‹ Les sources du Nil (volume 4)Chapitre 4 sur 28 · An pluriel ITo-hongo · texte numérisé non relu

An pluriel ITo-hongo

amende équivalant au dommage causé. L'offense aux mœurs, l'adultère, etc., traités comme vols simples, motivent une compensation dont la valeur de la femme détermine le montant ; il ne faut pas oublier, en effet, que les femmes sont considérées comme un bien meuble. Les mariages n'ont lieu qu'à titre de spéculation avantageuse, avantageuse pour te père de la fiancée qui, maître absolu de la main de sa ûlle, la cède au plus offrant et dernier enchérisseur. II ne faudrait pas croire, cependant, que ce soit là matière à vente pure et simple : le prix payé en pareille occasion revêt le titre pompeux de dot ou douaire. Il se compose ordinairement d'esclaves, de vaches, de chèvres, de volailles, de fils de laiton, de verroteries ou rassade. Le nœud conjugal, d'ailleurs, ne crée pas des liens indissolubles ; si la femme est mécontente de son mari, elle peut, la dot restituée, retourner chez son père ; le mari, de son câté, si )a femme lui déplaît, peut réclamer, en la répudiant, la moitié de ce qu'il a donné pour l'avoir ; l'autre moitié représente la dépréciation qu'elle a subie en passant par ses mains. On remarquera que, d'après ce système, la polygamie devient une source de richesse, la fortune d'un homme se calculant sur le nombre de sa progéniture ; d'autres avantage.*, indépendamment du douaire, rendent lanaissance d'une fille précieuse au chefde famille, carsoit dans la maison, soit au dehors, le travail de la femme est supérieur à celui de l'homme ; les fils, en outre, jusqu'à leur mariage, consacrent leur labeur au bien-être commun, et dans la suite des temps viendront en aide aux père et mère, par des soins analogues à ceux dont leur enfance a été l'objet.

La naissance de deux jumeaux est ordinairement regardée comme une bénédiction, à cause du surcroît de forces qu'elle apporte à la famille ; parfois, néanmoins, on s'en débarrasse en les tuant. Les Albinos ont leur prix, bien que leur couleur inspùre une sorte de répulsion. Toutes les fois que la mort est naturelle, on enterre le cadavre ou à l'intérieur ou dans les envi-

rons immédiats du village. Parmi les hommes de race nègre, beaucoup tiennent à la nudité comme à un privilège viril, trou- Tai)t,disent-il3, quelque chose d'etTéminé à l'habitude de «e vêtir. Mais cette tradition appartient surtout aux tribus de pasteurs, désordonnées et nomades, que leur paresse empêche de cultiver le cotOD ou de fabriquer de grossières étoffes avec l'écorce des arbres. Les jeunes filles, chez celles-ci, vont absolument nues; les femmes que la maleruité a déformées portent, par devant et par derrière, une espèce de tablier fort succinct. La chevelure du nègre n'étant pas sujette à croître indéfiniment, il se passerait sans peine de coiffeur s'il ne prenait plaisir à la disposer en mille façons étranges qui nécessitent contiauellement l'emploi du rasoir. Agriculteurs ou bergers, les nègres sont orgueilleux et têtus à un degré qu'on ne retrouve chez aucun autre peuple. Us ont ceci de commun avec bien d'autres, que chez eux toute &miliarité engendre mépris. Leur hospitalité ne va pas au deU du premier jour, et tout en tirant vanité de la visite que leur fait un homme blanc, malgré les instances qu'ils lui font pour le retenir et repattre de sa vue leurs regards curieux, ils lui consacrent rarement plus d'une tête de bétail, chèvre ou vache, . et ne s'en vantent pas moins, au prix de ce léger sacrifice, d'avoir alimenté, approvisionné un camp tout entier.

A les prendre en bloc, on ne trouve chez eux aucune classification, aucune différence bien tranchée. Chaque tribu, il est vrai, peut avoirses traits caractérisiiques, uqe manière différente de se tailler les dents ou de se tatouer la peau ; mais par le fait de l'esclavage et de l'immixtion de sang étranger qu'il amène continuellement, comme par suite des migrations que les guerres déterminent, ces différences tendent à s'effacer de plus en plus. L'armementdes diverses peuplades et leurs coutumes guerrières s'identifient aussi de par les mêmes causes. La lance, l'asssgaie. Je bouclier, l'arc et les flèches sont les engins de guerre le plus généralement usités. L'un ou l'autre peut être préféré dans telle

Ik PREFACE.

ou telle tribu, mais on ne saurait déterminer en aucune façon d'après la manière dont elles sont armées, le plus ou moins de crédit qu'on peut accorder à leur courage. Les plus braves, en effet, se servent de la flèche, qui est spécialement redoutée, tandis que les plus faibles ne connaissent que l'usage de la lance. Aucune route tracée n'existe dans les districtsdont nous parlons, et le pire chemin que le voyageur puisse y prendre estcelui que suivent ordinairement les caravanes de commerce. Ceci ne tient pas seulement à ce que la fréquence des communications éteint peu & peu, par l'abus qu'on fait d'elles, les traditions hospitalières, mais aussi à ce que de continuels rapports avec le trafiquant à demi civilisé corrompent par degrés l'honnêteté native des indigènes, donnent l'essor à leurs penchants cupides, et les familiarisent avec les armes à feu, dont le prestjge effrayant les avait d'abord contenus.

II faut prendre en grande considération l'influence du roa^cien {mganga), qui, dans ces pays primitifs, exerce sur l'esprit des chefs une autorité pareille à celle que la Papauté d'autrefois avait su faire accepter par les souverains de l'Europe. CeaprèlrU' sorciers, il faut bien le dire, sont le lléau du voyageur; en effet, s'il leur plaît de lui fermer l'accès d'un pays, ils n'ont qu'à prédire toutes sortes de calamités — sécheresses, famines ou guerres — pour le cas où son regard maléâcieralt le sol. Pareils pronostics ne rencontreront d'incrédules, ni parmi les chefs, ni à plus forte raison dans la masse du peuple, sur laquelle les arguments les plus positifs ont bien moins de prise que ces prédictions chimériques. L'instrument divinatoire, d'une étonnante simplicité, n'est autre chose qu'une corne de vache ou d'antilope bourrée de je ne sais quelle poussière magique. Contenant et contenu portent le même nom (ouganga). Piqué dans le sol en avant du village, Vouganga passe pour une espèce' de rempart, capable de détourner les attaques de l'ennemi.

En le tenant à la main et sans autre cérémonial, le magicien

se prêteod investi du pouvoir de découvrir les objets perdus ou volés ; on cile même des circonstances où Vouganga, jouant un rôle plus actif, entraîne irrésistiblement sur la trace du voleur trois ou quatre témoins devant lesquels il se charge de le punir en le rouant de coups jusqu'à lui faire perdre connaissance. Le pouvoir des talismans est une croyance tellement enracinée dans l'esprit des indigènes, qu'ils achètent au magicien des bâtons, des pierres, voire de la boue, auxquels il prétend avoir communiqué par ses incantations je ne sais quelles propriétés surnaturelles. Ils croient que certaines fleurs, prises dans leurs mains, les conduiront vers quelque objet perdu ; ils croient aussi que la voix de certains animaux sauvages (oiseaux ou quadrupèdes) leur garantira bonne chance ou les préservera d'un danger. On voit enfin le laboureur nègre construire dans les champs une hutte naine, y placer le gfain propitiatoire qui lui conciliera le Halin-Esprit, et lui laisser ainsi prélever une dlme sur son travail. Ils donnent Clément à cette hutte le nom d'ouganga, qui, dans ce cas-là, veut dire égtite ou chapelle.

Parmi leurs coutumes religieuses, il en est d'horribles. Dans lestemps de crise, par exemple, après s'être assuré que la guerre est imminente, en inspectant le sang et les os d'une volaille écorchée à cet effet, le magicien dépouille un enfant de sa peau, et après l'avoir étendu tout de son long sur un sentier tracé, enjoint aux guerriers en marche pour le combat, de franchir cet obstacle sanglant afin de s'assurer la victoire. Un autre rite du même ordre s'accomplit lorsqu'un chef, voulant déclarer la guerre k quelqu'un de ses voisins, recourt au mganga pour que celui-ci lui désigne le moment propice au début des hostilités. Notre magicien place sur le feu, à moitié rempli d'eau, un grand vase de terre à la bouche duquel est une espèce de grillage ou de crible formé par des lattes entrecroisées ; sur ce grillage il étend càte à cdt« un petit enfant et un poulet ; un second vase de terre, semblableau premier, mais retourné, recouvre le tout

Ib PRÉFAUE.

de manière h conserver la vapeur : la cuissoo dure un certain

temps, au bout duquel le mganga s'assure si les victînies sont

d^à mortes ou vivent encore. Dans le premier cas, la guerre

doit être différée ; dans le second, les hostilités s'ouvrent iouné-

diatemeot.

