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m'a remis une lettre de Grant. Il portait la peau d’un chat tigre ou serval, roulée autour de son col; décoration réservée aux individus de race royale. Blessé de cette usurpation , Nyamgundou fit saisir le messager, et lui prouva qu’il n’appartenait à aucune des : branches de la famille royale. « Maintenant, continuait-il, comment ce malheureux expiera-t-il sa folle présomption?... L’affaire portée devant Mtésa, nul doute qu’elle ne lui coûtât la tête... Si donc il en est quitte au prix de cent vaches, n’aura-t-il pas fait un bien bon marché ?... » Tout le monde, sur ce point, fut du même avis, même l’accusé, qui se soumit au jugement rendu contre lui et se laissa paisiblement enlever par ses deux farouches acolytes l’ornement illégal qui lui coûtait si cher.
Au village de Mérouca, situé sur d’admirables montagnes couronnées de la végétation la plus variée, résident plusieurs grands personnagés, dont le principal est une tante du roi. Nous avons échangé quelques présents, et je passerais volontiers un mois dans ce beau pays où la température est à souhait, où les chemins sont larges et bien entretenus, les huttes parfaitement propres, les jardins cultivés avec des soins irréprochables. Les promenades que je faisais au hasard me montraient partout l’abondance et ce qui aurait dû être la richesse. Je m’imaginais, en regardant ce paysage aux formes paisibles et ses molles ondulations de terrain, que la contrée tout entière avait dû se trouver, ù une époque antérieure, de niveau avec ses sommités actuelles; c’est l’incessante action des eaux
qui sans doute a creusé peu à peu ces vallons charmants et formé leurs pentes boisées; en effet, on n y voit aucune des excavations abruptes, de ces murailles de quartz qui, dans le Soui et le Caragoué, tranchant par leurs reliefs hardis sur ces formations aquatiques, signalent la présence de volcans souterrains (1).
Le 2 février, nous entrions dans le chef-lieu d un gouvernement compris entre les embouchures de la Kitangoulé et de la Catonga, et confié à un pokino. Le chef-lieu s’appelle Masaca et forme un groupe considérable de huttes gazonnées, que de vastes enclos séparaient l’une de l’autre et qui couvraient toute la cime d’un coteau. Je fus requis de me retirer à quelque distance, dans certaines habitations qui m’étaient assignées, pour y attendre la visite de Son Excellence, provisoirement absente. Cette visite eut lieu dès le lendemain avec toutes les formes requises. Le gouverneur, suivi d’un grand nombre d’officiers, m’amenait une vache et fit déposer en outre, devant ma tente, plusieurs pots de pombé, d’énormes cannes à sucre et une bonne provision de ce café que le pays produit en abondance. Il y pousse sur des arbres touffus, où les fèves adhèrent aux branches par paquets semblables à ceux que forment les graines du houx.
Durant cette audience , le pokino a eu à juger un
(1) Il sera utile de comparer ce passage et ceux auxquels il fait allusion (V. p. 123 et 317) aux doctrines énoncées par sir R. I. Murchison et reproduites par sir S. Baker et D. Livingstone. Voir le Tour du Monde , 1867, t. I, p. 44, et notre édition des Explorations de l’Afrique australe , p. i32, 3ig et suiv. — J. B.
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différend élevé la veille entre les Nyambos de mon escorte et les habitants de Sangoua, qui avaient voulu défendre leurs biens, malgré l’intervention de mes gens qui soutenaient les Nyambos. Le pokino donna toi ï immédiatement aux villageois ; car, d après les lois, ceux-ci ne pouvaient jamais se croire le droit de porter la main sur un des hôtes du roi. Il eut ensuite à se prononcer sur les plaintes de Maoula, qui venait de nous rattraper et qui maltraitait fort en paroles 1 excellent Nyamgundou. J’exposai sincèrement l’affaire et je priai le .pokino d’expulser de mon camp ce guide indocile, dont je ne voulais plus à aucun prix. Son Excellence ne jugea pas que cela fût possible à l’encontre de la nomination royale; mais, raillant Maoula d’avoir ainsi « laissé partir l’oiseau qu’il tenait dans ses mains, » il le rejeta au second rang, et décida que nous marcherions sous la conduite de Nyamgundou. En échange d’un paquet de fil d archal que je me permis d’offrir au gouverneur, il me donna trois grandes couvertures d’étoffe d’écorce, « dont j aurais besoin, me dit-il, pour traverser les nombreux ruisseaux qui allaient se trouver sur ma route. » Tout ceci réglé, il fallut encore attendre vingt-quatre heures, car plusieurs de mes gens tremblaient de la fièvre qu’ils avaient prise, selon toute apparence, dans les abominables marécages où nous avions pataugé plusieurs jours de suite. Au surplus, nous n’étions pas en peine de nourriture. Nulle part encore, je n’avais vu tant de bananiers ; leurs fruits jonchaient littéralement le sol, bien que les brasseries et les buveurs du pays fussent
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en activité du matin au soir, et que les seconds se gorgeassent en outre de bananes cuites.
