‹ Les sources de Tacite dans les Histoires et les AnnalesChapitre 64 sur 75 · CLASSEME^T DES SOURCES DE TACITE · texte numérisé non relu

CLASSEME^T DES SOURCES DE TACITE

Quinlilieii avait fait loi et qu'il n'avait pas été seul à mettre Bassus un peu au-dessus de Nonianus? Donc il n'est pas certain, sans doute, mais il est vraisemblable que Bassus a été la source principale de Tacite pour le règne de Tibère, pour celui de Caligula et pour la |)lus grande partie de celui de Claude'^'. Car une fois qu'il lui eut accordé sa confiance, Tacite dut le suivre aussi longtemps que possible, même si le récit de Cluvius remontait jusqu'à l'avènement de Claude. Son estime pour Cluvius est sans doute très grande, nous le verrons tout à l'heure ^'^'; mais il n'y a aucune raison de croire qu'il le place au-dessus d'Aufidius, et, d'autre part, il avait dès longtemps, depuis le commencement des Annales, l'habitude de suivre celui-ci comme guide principal. Tant qu'a duré le récit d'Aufidius, le récit de Cluvius n'a donc joué, si toutefois il remontait assez haut, que le rôle d'une source secondaire.

11 nous a été impossible '^' de déterminer avec certitude le point où s'était arrêté Aufidius. Tout ce que nous avons pu affirmer, c'est qu'il n'était pas allé jusqu'à l'avènement de Néron, mais qu'il avait raconté la plus grande partie du règne de Claude. Même si la source principale de Tacite, pour les règnes de Tibère, de Caligula et de Claude . a été , non pas , comme nous le croyons , Aufidius Bassus, mais Servilius Nonianus, il est certain que cette source n'a pas conduit Tacite jusqu'à l'avènement de Néron.

") Clason pense (p. 35 sqq.) que ie changement de source coùicide avec la fin du livre XII. Il s'appuie sur certaines redites qu'il rencontre dans les premiers chapitres du livre XIII comparés avec les derniers du livre XII. Mais il reconnaît qu'à la rigueur elles peuvent s'expliquer par ce fait que Tacite aurait publié les Annales par parties et que le livre XII aurait été le dernier d'une de ces parties. D'ailleurs, c'est la nature même du sujet qui a, pour ainsi dire, forcé Tacite à ces redites : il avait pu, à la fin du livre VI, raconter la mort de Tibère indépendamment de l'avènement de Caligula; il ne pouvait ici séparer la mort de Claude et l'avènement de >iéron , qui furent tout à fait simultanés. Au début du livre XIII, il dut revenir, pour en parler plus en détail, à propos du règne commençant de Néron, sur certains faits qu'il avait déjà indiqués à la fin du livre XII à propos de la mort de Claude. — Enfin l'hypothèse de Clason a contre elle les arguments que nous faisons valoir dans le texte.

- Cf. aussi chap. ii, S m, n" i.

^' Cf. i" partip, rhap. m, H ii. n" 1. ''t ;;' parti'', rh;i]). ii. ? ii, n' i.

396 LKS SUIUCL:S DE TACITK.

L'empoisonneiueiit de Claude est raconté par notre historien d'une façon qui dénote un original postérieur à la mort de Néron et surtout à celle d'Agrippine. Or Servilius Nonianus est mort en 5(), huit ans avant Néron, la même année qu'Agrippine. La citation de Tacite: «Adeoque cuncta mox pernotuere, ut Icmporwn illorum scriptures prodiderint infusum delcctabili cibo boleto venenum^'' (XII, 67), ne se rapporte ni à Bassus ni à Servilius; elle désigne les nouvelles sources, des historiens qui, ayant écrit sous la dynastie flavienne, n'avaient pas eu à atténuer, avaient pu parler en toute liberté du crime qui prépara l'avènement de Néron.

Un autre récit de Tacite, celui du mariage de Claude et d'Agrippine (XII, 1-7), dénote également une source postérieure à la mort d'Agrippine. L'historien, pour ne citer qu'un détail, constate en ces termes (7) que le mariage incestueux de Claude avec sa nièce, malgré la nouvelle loi qui permettait de telles unions, eut un seul imitateur : «Nec tamen repertus est nisi unus talls matrimonii cupitor, AUedius Severus, eques romanus, guem pkriqiie Agrippmae gratia inpulsumferebatit.v Mais il ne faut pas se hâter d'en conclure que le changement de source principale a eu lieu dès l'année 48, dès la mort de Messaline, que suivit de près ce mariage. Il est très possible, en effet, qu'Autidius ait survécu à Agrippine'^', et lui ait survécu assez longtemps pour ajouter à son histoire, s'il l'avait interrompue à la mort de Messaline, les événements qui vinrent ensuite. Nous avons remarqué, d'ailleurs, que l'ouvrage d'Aufidius, étant donné le titre adopté par Pline pour le sien, devait s'arrêter à un fait quelconque, et non à un fait important, comme la mort deMessaline, qui aurait fourni à son continuateur un titre plus précis '-K — De même Servilius, étant mort en 69, n'a pas pu raconter, comme le fait Tacite (ch. y 9), les procès de Lollia et de Calpurnia, victimes de la haine ou de la jalousie d'Agrippine, en /if); mais Aufidius l'a pu, s'il a survécu quelque temps à Agrippine.

'' Cl.ap. II, 5 II, II" 1.