Du reste, il est rare qu'on emploie ces moyens extrêmes. Au lieu d'un enfant, c'est ordinairement une chèvre qu'on écorche pour la placer sur le sentier de guerre ; et afin de détourner les maux qui s'approchent de leurs habitations, les indigènes mettent en travers du chemin, tantât une grenouille écrasée, tantôt quelque autre spécifique non moins absurde.

On ne peut se demander sans étonnement comment la race nègre est restée immobile depuis tant de siècles, lorsque le progrès a pris une marche comparativement si rapide dans tous les pays qui environnent l'Afrique ; pai* là même on est conduit à cette hypothèse que si les races africaines ne sortent pas bientôt des ténèbres où elles sont plongées, leur sort inévitable est d'être remplacées par des êtres d'un ordre supérieur. Leur salut serait assuré si on pouvait leur imposer un gouvernement pareil à celui que l'Inde a reçu de nous; sauf cela, je ne leur vois guère aucune chance d'avenir. Pour le moment, en effet, l'Africain n'est en état ni de se tirer d'affaire par lui-même, ni de mettre à profit l'assistance que les autres peuples pourraient lui donner. Son pays est dans une trop complète anarchie, agité de troubles trop permanents, pour que l'inquiétude où il est relativement à ses moyens de subsistance lui permette aucune autre préoccupation. Ce que ses pères ont fait, il le fait à son tour, fidèle à une tradition séculaire. Gomme eux, il force sa femme à travailler, vend les enfants qu'elle lui a donnés, réduit en esclavage tous ceux sur lesquels il peut mettre la main, et hors du temps où il combat ainsi pour s'asservir les autres, il se contente de boire, de chanter, de danser pour tromper l'ennui qui le ronge, menant è peu de chose près la vie du singe, insouciante et joyeuse.

Quelques-uns, en très-petit nombre, fabriquent des étoffes de coton, raenuisentle bois, forgent le fer ou le cuivre, préparent le se!, etc. Jdais leur règle, à tous, est de travailler aussi peu que possible, et leur ussge constant de ne rien eminagasiner au delà des approvisionnements nécessaires pour la saison prochaine, de peur que leurs chefs ou leurs voisins, leur enviant cette richesse inusitée, ne se hAtent de les en dépouiller.

Je puis ajouter que l'esclavage est une des grandes causes de leur oisiieté ; il rend le travail humiliant pour les maîtres, qui le repoussent comme les assimilant à leurs esclaves. Toute la besogne intérieure retombe ainsi sur les femmes, qui brassent la bière, cuisent les alimenls, broient le blé, fabriquent la poterie et les corbeilles, prennent soin de la maison et des enfants, le tout sans préjudice de l'aide qu'elles portent aux esclaves employés à la culture , et de la surveillance des troupeaux qui leur est parfois confiée.

Maintenant, si nous descendons aux créatures d'un ordre inférieur, il faudra parler d'abord des animaux domestiques et montrer ce que le voyageur peut en attendre pour ses besoins quotidiens. Une fois qu'on a quitté les basses plages avoisinant la mer, on trouve en abondance, de tous côtés, des troupeaux de vaches produisant, par petites quantités, le lait qui se consomme très- rarement sous sa forme primitive et' sert principalement à faire le beurre. Les chèvres pullulent par toute l'Afrique ; mais leur fécondité n'est pas si grande que celte des vaches et leur élève y est moins bien soignée, s'il faut en juger par leur aspect généralement chétif etieurs longues queues chargées de graisse. La volaille, qui ressemble beaucoup à celle de l'Inde, abonde partout. On importe quelques canards musqurs , des pigeons et des chais. Beaucoup de chiens pareils au pariah de l'Inde, k cela près qu'ils sont de moindre taille, et, dans certaines localités, quelques ânes, toujours assez rares. Si l'on tient compte de cette abondance d'animaux à chair édible — et aussi de ce que toutes

les plantes tropicales poussent dans l'Afrique de l'équateur tout comme sous le ciel de l'Inde, — on doit s'étonner que la famine puisse jamais y sévir. Ceci néanmoins n'arrive que trop souvent, et malgré toutes les ressources que le ciel a mises à sa portée, on voit le nègre réduit à se nourrir de chiens, de chats, de rats, de porcs-épics, de serpents, de lézards, de tortues, de siiuterelles, de fourmis blanches, et tanWt forcé de recourir aux graines des plantes sauvages, tantôt aui herbes, aux fruits, aux racines que le hasard met sur sa route. La saison venue, il chasse l'éléphant, le buffle, la girafe, le zèbre, le porc, l'antilope, ou bien encore, il organise des battues et va poursuivre de ses flèches les pintades et le menu gibier. La population est trop dense, les villages trop rapprochés, dans les pays dont je parle, pour donner aux animaux sauvages une grande liberté de parcours ; aussi ne les trouve-t-on guère que dans le fourré des jungles, parmi les forêts ou les prairies que l'homme ne s'est pas encore appropriées, partout en général où les plis du sol les abritent, et dans le voisinage des rivières dont les relais marécageux, où se développe une végétation puissante, les dérobent à la vue'de l'homme, leur plus redoutable ennemi. L'éléphant inquiet et vagabond, par exemple, bien qu'on le voie rarement, laisse dans tout lieu désert la trace de ses excursions nocturnes en abattant comme à plaisir les jeûnes arbres qu'il rencontre sur son passage. Le rhinocéros farouche, moins commun que l'éléphant, se rencontre cependant au sein de toute jungle épaisse. Autant en dirai-je du buffle indomptable, habitant les sites ténébreux où il peut à son aise se désaltérer et se vautrer dans les fanges. C'est également là que nous rencontrons le porc à l'état sauvage. L'hippopotame, qu'on trouve partout où l'eau est assez abondante pour le mettre à flot, n'est pas moins répandu qu'aucun des animaux précédents ; la girafe timide, le zèbre agile hantent les forêts d'un libre accès et les plaines où l'herbe n'est pas trop haute; mille variétés d'antilopes, diverses d'aspect et d'habi-

PRÉFAGK. 19

tudes, multiplient partout où l'homme ne les harcèle pas et où elles trouvent à s'abreuver. Karemeot on entend le lion, plus rarement encore on le voit. Les hyènes sont nombreuses et manirestent audacîeusement ieurs penchants rapaces. Les léopards, plus dispersés, terrifient l'habitant des villages. Les renards, quoique peu nombreux, troublent parleurs aboiements de mauvais augure la sôcurilé du voyageur nègre. II n'y a pas de lapins, mais seulement des lièvresdemoiiié moins grands que lesndtres, et qu'on trouve, en assez petit nombre d'ailleurs, sur une vaste étendue de pays. On en peut dire autant du porc-épic. Les chats sauvages et plusieurs animaux du genre Turet vivent aux dépens du gibier. Des écureuils et des singes de diverses espèces habitent l'épaisseur des feuillages et ne selaîssentguère apercevoir. Les tortues et les serpents se traînent de tous côtés, plus variés et plus nombreux après la saison des pluies. Les rats et les lézards (on voit très -peu de souris) pullulent d'une façon désastreuse pour les récoltes sur pied ou emmagasinées.

L'autruche rusée, l'outarde, le florican peuplent les grands espaces ouverts. La pintade est de beaucoup le gibier le plus abondant. Les perdrix viennent ensuite, mais leur chasse n'a rien d'agréable; les cailles sont rares; les canards et les bécassines semblent se plaire en Afrique moins que dans tout autre pays; les oies et les cigognes restreignent leur habitat aux localités où les eaux abondent. On voit peu de vautours, mais en revanche, comme partout ailleurs, force faucons et corbeaux. Dans le voisinage des rivières et des lieux habités existent par myriades une foule de petits oiseaux de toute plume et de tout ramage. Bien qu'on rencontre en grande quantité des limaces de toute grosseur, ausi'i bien que des coquillages d'eau douce, le coDchyliologiste ne trouverait pas la récompense de ses travaux dans la variété de ses découvertes. Les insectes, enfin, quoique innombrables, se prêtent surtout aux recherches alors que les pluies ont commencé.

iO PRÉFACE.

Vowmgouana ou o//raficAif.— Les Vouangouana, ainsi que leur nom l'indique, sont des hommes libérés de la servitude; je dois en grande partie à la coopération de cette caste particulière, qui m'a fourni presque tous mes serviteurs h gages, d'avoir pu fï^yer mon chemin dans une vaste section du continent africain. En conséquence, quelques remarques générales sur ce qui la caractérise ne seront peut-élre pas déplacées ici.

