I.ES SOURCES DE TACITE
(I, 53) un polirait de Cécina, on il est question do sa [jrande taille; il parle (II, yo) de son costume ])arbare, de sa femme « insignis equo ostroquc ». Mais il se contente de signaler le mécontentement que ces allures barbares causaient aux Italiens et il ne prend pas, comme Plutarque, le blâme à son compte. On peut conclure de là que Plularque l'a inexactement reproduit : on peut en conclure aussi que Tacite a corrigé l'appréciation d'une source commune. Un léger détail semble dénoter cette communauté de source : Tacite parle bien du cbeval de Salonina, mais Plutarque parle seul de son escorte de cavaliers. D'ailleurs les ressemblances verbales sont assez frappantes. Quant à la cupidité de Valens, Tacite en a parlé (I, 66), ainsi que des pillages de Gécina (I, 67). Il mentionne l'accusation de perfidie lancée par les soldats des deux armées vitelliennes contre Valens à cause de ses lenteurs (II, 3o)'^l II approuve Gécina d'avoir assiégé Plaisance (II, 2o)'-\ mais il juge que dans l'affaire des Castors (cette première bataille dont parle Plutar([ue) il se conduisit avec plus d'avidité que de sagesse, parce que Valens approcliait et qu'il voulait ne pas lui laisser tout l'honneur de la guerre, réparer avant son arrivée l'échec de Plaisance et quelques autres plus légers (II, 2/1). Il constate enfin que la défaite des Castors aurait pu avoir pour conséquence la ruine complète, non du parti vitellien, comme le dit Plutarque, mais de l'armée de Cécina (II, a6)'^^'. Plutarque a, sur ce point, exagéré; mais, en somme, il ne dit rien d'important qu'on ne retrouve dans Tacite,
0., 7, 1-8, Repoussé de Plaisance, Cécina marche sur Crémone, autre ville grande et riche ^^l Le premier, Annius Gallus, (|ui se dirigeait vers Plaisance pour secourir Spurinna, informé en
(') Dans ce chapitre il est encore une l'ois question de la grande taille de Cécina.
(^' tr. . . Consilia curasque in oppugnalionem Placentiae magno terroro vortit, gnarus, ut initia belli provenissent, faniani in cetera fore."
^^' tr . . . ut deleri cum universo oxercitu Caecinam potuisse ... iilriscpic in partibus percrebuerit. w
i^' Celle qiialificalion de Crémone esl d.' I'liilan|ue, comnie plii.s Iiaul cdlo de Phiisance.
TACITH ET PLUTAHOLK. 55
roule ([U<3 les assiégés avaient eu le dessus, niais que ceux de Crémone étaient en péril, fit passer son année de ce côté (en franchissant le Pô, comme l'indique le verbe fjLSTiiyaysv) ^^^ et campa près des ennemis; puis les autres généraux vinrent tous le renforcer. Tacite indi([ue, plus précis sur ce point, que, repoussé de Plaisance, Cécina repasse le Pô ; mais l'expression dont il se sert pour traduire sa marche sur Crémone est, par contre, plus vague que celle de Plutarque : «Cremonampetere intendit?? (lï, 2^2). Au chapitre suivant il parle du même fait sans préciser davantage: «pergere Cremonam??. Plutarque est dans l'erreur : il ne s'agit pas d'une marche olîensive sur Crémone, mais d'une retraite. Crémone est déjà au pouvoir des Vitelliens: c'est ce qui ressort d'une lecture attentive de Tacite ^'l II ne faut donc pas voir dans la plus grande précision de Plutarcjue un indice de la communauté de source. Mais il ne faut pas non plus conclure de l'obscurité de Tacite en cet endroit à la dépendance de Plutarque. Ce pourrait être le raisonnement de nos adversaires'^' : il n'est pas vraisemblable, diraient-ils, qu'au même endroit un autre auteur, une source commune, ait présenté la mémo obscurité; donc l'erreur de Plutarque nous révèle qu'il a suivi Tacite. Il est fort possible au contraire, répondrons-nous, que la
(') Plaisance est sur la rive tiroilo , Créiiione sur la rive gauche.
