CI.ASSKMKiM J)KS SOIHCKS DK TACITK. /lOl
tout le rrpiie de Ni'i'oii lui donc (iliiviiis ''. O (jiic nous avons dit de lui au cliapitrc pn'cédent nous le montre tout à fait digne do la préférenco (pic lui a donnée Tacite. II était remarquable comme écrivain, et j)ar là bien sup('ricur à Pline, sinon absolument égal à Fabius. Pline. seml)l(!-l-il, s'i-lait tenu à l'i'carl sous Néron, s'absorbant dans ses liavaux d'érudition. Fabius avait été d'abord en situation d'èlre bien itdbrmé; la disgrâce de Sénèipu' '-' l'avait, dans les dernières années du règne, privé de sa principale source de renseignements sur les clioses de la cour. (Muvlus. personnage considérable, avait vécu dans cette cour, avait su y vivre jusqu'au bout sans nuire à personne. L'amitié de Fabius pour Sénèque avait eu une inlluencc fâcheuse sur certaines parties de sa narration; si l'impartialité de Cluvius n'avait pas été complète, c'est seulement parce qu'il avait écrit sous l'inspiration d'une liaine récente. Ce qui lui manquait manquait aussi à Fabius et à Pline ^•*'.
Deux faits caractéristi([ues trabisscnt, malgré le sdence de Tacite, le rôle capital qu'il a fait jouer à (Cluvius. Il cite Pline connue garant d'un détail : la complicité d'Antonia, fille de Claude, dans la conjuration de Pison (XV, 53). Il cite Fabius comme garant d'un autre détail relatif à cette même conjuration: le tribun chargi! de porter à Sénèque l'ordre de mourir serait allé, en sortant de chez l'empereur, faire part de sa mission au pn'fiM du prétoire et lui aurait demandé s'il devait obéir (XV, (m). Fabius est encore cité (XIII. 20) comme garant du danger (pii aurait menacé Burrus et dont Sénèque l'aurail préservé. Pareille chose n'arrive jamais pour Cluvius. Ou'est-ce à dire? Son récit esl la base du récit de Tacite, il es! parfois complété
'' (i'est l'avis de II. Schillor, p. ù'.i sqq. — Moniinsen, Hermès, t. /i , p. 320, oxprime la même opinion, mais sans être très airirniatif. — Clason, Tac. u. Smt., p. I A , n'acrordc à Cluvius (pie la situation fie f-primus inter pares-. Fahius oX l'Iin." sont piescpir sur U' niêiii." rauj^. Cf. aussi p. :>i).
■ Kn (!■! or. Tacite, \\\\ T.-. sqq.).
' l'Iiiir rs| un sinqilf clK-Nali.'r romain : il n'a |),is assisir au\ st'anres du M.nal. ;ui\qur.|l..s T.u-ilo donne iK'anr.inp (rinqiortanr.. . inêni.- dans son nVil du rr;;n,. d,. \,.,on.
'lO'i M- s SOIJIICKS 1)K TACITK.
au iiioyii (le (li'liiils t'm|)riiiil(''S an\ (loii\ .'iiitivs r/'cits. Il v a une addition de Pline, il y en a deux de Fabius, il n'y en a aucune de Cluvius, parct; que Cluvius est la source principale. A cause de cette situation prépondérante, Cluvius n'est cité que s'il y a divergence et discussion. Il est cité conjointement avec Pline (XIII, 20) contre Fabius. Il est cité encore contre Fabius (XIV, 2), mais ici lui seul est nommé, Pline se cache dans le pluriel "ceteri». C'est le deuxième fait caractéristique en faveur de noire opinion : de Cluvius et de Pline, Fabius , dont la version est rejetée, n'entrant pas en ligne, la source principale est certainement ici Cbivius, dont le nom est mis en vedette *'\
Puisque Tacite a pris Cluvius pour source principale, il y a tout lieu de croire cp'en dehors de ses autres mérites Cluvius avait celui de remonter au moins jusqu'au point final d'Aulidius Bassus, et sans doute plus haut, car il n'est pas admissible qu'il se soit pose'' lui aussi en continuateur d'Aulidius Bassus. Momnisen, avons-nous vu. pense (pi'il avait raconté la mort d(^ Caligula : nous pouvons, grâce à cette discussion, allirmer avec une grande vraisemblance ([u'il avait raconti' au moins la lin du règne de Claude.