(J.ASSFIMKNT DES SOUIICKS DK TACITK. 397

En somme, nous ne savons pas si pour les années /i8 et ^i() Tacite a suivi encore la source principal*» ({ui le guidait depuis le commencement d<>s Annnlos, ou s'il a déjà travaillé d'après celle qui devait le conduire jusqu'au point où les Annales rejoindraient les Ilisloires. Mais, dans le récit de l'année 5o, nous trouvons un événement qui, à coup sûr, n'a été raconté ni d'après Servilius, ni d'après Aufidius, qui moururent l'un et l'autre avant la fin du règne de Néron. Il s'agit de l'adoption de Domitius, fils d'Agrippine, par Claude. Déjà ce détail : « Adnotabant j)eriti nullam antehac adoptionem inter patricios Claudios reperiri, eosqu<> ab Atta Clauso continues duravisse?? (XII, 95), est plutôt malveillant. xMais voici des appréciations que n'auraient certainement pas relatées des historiens écrivant sous la tyrannie de Néron, de celui qui, après avoir supplanté Britannicus, l'avait empoisonné: " Quibus patratis (l'adoption) nemo adeo expers misericordiae fuit, quem non Britannici fortunae maeror adficerel. Desolatus paulatim etiam servilibusministeriis puer intempestiva novercae oiïicia in ludibrium vertebat, intellegens falsi, Neque enim segnem ei fuisse indolem ferunt. . . v

(îe serait donc au |)lus tard à partir de 5o que Tacite ain-ail changé de source principale. Si Aufidius Bassus était allé jusquelà, il n'avait guère pu songer à aller plus loin. Même après la disgrâce et la mort d'Agrippine, la matière était trop périlleuse: il fallait dire comment Britannicus fut peu à peu sacrifié par son père, esclave de sa terrible marâtre, à un frère adoptif qui n'était qu'un rival. Il était impossible de le dire sans émouvoir la pitié en faveur de Britannicus et la haine ou au moins l'antipathie contre Néron. Ou bien il fallait travestir odieusement la vérité, et ce que nous savons du caractère d'Aulidius nous empêche de le croire capable d'une telle lâcheté. Le plus simple était pour lui de se taire. Il se tut, sans aucun doute, et Tacite ne se vit pas obligé de lui retirer la confiance qu'il lui avait si longtemps accordée.

Les onze premiers livres des \nniiks tout entiers étaient donc une d('Tivation d'une seule source principale, lue partie du

:i98 LES SOURCES DE TACITE.

livre XII reniontp à la même origine, probablement les chapitres i|à 9/1.

1. Nous savons déjà, par la comparaison des deux récits de Tacite sur les relations de Néron et d'Othon '^', que Pline n'a pas été sa source principale pour le règne de Néron et les dernières années de Claude '-'. Tacite n'a pas cru devoir attribuer

") Cf. plus haut, Si, n° h.

("' Entre V Histoire naturelle et ia partie des Annales pour laquelle Tacite a pu consulter Pline, les ressemblances sont insignifiantes. Detlefsen rapproche les passages suivants : Ann., XIII, 3o, mort de Volusius : trcui très et nonaginta anni spatium vivendi^i; Hist. nat. , XI, 38, 923 : «... nonagensimum annum etiam excessif. n II est encore question de Volusius, VII, i4, 62; et 68, i56; mais ces deux passages ne donnent rien qu'on puisse rapprocher de Tacite. — Ann., XIII, 25, esclandres nocturnes de Néron : w ... ut ipse quoque exciperet ictus et ore praeferret 55 ; Hist. nat., XIII, 99, 126, remède dont Néron se servait pour efTacer promptement la marque des coups : «Nocturnis grassationibus converberata facie inlinens id. . . et secuta die contra lamam cutem sinceram circumferens. » — Ann., XIII, 53; Hist. nat., XXXIII, ti, liS : Pompeius Paulinus; rien à rapprocher. — Ann., XIII, hi, prodige après la prise d'Artaxata : rrCuncta Artaxatis tenus sole inlustria fuere; quod moenibus cingebatur, repente ita atra nube coopertum fulguribusque discretum est , ut quasi infensantibus deis exitio tradi crederetur.n Pline, II, 70, 180, parle simplement, et d'après Corbulon, d'une éclipse de soleil : « . . . visum circuitu globi alia aliis detegente et occultante.» — Tacite signale deux apparitions de comètes sous le règne de Néron, l'une à XIV, 22, l'autre à XV, 67, avant la conspiration de Pison; il ajoute ici : ffsidus. . . sanguine inlustri semper Neroni expiatum.n Pline, II, 95, 99, parle d'une comète qui apparut avant la mort de Claude (cf. Suétone, CL, 66); il ajoute : frdeinde principatu ejus (Neronis) adsiduum prope ac saevum.» — Ann., XV, /i9 : la maison d'or; Pline, XXXVI, i5, 111 sq. (cf. XXXIII, 3, 56), ne la décrit pas, se bornant à indiquer qu'elle était immense. — Ann., XV, 65 : Néron, après la reconstruction de la ville, dépouilla de leurs statues les temples de la Grèce et de l'Asie; Hist. nat., XXXIV, 8, 86 : trClarissima quaeque in urbe jam sunt. . . violentia Neronis in urbem convecta et in sellariis domus aureae deposita.» — Ann., XIII, 65 : Poppée: Pline ne donne sur elle que des détails insignifiants, XI, 61, 2 38; XXVII, 12, i83; XXXIII, 1 1, 160. — Ann., XVI, 6 : funérailles de Poppée; Pline donne un détail qui n'est pas dans Tacite (XII, 18, 83). — A ces rapprochements de Detlefsen on peut en ajouter d'autres: Ann., XII, 56 : fflpse insigni paludamento neque procul Agrippina chlamyde aurata praesidere» (Claude donne un simulacre de combat naval); Hist. nat., XXXIII, 3, 63 : tNos \idimus Agrippinam Claudi principis, danle eo navaiis proolii spectaruluni . adsidenfem ei indufain paludamento aureo

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