'^) Cf. Monunsen, Hermès, t. 5, 1G9. Mais Monuiisen ne cite pas un texte qui, à mon avis, tranche décidément la question. Tacile dit, II, 17 : w Capta (par les Vitelliens avant le siège de Plaisance) Pannoniorum cohors apud Cremonam.?^ Cette cohorte était la garnison ollioniciiiic (i'csl donc à ce moment que Cécina a pris possession de Crémone. Tilli'iinuil , llishurr (te empereurs, etc., t. 1, p. 6ai, note i sur Othon, a signalé ce texd' ri ICnvur di- Plutarque. Gerstenecker, 7 sqq. Kuntzo, Ix , Hugge, 16, donnent raison à Plutarque. Si Ton adoptait celle manière de voir, il faudrait conclure à la connnmiauté de source : car des expressions vagues de Tacite Plularque aurait-il pu tirer sa conception si précise? Kuntze est en effet pour la source commune. Gerstenecker préfère croire à la sagacité de Plutarque.
(^) Les derniers venus, ceux qui ont étudié la question de très près, Gerstenecker (cf. la note précédente) et Lezius, 111 (mais avec une certaine hésitation), ne croient pas à une erreur de Plutarque : il aurait hien compris le texte de Tacile, oîi il s'agit en effet, disent-ils, d'une marche offensive, où, du moins, rien ne démontre qu'il s'agisse d'une retraite.
source commnue, ayant indiqiK' en temps opportun, plus clairement que Tacite, la prise de possession de Crémone par les Vilelliens, se soit contentée ici d'expressions vagues, son lecteur ne pouvant pas être dans le doute. En ce qui concerne Gallus, les deux récits sont d'accord et même très ressemblants. Seulement, d'après Plutarque, Gallus vient au secours de Plaisance par la rive droite, puisque, en apprenant la nouvelle direction de Cécina, la marche sur Crémone, il fait passer le fleuve à ses troupes {^{j.eTrjyaysvy D'après Tacite, Gallus finit par camper à Bedriacum, sur la rive gauche, mais il n'est pas question d'un passage du fleuve; d'où il faut conclure, semble-t-il, que Gallus venait au secours de Plaisance par la rive gauche. Si l'on donne raison à Plutarque, on reconnaît du même coup qu'il n'a pas (ni Tacite pour source. Si l'on donne raison à Tacite, l'erreur de Plutarque s'explique aussi bien dans l'hypothèse d'une source commune que dans l'hypothèse contraire : la source commune, ayant indiqué auparavant la position exacte des troupes othoniennes, le passage de Gallus sur la rive gauche, n'avait pas à dire formellement ici que Gallus vint au secours de Plaisance par la rive gauche, n'avait pas à employer d'expressions plus précises que celles de Tacite''). Enfin Plutar(jue dit seul que les autres généraux vinrent rejoindre Gallus. Tacite ne mentionne pas expressément cette jonction; le début du chapitre II, 9/1, nous la montre déjà opérée. Plutarque aurait pu ajouter de luimême ce ([u'il a de plus que Tacite. En somme, de tout ce passage difficile, nous ne pouvons rien tirer de certain en faveur de notre opinion, mais il ne contient rien non plus qui la contredise.
0., 7, 8-1 3. Cécina mit en embuscade dans des endroits boisés une troupe nombreuse d'infanterie, et ordonna à la cava-
C C'est donc en vain que Lezius, 111, noie, pour démontrer que Tacite est la source de PJutarque, l'ait ici le raisonnement que nous signalions tout à Theure à propos de la marche sur Crémone. Il croit en effet (avec Gerstenecker) que Plutarque se trompe et il explique cette erreur par l'obscurité du texte do Tacite. Monmisen, Hermès, 5, iG3, tient au contraire pour Plulanjue. Le [)oint me semble douteux.