Ces indigènes, mêlés dans leur enfance aux nègres de race pure, conservent naturellement toutes les notions superstitieuses de ces derniers, mais modifiées et même parfois corrompues par leur contact avec le monde extérieur, — contact qui d'iûUeurs développe leur intelligence.

La plupart, victimes de ces guerres qui dans leur pays se reproduisent presque chaque jour, ont été réduits en captivité, puis vendus aux trafiquants arabes pour quelques mètres de drap commun, quelques paquets de CI d'arclial, quelques chapelets de perles. Amenés ensuite sur le marché de Zanzibar et revendus comme un vil bétail au plus haut enchérisseur, ils furent traités par ce dernier à peu près comme ses enfants. Le rite de la circoncision, pratiqué sur eux, en fit des musulmans, afin que le bétail de leur maître ne subit pas au moment de l'immolation le contact impur des mains infidèles, et aussi pour que la vraie foi destinée à régénérer le monde, à devenir universelle, comptât quelques disciples de plus.

Dans cette nouvelle position l'esclave se trouve entouré de plus de bien-être qu'il n'en a jamais connu; ce bien-éire, il l'achète au prix d'une certaine dégradation qui le place aux derniers rangs de ta société ; il l'achète encore par la rupture de tous ses liens de famille, car il est probable que ses parents ont succombé pendant la guerre qui l'a fait captif. Cependant, après les premières angoisses , nous le voyons s'attacher étroitement au maître qui le nourrit et l'habille en échange de quelques bons offices domestiques. Peu d'années après, lorsqu'il a gagné

la confiance de ce maître, il recevra mission de veiller aiix approvisionnements qui constituent sa fortune; il sera même expédié dans l'intérieur des terres pour y acheter, au compte de son pab-on, des captifs ou de l'ivoire. En vertu de la croyance mahométane, le maître venante décéder, tous ses esclaves devraient être aCTranchis. En Arabie il n'en serait pas autrement, mais il arrive plus généralement, à Zanzibar, que le testament du défunt fait passer sur la tête de son successeur ce genre de propriété aussi bien que toute autre.

Il y a quelque chose de singulier dans cette suprématie spéciale que s'arrogent les Arabes de l'Afrique ou plutôt ceux de la cAte et de Zanzibar; les esclaves, en effet, sont tellement supérieurs, soit par le nombre soit par la force physique individuelle, aux étrangers venus d'Arabie , que l'expulsion de ces derniers serait, en cas de révolte, une affaire de quelques jours. Mais une sorte de fascination magique domine les premiers; pas plus que les animaux domestiques eux-mêmes, ils ne s'avisent de comparer leur force à celle qui les opprime ; bien mieux, ils semblent regarder comme déloyale la conduite de l'homme qui s'enftiit après avoir été vendu , et frustre ainsi son nouveau propriétaire d'un droit de possession régulièrement acquis.

La suite des événements peut placer l'esclave dans mainte et mainte situation différente. J'examinerai simplement ici ce qu'il devient au cas le plus ordinaire, alors que le trépas de son mattre l'a libéré de la servitude, et le laisse déjà familiarisé avec la traite et le commerce d'ivoire tels qu'ils se pratiquent à l'intérieur. L'affranchi, eh pareil cas, commencera selon toutes probabilités une nouvelle existence, en se louant comme portefaix à d'autres trafiquants; ses gain^ lui procurent petit à petit un capital suffisant pour le mettre à même d'entreprendre à son tour des spéculations pareilles aux leurs; il débutera par l'achat des prisonniers, marchandise à la portée de tous, et n'arrivera que par degrés au trafic de l'ivoire. Toutes ses économies vien-

dront ainsi sur le marché de Zanzibar, ou bien seront engagées dans l'acquisition de quelque bâtiment négrier parmi ceuz qui croisent constamment le long de la c<tte. L'esclavage en effet engendre l'esclavage. Saisir des captifs, tel est, à l'intérieur, le grand souci de tous les chefs; de là ces combats qui appauvrissent le pays . propagent la servitude , arrêtent en Afrique les développements civilisateurs, et poussent en même temps vers la cAte des hommes de toutes les tribus, parlant tous les idiomes de la contrée. Ceux qu'intéresse une pareille étude peuvent, sans quitter Zanzibar, faire connaissance avec les différentes peuplades qui, jusqu'au centre du continent, habitent la partie orientale ; de même trouvera-t-il au Congo des échantillons appartenant à toutes les races qui occupent, depuis l'équateur, le sud-ouest de l'AfHque.

Un petit nombre d'affranchis prend service h bord des vaisseaux : ils ont pour le métier de marin une prédilection trèsmarquée; la plupart néanmoins reviennent en Afrique pour y faire la traite et le commerce d'ivoire. Tous ont appris l'idiome usité sur la cAte, celui qu'à Zanzibar on appelle kisouahîH : d'où suit que le voyageur, s'il sait faire son choix, peut trouver parmi eux des interprètes qui le mettront en communication avec toute la moitié orientale de l'Afrique sud. Au nord de l'équateur, le langage revêt des formes absolument

La paresse est chez ces hommes un défaut inné; c'est pourquoi, si robustes que le ciel les ait faits, ils ne travaillent jamais que sousl'empired'une contrainte immédiate. N'ayant ni l'amour ni le respect de Dieu, dans le sens que le chrétien attache à ces mots, ils ne possèdent pas. davantage le culte de la vérité, celui de l'honneur, celui de l'honnêteté la plus vulgaire. Ni l'autorité du gouvernement, ni les liens de famille n'existent pour eux ; ils manquent dès lors de ce qui force l'homme à réfléchir, de ce qui porte la pensée vers un avenir plus ou moins douteux. N'im-

porte quelle entreprise leur sourit lorsque la nourriture va leur manquer, et plus elle leur promet de vagabondage, mieux ils la trouveront k leur goût. J'ai déjà dit que le métier de marin est rempli d'attraits pour l'esclave aflranchi ; ceci tient à ce qu'une fois inscrit sur les rôles d'équipage, il se croit, dans sa présomption, l'égal de tous les autres matelots. Il ne se gène point en pareil cas pour traiter de < sauvages > les hommes de sa race et de son pays. L'esprit africain survit pourtant k cette transformation qui n'a rien de définitif. Ébloui par ses rapports avec les blancs et par l'éclat de l'argent qu'il gagne, singeant les autres matelots et cherchant à les éclipser par ses dépenses, notre étourdi se dégodte de son métier aussi vite qu'il s'en était engoué. Si la fortune le ramène à Zanzibar, il va se jeter aux pieds de l'Arabe qui fut son maître, lui témoigne un respect tout filial^ et rentre de lui-même, avec une sorte de joie, sous le joug dont la Providence l'avait délivré.

J'ai parlé de ces ■ aflranchis ■ comme n'ayant pas de religion. Celan'est vrai qu'au fond des choses et nullement dans la forme, car les Arabes, après les avoir circoncis, leur apprennent à répéter les noms d'Allah et de Mahomet, peut-être même quelques autres prières; mais pas un sur dix n'a la moindre idée de ce qu'une âme peut être ; pas un sur dix nes'attend à recevoir dans un autre monde le châtiment ou la récompense de ce qu'il aura lait dans celui-ci. Ils classent pourtant les animaux, et les divisent en purs ou impurs. Quelques-uns accomplissent les formalités d'un pèlerinage à la Mecque; mais en somme, leur éducation spirituelle n'aboutit qu'à leur faire répéter de temps en temps, jurons plutôt que prières, les noms d'Allah el de Mahomet, k peu près comme nos marins et nos soldats ceux de • damnation > et de - malédiction.>Bref, les «affranchis» en général forment une classe d'aventuriers vagabonds doués de cette expédilive facilité qui caractérise l'Américain, se figurant que toute affaire politique les concerne, et trouvant tout simple de se mêler aux discussions

Vt PHËFAGE.

qu'elle soulève; rarement sages d'ailleurs, adonnés au mensonge, et disposés par tempérament à préparer de longue main telle ou telle mystification Trauduleuse dont le succès leur semble un motif d'oi^eil. Parfois, ils feront preuve d'une véritable bonté, d'une bravoure qui va jusqu'à l'béroïsme, d'un attache^ ment poussé au deU des limites ordinaires; mais en d'autres circonstances, et sans pouvoir alléguer aucun motif, ils abandonneront, ils trabirontde la manière la pins lâche, l'homme auquel les unit un serment d'amitié. Un caprice quel qu'il soit les entraîne; ils s'y laissent aller avec l'irréflexion la plus complète et en dépit des calculs qui naguère encore leur faisaient prendre une voie opposée. Impossible de compter sur eux, même pour une minute. La plus mauvaise facétie, la plus sotte remarque suffit pour les mettre en joie. Une bagatelle quelconque les amuse. Préoccupés au plus haut point de leur bonne mine, ils modifient de mille manières la coupe de leurs cheveux.et se plaisent à surprendre ainsi leurs amis; ils se jetteront aussi sur le moindre chiffon hors de service et se le disputeront avec rage, soit pour en orner leur tête, soit pour en faire une ceinture, soit pour le fiier comme pennon à la hampe de leur lance, et se pavaner ensuite devant leurs collègues frappés d'admiration. Une plume, un fragment de peau sera l'objet des mêmes disputes et recevra le même emploi.