Ce merveilleux pays m'étala longtemps les mêmes richesses. Le nombre des cours d’eau n’y diminue guère, mais le voyageur n’en est pas toujours gêné; attendu que, sur beaucoup d’entre eux, on a jeté des passerelles de bambous ou des troncs de palmiers.
A Kibibi, nous sommes chez Nyamgundou. Je m’y arrête une journée pour tirer des buffles. Maoula, de plus en plus malveillant, veut m’imposer une halte de quelques journées pour prendre les devants et aller prévenir le roi de notre arrivée. Nyamgundou se refuse à cette combinaison, qui le mettrait en désaccord avec les instructions du monarque. Satisfait de sa conduite, j’acquitte libéralement ma dette d’hospitalité, ce qui augmente encore l’humeur boudeuse de Maoula; mais ne nous empêche pas de pousser en avant.
A Nacatéma, nous avons vu passer un convoi de cent vaches, adressé à Roumanica par mon nouvel hôte, qui lui témoigne ainsi sa reconnaissance de ce qu’il m'a laissé partir. C’est là le seul mode de correspondance en usage chez ces « grands rois. »
Le i3 février, nous rencontrâmes un cours d’eau, large d’au moins 274 mètres, sur les deux tiers duquel on avait jeté un pont. C’était la rivière Mouérango, dont la première vue me parut lever toutes les incertitudes qui me restaient encore sur la véritable direction des torrents que j’avais remarqués dans les environs de la Catonga. Ici, plus de doutes, car cette masse d'eau allait bien évidemment vers le nord. J’avais donc at-
teint la pente septentrionale du continent et découvert, selon toute apparence , une des branches par lesquelles le Nil se jette hors du lac Victoria. Je fis observer à Bombay la direction du courant, et, rassemblant les gens du pays, je leur demandai d’où sortait la rivière. Selon quelques-uns, c’était des montagnes au sud ; mais la plupart lui donnaient le lac pour point d’origine. Je discutai la question avec les uns et avec les autres, bien persuadé, d'abord, qu’un courant de cette importance ne pouvait s’alimenter ailleurs que dans le lac. Tous se rallièrent peu à peu à cette idée, et m’assurèrent en outre que la Mouérango se dirigeait dans le Nyoro, vers le palais de Camrasi, où elle se jetait dans le Nyanza, c’est-à-dire, vu la confusion des termes qu’ils emploient, dans le Nil lui-même, considéré comme une annexe et un prolongement du Grand- Lac (1).
Sur la rive droite de la Mouérango, dans la station de Nyama-Goma, j’ai trouvé une foule de gens de connaissance : le grand ambassadeur Irungou avec sa suite nombreuse; mon excellent ennemi Makinga et la députation qu’envoyait Souvouarora pour apporter le cadeau de fil de fer en dédommagement de la mort de
(1) U peut y avoir ici plusieurs erreurs : Speke, deux pages plus bas, semble moins sûr que la Mouérango sorte du lac Victoria ; il a confondu cette Mouérango avec la Kéfou, que sir S. Baker faitsortir des montagnes situées entre les lacs Albert et Victoria ; de plus, les cours d’eau effluents du Victoria, vers le Nord, dans les frontières de Mtésa, sont des affluents du Nyanza appelé le lac Albert par Baker et dont Speke n’admettait pas l’importance dans sa théorie ; car, pour lui, le Grand Lac c’est le Victoria. — J. B.