1 , jNous avons déjà vu ''' (|uel emploi insigndiant Tacite a lait des sources premières dans la composition des Annules: il appli(pie à leur égard ce principe qu'il n'y a pas lieu de refaire les recherches une fois faites. S'il n'a eu recours aux matériaux exploités par ses devanciers que pour contrôler ou compléter leur travail sur quelques points déterminés, nous venons maintenant ile voir que, parmi ses devanciers, il en a toujours eu un pour source principale. Les autres ont joué un rôle semblable à
■'' (lluvius élaiL on Ijous tenues avec le gendre de Tliraséa, Helvidius Priscus, (jui lait sou éloge [llisL, IV, h'i). Il avait dû être très lavorable à Tliraséa. H est donc inutile de supposer, avec H. Schiller, p. 18 s(j., (|ue Tacite a parlé de
Tl.ras,.a d'apivs la hnulotn> (rAnilciius Riislicus {ri Afriir., 2). ^ Chap. ,.
CL ASSKMKM' DKS SOI HCKS Di: T\(;iTK. 'lO.")
crliii (les souiT(>s prciiuri'c.s : avec Ictir aide, an Iniid loiiriil seulement par la source |)riMci|tale il a l'ail des additions el des eorrections. (Ip contrôle n'a |)as ('li' continu : Tacite ne s'est pas astreint à comparer point par point les récils secondaires au ri'cit ])rincipal. 11 ne s'est livré à celte besofjne faslidieuse, à celle "collatio onerosaw, comme dit IMine le Jenne. (pie d'une façon tout à fait intermittente. La rarel(' des passages oiiil signale des divergences on des versions |)articulières sidlirail à le prouver: il est impossible, en ellel, (|ue ses trois sources pour le règne; di; Néron, rpie ses sources plus nombreuses encore pour le règne de Tibèi-e, aient été si constamment d'accord. Mais nous avons mieux que cette probabilité : nous sommes certains qu'à propos des relations d'Ollion avec iNéron l'une des trois sources de Tacite, Pline l'Ancien, avait donné une version sensiblement ditt'érente de celle que donne Tacite'": nous le prenons donc en flagrant délit d'omission d'une divergence, el le cas est d'autant plus grave qu'il s'est produit après le moment où l'iiislorien s'était engagé formellement à noter les divergences et à nommer ses sources toutes les fois qu'elles ne seraient pas d'accord'-'. S'il n'a pas fait, à partir de ce moment, la collation rigoureuse ([u'implifpiail une telle promesse, à plus forte raison ne l'a-t-il pas faite dans la partie antérieure des Annales. Qu'on ne dise pas qu'il a omis seulement les divergences insignilianles: l'omission que nous sommes en mesure de constater a son importance: le récit de Pline, que Tacite n'a pas cru devoir mentionner, montrait Poppée sous un jour moins défavorable (pie celui de (îluvius. (pTil a adopté. En somme, nous avons le droit d'allirmer que Tacite a contrôlé, non constamment, mais de tenqis en temps, sur les points qui l'ont particulièrement intéressé : alors il a quitté le récit principal pour consulter l'endroit correspondant des autres récits. Il a fait des sources secondaires dél'ivées, comme des sources [u-ernières, un usage très peu considérable.
'- Âun., Mil. 'i.-, s,|.. ,-|. plus JKKil,^ I, 11°/,.
" Xlii, 1-0.
/lOG LES SOLIllCKS J)E TACITE.