Je suppose que l'un d'entre eux, en campagne, ait quelque communication spéciale en réserve pour le chef de l'expédition : il entre en ricanant, va s'adosser au piquet de la tente contre lequel il se frotte et se frotte encore; puis il élend les bras; il bAille, il pousse un grand éclat de rire et tout en riant se laisse aller sur le sol où il s'accroupit; après quoi il tambourine des deux poings sur le couvercle de quelque malle,jusqu'au moment oà on l'invite à se débarrasser de ce qu'il a sur le cœur; alors seulement il s'explique avec des tournures à lui spéciales, puis recommence à rire, puis à bâiller, et déclarant enfin qu'il est

temps de partir, s'éloigne comme it ^tait venu. En d'autres cir- GOQStances, vous l'appelez, et il arrive tétant le bec d'une théière, ou raclant ses bras nus avec un couteau de table, ou fh)ttant les assiettes qui vont servir à votre dtner avec le lambeau de toile roulé autour de ses reins. Si vous l'envoyez acheter de la volaille, it rapporte un coq attaché par les jambes au bout d'une perche, et qui, vigoureusement secoué, pousse des cris lamentables. Arrivé devant la cuisine , il jette par terre le malheureux volatile dont il maintient la tête enire ses deux orteils, lui plume rapidement le cou, et, entonnant un^ espèce de prière, te décapite sans plus de façon.

C'est assez parler de l'aETranchi tel qu'il est au camp; il .ne vaut guère mieux pendant les marches. Si, pour le mettre en mesure de se défendre au besoin, vous lui confiez un fusil et des munitions, il consommera bien vite celles-ci , malgré toutes ses promesses d'économie , tirant en l'air sous le premier prétexte venu, et vient ensuite vous demander d'autres cartouches sans lesquelles, à ce qu'il assure, il n'oserait se hasarder parmi les ■ sauvages. • Remettez-lui un panier à bouteilles, une écritoire, n'importe quel objet fragile ou précieux que vous lui recommandez tout particulièrement : vous le verrez, la minute d'après, tourDant,retoumantson fardeau, le jetant d'une épaule à l'autre, prendre le trot pour le mieux secouer, et avec des chants, avec des rires qui semblent un défi à votre patience. Au fond , il n'y songe pas plus qu'à la première pierre venue, et si la pluie venait à tomber vous le verriez infailliblement arranger les choses de façon à ce que le paquet recommandé n'en perdit pas une goutte. L'économie, les soins, la prévoyance lui sont absolument étrangers. La première chose sur laquelle il met la main est celle dont il se sert le plus volontiers. Plutôt que de chercher une courroie égarée, i) roupera les cordes de voire tente ou volera celles de son camarade. Rendre hommage au beau sexe est son plaisir le plus vif, et quand lei femmes lui manquent, c'est à

la bière d'abord, puis au chanl, puis h la danse qu'il demande

des consolations.

Ainsi peut être tracé, avec toutes sorles d'adoucissements, le portrait-type du • compagnon' * nègre, celui qui plus que tout autre ouvrira le libre accès de l'Afrique centrale aux entreprises civilisatrices. Dou<^ d'une loquacité merveilleuse, facile aux impressions gaies, mais sans équilibre et sans logique, — créature impulsive, adulte resté enfant, — on ne comprend pas, au premier abord, par quels procédés on a pu le plier au travail; car il n'a pour l'y astreindre ni lois, ni demeure fixe, ni famille; il peut à tout moment s'échapper, et, comptant sur cette alternative, il commet mille et mille fautes dont le pardon lui semble assuré d'avance. Beaucoup d'indulgence, tempérée çà et là par quelque sévérité paternelle, me paratt être le régime qui lui convient le mieux ; voici, en efret,par quel puéril langage il vient, après avoir failli, conjurer la colère de son mattre : • Vous êtes tenu d'oublier et de pardonaer ; en votre qualité d'homme supérieur, si quelque frritation momentanée vous est permise, il est au-dessous de vous de nourrir de longues rancunes. Fouettezmoi, si vous voulez, mais entre nous pas de compte : sans cela, je me sauverai très-certainement, et alors que ferez-vous? ■

La langue de ces races est aussi étrange qu'elles le sont ellesmêmes. Elle est basée sur l'euphonie, ce qui la complique beaucoup, — et d'autant plus que, pour apprécier le système, saisirle secret des concordances euphoniques, il faut avoir, en quelque sorte, une tournure d'esprit nègre. On vérifiera ceci, on comprendra ce que je veux dire, en parcourant la grammaire kisoua- . hili du docteur Krapf. Je me bornerai donc à signaler au lecteur une particularité qui rendra pour lui moins confuse la nomen-

1. 'Nous traduisons par icocapagnon* le motderotody, nans méconnatlreceque ce dernier a de plus malveiitanl. Le rotcdy esl, à proprement parler, te prolétaire nomade qui . sous préteile de chercher du travail , mais rerusant toute besogne i poste fiie, devient i la longue un bohémien des plus dangereux. {N.dvT.)

clalure géographique de ces pays inconnus. Le préGie Voua, joint an mot racine qui désigne un pays, signifie les gens, le peuple qui l'habite; le préfixe if désigne l'homme ou l'individu; l'Ou, en pareil cas, indique un endroit, une localité; et enfin le £t préfixe sert à montrer qu'il s'agit du langage. Prenons un exemple : YOuzaramo est le pays de Zammo; les Youazaramo sont les gens qui l'habitent; le Mzaramo est un de ces hommes, et le Kizaramo est la langue de l'Ouzaramo.

Projels et préparatirs. — Départ. — Le Cap, — Les Cafres Zoulous. — Prise d'un négrier. — Arrivée à Zaniibar. — Politique locale. — Événements survenus depuis notre dernier séjour. — L'Eipédition s'organise. — Une aventure de mer. — Contrat de louage. — Les BoUentots raillés. — Distribution des rOlas. — Revue générale et levée du camp.

Ma troisième eipédition d'Afrique, — la seconde quant aux pays dont je vais parler, — a eu pour but de prouver que le Victoria-Pi 'y anza par moi découvert le 30 juillet 18S8 était bien, comme je l'avais conjecturé, la source et le point de départ du Nil Blanc. Cette expédition date pour moi du 9 mai 1859, c'està-dire du jour où, revenu de ma seconde expédition, je me rendis chez sir Roderick: Impey Murchison * \,o\ir lui soumettre la carte que j'avais dressée, avant de l'offrir à la Société royale de géographie. Le digne président de cette Société entra aussitôt dans mes vues, et ses encouragements me décidèrent, un peu contre mon gré, à exposer dans une leçon publique le résumé de mes travaux sur la géographie africaine*. Ceci donna lieu à mes savants auditeurs de discuter les moyens que je pourrais prendre pour vérifier ce qui n'était encore qu'une hypothèse, et les secours dont j'aurais besoin k cet effet.

1. Sir R. 1. HurcbisoD, d'orJBine écouaiie, el né en 1792, «st un des plus tialriles et des plus aciirs géologues de notre époque. Son nom «e rattache t des tisTaui remaïquab}», parmi lesquels il but compter le S^tlime dit tiluritn et l'Exploration gédogi^ dt ftmpin de Rvtiit.

3. Je dis ma travaux, parce qu'en effet j'étais seul chargé , durant la seconde upédjtioo, de faire les relevés topognphiques. Le c«.pilaiue Burtoo , eu recevant des mains de sir R. I. Hurchison la médalllo d'or qui lui était décamée, a recounu U bit de la manière la plus eipUciie.

Partant de cette assertion, très- discréditée aujourd'hui, que le Nil a été remonté jusqu'au 3* 23' de latitude nord par les diverses expéditions accomplies sous la vice-royauté de Métiémet-Ali, plus d'une voix autorisée me conseillait cette route, et c'est en eiïet la première qui s'oU're h l'esprit. Je résistai néanmoins, me rappelant combien d'entreprises pareilles ont échoué jusqu'ici sans qu'on sache encore pour quelles raisons. En revanche, j'offrais de retourner à Zanzibar , de reprendre k la fin de l'année le chemin de Kaseh, d'explorer à fond le lac Victoria, d'examiner ses tributaires et ses déversoirs , bref d'y passer trois années et d'y faire toutes les collections qui pouvaient intéresser l'histoire naturelle, le tout moyennant une allocation de cinq mille livres sterling (125000 fr.)- Cette somme ayant paru excéder ce qu'on pouvait attendre du gouvernement, je réduisis de moitié ma demande, bien décidé à parfaire de mes deniers ce qui manquerait, et à compromettre ma fortune aussi bien que ma vie pour compléter ce que j'avais commencé.

