‹ Les sources du NilChapitre 12 sur 18 · LE ROI MTÉSA ET SA FAMILLE · texte numérisé non relu

LE ROI MTÉSA ET SA FAMILLE

J’obtiens le pas sur l’ambassadeur de Souvouarora lors de ma première réception à la cour du Ganda. Je déjeûne avec le roi. Deux de mes hommes partent pour leKidi. — Ma réception chez la reine-mère. — Honneur conféré à mes introducteurs. — L’auge où la reine et ses courtisans boivent à même. — Le roi se permet des innovations. — Admiration qu’excitent mes cadeaux et mes coups de feu. — Promenade côte à côte avec le roi, sous mon parasol. — Mes envoyés n’ont pas pu aller au Kidi par le Saga. — Je suis logé dans le palais. — J’enseigne au roi l’art de se servir d'un fusil. — J’obtiens la grâce du fils du bourreau et suis présenté au frère du roi. — -Chaque jour ce tyran fait périr une ou plusieurs de ses propres femmes.

Les officiers dans le Ganda sont fort recherchés dans leur tenue. Par-dessus leur premier manteau d’écorce, dont l’étoffe rappelle nos plus fins croisés de laine jaune et se maintient comme si elle était légèrement empesée, ils portent, en guise de surtout, un second manteau de peaux d’antilope cousues ensemble avec une habileté dont nos meilleurs gantiers pourraient

être jaloux. Leurs turbans, ou plutôt leurs couronnes, généralement en tiges d’abrus (i) tressées, sont décorés de défenses de sanglier polies avec soin, de baguettes à talismans, de graines colorées, de verroteries ou de coquillages. Ils ont au cou, sur les bras, autour des chevilles, soit des ouvrages de bois qui représentent des charmes, soit de petites cornes garnies de poudre magique et retepues par des ficelles ordinairement revêtues de peau de serpent. Avec leurs boucliers à houppe et leurs longues lances au fer énorme, ces barbares ont quelque chose d'imposant qui fait ressortir le caractère étriqué de nos habits d’Europe.

Craignant d’être inférieur à ce luxe, je fis la plus belle toilette qui fût à ma disposition, le 20 février, pour me rendre à l’audience que Mtésa m’avait accordée. Voici les cadeaux qui lui étaient destinés : une boite en fer-blanc, quatre écharpes de soie, un chronomètre d’or, un pistolet-revolver, un fusil rayé, trois carabines rayées et trois sabres-baïonnettes, une caisse de poudre, une de balles et une de capsules, un télescope, un fauteuil de fer, dix paquets des plus belles verroteries, enfin un service complet de table. Chacun des présents fut, comme le cérémonial l’exigeait, enveloppé dans un morceau d’indienne (2) ; puis, avec la plus grande pompe possible, précédé par l’étendard des trois royaumes britanniques unis, et entouré de mes douze gardes ornés de leurs manteaux de flanelle rouge,

(1) L ’abrus est une plante médicinale du genre glycine. — H. S.

(2) Le même usage existe dans le Nyoro, ainsi que l’indique sir S. Baker dans son Voyage au lac Albert. — J. B.

Je me rendis à la résidence du roi. Notre cortège excitait l’admiration générale, lorsque je m’aperçus que les émissaires chargés d’offrir de la part de Souvouarora une centaine de paquets de fils d’archal, que leur maître m’avait extorqués, avaient pris le pas sur moi. Je fis des remontrances aux officiers qui m’accompagnaient ; mais elles demeurèrent inutiles et nous pénétrâmes ainsi dans l’enceinte royale.

fa première cour une fois franchie, les grands offi- | ciers vinrent me saluer en habits de fête, 1 un après l’autre. On voulut me faire asseoir là, par terre, avec toute ma suite, selon la coutume des indigènes et des trafiquants ; mais, parfaitement convaincu de la nécessité d’affirmer mon indépendance et de revendiquer des privilèges princiers pour ne pas descendre au niveau des Arabes, j’assignai cinq minutes aux gens de la cour afin qu’ils avisassent aux moyens de me traiter plus convenablement, et, dès quelles furent écoulées, comme l’ordre des choses n’était en rien modifié, j’ordonnai à Bombay de me suivre et je repris le chemin de ma demeure en laissant déposés à terre les présents que nous avions apportés.

A peine d'ans ma hutte, je vis accourir Bombay tout en nage, avec plusieurs autres de mes hommes ; ils venaient m’apprendre que, sur mes plaintes, le roi ajournait la réception du message de Souvouarora et, pour me témoigner tous les égards qui m’étaient dus, m’autorisait à faire apporter avec moi mon propre siège, bien que ce fût là un des attributs exclusifs de la royauté.

Alors, je me calmai à loisir en fumant une pipe et en sirotant une tasse de thé. Ce qui me touchait le plus dans ma victoire, c’était l’humiliation de Souvouarora. Lorsque je reparus dans la seconde enceinte que je venais de quitter, j’y trouvai Une agitation et un trouble extraordinaires, personne ne sachant au juste quelles pourraient être les conséquences d’une témérité comme la mienne. Les maîtres' des cérémonies me supplièrent, avec les formes les pius courtoises, de m’asseoir sur le tabouret pliant que j’avais apporté ; et d’autres officiers se hâtèrent d’aller annoncer mon retour.