sa fille, que Mtésa avait fait demander en mariage; en tout, une centaine d’hommes à peu près. Depuis un mois entier, ils attendaient la permission d’avancer vers le palais du roi ; aussi le désert s’était-il fait dans un circuit de plusieurs kilomètres : les habitants avaient pris la fuite, on ne voyait plus une banane sur les arbres, et c’est à peine si, de temps à autre, en fouillant la terre, on rencontrait quelques patates douces. Ce riant et fertile pays était affamé, tout simplement 'parce que l’orgueil du souverain se refusait à un mode plus expéditif de régler les choses, à une hospitalité plus libre et plus familière. Il y avait là de quoi m’alarmer, d’autant plus que, s’il fallait en croire les propos unanimes de ceux qui m’entouraient, cette sorte de procédés était dans la tradition, dans les usages du pays, et dérivait des soins que se donnent les « grands gois » pour s’entourer de respect, maintenir leur dirnité, augmenter leur prestige. Bombay insistait làdessus et semblait fort tenté de railler ma crédulité au sujet des avances par lesquelles on m’avait attiré jusque-là. « Tout étranger en reçoit de pareilles, disait-il en riant ; mais, quand le roi les a sous sa main, il ne songe plus qu’à se grandir, aux yeux de ses sujets, par les dédains dont U accable le nouveau venu. »
En effet, Nyamgundou déclare ne pouvoir passer outre sans autorisation préalable, et voudrait jeter les yeux sur les présents que je destine à Mtésa. Je me retranche dans ma dignité pour refuser de lui complaire à cet égard : « Une bagatelle pareille ne saurait, lui dis-je, donner lieu à aucune méfiance, à aucun ma-
lentendu, car je ne suis pas un marchand en quête de gains quelconques, mais un voyageur venu à grands frais pour voir le roi de ce pays. »
Il finit par consentir à se charger d’un message de moi pour Mtésa et j’employai les journées d’attente à donner un uniforme à ma troupe que je dressai aussi à quelques évolutions. Je suis monté sur une hauteur pour y jouir de la vue du lac ; mais je n’ai pas pu vérifier d’où sortait la Mouérango, qui en définitive pouvait provenir, non du grand lac Victoria, mais d’une des vastes nappes d’eau que j’avais traversées sur la route, la veille du jour où j’avais rencontré cette rivière. J’avais lieu de craindre qu’en me voyant sur la hauteur, on ne m’accusât de me livrer à quelques pratiques de sorcellerie. Enfin la famine devenait pressante et je commençais à perdre patience lorsque, dans la soirée du 17 février, Nyamgundou, plus courtois et plus souriant que jamais , revint s’agenouiller à mes pieds.
Petit à petit, j’appris qu’arrivant au palais en l’absence du roi, il avait dû aller le rejoindre, à bord de ses bateaux de plaisance, dans cette partie du lac à laquelle j’ai donné depuis le nom d’anse Murchison. Mtésa, longtemps incrédule au récit de mon arrivée, s’était mis à danser de joie, protestant « qu’il ne mangerait pas avant de m’avoir vu. — Eh quoi! s’était-i écrié, se peut-il que l’homme blanc ait fait tant de chemin pour venir me voir?... Que de force ne lui faut-il pas quand il franchit si vite de telles distances!... Puisqu’il aime le lait, voici sept vaches, dont
quatre bonnes à traire, et que vous lui donnerez de ma part ; vous en aurez trois pour l’avoir amené si promptement.... Je ne puis le faire venir ici, où je n’ai rien de ce qu’il faut pour une réception convenable. Le pèlerinage que j’accomplis en ce moment devait durer sept jours encore ; mais je suis tellement impatient de voir le blanc que je vais me rendre immédiatement au palaL, d’où je lui enverrai aussitôt l’ordre de marcher en avant. »
Vers midi, le jour suivant, quelques pages vinrent en courant nous avertir qu’il fallait nous mettre en marche sans une minute de retard : ainsi l’avait ordonné le roi, bien décidé à faire diète jusqu’au moment où j’aurais paru devant lui, tant il avait à cœur de me témoigner toute sorte d'égards. En attendant, il serait fort aise de recevoir un peu de poudre à •canon. Je lui expédiai aussitôt, par ces pages euxmêmes, une petite quantité de la précieuse denrée, et je n’eusse pas demandé mieux que de les suivre à l’instant; mais, parmi mes hommes, quelques-uns étaient malades, d autres fourrageaient aux entours du camp, et notre départ ne put avoir lieu que dans la soirée. A certaine distance de la station, nous rencontrâmes un cours d’eau bien autrement large que la Mouérango, et qui porte le nom de rivière (: moga ) Myanza. Il était assez profond pour me réduire à le traverser mes habits sous le bras, et s’écoulait dans la Mouérango, mais avec un courant aussi peu prononcé que possible. Les gens du pays m’assurèrent qu’il prenait sa source, non dans le lac, comme
Résidence de Mtésa (page 149).
la Mouérango, mais dans les montagnes du sud, et qu’on n’avait pas songé à y jeter des ponts, vu qu'il était guéable toute l’année. Ce rapport me parut de tout point conforme au bon sens; car bien que son lit soit plus large que celui delà Mouérango, la Myanza, partout également basse, n’a pas de courant centrai, de cunette, pour ainsi dire, tant soit peu profonde Nous étions, du reste, au moment le plus favorable pour apprécier l’importance relative des deux rivières, au cœur de la saison sèche, où la plus grande partie des hautes herbes vient d’être livrée aux flammes. Il faisait presque nuit quand nous eûmes traversé la Myanza, et nous dûmes chercher, dans le voisinage, l’endroit le plus convenable pour y dormir. Le palais du feu roi Sounna, se trouva bientôt sur notre route et nous eût merveilleusement convenu ; mais il fallut pousser plus avant, car il n’est pas permis de pénétrer dans les mystérieuses profondeurs de ces habitations où dorment en paix les rois défunts.