Mon voyage fut dîfîéré d'un an, et en voici le motif : je comptais, profitant de ce délai, me faire devancer par deux détachements, de cinquante hommes chacun, qui, sous la direction des marchands d'ivoire, porteraient, le premier au Karagoué', le second à Kaseh*, mes approvisionnements de perles et de fil d'archal. Arrivant ensuite dans la meilleure saison pour voyager (mai, juin, juillet), je n'avais plus qu'à pousser devant moi, sans embarras ni bagages, pour atteindre le théâtre de mes explorations. Plus de désertions, plus de vois à redouter, et j'aurais en outre, pour tenir mes nègres en haleine, pour lutter contre leurs instincts de paresse, le prestige, le mirage éblouissant des richesses enfermées dans mes deux entrepôts, Ce beau plan, par malheur, ne put être réalisé. Neuf mois entiers s'écoulèrent avant que j'eusse reçu la nomination et les subsides qui m'étaient promis. Ce fut alors seulement que je pus écrire au colonel Rigby, consul d'Angleterre à Zanzibar, afin qu'il expédiât

1. Le Karagoué est un district indiqué par U. Speke sur ta rive occidentale du Victoria-N'yan».

2. K«zeh. 11 Idoil chercher Kazeh sous le même degré de latitude que le nunl de l'Ile de Pemba (h* de latitude sud). Celle ville , ou plulAl ce gnnd Tillage, entrepôt ceotral du commerce des esclaves, est le clieMieu du pajs qu'on désigne ■«us le nom d'Oiinyanvcmlit.

mon premier convoi pour les districts du centre. Aux approches de mon départ, la section administrative à laquelle appartiennent les affaires de l'Inde mit gracieusement à ma disposition cinquante carabines d'artillerie garnies de leurs sabres-baionnettes, et de plus vlngi: mille cartouches ; je reçus des mêmes autorités, à titre de prêt, tous les instruments d'arpentage qui m'étaient nécessaires, et enfin on me remit quelques montres d'or que je devais oFTrir, comme récompense, aux chefs arabes dont l'assistance nous avait été si précieuse pendant le cours de la seconde expédition. Le capitaine Grant, mon ami de longue date et mon compagnon de chasse dans l'Inde, m'avait demandé de l'emmener avec moi. Sa requête fut admise, grâce aux bienveillants efforts d'un fonctionnaire influent, lequel réclama cette faveur comme ■ une charité qui m'était due. » Vers le même temps, un marchand d'ivoire qui durant plusieurs années a navigué sur le Nil, M. Petherick, arrivé en Angleterre, nous offrit à titre gratuit, — ceci ne gênant en rien son commerce , — de poster un certain nombre d'embarcations à Gondokoro, et de faire en même temps remonter le Nil Blanc par ses collecteurs d'ivoire, de manière à faciliter pour nous, au besoin, la descente du fleuve. M. Petherick montrant un grand zèle pour nos travaux géographiques, je traçai à son usage un plan de campagne accessoire que l'exiguïté de nos ressources ne m'avait pas permis de comprendre au nombre des explorations alors en projet. Il s'agissait de remonter le cours d'eau maintenant connu sous le nom de rivière Asoua (on la regardait comme la branche la plus considérable du Nil), et de vérifier, si cela était faisable, les rapports que ce cours d'eau pouvait avoir avec le lac par moi découvert. Je m'employai de mon mieux, quand nous fûmes d'accord là-dessus, pour lui procurer les avances dont il paraissait avoir besoin.

Je devais faire la traversée d'Aden à Zanzibar sur un vaisseau de guerre que le gouvernement indien avait promis de mettre à ma disposition. La guerre de Chine ne permit pas de donner suite à cette promesse, et je dus prendre une autre voie. La Forte, une de nos nouvelles frégates à vapeur, partait justement pour le Cap, où elle transportait l'amiral Keppel ; il fut convenu que j'y prendrais passage, et que je serais ensuite conduit du Cap à Zanzibar, dans le plus bref délai possible, par un des croiseurs chargés de réprimer la traite des noirs.

Ce fut le 87 avril 1B60 que nous nous embarquâmes, le capitaine Grant et moi. Après un long voyage, durant lequel nous touchâmes à Madère et à Rio-de-Janeiro, nous arrivâmes, le 4 Juillet, au cap de Bonne-Espérance.

J'y reçus du gouverneur de la colonie, sir Georges Grey, l'hospitalité la plus empressée et la plus sympathfque. Voué jadis aux explorations géographiques, et portant encore les traces d'une blessure que lui lit jadis un sauvage d'Australie, il se plaisait à m'appeler • son fils > et à me prédire toute espèce de succès. Son infatigable bienveillance ne se borna pas h ces témoignages flatteurs; il obtint du parlement local une allocation de 300 livres sterling, principalement destinée à l'achat des mules qui devaient port£r nos bagages ; à sa demande, le commandant en chef, lieutenant général Wynyard, voulut bien détacher dix volontaires appartenant aux carabiniers k cheval (Caiie Mounitd Rifle Corps), pour me servir d'escorte- Quand J'eus ainsi dix Hollenlots et douze mules de plus, l'amiral Keppel me donna passage sur la Brisk, corvette c»fn> zonioQ de ii bals Dtiigoa. à hélicc, qui, le 16 Juillet,

lit voile pour Zanzibar. Cinq Jours après, nous touchions àEast- London, et de là, continuant au nord, nous fîmes une courte escale dans la baie Delagoa. J'y vis pour la première fois des Cafres Zoulous, dont la coiffure et le costume me frappèrent comme absolument identiques à ceux d'une peuplade errante, les Vouatuta, que j'avais rencontrés entre l'Ouzinza et le lac N'yassa. Il est permis de croire que ces derniers appartiennent à la race cafre qui, elle-même, — à ce qu'on prétend, — émigra jadis des pays maintenant habités par les Gallas.

A Mozambique, le gouverneur portugais, John Travers de Almeida, parut prendre un grand intérêt à l'heureuse issue de

notre expédition. Il regrettait que les frais énormes nécessités par le moindre voyage à l'intérieur ne permissent pas à ses otBciers de tenter quelque exploration du même genre. Mais les cheEs makouas sont intraitables et soumettent le voyageur ii des exactions ruineuses.

Le 9 août, nous partîmes de Mozambique, et le lendemain nous rencontrâmes, arrivant à nous, un bâtiment négrier qui se hdta de battre en retraite et de prendre chasse dès qu'il nous eut aperçus. Quatre heures de poursuite acharnée le mirent enfin sous les canons de laBrisk, et l'obligèrent à se rendre. C'était "un navire parti de la Havane, soi-disant à la destination de Hong-Kong, sous le nom de SunnySovlh; débaptisé en route, il s'appelait maintenant la Manuela et faisait la traite dans ces parages. Presque tout l'équipage était espagnol, y compris le capitaine, qui se désespérait de sa mauvaise chance ; le fait est que si nous n'avions pas eu le vent en noire faveur, son bdtiment, excellent voilier, nous eût certainement échappé. A son bord étaient cinq cent quarante-quatre malheureux, tous enEants, à l'exception de quelques vieilles femmes. Ils appartenaient pour la plupart aux peuplades Vouahiyow et, pris durant les guerres, avaient été vendus aux Arabes de la côte, — entreposés, jusqu'au moment de la vente, dans des huttes où on tes laissait mourir de faim, — et finalement jetés à fond de cale où ils respiraient l'atmosphère la plus infecte. Ceux d'entre eux à qui restait quelque force en profitaient pour se hisser jusqu'aux écoutiiles et humer de temps en temps l'air du dehors; les autres se disputaient, comme autant de chiens, des débris de poisson salé qu'ils trouvaient çà et là sur le plancher de leur cachot flottant. Spectacle hideux qui semblait exaspérer les matelots de la Brisk, et redoubler en eux la haine de l'infâme commerce dont la répression leur était confiée. Le 15 août, ta Hanueta fut renvoyée à Maurice, et, après avoir traversé les lies Comores, nous arrivâmes, le 17, à notre destination, c'est-à-dire à Zanzibar*. La capitale, que j'avais laissée, seize mois auparavant, dans des conditions bien différentes, sous le coup d'une guerre pro-

1. Les aborigEnes, les Vouakhadim, donnent â celle l!e le nom (le Lungouja; les VouasDuatiih acluela (les habilanls de la câte) l'appellent simplement Un-

chaîne et menacée en outre de discordes civiles', était parfaitement tranquille, grAce à l'énergie que le gouvernement de Bombay avait mise & dompter les belliqueux instincts de l'iman de Hascate; tandis que de son câté le consul anglais, le colonel Rigby, s'efforçait avec succès de paralyser l'insurrection projetée par les frères de Saïd-Majid, sultan de Zanzibar. Outre les trois consulats existant à l'époque de mon départ, — ceux de France, d'Angleterre et d'Amérique, — un quatrième s'installait ( au nom de la ville de Hamboui^. Le docteur fioscher, qui, pen-

Danlan, DU négociant iadau, iz*niibu-,ca tenue do bureau.

dant mon absence, avait fait un iieureux voyage au lac de l'Étoile (N'yinyezi N'yassa), venait d'être assassiné dans l'Ouhiyow, et le lieulenant-coloncl baron Van-der-Decken, son compatriote, aussi entreprenant, aussi courageux que lui, . oi^anisait une expédition en vue de retrouver les restes de l'infortuné docteur, et de mener à fin, si cela se pouvait, le projet qui lui -avait été si fatal.