*2. VWne ['Ancien, liislorien des giioiics de (ienuaiiir ' . rt C. Pliniiis Germanicoruni belloriini scriptor 53 ( I , (Ijj ), L'st la seule source secondaire dérivée (juc Tacite nomme pour le règne de Tibère : elle ne pouvait servir que pour les aiïaires de Germanie, surtout pour les campagnes de Germanicus racontées au premier et au deuxièfne livre. L'ouvrage de Pline n'a bien certainement joué, dans les passages en question, que le rôle d'une source secondaire ^-K La preuve en est d'abord dans la citation elle-même. Tacite ne nomme sa source principale que par excepliou. lors- ([u'il veut la contredire ou contredire par elle une autre source, ou encore lorsqu'il veut lui laisser l;i responsabilité de ses allirmations. Or la citation de Pline ne rentre dans aucun de ces cas. Le fait emprunté à Pline n'est pas contredit par Tacite; il n'est pas en contradiction avec le reste du récit ; il n'est pas tel que Tacite puisse décliner la responsabilité de l'alTirmation. Après avoir exposé pour son propre compte que, pendant l'absence de Germanicus, sa femme Agrippine s'acquitta des devoirs d'un général, qu'elle s'opposa à la rupture du pont sur le Rliin, qu'elle distribua aux soldats qui revenaient, blessés ou sans ressources, de l'autre rive, des vêtements et des remèdes, il ajoute, d'après Pline, qu'elle se serait tenue à la tête du pont, donnant des éloges et des remerciements aux légions qui rentraient de Germanie. L'historien cpii a d'abord affirmé, sans citer sa source, qu'Agrippine se conduisit comme un général d'armée, peut bien risquer, sans dégager sa responsabilité par une citation, ce détail qu'on la vit debout à la tête du pont pendant le défdé des troupes. S'il y a citation, c'est qu'il y a intercalation. D'ailleurs, le détail emprunté à Pline se laisse facilement détacher du contexte, cjui, sans lui, est parfaitement clair: «Agrippine s'est conduite comme un général, elle a distribué aux soldats des secours de toute sorte. Il déplaît à Tibère qu'une femme
W ça: chap. II, S II, n'6.
'^' L'opinion contraire est soutenue par Fiailay, p. 1/1; cf. tout le passa,'je, depuis ia page ii. — Clason. Tac. ii. Siipt., p. 6-3 sq. et -3 s;[. ; Iloistniann . p. Al sqq. , pensent rnnnne nous.
CLASSKMIvNT DES SOI lUiKS DK rACITK. 'i()7
vlsilc l(»s iiiani[)iiles. s'appi-oclic des <'iis('i<;iics. disliilxic des largesses. ?7 Tout se tient : la siip[)ression de la scène du pont ne lait pas lacnne. La citation signdie donc ([ne Pline n'est |)as la source principale : son autorité n'est pas assez grande sur Tacite pour que son renseignement soit accepté sans mol dire.
L'ouvrage d'Autidius Bassus. (|uiful. selon nous '. la source principal(> de Tacite pour cette partie des Ainialm. Vlli.sloire des guerres de Germanie. Unissait très probablement, avons-nous dit, au rappel de Germanicus; celui de Pline, composé beaucoup plus tard, allait sans doute plus loin. Or. tandis que Tacite développe longuement le récit des cnmpagjies de Germanicus, il n'accorde, à partir de son rappel. au\ événements de Germanie (jiie des mentions très sommaires'-': moins considérables que ceux qui s»; sont passés sous le commandement de Germanicus. ils ont pourtant leur importance. Gette excessive brièveté s'explicpu^ beaucoup mieux, si l'ouvrage spécial que consultait Tacite linissail au rappel de Germanicus, que s'il allait plus loin, si la source principale était Bassus, que si elle était Pline.
Entin Tacite (II, 23) parle d'îles rocheuses voisines du continent, dans la mer du Nord, «insulas saxis abruptis^^, il parle (a A) d'écueils où erre Germanicus naufragé sur le rivage de cette mer, entre l'embouchure de l'Ems et celle du Weser, rrapud scopulos et prominentes oras y). Cette description ne répond pas du tout à la réalité. Pour les îles, on peut tout au plus penser à Héligoland, et Tacite met le pluriel. Quant aux côtes de la mer du Nord, elles sont plates. Tacite n'a donc pas eu pour source principale Pline, qui connaissait la Germanie, cpii donne une description exacte du littoral en question dans son Histoire naturelle (XVI, i), mais un auteur qui, n'ayant point vu la Germanie, s'était figuré que les rivages de ce pays resseud)laienl à ceux de l'Italie, Aulidius Bassus.