Le 19 février, nous arrivâmes en vue de Bandaouarogo, oü se trouve la résidence de Mtésa. Toute une colline était couverte de huttes élevées, dont je n’avais pas encore vu les pareilles sur le continent africain. Je voulais me rendre immédiatement au palais, mais les officiers chargés de ma personne s’y opposèrent énergiquement. En conséquence , pour faire honneur au roi, je me bornai -à commander à mes hommes de faire feu. Nous fûmes immédiatement menés vers un groupe de huttes passablement malpropres, qui ont été tout spécialement construites], à ce qu’on m'as-
sure, pour loger les hôtes du roi. C’est ici que les trafiquants arabes s’arrêtent invariablement lors de leurs visites périodiques, et je dois faire comme eux.
Cette assimilation ne me convenant guère, je me mis à revendiquer mes droits de « prince étranger, dont le sang royal n’était pas fait pour de pareilles ignominies. » Néanmoins je finis par céder aux représentations du suppliant Nyamgundou, et je fis nettoyer ma hutte à grand renfort de torches qu’on promenait sur le sol, attendu que, dans ces régions caniculaires, les habitations sont toutes plus ou moins infestées de ces petits insectes sauteurs que les Russes qualifient de « hussards noirs. » Une fois que j’y fus installé, les pages de la maison royale vinrent au galop me rendre visite, et me dire de la part du roi que, « désolé de n’avoir pu me recevoir à cause de la pluie, il me verrait dès le lendemain avec la joie la plus vive. »
Toute l’ambassade de Souvouarora est venue s’installer un peu plus tard dans une réunion de huttes voisines de celles que j’occupais, et, durant la nuit, ne s’inquiétant guère de troubler mon sommeil, Irungou est entré chez moi, suivi de ses femmes, pour me demander des verroteries.
Ici, avant de raconter les rapports que j’ai eus avec Mtésa, sa famille et sa cour, je crois utile de donner les renseignements que j’ai pu recueillir sur l’origine du royaume de Ganda, sur le gouvernement qui l’a rendu puissant et redouté parmi ses voisins, et sur le cérémonial qu’on observe soit pour l’hérédité de la couronne ou pour les audiences du roi.
Jadis les Houmas du Nyoro considéraient, à cause de leur extrême fertilité, comme leur jardin toutes les terres qu’ils possédaient sur les rives du lac Victoria. Pour eux, les peuples qui cultivaient ce sol fertile et dont le premier devoir était de nourrir et d’habiller la caste gouvernante, n’étaient que des esclaves. Les Houmas tiraient de ce littoral le café et les autres produits nécessaires à la consommation de la capitale avec les vêtements d’écorce ( mbougous ), que fournissaient des figuiers inépuisables. Cette région opulente était alors nommée par eux l’Ouddou, c’est-à-dire le pays des esclaves. Or, il y a de cela huit générations, un chasseur du Nyoro nommé Ganda, vint, avec une meute de chiens, une femme, une lance et un bouclier, poursuivre le gibier dans la vallée .Catonga, q"i n’est pas fort éloignée du lac. Cet homme n’était pas riche, mais son habileté le popularisa bientôt parmi les malheureux indigènes, qui le suivaient en foule, avides de venaison , et qui finirent par lui proposer d’être leur roi. « Ils étaient las, prétendaient-ils, d'envoyer leurs tributs à un souverain tellement éloigné d’eux, qu’une génisse, partie dans le ventre de sa mère, avait le temps de mettre bas, et la nouvelle née de produire à son tour, avantque le présent fût parvenu àdestination (i). » Ganda hésitait d’abord, alléguant à ses solliciteurs qu’ils avaient déjà un monarque; mais, sur de nouvelles instances , il se décida, prit la couronne, et le peuple, pour qui le nom de son bienfaiteur était sacré,
(i) Quant à la distance, il y a ici une véritable exagération africaine. — J. B.
décida que tout le pays entre le Nil (i) et la Catonga s appellerait Ouganda, c’est-à-dire Pays de Ganda et que le roi de ce nouvel État prendrait le nom de Kimera. Le soir même, Kiméra monta sur une pierre tenant sa lance à la main, tandis que sa femme et son chien étaient assis à côté de lui. On affirme, encore aujourd hui, que le rocher conserve la trace des pieds du roi, la marque laissée par le bois de la lance, l’empreinte de la femme et celle du chien. Toutes ces circonstances miraculeuses: rapportées au puissant monarque du Nyoro, l’affectèrent à peine : « Laissez, disait-il dans sa magnifique nonchalance, laissez ce pauvre affamé chercher sa nourriture où il voudra. >, Kiméra n en fonda pas moins sa dynastie; et Mtésa,
qui n’est pas encore couronné, est son septième successeur.