I. Voit à ce sujet le Voyage du capitaine Svrton (trad. Lorein), pages 6tT et

BË LONDRES A ZANZIBAR. 3â

Un coup terrible venait d'être porté & l'esclavage. Notre consul aTait délivré des > billets d'émancipation > à tous les captifs secrètement détenus par les banians indous, sujets de la Grande- Bretagne, et, comme tels, soumis à sa juridiclion. Une forte amende, ft^ppée sur ces derniers, lui avait fourni le moyen de

faire à chacune de leurs victimes un petit pécule suffisant pour délhiyer leurs débuts. A l'intérieur, la guerre sévissait encore entre les chefs de tribus 'et les trafiquants arabes. Dans l'Ougogo, par exemple, Myourou-Mfoupi (Courtes-Jambes, chef de Khoko) avait été fusillé; Manoua-Séra (le Grand-Buveur), qui,

après noire dernier départ de Kazeh, avait succédé à Foundi- Kira, le vieux sultan de l'Ounyanyeaibé, faisait campagne contre les Arabes. Ceux-ci pourtant, par leurs lettres les plus récentes, annonçaient comme prochaine la fin des hostilités. Et— pour terminer par ce qui m'intéressait le plus — le colonel Rigby, treize jours auparavant, avait acheminé, sous la garde de deux > fils de Ramji', » cinquante-six charges d'étoffes et de verroterie consignées k Mousa, ce négociant de Kazeh qui avait si largement pratiqué vis-à-vis de nous, lors de notre passage, les devoirs de l'hospitalité.

Le sultan, qui avait droit à notre première visite, nous reçut avec son affabilité ordinaire. Nos projets lui suggérèrent quelques observations passablement rebattues; il s'étonnait de ce que, pour voir la Grande- Rivière sortir du lac, je ne prenais pas la roule la plus directe, à travers le pays des Ma«ai et l'Ousoga'. Du reste, apprenant que je voulais visiter le Karagoué, afin d'établir certains autres points très-essentiels, il m'offrit spontanément toute l'assistance dont il pourrait disposer.

Après le débarquement des Hottentols, des mules et du bagage, les préparatifs du départ commencèrent pour tout de bon. Ils consistaient à éprouver les sextants, régler les montres, examiner les compas, passer les thermomètres à l'eau bouillante, fdlirijuer les tentes et les bals, s'approvisionner de perles, de drap et de fil d'archal, enrôler enfin les domestiques et les portefaix.

Notre ancien capitaine de caravane (kafila-bashi), le sheîk Saïd-ben-Salem, fut de nouveau promu à ces hautes fonctions. II les avait réclamées lui-même, • ayant à cœur, disait-il, de réfuter ainsi certaines imputations calomnieuses*. * Bombay et son frère Mabrouki, les premiers à saluer mon arrivée, étaient

1. Voir, au sujet des lils de Bamji, le Voyage du capitaine Bvrton : i Le banian Hamji, dit-il, commis de la douane à Zanzibar, iiossèiiail quelques esclave* qu'il appelait ses fili et doni il ne savait que faire. Il m'accorda la grâce de m'en louer une dizaine moyennant 30 dollars pour sii roots et par lâte. >

2. Le Masai, d'après les inrorroations arabes, s'étend depuis la chaîne des Mi>robéhû jusqu'à la limite orientale des lacs N'janza et Baringo; sur la nve occidentale de ce dernier lac, et au nord du IS'yanza, an trouve, après acoir traversé tes territoires Amara et Outori, le district appela Ousaga; c'est à la limite de ce district et de l'Ouganda que le Nil blanc sort du tac par le déversoir auquel M. Speke a donné le nom de Napoléon Channel. (Note du Trad.)

3. Le bruil se répandit alors qu'il avait reçu ordre de ne pas m'accoinpagnfr dans ma première excursion au Lac N'yanza,

DE LONDRES A ZANZIBAIl. 37

pour moi des compagnons éprouvés. Les Itéloutchis qui nous avaient servi d'escorte pendant l'excursion de 1857-56, ne demandaient qu'à marciier de nouveau sous mes ordres; mais les Bottentots avaient pris leur place, et je ne fus pas longtemps à le regretter. Le colonel Rigby me permit d'enrôler, parmi les marins qui montaient ordinairement sa chaloupe, quelques hommes de choix capables d'inculquer par leur exemple, au reste de ma tronpe, certaines notions anglaises d'honneur et de dévouement. Bombay, mon factotum, détermina trois de ces vieux matelots, — Baraka, Fry et Rahan, — à faire campagne avec moi. C'était là le noyau de ma troupe. Je les chargeai d'embaucher tous les Vouangouana (j'ai déjà parlé de ces affranchis) qui voudraient s'engagera me suivre jusqu'en Egypte, d'où je les renverrais à Zanzibar. Une année de paye leur serait comptée d'avance, et le reste à l'expiration de leur engagement. Tandis que s'opérait cette espèce de recrutement, Ladha-Damji, le collecteur des douanes, avait ordre de réunir une centaine de pagazis (porteballes vouanyamouézi), et de traiter avec eux, ainsi que font les marchands d'ivoire pour le transport à Kazeh d'une charge de drap, de rassade et de fil de laiton. Le sultan, sur ces entrefaites, apprenant qu'un bâtiment négrier avait jeté l'ancre devant Pangani, me pria de prendre le commandement d'un de ses vaisseaux de guerre et d'aller moi-même punir cette infraction aux traités qui le lient envers la Grande-Bretagne. Bien que nous eussions mis tout l'empressement possible à exécuter ses ordres, le négrier, qui s'était simplement ravitaillé à Pangani, ne s'y trouva plus au moment de notre arrivée. Nous profitâmes de cette occasion qui nous permit de visiter le port, en progrès évidents depuis l'époque où je l'avais vu pour la première fois. Pressés ensuite de retourner à Zanzibar, nous crûmes bien faire, Grant et moi, de quitter notre navire, le jugeant trop laible de voiles pour remonter les courants marins qui nous chassaient dans la direction du nord. L'équipage de la chaloupe que nous avions prise, composé de jeuiles nègres fort zélés, ramait vigoureusement. Mais malgré ses efforts, nous eûmes à craindre de nous trouver entraînés au large dans les vastes espaces de la mer des Indes; il fallut dévier jusqu'à un petit tlot de corail, Masiwa, où nous relâchâmes toute la nuit. Nous en repartîmes le lendemain, munis des ûidii^^^'^^ns ^^ quelques

pèchears, et nous liant h noire bonne chance. Elle ne nous manqua point au' milieu des récifs écumeux que nous avions & traverstar et nous arrivâmes dans la nuit à Zanzibar, — où, par parenlhèse, le vaisseau du sultan nous avait précédés.

Le sbeik Saïd, pendant mon absence, nous avait procuré dix hommes, sur lesquels on lui en avait vendu quatre au prix de cent dollars que j'eus à payer.