L'emploi des Guerres de Germanie de Pline n'a é-té (pie sid)sidiaire. La citation de I, 6(). en est la seule trace certaine. A cet
' (;r. cliap. m. ï^ II. Il" 1, ''I i-ii;i|'. n. :» ii, n" i. ■ II, 'l't '16. (i-!-(3o; M. \{\->u: \ll, :2--;!(..
liOS J.KS SOUUCKS DE TACITE.
<'ii(]i{)il nous \ oyons très bien pourquoi Tacite a jugé bon de coiisiillcr la source secondaire. 11 renconlrail, dans la source prin- (•i[);il(>, des détails assez extraordinaires sur la conduite d'Agrippinc : il a voulu vérifier si Pline les avait donnés comme Bassus. 11 a trouvé les deux sources d'accord; Pline lui a même fourni un df'lall (jui n'était pas dans Bassus, mais (pii ne faisait (pie conlîrmer le récit de Bassus. On ])eut considérer, à la rigueur, comme empruntées à Pline, une version sur la fuite d'Arminius (II, 17) introduite par la formule indéterminée: rc Quidam. . . tradiderunt^j, et la seconde version sur les cadavres de Vibulenus et de Percennius (I, 29): rxTradunt pkriquc intra tabernaculuni ducis obrutos, alïi corpora extra vallum abjecta ostentui.?? Mais il n'est pas impossible non plus (pie ces citations remontent jus- ([u'à la source principale et désignent tout simplement des indications orales ou autres recueillies par elle. Quoi c|u'il en soit, Pline n'a été qu'une source secondaire et très accessoire. Cependant sa qualité de soldat, son S'jour en Germanie auraient du le recommander à l'attention de Tacite; de plus, son liisloire des guerres de Germanie ne rentrait pas dans la catégorie des matériaux exploités par la source principale*''. Mais Tacite n'avait pas l'esprit assez scientilique pour apprécier* ces raisons à leur juste valeur. Aufidius Bassus élait supérieur à Pline comme écrivain, ses wlibri belli Germaniciîj avaient mérité une mention particulièrement élogieuse de la part de Quintilien. D'ailleurs, son histoire générale était la source principale adoptée par Tacite pour tout le règne de Tibère. Aux yeux de Tacile, Pline ne pouvait entrer en concurrence avec Bassus.
3. Ses autres sources secondaires dérivées pour le règne de Tibère, Tacite ne les a pas nommées. 11 en a eu plusieurs cependant, parmi lesquelles se trouvaient certainement Servilius Nonianus et très vraisemblablement Sénèque le Bhéteur. Nous ne prétendons pas dresser l'inventaire exact de ce qu'il leur doit : dans la plupart des cas où il cite des versions particulières ou
''' Nous a\()iis (léiiioiitii' ((HO la piioiid'- iippaitoiiait h Autidiuis Ba^.-ii^. : <"|. cliap. Il, ^ Il , n' I pf C.
CLASSEMK.NT DES SOURCES DE TACITE. /i09
(li\(M|;(Mil('s. la l'onniilo de citatioti es! (elle ([ii'il es! impossible (le (lire iuoc certitutl(? si elle dcnotn une ('oiisiillalion clircclc ou sciileiiioiit le travail de la soiirro priiicipalo, iNoiis uégli^jerons Ions ces passages, pour n'exainiiier (pie ceux où la considlalioii (lireclc est certaine.
\ii sujet des élections consulaires (jui eurent lieu sous le règne de Tibère, Tacite n'a pas trouvé d'indications satisfaisantes dans Aiilidius Bassus. Il a eu recours, s'il faut s'en tenir au\ termes de la fornuile, pour loules les ("leciioiis de ce règne à toutes ses sources secondaires: crDe comitiis consularibus, (|uae tum primuni illo principe ac deinceps fuere, vix (juicrpunn (irmare ausim; adeo diversa non modo apud auctores, sed in ipsius orationibus reperiuntur. v Le résultat de ses recherches a été négatif. Il y a eu dans ce passage (I, 81) contrôle, mais non rectification ou enrichissement de la source principale.