TACITE 1':T plu ta roue. 57
Icric de pousser en avant. Si les ennemis enfropcaicnl le combat, elle devait reculer peu à peu et les attirer dans l'embuscade. Les transfuges dénoncèrent ce plan à Celsus. — 11 s'agit de l'aflaire des (laslors : le lieu est indi(pié par Tacite (II, 2/1), ([ui donne, disons-le en passant, de toute cette guerre entre Othon et Vitellius un récit, non pas absolument clair et complet, tant s'en faut*^', mais infiniment supérieur à celui de Plutarcpie. L'embuscade de Cécina est décrite par Tacite comme par Plutanpie. Il dit, lui aussi, que le secret en fut livré aux généraux d'Otbon (Plutarrpie ne nomme que Celsus); il n'ajoute point : par des déserteurs. Mais ce détail n'a pas d'importance^-'.
0., 7, i3-i6. Celsus avec l'élite de sa cavalerie s'élança à la rencontre des cavaliers de Cécina, mais les poursuivit avec prudence. 11 envelopj)a l'embuscade et y jeta le désordre. Alors il appela à son aide l'infanterie, restée dans le camp. — La manœuvre que Plutarque prête à Celsus est invraisemblable. Tacite raconte la bataille (II, 26-26) avec plus de détails et de clarté. Celsus modère l'élan de ses cavaliers. Les Vitelliens sortent à la légère de leur embuscade. Celsus se retire lentement. Ils le poursuivent trop loin. Alors, mais alors seulement, ils sont cernés par l'infanterie, que Paulinus avait rangée en bataille, et la cavalerie, qui tombe par un mouvement tournant sur leurs derrières. Plutarc|ue a tort aussi quand il dit ([ue l'infanterie otbonienne était restée au camp : des généraux sensés devaient agir comme agissent, d'après Tacite, Celsus et Paulinus. Si les deux récits diffèrent, il ne faut donc s'en prendre qu'à la négligence de Plutarque ^^\
0., 7, iG-25. \\ semble que, si l'infanterie otbonienne avait appuyé à temps sa cavalerie, l'armée de Cécina aurait été entièrement détruite. Mais Paulinus, s'étant porté en avant avec
(') Ce sont précis(jment ces lacunes et ces obscurités du récit de Tacite qui ont amené les philologues à multiplier les dissertations sur la vie d'Olhon on général et en particulier sur cette guerre.
'-' 11 n'est pas nécessaire, quand on pense connue Krauss que Tacite est la source de Plutarque, de supposer ici une source secondaire. CI'. Krauss, 8.
(') Cf. Gerstenecker, aO; Krauss, 12; Lezius, ii'i sq.
r,8 KES SOURCES DE TACITE.
lro() (1(1 leiileiir, encourut le reproche d'avoir été, par prudence, dans cette affaire, au-dessous de sa réputation. Même la ])lupart d'entre les soldats l'accusaient de trahison et excitaient Othon contre lui, se vantant d'avoir, eux, remporté la victoire, une victoire qui n'avait pas été complète par la faute de leurs chefs. — Tacite signale (II, 26) les précautions cjue prit Paulinus avant d'engager la bataille et qui donnèrent aux Vitelliens le temps de se réfugier dans des vignes et un petit bois; il distingue de ces lenteurs préliminaires l'ordre que Paulinus, toujours par prudence, donna (II, 26), au moment où les Vitelliens étaient en pleine déroute, de sonner la retraite. D'après une opinion très répandue alors, l'armée de Cécina dut son salut à cette circonstance. On voit que Tacite est beaucoup plus précis. D'ailleurs son «percrebueritîj équivaut au Soxovcri de Plutarque. C'est l'opinion d'autrui que tous deux rapportent. Seulement, tandis que Plutarque se borne à mentionner l'accusation. Tacite (25-26)*^' plaide pour Pauhnus. Enlin, comme Plutarque, Tacite constate la mauvaise impression que la conduite du général fit sur le plus grand nombre. Mais il n'ajoute pas que les soldats l'accusèrent de trahison auprès de l'empereur, et nous allons voir tout de suite pourquoi.