Bombay et les trois matelots en avaient enrôlé vingt-six autres, tous alTranchis, et sur la recommandation du colonel Rigby, le sullan Majid lui en fournit encore trente-quatre, qui étaient de simples terrassiers employOs pour la culture de ses jardins. J'aurais v.oulu emmener une centaine d'hommes de cette espèce, engagés pour toute la durée du voyage; mais comme Zanzibar ne pouvait m'en fournir un si grand nombre, j'espérais compléter la bande dans l'Ounyamouézi (Terre de la Lune), où l'établissement de chaque trafiquant arabe comporte un personnel trèsnombreux. La solde anticipée de mes hommes fut ofSciellement enregistrée au consulat anglais, pour prévenir de part ou d'autre toutes difficultés ultérieures, A voir les témoignages de reconnaissance qui me furent alors prodigués, l'ardeur avec laquelle ces hommes s'engageaient à me suivre au milieu de tous les dangers, leurs physionomies expressives, leurs regards brillant de la soif du gain, il semblait que je fusse à la tète de la plus inébranlable cohorte; mais pour se faire une pareille illusion, il aurait fallu n'avoir jamais rien eu à débattre avec cette misérable engeance. Je remis au slieik Sa'id un rifle à double canon, sorti des ateliers de Blissett, et distribuai les cinquante carabines d'artillerie entre les plus âgés de mes nouveaux compagtions, sous la condition expresse que ces armes passeraient en d'autres mains plusdignes de les porter, s'ils venaient & se mal conduire, tandis qu'elles seraient déllnilivement dévolues à ceux qui, jusqu'au terme de l'expédition, se seraient comportés d'une manière satisfaisante.

Le sultan, lorsqu'il ^ne vit prêt à partir, m'otTrit pour traverser rOuzaramo une escorte de vingt-cinq Béloutchis sous les ordres d'un djémadar (lieutenant). Je l'acceptai, plutôt à titre de passe officielle destinée à me protéger contre les mauvais tours des natifs, que pour ajouter à la force matérielle de notre expédition. Son Altesse nous avait également permis de monter sa

corvette de vingt-deux canons, la Secimdra-Shah,-qu\ nous transporta le 25 à Bag^moyo, notre point de débarquement sur la côte. Sheik Saïd et le reste de nos hommes, ainsi que les mules et les bagages, y étaient depuis le 21 et nous avaient préparé une réception confortable; les soixante -quinze pagazis de Ladha, loués pour transporter k Kazeh mes cent charges d'objets de ' troc, avaient déjà reçu leur salaire, fort élevé Â raison des circonstances et de l'empressement que mettaient comme moi les trafiquants arabes à partir de suite pour devancer l'époque où sévit la famine. Je payais fort cher tous mes achats, et mes hommes se plaignaient d'être écorchés dans les bazars comme appartenant à un personnage considérable, lequel devait les rétribuer plus largement que tout autre. Les Hottentots, de leur côté , commençaient à ressentir les effets du climat, et comme ils s'étaient vantés dans les tavernes de Zanzibar ■ d'être plus forts que d'autres parce qu'ils buvaient davantage, • mes Vouangouana se moquaient d'eux et de leurs inûrmités, qu'ils attribuaient ■ au manque de grog. * Une fois le camp formé à l'ombre de quelques manguiers, nous nous occupâmes d'assigner à chaque homme le rôle spécial qu'il allait avoir à jouer. Ceux des Vouangouana que j'avais pourvus de carabines, — divisés par compagnies de dix hommes, dont chacune avait son capitaine, et tous placés sous les ordres du matelot Baraka, devenu général en chef, — s'exerçaient chaque jour au maniement de leurs armes.

Le 2 octobre , enfin , après une revue générale et quand mes comptes furent réglés avec Ladha, nous fîmes nos adieux au colonel Rigby ; puis, quittant le skamba ou jardin d'Ougéni , qui ressemble par sa fertilité aux plus riches districts du Bengale, nous nous mimes définitivement en route. Mes porteurs étaient alors au nombre de cent un.

L'OUZARAMO.

Aspect du pays. — Ordre de marche. — Los taies commencent. — Îa gniïes du sultan Lion. — Le sultan Queue-de-Singe. — La Kiagani. - La discorde s'introduit parmi nos hommes. — Jalousies et difficultés. - L'assassin de M. Haisan.

L'Ou-zà-ramo (mot composite sur la dérivalion duquel aucun des natifs n'a pu me donner de renseignements) est compris, du nord au sud, entre tes deux rivières Kingani et Loufigi',de l'est à l'ouest, entre la câte et le point où la Kingani se joint à sa branche supérieure la rivière Hgéta. Ce pays n'a pas de montagnes, mais entre les deux rivières que nous venons de nommer, le terrain, s'élevant par degrés, forme une espèce de plateau bombé dont les eaux s'écoulent au nord et au sud, dans la saison des pluies, au moyen de nombreux nullah ou ravins. Les villages, qui n'y sont pas très-nombreux, consistent généralement en une quinzaine de huttes aux toits coniques. Leurs chefs, appelés phamé, vivent en général sur la côte où ils prennent le titre de dihovans et reconnaissent l'autorité du sultan M^id; mais à peine avertis de la marche d'une caravane , ils transportent sur son chemin leurs résidences mobiles, deviennent sultans à leur tour, et prélèvent sur les voyageurs, autant qu'ils le peuvent, une taxe évidemment illégale.

I. La rivière LouSgiou Rouflgi, dont le cours n'est qu'approiimativemeut inaiqué sur la caria de H. Speke, et qui se jette dans l'océan Indien en bce de l'ile Mafia ou Honfia, par conséquent au-desaus de Quiloa, reçoit plusieurs aflluenis : l'Ouranga, In Haroro, la Ruaha, celle dernière sortant d'un lac qui porte le mfme nom-

L'OUZARAMO. 43

Le Mzaramo (l'habitant de l'Ouzaramo) cultive les champs et n'élève pas de bétail, si ce n'est quelques chèvres dont il fait commerce. La chasse aux esclaves, qu'il pratique avec habileté, lui procure d'assez gros bénéfices et lui permet de satisfaire son goût pour la parure, tneit caractéristique de la race. Le soin particulier qu'il met & disposer sa chevelure et i se frotter la peau d'une espèce d'argile couleur d'ocre, atteste des dispositions au dandysme; son arc, ses flèches sont toujours en bon ordre, et ces dernières, enfermées dans un carquois délicatement ouvré, portent avec elles un poison subtil. La traversée du pays n'est à peu près sûre que pour les voyageurs sans ressources, car la population est composée d'insatiables voleurs. Quant aui caravanes, on essaye de les intimider; mais en somme, moyennant quelques bonnes paroles, elles s'en tirent h peu de frais.

Soit ontueil,soit pour ajoutera leur prestige par un lointain m) stérieux, les chefs traitent volontiers par délégués la quotité du AoR^oudroitdepassage qu'ils prétendent extorquer. Çàet là, onrcncontre sur la route un petit tas de cendres blanchâtres, parmi les- NaUfdsrsDunaio. quelles on dislingue des ossements calcinés ; ce sont, k ce qu'on assure, les restes de certaines femmes naguère brûlées pour sorcellerie. Nous longeons les hauteurs qui bornent h droite la vallée de la Kingani. Nos regards embrassent les plaines de rOuzégura, district parallèle à l'Ouzaramo, dont la Kingani le sépare; il s'étend au nord jusqu'à la rivière Pangani, et se trouve coupé à son centre par la rivière Vouami, dont nous aurons à parler plus loin.

Notre caravane est trop nombreuse et trop. mêlée pour que tout s'y passe régulièrement. Elle se compose de dix soldais hot^ lenlots, dont un caporal, de vingt-cinq Béloutchîs sous les ordres d'an djémadar, d'un kafiia-bashi arabe, à la të(e de EOixante-<

kk VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.

quinze affranchis, d'un hirangozi (guide indigène), que suivent cent portefaix nègres, de douze mules non dressées, de trois ânes et de vingt-deux chèvres. Des le premier jour, et contre toute attente, sur les trente-six hommes que m'avait donnés le sultan, dix me faussent compagnie en vertu de cette étrange idée, que > l'homme blanc • étant généralement cannibale, nous les emmenons à l'intérieur pour les dévorera notre aise. Un pagazi s'échappe également, mais celui-ci du moins, plus honnête que les afTranchis, a posé à terre, avant de s'enfuir, la solde qu'il avait reçue. Ces désertions ne doivent pas nous arrêter; il faut, au contraire, marcher en avant de peur qu'elles ne se propagent. Voici dans quel ordre défile notre cortège : le hirangoxi est en tête, son sac sur l'épaule, son pavillon à la main; — viennent ensuite les pagazis armés de leur lance ou de leur arc, et entre lesquels la cargaison est répartie par poids égaux, drap et rassade en ballots recouverts de nattes, fil d'archal ou de laiton enroulé autour d'un bâton qu'ils portent sur l'épaule; — à ceux-ci succèdent, pêle-mêle, les Vouangouana, qui ont leur carabine sous le bras, et sur la tête, des bottes, des paquets, la toile des tentes, la vaisselle de cuisine ; bref, tous les accessoires du mobilier de voyage ; — les Hotlentots viennent après, entraînant de leur mieux les mules rebelles qui portent les munitions, mais auxquelles nous n'imposons qu'un très-léger fardeau, en vue des services à venir qu'elles pourront nous rendre : — enfin, le sheik Saïd et les Béloutchis de l'escorte, — et tout à fait k l'arrière-garde, les chèvres, les femmes malades, les traînards de tout ordre. Nos ânes, qui constituaient un hApital ambulant, sont dès lors occupés (et ils le furent toujours) par quelques-uns de nos Hottentots invalides, car la moindre indisposition mettait ces gaillards-là sur le flanc.