Tous ces rois ont suivi le même système de gouvernement qu’avait institué Kiméra ; c’est lui qui les a rendus, peu à peu, la terreur des pays voisins. Kiméra, exalté par son élévation soudaine, se montra fier et tyrannique ; il groupa autour de lui une espèce de phalan-e vaillante, un camp belliqueux de grands officiers. Récompensant largement, il châtiait avec rigueur. Bientôt il prit un train de vie magnifique. Il se donna le palais le plus vaste, le harem le plus nombreux, les officiers les plus recherchés par leur parure, un trône
(0 Nous devons avertir ici le lecteur, une fois pour toutes, que ce que Speke appelle le Nil est le cours d’eau qui va du lac Victoria se jeter dans le lac Albert, et dont il ne nous a pas donné le nom d après les naturels. — J. B.
pour siéger solennellement, voire une ménageriedeplai-
sance; bref, ce qu’il y avait de mieux en tout genre, fit construire des barques de guerre, à la place des canots dont les indigènes s’étaient servis )usqu alors -, ,1 constitua des armées qui devaient maintenu- intacts son ascendant et sa gloire : somme toute, un gouvernement parfait dans l’ordre d'idées oü se place un peupie non civilisé. On traça des grandes routes d un bout du pays à l’autre, et on jeta des ponts sur les rivières ; il fut défendu de bâtir une maison dépourvue des attenances nécessaires à sa propreté; personne, même parmi les plus pauvres, n’eut le droit de sortir sans vêtement. Toutes ces lois avaient pour sanction unique la peine de moit.
Après le décès de Kiméra, la prospérité du Pays de Ganda ne fit qu’augmenter. L’espèce d’aristocratie officielle qu’il avait fondée se montrait aussi fiere de sa servitude que le roi créé par elle pouvait l’etre de la dominer. Kiméra fut enterré en grande cérémonie, après que son cadavre, placé sur une planche à la bouche d’une espèce de four en terre cuite, ^ chauffe en dessous, eut été convenablement desséché, trois mois durant,’ par les soins de son plus fidèle compagnon. Cette longue opération terminée, on lui coupa la mâchoire inférieure qu’on enveloppa d’un beau travail de verroteries, de même que le cordon ombilical précieusement conservé depuis la naissance de Kiméra. Ces reliques furent mises à part. Mais le corps lui-même, placé dans une tombe, y demeura sous la garde perpétuelle de l’officier indiqué déjà, et d’un certain nombre
de femmes favorites du défunt souverain. Vivant du produit des jardins qu’elles cultivaient autour de la tombe, elles ne devaient jamais s’exposer aux regards de son successeur.
Kiméra, pourvu de tant de femmes, laissait un bon nombre de princes et tout autant de princesses. Parmi les premiers, les grands officiers prirent pour roi celui qu’ils jugeaient le plus apte au gouvernement du pays, et le choisirent de naissance inférieure, au moins du côté de sa mère, de peur que cet élu ne les écrasât de son orgueil. Les autres furent placés avec leurs femmes sous la surveillance d’un gardien, dans un groupe de huttes, afin de prévenir toutes chances d’intrigues et de dissensions. Ils devaient continuer à vivre ainsi jusqu à 1 époque où le monarque désigné, parvenu à l’âge de discrétion, prendrait solennellement la couronne; à ce moment on se réservait de les brûler tous, excepté deux; ces derniers conservés en cas d’accident, et destinés à demeurer près du roi aussi longtemps qu’il lui plairait d’avoir des compagnons de sa race : le jour où ceci ne lui conviendrait plus, l’un d’eux serait exilé dans le Nyoro, et l'autre recevrait, dans le Ganda même, des domaines assez considérables pour subvenir à tous ses besoins. Il fut également pourvuau sort de la mère du roi vivant, laquelle était devenue reine douairière. Elle partageait avec son fils toutes les femmes du roi défunt, à l’exception de celles qui gardaient le tombeau, n ayant toutefois que le droit de choisir alternativement et en second. Son palais, duquel dépendaient de vastes domaines, était presque égal
à celui de son fils, qu’elle continuait à guider dans le gouvernement du pays, gardant ainsi, pour tout le temps de la minorité, la substance et la réalité du pouvoir, en ce sens du moins qu’aucun changement politique essentiel n’avait chance d’aboutir s’il n’était sanctionné par elle. Les princesses du sang royal devenaient les femmes du roi leur frère, personne autre n’ayant le droit de les épouser.