Lorscpie (II, 88), à propos de la lettre par hupielle le prince des Chattes, Adgandeslrius, promettait d'empoisonner Arminius. si les Romains lui fournissaient le poison, et de la belle réponse (pli lui fut faite. Tacite déclare: rcReperio apud scriptores senatoresque eorundem tcmporum Adgandestrii. . . lectas in senatu litteras. . . w, on peut se demander si ce pluriel ne cache pas tout simplement la source principale. rrQua gloria aequabat se Tiberius priscis imperatoribus ?? , ajoute-t-il : il décerne un éloge, un très grand éloge à Tibère; il veut prouver au lecteur qu'il le décerne à bon escient: il tient le fait d'un historien bien placé pour savoir, puisqu'il a été contemporain et membre du sénat, où furent lues la lettre du Germain, et aussi, naturellement, la réponse de l'empereur. On voit qu'une citation exceptionnelle de la source principale aurait ici sa raison d'être, et l'on comprend pourquoi Tacite ne l'aurait pas citée par son nom : ce (pu importait, ce n'était pas le nom du garant, c'était sa double (pudil<' de contemporain et de sénateur. iMais il se peut aussi ([ue le pluriel ait sa véritable force, que Tacite, jugeant la chose très extraordinaire et voulant se bien convaincre (pi'elle (''lait M'ai<^. ait comparé sur ce point la s lurce principale avec d'aulres sources
/dO LKS SOIIIUIKS DE TACITE.
parmi lesquelles se trouverait alors probahleiiieiit le séiialt'ur Sorvilius'''. Ici encore les sources secondaires auraient servi à contrôler, mais non à compléter, la source principale. Car il n'v a [)as lieu de croire (juc ce pluriel désigne seulement les sources secondaires: le fait était trop important, au point de vue romain, pour qu'un auteur comme Bassus l'eût omis, et il est raconté à la suite de plusieurs autres faits qui se sont également passés au sé'nat : rien, ni dans le fond ni dans la forme, ne dénote donc une intercalation.
Tacite, surpris de ue reucontrer dans sa source principale aucune indication relative au rôle d'Antonia, mère de Germanicus, dans les funérailles de son fils, s'est adressé au\ autres sources dérivées et même au\ Acta dlurna. Le résultat de ce contrôle a été encore négatif : ce Non apud auctores rerum, non diurna actorum scriptura reperio'^ (III, 3). — Sur la mort de Drusus avait cours, au temps de Tacite, une version orale très défavorable à Tibère (IV, i j ). Etait-elle vraie "l Elle u'était pas d'accord avec celle d'Autidius Bassus : dans l'esprit de Tacite, nous l'avons vu'-', une version garantie par un nom propre l'emporte toujours sur une version anonyme. Mais, pour plus de sûreté, comme Tih^mement dont il s'agissait était l'un des plus considérables du règne de Tibère, il en lut le récit dans ses sources secondaires : «In tradenda morte Drusi, (juae plurimis maximaeque fidei auctoribus memorata sunt rettuli (IV, lo)... Neque quisquam scriptor tam infestus extitit, ut Tiberio objectaret . . . w ( 1 1 ). Le contrôle a confirmé le témoignage de la source principale. — Tacite a pris (IV, 53) dans les Commentaires de la seconde Agrippine une anecdote relative aux rapports de la première avec Tibère. Elle ne se trouvait pas dans la source principale; il a voulu vérifier si elle était dans quelqu'une des sources secondaires dérivées. Il ne l'a trouvée dans aucune : rtld ego a scriptoribns annalium non traditum repperi in commen-
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CLASSEMENT DES SOURCES DE TACITE. 'jII
lariis Agrippinae filiacîv (ic ne soiil pas l(;s sources (IrriM'cs. c'est une source première ([ui a complété la source principale. — Pourrpio! Tibère s'éloigne -t- il fie l\ome? (le problème a piqué la curiosité' de Tacite, fl ne s'est pas contenté de la solution donnée par la source principale: il a consulté les autres, et cette vérification lui a montré tous ses auteurs d'accord pour attribuer ce départ aux manœuvres de Séjan ( IV , Sy) : rr Causam abscessus. . . secutus plurimos aucfoium ad Sejani artes rettuli . . . n — Pour les procès f[ui suivirent la cluite de Séjan, Tacite n'a pas trou\t'' sa source principale assez complète : «Neque siim ignarus a plerisijue scriptoribus omissa multorum pericula et poenas . . . Nobis pleraque digna cognitu obvenere, quamquam ab aliis incelebrataw (M, 7). 11 l'a comparée auv sources secondaires: parmi celles-ci. les unes étaient incomplètes aussi, d'autres lui ont fourni les compléments qu'il annonce. — Le viol de la fille de Séjan par le bourreau est introduit par cette formule : crTradunl temporis ejus auctores?5 (V, ()). Si le pluriel a bien toute sa force. Tacite a cherché dans les sources secondaires la confirmation de c(>t ignoble artifice employé ce quia triumvirali supplicio adfici virginem inauditum habebatur ;■>. Si le pluriel est emphatique. Tacite a voulu indiquer que le fait, invraisemblable à force d'atrocité, était garanti par un contemporain, la source principale dJ.
