mus., t. 26, p. 5o6, que cette appréciation est tin'c de la source commune. Je le crois aussi. Lezius, 95, la trouve dénuée de sens. A coup sûr, dit-il, Othon exila Dolabella, parce que c'était lui qu'il craignait et non un autre. La pensée de Plutarque me paraît claire : ce n'était peut-ôiro pns Dolabella que craignait Othon, mais les prétoriens, (jui le lui désigniiicnl (■(iimiic suspect et à l'hostilité desquels il voulut donner un semblant do salisfartioii.
Luciiis, IVèrt.' (le Vllellins, dont il n'aiiginonlo ni ne tliminne en rien les dignités. Il se préoccupe Jiussi beaucoup de mettre la mère et la femme de Vitellius à l'abri de toute crainte. Il institue gardien de Rome Flavius Sabinus, frère de Vespasien, soit pour honorer la mémoire de Néron, sous lequel Sabinus avait eu cette charge, dont Galba l'avait ensuite privé, soit pour donner à Vespasien une marque de sa bienveillance et de sa confiance. — Tacite (88) mentionne en termes très semblables la désignation de L. Vitellius. Il a parlé plus haut (75) de lettres menaçantes envoyées au frère d'Othon, Titianus, par Vitellius au sujet de sa mère et de ses enfants laissés à Rome, et il constate qu'ils n'eurent rien à souffrir d'Othon, mais il ajoute : wincertum an metu». Il me paraît évident que Tacite raconte le fait à sa place chronologique. Plutarquc, ayant négligé ces lettres de Vitellius, est amené ici par la mention de L. Vitellius à dire ce qu'il sait du sort des autres membres de la famille. Avec la mère de Vitellius il nomme seulement sa femme, et Tacite seulement ses enfants, différence très légère sans doute, mais indice pourtant de l'indépendance de Plutarque par rapport à Tacite. La nomination de Flavius Sabinus aux fonctions de préfet de Rome a été enregistrée par Tacite beaucoup plus haut (^6), parmi les mesures que le nouvel empereur prit dès son avènement et sous la pression des soldats. Tacite a raison encore : il n'est pas vraisemblable qu'Othon ait laissé vacant pendant deux mois un poste comme celui-là ; il est encore moins vraisemblable qu'il ait songé à nommer Sabinus au moment de son départ, puisque à ce moment il confia à son frère Titianus (90) «quietem Urbis curasque imperii??, c'est-à-dire en somme les attributions de préfet de Rome. Si Tacite était la source de Plutarque, la différence des deux récits serait difficile à expliquer. Comment Plutarque se serait-il souvenu ici de Sabinus, dont Tacite ne parle pas, et aurait-il oublié Titianus, dont Tacite parle? S'il y a communauté de source, la difficulté n'existe plus. La source commune rappelait que le titre de préfet de la ville appartenait à Sabinus (et Plutarque, qui n'avait pas parlé de la
TACITE ET PLUTARQUE. ^i'.)
iiominalioii dr Sahiims à sa place chronologique, se riiporta à l'endroit où la source en avait parl(5, et en nota les motifs), mais elle ajoutait qu'en partant Otlion laissa la réalité du pouvoir à son frère Tilianus. Tacile a négligé celte mention incidente de Sabinus, et Plutarque non seulement n'a rien dit de Titianus, mais encore, préoccupé par le passage de la source auquel il venait de se reporter, a confondu la mention de Sabinus avec sa nomination, qu'il a placée ici. Les motifs de cette nomination sont les mêmes dans les deux récits; seulement dans celui de Tacile c'est sur les soldats, véritables auteurs de la nomination, qu'ils agissent, et dans celui de Plutarque c'est sur Othon. Tacile ne dit pas que Sabinus avait été révoqué par Galba : il est vrai que Plutarque, sachant qu'il a exercé sous Néron les fonctions auxquelles Othon le nomme, peut aisément conclure de lui-même que Galba l'a révoqué; il n'en serait pas moins singulier qu'il eût donné seul cette indication pri'cise, s'il avait eu Tacite pour source.
0.. 5, 16-17. Othon lui-même resta en arrière à Brixellum. — Tacite dit à quelle date et dans quelles circonstances Othon quitta Rome (90). Mais nulle part il ne constate expressément que l'empereur s'est arrêté à Brixellum. C'est seulement après le récit du conseil de guerre tenu à Bedriacum, et qui précéda la bataille décisive, que l'historien latin mentionne la retraite d'Othon à Brixellum. «lidem illi deterioris consilii auctores perpulere ut Brixellum concederet?? (II, 33). Plutarque i^Othon, 10) la mentionne aussi. Faut-il admettre avec Clason^^^ que Plutarque, travaillant d'après Tacite, a commis une erreur, qu'il a fait un retour en arrière de ce qui n'était qu'une marche m arrière, qu'il a faussement désigné comme quartier général d'Othon dès le commencement des hostilités la ville qui ne joua ce rôle qu'après le conseil de guerre? D'abord Suétone, qui,
(') Plat. a. Tac, 5o; cl. Tac. u. Siwt.,qn,
nous le verrons plus loin, csl indépendant de Tacite aussi bien (pie de IMiitanjue, donne raison à celui-ci : «Nec ulli pugnae aiïuit su])stititfjue Brixcili" (^0., 9). Remarquons bien que Suétone dit substitit et non concessil ou rediit. C'est tout à fait l'équivalent du mot grec employé par Plularquc : dTcs'ketÇÛr]. Ensuite on ne voit pas pourquoi Plutarque, s'd n'avait pas trouvé cette indication dans sa source, l'aurait donnée. Serait-ce pure négligence? Non. La négligence d'un historien, celle de Plutanpie en particulier, se traduit plus généralement par des omissions que par des additions. Serait-ce intention réfléchie de rectifier la source? Le besoin d'une telle rectilication ne se faisait nullement sentir, puisque dans l'ensemble du récit de Tacite il n'y a pas la moindre contradiction '^l Donc Plutarque n'a pas eu pour source Tacite. D'ailleurs les deux récits ne se contredisent pas, ils se complètent. Tacite omet le fait, constaté par Plutarque, de l'arrêt a Brixellum; mais rien dans son récit n'indique la présence d'Olhon sur le théâtre même des opérations, au nord du Pô, avant le conseil de guerre. Il y a communauté de source ^-l
0., 5, 17-20. Il envoya pour commander ses forces Marins Gelsus, SuetoniusPaulinus, Gallus et Spurinna, hommes illustres. — Tout cela, Plutarque aurait pu le tirer de Tacite, qui mentionne (87) le choix des trois premiers généraux et fait leur éloge, quand il décrit les préparatifs de guerre d'Othon, et qui parle de Spurinna un peu plus loin (II, 11). Il est à remarquer qu'il l'associe avec Gallus : wHis copiis rector additus Annius Gallus cum Veslricio Spurinna ad occupandas Padi ripas praemissusîj; de même Plutarque:. . . cri paTïiyoiis Se tcov Svvdixscov éçéTrefx^e MâptSv ts KéXaov koi 'Eovïjtcjviov ïlavlïvov, hi t£ TotAkov xa.) '2>7T0vpivav.