La mère et le fils avaient respectivement leur commandant en chef et maints officiers de haut rang, dont voici les fonctions suivant l’ordre hiérarchique : la femme qui a donné ses soins lors de la naissance du roi; la sœur de la reine, qui sert de barbier au roi; les divers gouverneurs de province; le grand amiral de la flotte, le tuteur des sœurs du roi, le facteur, les deux bourreaux, l’inspecteur des tombeaux, le brasseur, le cuisinier, les pages porteurs de messages et surveillants des femmes, puis des centaines d’officiers et les musiciens subalternes ; enfin un chef des gardes du corps qui sont renouvelés tous les mois, un officier chargé d’arrêter les rebelles, et un chef qui a pour fonctions d’interpréter les volontés de l’esprit marin habitant les profondeurs du lac Victoria.
Généralement parlant, ces officiers doivent résider à la cour autant qu’il leur est possible. S’ils négligent ce devoir, négligence attribuée à la désaffection ou à l’insolence, ils perdent leurs terres, leurs femmes et tout ce qu’ils possèdent. Le produit de la confiscation passe à des courtisans plus zélés. Une mise élégante est de rigueur, et toute infraction à ce luxe réglemen-
taire peut, en certaines circonstances, coûter la vie à celui qui se l’est permise. Toutefois, cette peine trop îigoureuse est fréquemment remplacée par une amende qui s’acquitte en bétail, chèvres, volailles ou fil de laiton.
Dans le Ganda, on renchérit sur une espèce de dogme politique professé dans certains Etats de l’Europe, où le roi ne peut mal faire : ici, toute mesure loyale compte pour un bienfait dont on doit rendre giâces au souverain, même pour le cas d’une amende qu’il vous inflige ou d’une fustigation qu’il vous fait administrer. Ces corrections, après tout, ne sont-elles pas salutaires ? Pour en rendre grâces, on se traîne sur le sol, tantôt sur le ventre, tantôt en roulant sur soimême, et avec ces petits gémissements entrecoupés par lesquels les individus de la race canine témoignent leur plus vive satisfaction. Cela fait, le courtisan se relève tout à coup, saisit une baguette, car les lances ne sont pas tolérées à la cour, et, feignant de charger le roi, il lui débite avec une rapidité surprenante les assuiances multipliées d une fidélité à toute épreuve. Voila quel est le salut de la grande étiquette ; il en est un autre, de moindre valeur, pour lequel on s’agenouille dans 1 attitude de la prière en étendant les bras à chaque instant et en réitérant certaines formules. Des mots que Ion prononce alors celui de « nyanzig » est le plus fréquemment employé. De là vient que cette manifestation a pris le nom générique de nyanzig, expression si souvent reproduite que j’ai dû me résoudie à la faire passer dans notre langue, soit comme
■substantif, soit comme verbe, selon que la circonstance pourra l’exiger. On comprendra aisément qu’un pareil cérémonial, se renouvelant à toute minute, empiète beaucoup sur l’expédition des affaires ; mais le roi, qui ne perd pas de vue les nécessités de son budget, s’arrange pour constater à chaque instant quelque menu délit, prononcer la sentence de mort, liquider la compensation qu’il accepte, et maintenir ainsi la recette au niveau de la dépense.
Lorsqu’il se tient debout ou assis, personne n’oserait demeurer droit devant lui ; on ne doit l’approcher qu’en rampant et le regard à terre ; auprès de lui, on s’agenouille ou on s’accroupit. Toucher au trône, aux vêtements du roi, même par hasard, ou lever les yeux sur ses femmes, entraîne de soi la peine capitale. Si le roi tient un de ses levers, une de ses audiences de cérémonie, il garde toujours à sa portée un certain nombre de sorcières. Appelées à détourner le mauvais œil, elles parlent avec une voix factice dont les notes aiguës ont presque la valeur d’un cri perçant. Sur la tête, elles ont des lézards séchés; autour de la taille, des tabliers de peau de chèvre fort exigus et bordés de clochettes ; elles ont aussi de petits boucliers et des lances décorées d’une houppe de filasse. Comme service actif, elles font circuler à la ronde les coupes remplies de vin de banane. Pour achever le tableau d’une cour africaine, qu’on se figure une foule de pages sans cesse prêts à transmettre de tous côtés, en courant toujours, les ordres du prince. Une allure moins rapide, attestant leur négligence, leur coûterait infailli-
blement la tête. N’oublions pas le symbole national dont nous avons déjà parlé, mais sur lequel nous revenons parce qu’on le rencontre à chaque pas : le chien, les deux lances et le bouclier.