En somme, le plus souvent, pour le règne de Tibère, la source principale a été simplement contrôlée par les sources secondaires, et ce contrôle n'a nulle part mis Tacite en mesure de la rectifier. Partout où il a eu manifestement recours aux sources secondaires , nous voyons sans peine pourc[uoi. Un exemple frappant achèvera de nous démontrer qu'il ne l'a pas fait toujours, qu'il ne l'a pas fait à tous les endroits im[)ortants. Sur la mort de Tibère d ne
'') A propos du taux Drusus, Tacilo dit (\, 10) : frNeque nos originein linemve ejus rei ultra comperimus.?! (icilc lonnul»' ne so conçoit bien que s'il a vainement consulté toutes ses sources. — La prédiction de Tiitérc à Gall)a (Al, 30) provient soit de la tradition orale, soit d'un historien de (iall);i. \()ii>< jmohs vu (? I, n° 2) qu'elle ne peut provenir de la source principale.
^]2 l.l^S SOUIICKS DE TVCITK.
donne (|u'une vci'sion (\'I, 5o). i^uéio iw. (^Tib. , 'y!> s(|. ) en donne plusieurs, dont une de Séuèque le Rhéteur''*. Même en admettant que Sénèqne le Rhéteur ne fut pas au nombre des sources de Tacite, la dillerence ne pourrait s'expliquer que par le peu d'attenlion qu'il a accordé aux sources secondaires : car il est certain (pi'il en a eu plusieurs et il est impossible que, toutes, elles aient donné, et donné uniquement, sans la moindre mention de versions divergentes, la même version'-'.
à. Pour le règne de Néron , Tacite prend cet engagement ( \lll . '^o) : wNos consensnm auctorum secuturi, si (|ui diversa prodiderint, sub nominibus ipsorum trademus. » Nous avons déjà constaté'^' qu'il n'a pas tenu cette promesse de noter les divergences, ([ue ses trois sources n'étaient pas d'accord partout où il n'a pas indiqué le désaccord, qu'en un mot il n'a pas tiré des sources secondaires tout le profit possible. Voici, à partir du moment où Cluvius devient sa source principale, tout ce dont nous sommes sûrs {[u'il leur est redevable.
(.iluvius racontait que Claude avait été empoisonné au moyen d'un plat de champignons, et qu'avant de faire périr Britannicus Néron avait abusé honteusement de son enfance. Tacite a pensé <|ue les deux assertions étaient assez importantes pour qu'il fût intéressant de les contrôler. Il a fait ce contrôle et constaté l'accord des trois sources, en insistant sur leur qualité de contemporains par ces deux formules : ç^ . . . ut temporum illorum scriptores prodiderint?^ (XII, 67)'*', et rrTradunt plericjue eorum temporum scriptores '1 (XIII, 17). — Fabius Rusticus a été lu par Tacite, ainsi que Pline, pour la conspiration de Junia Silana contre Agrippine. Pline semble n'avoir rien fourni à Tacite que la conlirmation du récit de Cluvius. Tacite a trouvé dans Fabius un détail qui n'était pas dans les deux autres : le péril qu'aurait couru
(') Cr. chap. Il, ? II, 11" 3.
''^' Cl', lu crili(jue do celle version dans L. \on l\anke, p. 001 s(|(|.