Voici maintenant la mission de chacun : le sheik Saïd, assisté de Bombay, distribue aux hommes l'équivalent de leurs rations quotidiennes sous forme d'étoffes , savoir un quart de charge, c'est-à-dire environ quinze livres pesant, réparti entre nos cent soixante-cinq porteurs; les Hottentots préparent nos repas et les leurs, à moins que, succombant à la fatigue, ils ne s'étendent haletants sur le sol ; les Béloutchis, qui ont pour mission apparente de garderie camp, préfèrent bavarder et polir leurs armes. Quelques hommes ont ordre de mener paître au dehors nos

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maies, dos ânes et nos chèvres ; le reste esl chargé d'empaqueter la vaisselle, de piquer dos tentes, de couper les branches nécessaires k la conslruclion des buttes, et de la palissade qui devrait, en bonne police, entourer le camp. 11 est rare, toutefois, qu'on prenne cette dernière précaution. A l'issue du repas et lorsque la nuit commence, l'étemelle danse s'organise ; on entend çà et là les mains qui frappent, les grelots qui tintent, roulés autour des jambes, le tout accompagné de ces insignifiants refrains, répétés & satiété, que les nègres acceptent en guise de chansons. De chansons proprement dites, ils n'en ont point, et malgré leur exquis sentiment du rhythme, ils paraissent jusqu'ici incapables d'aucune composition musicale.

Reste à parler de nous-mêmes et de nos inférieurs immédiats. Commençons par ces derniers : j'ai pour valet de chambre Rahan, petit nègre couleur de poivre, qui, lors de la prise de Rangoon, servait à bord d'un vaisseau anglais. Baraka, élevé i la même école, et qui de plus a combattu dans le Houltan, remplit les mêmes fonctions auprès du capitaine Grant. Tous deux parlent l'indoustani ; mais le second, qui a passé presque toute sa vie avec des Anglais, est le nègre le plus élégant et le plus intelligent qu'il m'ait été donné de rencontrer. Le colonel Rigby, qui l'employait à découvrir les marchands d'esclaves, s'est privé à regret de ses inappréciables services, ■ ne sachant, disait*il, comment il pourrait ie remplacer. > Outre le soin qu'ils prennent de nos tentes et de notre mobilier personnel. Baraka, je crois l'avoir dit, commande en chef nos Vouangouana, dont une compagnie est sous les ordres du capitaine Rahan. Dresser la carte du pays est ma principale occupation. Je passe les ennuyeux détails de ce labeur topographique, où j'employais tour à tour la montre, le compas, le thermomètre, le sextant et l'azimotb. Quelques esquisses, le journal à tenir, l'accroissement de nos collections géologiques et zoologiques, occupaient le reste de mon temps. Les collections botaniques et le registre du thermomètre coDcemaient le capitaine Grant, à qui revenaient aussi tes observations hygrométriques et le maniement des appareils de photographie, que je fus bientât obligé de supprimer, l'ardeur du climat rendant ce travail par trop pénible et par trop malsain. Une fois la marche finie, le reste du jour se distribuait ainsi : après le déjeuner, une pipe qui nous préparait à la be-

sogne ultérieure, excursions dans la campagne ou dans les villages, perquisitions, enquêtes scientiCques; — le diaer aussitiit après le coucher du soleil ; — le thé, la pipe avant de se coucher.

4 octobre, Ikambourou. — Le chef ou phanzé de ce village, qui appartient au district de Nzasa, porte le nom sonore de Kombéla-Simba, ce qui veut dire Griffe-de-Lion. Immédiatement après notre arrivée, il nous envoie un panier de riz, lequel vaut un dollar. Je riposte par quatre mètres de cotonnade américaine. Le « sultan, » devinant bien le sens de cette libéralité, me renvoie mon cadeau, inférieur, dit-il, à ce qu'il a reçu lors de notre premier passage; «sa famille necroiraitjaniaisqu'ilaitpu s'en contenter, et l'accuserait d'avoir détourné à son proflt une partie du droit perçu. ■ Je repousse de mon mieux ses exigences ; mais mon petit sheik, facilement intimidé, plaide la cause de l'ennemi ; le djémadar insiste de son cùtè ; tous deux portent le hongo à une pièce de dabouani ' (2 mètres 26 cent.), une de sa- Itari* : plus, huit métrés de nur/cani ou calicot américain. Griffede-Lion n'en persiste pas moins à rejeter le présent que je regarde comme l'extrême limite des concessions acceptables. H rend les étoffes au sheik (n'ayant pu obtenir l'accès de ma tente), et se retire furieux, annonçant pour le lendemain une visite dont la caravane se souviendra. Le petit sheik se met incontinent à fondre des balles pour son rifle à deux coups et, traînant de touscAtés un sabre presque aussi long que lui, enjoint aux Vouangouana de charger leurs carabines ; mais en même temps, il me supplie d'ajouter une pièce d'étoffe, et de ne pas hasarder le salut de l'expédition pour quelques mètres de colonnade. Notez que tout ceci se passe à douze milles de la cote, chez un chef indigène qui se déclare le protégé du sultan de Zanzibar. En Vérité cela promet, et on s'explique que le voyageur en Afrique, rebuté parde pareils procédés, incline toujours à découvrir avant tout un chemin où ils lui soient épargnés, abrégeant de son mieux la route au lieu de visiter à loisir les localités les plus dignes d'intérêt.

5 octobre, Kizoïo. — La menace de Grilfe-de-Lion n'a pas de

1. Cotonnade de Mascate à pelils carreaux bleua et blancs, traversée dans le quart de sa largeur par une bande lisérée de blanc et de jaune.

ï. Le lahari ou ridia, autre colonnade de Maseaie, très-supérieure au dabouani; elle porte aut deux bouts une lisière plus ou moins faaute de carreaux miles de rouge et plus grands que ceui du milieu.

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suites ; il vient en persooDe, renonçant à ses scrupules, quérir roffrande qu'il avait dédaignée. Le phanzé de Kizoto, — Moukia- Ya-Nyani ou Queue-de-Singe,— envoie réclamerses «droits. > On lui délivre un dabouani, avec ordre de ne plus approcher du camp, s'il ne veut sentir l'odeur de ma poudre. J'apprends ie soir, par Bombay, que le sheik Saïd, toujours méticuleux, a pris sur lui d'ajouter deui dabouani, dont un prélevé sur sa provision par- Uculière. Voici déjà, dans l'Ouzaramo, trois marches de faites ; et à part les chefs ou leurs envoyés, nous avons à peine rencontré çà et là un des gens du pays, ce qui, d'ailleurs, ne nous attriste pas autrement.

6 octobre, Kiranga-Ranga. — Nous nous sommes un peu écartés de la Kingani pour monter sur ce plateau cultivé où nous trouvons un phanzé de bonne composition, — Mkungu-Paré, — dont nous récompensons la modestie en lui offrant un sahari, quatre mètres de merkani et huit mètres de kirûki*. Charmé de notre libéralité, il nous délègue, en cas de vol, son droit de haute et basse justice. Le tir à la cible, que nos hommes pratiquent pour leur instruction, ne l'étonné pas médiocrement : « — Avec tant de fusils, dit-il, vous pouvez aller sans crainte partout où il vous plaira. - De ce point élevé, nous avons sur l'Ouzégura des perspectives fort étendues. Le sol, se relevant par delà la Kingani, forme des collines basses, richement boisées, la contre-partie exacte de celle où nous sommes.

Le colonel Rigby nous fait parvenir ici un assortiment de quinine et d'autres drogues, d'autant mieux venues que nos Hottentots, affaiblis par la fièvre, tomberaient tout à fait sans leur ration quotidienne d'eau-de-vie et de quinine.

Les gens du sultan, — farouches comme autant d'animaux non apprivoisés, — ne veulent pas frayer avec les Vouangouana ; ils construisent leurs huttes, ils mangent, its causent à l'écart, ayant conscience de leur infériorité. J'en suis réduit & leur donner un chef pris dans leurs rangs et qui sera responsable de leur conduite. Le soin Ces chèvres leur est dévolu. Trois d'entre elles s'étant égarées,je me permets de soupçonner qu'on lésa mises de côté en vue de quelque régal particulier. Le chef reçoit ordre d'en aller demander compte à ses subordonnés. 11 nous revient, rossé

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