0., 7, 2 5-3i. Othon n'avait pas au fond une très grande confiance en ses généraux '-1 II envoya donc à l'armée son frère Titianus et le préfet du prétoire Proculus'^^ Celui-ci eut toute la réalité du commandement et Titianus en eut l'apparence.
'•' Cil. 35 : ff. . . Cunclalor nalura ot cui caula poilus consilia», elc. — aG : «Tiinuisso se Pauliims i'erebal. ..■>■>, etc.
'-' Lezius , 116, fait un contresens sur ce passage on rapportant avroïs aux soldats d'Othon. Aussi ne voit-il pas que ce jugement correspond à celui de Tacite (II, 93) : «bonos metuens trepidabat»; ou plutôt cherche-t-il à prouver que Plutanjuo a mal compris le texte de Tacite, que Tacite, par conséquent, est bien la source de Plutarque.
'3' Autre erreur de Lezius, 117 sq. Il n'est pas vraiseniblabe , dit-il, que le préfet Proculus ait été appelé de Rome alors seulement; il a dû partir en même temps qu'Othon et les cohortes prétoriennes. Plutarque, répondons-nous, ne dit pas que Proculus fut alors appelé de Rome , mais qu'il fut envoyé à l'armée avec Titianus. Jusqu'alors il était resté à Brixellum, au quartier général d'Othon.
TACITK Eï PLU TA HOUE. 50
Ouanl à (ielsiis et à l^iiilinus, ils rcslèrciit avec le liLre de conseillers et d'amis, sans aucune autorité elleclive. — l)'a[)rès Tacite, la décision im|)ériale qui investit du commandement en chef Titianus fut prise avant la bataille des Castors. Voici dans ([uelles circonstances (II, 2 3). Les {gladiateurs otlioniens de Marcius Macer, ayant passé le Pô, battirent non loin de Crémone les auxiliaires vitelliens. Mais, par prudence, le chef arrêta la poursuite, (^ela donna du soupçon aux Otlioniens, qui interprétaient a mal tous les actes de leurs généraux. Gallus, Celsus et Paulinus furent en butte à toutes sortes de re|)roch6S et dénoncés à Othon, qui fit venir de Rome son frère Titianus et le nomma généralissime. Quant au préfet Proculus, dont l'inlluence prépondérante sur Otlion a déjà été signalée par Tacite (I, 87), l'historien ne parle de sa présence à l'armée qu'au moment du grand conseil de guerre (II, 33), et un peu plus loin (II, 3f)) il définit, tout à fait comme Plutarque, la situation respective des chefs : « . . .honor imperii pênes Titianum fratrem, vis ac potestas pênes Proculum praefectum; Celsus et Paulinus, cum prudentia eorum nemo uteretur, inani nomine ducum alienae culpae praetendebantur. w — ... IlpojiXov lov S7ra,p)(pv, 05 slxev spyco zriv 'zsàaa.v dp)(^rfv, 'Tffp6o-)(ri[jia Se vv b ^iiiav6$. 0< Ss zstp\ TGV KéXcrov xa) I\a.vX7vov aXko? ê(pei'kxovTO (7UnSovXù)v ovoixa xaï (piXcov, é^ova-iav xaï Svva.^iv èv 101$ zspa.yiiaa-i fxrjSsixiav iyovTsç. — Entre les deux versions, il y a une différence essentielle : le motif du changement décidé par Othon est au fond le même : les calomnies des soldats contre des généraux auxquels, lui non plus, il ne se fie pas entièrement (cf. Tac, II, ^3, c^bonos metuens trepidabat»); mais il y a désaccord sur l'époque où fut prise la décision. La version de Plutarque est sans contredit la plus vraisemblable. Dans ces fautes ou prétendues fautes par lesquelles Paulinus a amoindri la victoire des Castors, Othon trouve un prétexte très plausible pour faire droit aux plaintes déjà anciennes des soldats (cf. Plut., 0., 5) et pour contenter ses propres défiances, en donnant le rommundement à son frère. D'après le récit de Tacite,