'■'* Cf. plus haut 11° 1 .
W L. von Ranke, p. 3i(), parle, à propos de la niorl de Claude, d'obscurités l'I de coalradiclions (pii pioxicnneni , dil-ii, de ce (|ue Tacile a l'oiulu enseud)le pliisiiMus r(''riN. Tiuil se liciil <■( lonl i">l clair dans le récit de Tacite.
CL\SSKME\T DES SOIJIUIKS 1)K nCITK. AI 3
Biii'iMis dans ct'llc aHairc. Il le mniliDiinc mais en laissant clairement voir qu'il ne le considère pas comme exact (XHI, an). — Le récit de l'année 5 y était très court et très pauvre dans ia source principale. Tacite a consult(' les deux autres pour essayer de l'enrichir. Mais elles ne lui ont fourni aucun l'ait nouveau de (|uel(|ue int(''ret. Cej)endant il a lu dans Pline une longue descrip- [u)n de rampliilliéâlre de Néron, cpi'il a dédaigneusement laissée de côté comme indigne de l'histoire (XIII, 3 i)'''. — Dans la tentative d'inceste, à qui, d'Agrippine ou de JNéron, revenait la plus grande responsahilité, la préméditation et la provocation? Tacite a jugé qu'il ne fallait pas s'en tenir à l'opinion de Cluvius, qui chargeait Agrippin(\ Il a interrogé Fabius et Pline. Celui-ci, d'accord avec la sourc(ï principale, a désigné Agrippine; Fabius seul a accusé Néron (XIV, ti ). — Néron a-t-il incendié Rome? Sur ce point capital Tacite a trouvé ses sources divisées: tcSequitur clades, forte an doloprincipis incertum,nam utrunupie auctores prodidere... 57 (XV, 38). Nous savons de quel côté était Pline: dans ÏHistoire naturelle il accuse formellement Néron : rc . . . duraverunt... ad Neronis principis incendia quibus cremavit urbem ;' (WII, 1, 5). Quant à (ïluvius et à Fabius, se prononçaient-ils ])our l'une des deux opinions, ou restaient-ils incertains comme Tacite? Nous l'ignorons, (^e que nous voyons très bien, c'est que Tacite, en présence de l'incertitude de sa source principale, ou d'une affirmation péremptoire qu'il ne pouvait accepter sans examen, ayant entendu émettre, lui contemporain, l'affirmation contraire, a éprouvé' le besoin de se renseigner auprès de toutes ses sources (■-'. — La conjuralion de Pison est l'un des événements
' (il', plus liant , S m, 11" 1 .
-' Ici ciicoro, L. voii I^anko, |i. o)9 .s(|([., [larlo de coiilradirlioiis (|iril alliilmo à la fusion de deux récils, l'un favorable à Néron et source principale, Taiitre défavorable. Ces contradictions n'existent pas; d'un bout à ranlrc de son ii'cil. Tacite s'abstient d'accuser ou d'absoudre Aéron, persistant dans son incertitude du début. Les incendiaires, dit-il (38), tresse sibi auctores vocifera- Itiinlur, sive ut raptits licenhus exercèrent seu jussiin. iVéron a-l-il clianté pendant l'incendie ■? vPci-vaserut rumor ipso tenipore lUijjraiitis Urbis inisse euni domesticaiii scaenani. . .n (-Jg). L'incendie se rallume : "Plnscpie infainiae id inrendinni haliiiil, (plia praediis Tijyeliini Aemilianis pnini[)eiiit : videluiliirqiie Nere con-
!i\fi l.KS SOIJHCKS 1)K TACITE.