Quand l’assistance s’est accroupie en un large demicercle, ou bordant sur plusieurs rangées les trois côtés d’un carré au centre duquel sont les tambours et autres musiciens, le monarque, majestueusement assis sur son trône, lance à peu près dans la forme suivante ses décrets quotidiens : « Les troupeaux, les femmes, les enfants ne sont pas assez nombreux dans le Ganda; il importe qu’une armée d’un à deux mille hommes parte immédiatement pour aller piller le Nyoro.... Les habitants du Saga ont insulté mes sujets et doivent eux-mêmes être asservis : ceci rend essentielle la formation d’une autre armée aussi forte que la première, et qui combinera ses opérations avec celles de la flotte... Les gens du Haiya, dans ces derniers temps, ont omis d’acquitter le tribut qu’ils me devaient; il faut que des taxes soient levées sur eux... » Le commandant en chef désigne alors les officiers généraux qui lui semblent le plus aptes à conduire ces diverses opérations, et, si son choix est approuvé par le roi, l’affaire se trouve réglée en ce qui concerne la cour. Ces officiers ont alors à composer leur état-major comme ils l’entendent, et c’est aux subordonnés ainsi choisis à se procurer les soldats dont ils ont besoin ; après quoi, la campagne commence. En cas d’échec, on envoie des renforts, et les déserteurs, flétris du nom de « femmes, » périssent châtiés de leur couardise. Tout exploit marquant,
en revanche, est récompensé par un grade supérieur. Le roi reçoit en grande pompe, au retour de la guerre, les officiers de son armée; il écoute le récit détaillé de leurs hauts faits et distribue libéralement, à titre de récompense, les femmes, le bétail et l’autorité, qui sont les trois grandes sources de richesse dans ces régions.
A défaut d’affaires plus importantes, la cour se transforme pour ainsi dire en tribunal d’assises. Les officiers amènent les accusés et font leur rapport. La sentence est immédiatement rendue, sentence de mort, impliquant peut-être les tortures les plus atroces, sans autre forme de procès, sans investigations préalables, et probablement à l’instigation de quelque personnage en crédit, animé de passions plus ou' moins malveillantes. Si le prévenu essaye de se justifier, sa voix est couverte aussitôt par une clameur réprobatrice, et la misérable victime sort entraînée par ces mêmes officiers empressés de montrer leur zèle. De jeunes vierges, filles de quelques grands officiers, dans un état de nudité complète et l’épiderme luisant de graisse, mais tenant des deux mains, devant elles, par un reste de pudique scrupule, un petit carré d’étoffe, sont offertes par leur père, soit en expiation de quelque offense commise, soit tout simplement pour alimenter le harem. Tel ou tel officier, de ceux à qui sont confiées les arrestations, reçoit l’ordre de traquer certains de ses collègues coupables de quelque délit, et de confisquer leurs terres, leurs femmes, leurs enfants, en un mot tout ce qu’ils possèdent. Tel autre, dont le sa-
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lut n'est pas absolument régulier, est désigné comme devant être livré au bourreau. Chacun de ceux qui l’entourent se lève à l’instant même, les tambours battent pour couvrir ses cris, et le malheureux, garotté en quelques secondes, est emporté par une douzaine d’assistants. Un troisième subira bientôt après le même sort pour avoir, en s’asseyant à terre, exposé aux regards un ou deux pouces de sa jambe nue, ou parce que son vêtement d’écorce n’est pas noué tout à fait selon l’ordonnance. Chèvres, vaches, volailles, arrivent à la file ; ce sont des amendes qui rentrent au trésor. Celui qui s’acquitte caresse ces bêtes d’abord du plat de la main, qu’il applique ensuite à son visage , pour montrer que la livraison qu’il fait ne recèle aucun principe malfaisant ; il remercie en même temps le roi de le tenir quitte à si bon compte, et se retire en souriant, heureux et pardonné, dans les rangs des courtisans accroupis. Parfois ce sont d’immenses troupeaux, de longues chaînes de femmes et d’enfants, produits d’une razzia victorieuse ou de plusieurs saisies pratiquées coup sur coup au détriment de rebelles. En effet, pour apaiser la colère du monarque, nul don n’est aussi efficace que celui de jeunes beautés qui, après avoir habité le harem, seront distribuées comme récompense de quelques services éclatants, à des officiers fidèles.
Les magiciens du roi lui apportent des « baguettes charmées, » bâtons de toute forme auxquels ils supposent des vertus surnaturelles, ou des terres de couleur, également douées d’une influence particulière.