les plus coMsiilérahlcs r.l les plus dramatiques du règne de Néron. Tacite en a lu les trois récits. Il a trouvé dans Pline seul (ju'Antonia, fille de Claude, avait été parmi les complices de Pison. Il n'a pas cru devoir omettre ce renseignement, (juoique la chose lui paraisse très invraisemblable (XV, 53). Il a. trouvé dans Fabius seul que le tribun chargé de porter à Sénèque son arrêt de mort le communiqua d'abord au préfet du prétoire. Ce détail complémentaire, dont il laisse d'ailleurs la responsabilité à Fabius, puisqu'il le nomme, lui a paru bon à mentionner, parce qu'il met en lumière la lâcheté dont firent preuve tous les conjurés, «fatali omnium ignavia». Ce préfet du prétoire, Faenius, de même que le tribun, était du complot, et cependant il engagea le tribun à s'acquitter de sa mission (XV, 61)! L'incertitude même que Tacite exprime sur l'origine de la conspiration: rrNec tamen facile memoraverim quis primus auctor... (XV. ^9)», nous montre qu'il n'a pas trouvé ses sources d'accord, ou bien qu'elles étaient indécises comme lui, et, par conséquent, qu'il les a toutes consultées. — Enfin, Tacite a consulté toutes ses sources pour savoir la vérité sur la mort de Poppée. Il croit qu'elle mourut d'un coup de pied de Néron, mais non qu'elle fut empoisonnée par Néron, ^quamvis quidam scriptores tradant» (XVI, 6). Puisqu'il V avait ici désaccord entre les sources. Tacite aurait du les nommer; comme aussi à propos de la responsabilité de l'incendie, puisque Pline représentait là une opinion qui certainement n'était point partagée et par Cluvius et par Fabius. Il avait promis de le faire (XIII, 20). Mais faut-il s'étonner qu'il n'ait pas nommé partout les garants des versions divergentes, quand on sait qu'il n'a même pas pris soin de mentionner simplement partout les versions divergentes '■'? Il est impossible de savoir quelles sont les deux sources désignées par le pluriel <•: quidam w. Peut-être
(lendae iirhis novae... gloriani (|uaororcn (ho). Néron a beau faire, le bruit public l'accuse toujours : trScd non ope huniana, non largitionibus principis. . . decedebat infamia, quiu jussuni incendiuni crederetitr. Ergo nholmdo rumori Nero subdidit reos. . . n (tih). Tacite rapporte ce (pii sVsl dit, mais ne formule pas, pour son compte, d'accusation.
^ Cf. plus haut. M" ,.
CLASSEMENT DES SOURCES 1)K TACITE. /ilf.
nu'iuc iH'st-co en n'alité qu'un singulier ''. Dans ce cas. selon toute prohabilité, la source ainsi désignée serait Cluvius : Tacite ne se fait pas scrupule de blâmer ouvertement IMine et Fabius'-'. Il aurait eu plus d'égards pour celui doiil il a\ail lail sa source principale et aiujuel, partout ailleurs, (piand il constate un désaccord, il donne plus d'autorité qu'aux deux autres'-^'.
Sans prétendre que notre énumération des services rendus par les sources secondaires soit complète''', nous pouvons aflirmer (jue Tacite leur doit en somme peu de chose et que leur rôle a été insignifiant par rapport à celui de la source principale. Tacite semble les avoir consultées le plus souvent, non pas sur les événements les plus importants, mais sur les actions dont la source principale ne donnait pas, à son avis, une explication satisfaisante.
'■: Comiu,' rrlinonic a|.iul quosduw an.-tor..s-. (llisl.. il, 3-): cf. t'' parti.', cliap. IV, § I, n" 3.
'=>) XIII, 90 ; \1V, a; W, 53.
W Cf. XIII, o„, et surtout XIV, a.
'•'''' Il peut sp faire (]ue des passages comme celui-ci : «Haec consensu pro- (lunfur (sur la mort d'Agrippine). Aspexeritne matrem exanimem Xoro. . . , sunl qui tradiderint, sunt qui abnuant-i (XIV, g), soient le résultat d'une consultation des sources secondaires; mais il peut se faire aussi qu'ils dénotent simplement les recherches de la source principale. De même, XV, 53 : fsive, ut alii Iradidere. . . n; 54 : trllt plerique tradidere. . . r; XVI, 3 : rOuidam tradidere. . . -; XIV, 37 : p-sunt qui. . . tradant-s 5g : "sunl qui. . . ferant". Les formules analogues ne manquent pas non plus dans la partie consacrée à Tibère (1, i3, sq, 53, 80; II, 17, 29, ho, 70: III, 73, etc.). L'étude des flistoirpx nous a rendus très sceptiques au sujet de leur signification.
416 IJvS SOUlUiES DK TVCITE.