Le grand maître des chasses amène au pied du trône, logés dans de grandes corbeilles d’osier, les antilopes, chats sauvages, porcs-épics, et jusqu’aux rats d’étrange espèce qui se sont trouvés pris dans ses filets; il y ajoute des peaux de zèbre, de buffle et de lion. Les | pêcheurs arrivent chargés de poisson; les jardiniers, avec des fruits et des légumes. Les couteliers exhibent .des coutelas et des fourchettes fabriquées en fer, qu’ils ont incrustées de bronze et de cuivre ; les fourreurs, des mosaïques de peaux d’antilopes cousues avec une habileté singulière; les forgerons, fabricants de boucliers, tailleurs de vêtements, produisent des échantillons de leur industrie, des robes d’écorce, des lances, etc. ; — mais rien ne s’offre jamais sans avoir été ma- ! nié, caressé au préalable, et sans que le donataire, portant la main à son visage, ainsi que nous l’avons dit plus haut, n’ait manifesté par de longues formules sa reconnaissance pour le monarque « qui veut bien accepter un si infime présent. »
Dès qu’il est las de vaquer aux affaires publiques, le roi se lève, prend sa lance et avec son chien qu’il tient en laisse, il s’éloigne sans un mot d’excuse et sans s'inquiéter de ce que deviendra l’assistance, livrée à ses propres inspirations.
Si stricte que soit la discipline de la cour prise en général, celle de l’intérieur du palais est peut-être encore plus rigide. Tous les pages portent, roulé autour de leur tête, un turban de corde en fibres d’aloès. Si une des femmes se permet la moindre intempérance
de langage, la moindre action contraire aux lois de
l’étiquette, elle est condamnée sur place, garottée aus- 5 sitôt par les pages, et traînée à la mort sans plus de cérémonie. Nonobstant le décorum, si absolument et si rigoureusement imposé aux domestiques du sexe ; mâle, le service habituel se fait par des femmes adultes, littéralement nues de la têteaux pieds.
Chaque mois, dès que la nouvelle lune s’est montrée, le roi se met en retraite, pendant deux ou trois jours, pour se livrer à la contemplation et au classement de ses « cornes magiques. » Ce sont des cornes d’animaux sauvages, bourrées d’une poudre qu’on suppose propre à la fabrication des talismans. Telle est la part des loisirs consacrés à la religion; tels sont, pour ainsi dire les « dimanches » du roi. Les- autres jours, il mène ses femmes, par deux ou trois cents, se baigner et s’ébattre dans les étangs; ou bien il entreprend de longues promenades dans lesquelles il marche suivi de ses odalisques et précédé de ses musiciens; derrière ceux-ci, viennent s’échelonner les officiers et les pages; lui-même est au centre du cortège, isolant le beau sexe de tout rapport avec le reste de l’assistance. Durant ces excursions, nul individu de la plèbe n’oserait se permettre de lever les yeux sur le défilé royal. Celui qui aurait le malheur d’être aperçu serait! à l’instant même relancé par les gens de la suite, dépouillé de topt son avoir, et devrait s’estimer fort heureux si rien de pire ne lui arrivait. Pareils pèlerinages ne sont pas rares, et le roi consacre parfois une quinzaine au plaisir de la navigation; mais, quel que «K)it l’emploi de ses loisirs ou la direction de ses
courses, le même cérémonial est observé : — ses musiciens, ses officiers, ses pages et ses femmes sont inévitablement de la partie, chaque fois que le roi quitte son palais.
Au couronnement, sont réservées les solennités les plus imposantes. Le prince élu débute par nouer des relations d amitié avec les rois de tous les pays voisins, en demandant à chacun de lui donner pour femme une de ses filles ; à défaut de ceci, .quelque autre gage de reconnaissance est impérieusement réclamé. La femme qui a aidé à la délivrance de la mère du roi quand celui-ci est venu au monde fait alors un pèlerinage au tombeau du souverain défunt pour conjecturer, d’après la croissance et l’aspect de certains arbres et; de certaines plantes, les destinées promises au nouveau règne. Ces pronostics tantôt annoncent que le roi mènera une vie pacifique, tantôt qu’après le couronnement, il devra se mettre à la tête d’une armée pour aller combattre soit à l’ouest ou à l’est, soit même sur l’une et l’autre frontière simultanément. D’ordinaire, la première attaque est dirigée contre le Kittara, la seconde contre le Saga. On consulte ensuite l’Esprit qui réside dans les profondeurs du lac Victoria et dont la voix se fait entendre par des moyens qui me sont inconnus, attendu que toute conversation touchant les affaires de l’Etat est rigoureusement proscrite dans le pays dont je parle. Ces préliminaires une fois réglés, le couronnement a lieu, et le roi cesse dès lors d’entretenir aucun rapport avec sa mère. Les frères qu’il peut avoir montent sur le bûcher, et lui-même
se met en campagne, si toutefois les augures l'ont ainsi décidé.
C’est par suite de ces sortes d’expéditions qu’une bonne moitié du Saga, et tout ce qui restait de l’Ouddou, ont été annexés au Pays de Ganda.