Au bout de quelques minutes, je fus introduit dans la troisième enceinte. Je m’avançai, le chapeau à la main, suivi de ma garde, à qui j’avais ordonné d’ouvrir les rangs et derrière laquelle marchaient en bon ordre les porteurs de mon présent. Parvenu à l’espèce d’enceinte que formaient les grands officiers accroupis devant le roi sur trois côtés d’un carré, je m’arrêtai et, comme j’étais en plein soleil, je me couvris de mon chapeau et de mon parasol ouvert. Ce phénomène excita l’admiration et l’hilarité universelles. Puis, m’étant assis, je me mis à contempler l’espece de mise en scène que j’avais sous les yeux.

Le roi, grand jeune homme de vingt-cinq ans, doué d’une physionomie avenante, taillé dans de belles proportions, ayant disposé avec le soin le plus scrupuleux les plis de sa toge en écorce neuve, siégeait sur une couverture rouge recouvrant une plate-forme carrée qu’entourait un clayonnage « d’herbe à tigre, » Sa

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chevelure était coupée de fort près, sauf au sommet de la tête; là, de l’occiput au sinciput, elle dessinait un relief pareil à celui du cimier de certains, casques, ou bien, la comparaison sera moins noble, à celui d’une crête de coq. Un large collier plat, une cravate si l’on veut, de petites perles agencées avec goût, un bracelet pareil, des anneaux alternés de bronze et de cuivre à chaque doigt et à chaque orteil, au-dessus des chevilles et jusqu’à la moitié du mollet, des bas ou guêtres en verroteries de la plus belle qualité, lui composaient un costume à la fois léger, correct et véritablement élégant. Il avait pour mouchoir une étoffe d’écorce soigneusement pliée, et tenait à la main une écharpe de soie brodée d’or, derrière laquelle il abritait à chaque instant son large sourire, ou dont il se servait pour essuyer ses lèvres après avoir bu le vin de banane, que lui versaient à longs traits, dans de petites gourdes taillées en coupes, les dames de son entourage, à la fois ses sœurs et ses femmes. Placés près de lui, un chien blanc, une lance, un bouclier et une femme représentaient le blason national, le symbole héraldique du Pays de Ganda. On voyait aussi sur la même plateforme, à la droite du roi, un groupe d’officiers d’étatmajor avec lesquels il semblait bavarder volontiers ; et, de l’autre côté, une bande de sorcières.

Au bout d’une heure, pendant laquelle j’avais été réduit à une muette contemplation, puisque j’ignorais la langue du pays et que personne n’aurait osé se permettre de parler en mon nom , Mtésa m’envoya Maoula pour me demander « si j’avais vu le monar-

que? » Je répondis que je prenais ce plaisir depuis plus d’une heure. Aussitôt le roi se leva, la lance à la main, pour se retirer avec son chien qu’il tenait en laisse. Sa démarche, au moment où il prenait ainsi congé de nous sans la moindre cérémonie, devait, paraît-il, nous sembler majestueuse. C’est une allure traditionnelle de sa race, qui, au dire des flatteurs, rappelle le pas du lion. Je dois convenir, cependant, que cette manière de jeter la jambe à droite et à gauche me faisait songer au dandinement maladroit des palmipèdes de basse-cour (1), et, loin de me frapper de terreur, m’empêchait de prendre Sa Majesté tout à fait au sérieux.

Après un certain temps que le roi, lié par son serment de ne pas rompre le jeûne avant de m’avoir vu, employait à prendre son premier repas, je fus admis à une audience particulière, avec tous mes hommes, mais à l’exclusion même de ses propres officiers, excepté mes deux introducteurs, Nyamgundou et Maoula.

Mtésa se tenait debout sur une cotiverture rouge , adossé à l’une des portes de la hutte, causant et plaisantant, mouchoir en main, avec une centaine de ses femmes vêtues de neuf, et qui, partagées en deux groupes, s’étaient accroupies à ses pieds. Mes gens n’osaient pas avancer tête levée, encore moins ris-

, (O A. Vambéry, en parlant de la noble démarche des grands de Bokhara, se sert d’expressions équivalentes. Voir notre édition des Voyages d'un Faux Derviche , p. 177. Il y a d’ailleurs quelques autres rapprochements à faire entre le despotisme au Turkestan et celui du pays de Ganda. — J. B.

quer le plus léger coup d’œil du côté des femmes ; courbés en deux, le nez à terre , le regard oblique, ils rampaient derrière moi. Ne me doutant guère du sujet de leurs craintes, je m’impatientais de cette attitude qui les faisait ressembler à des oisons effarouchés, et après les avoir rabroués à haute voix, je restai I debout, le chapeau à la main, l’œil fixé sur ces dames,

; jusqu’au moment oü je reçus l’ordre de m’asseoir et j de me couvrir.

Mtésa s’étant alors informé de ce qu on avait à lui dire au nom de Roumanica, Maoula répondit, évidemment flatté de parler directement au roi, « qu’on avait signalé au souverain du Caragoué l’arrivée de certains Anglais qui, remontant le Nil, étaient parvevenus jusqu’au Gani et au Kidi. » Le roi reconnut la vérité de cette nouvelle, qui lui avait également été transmise, et là-dessus mes deux guides, selon l’usage du Ganda, remercièrent leur maître avec un enthousiasme, une ferveur d’humilité, des génuflexions, qui semblaient inépuisables.

Enfin, comme le jour baissait rapidement, Mtésa passa dans une autre hutte, oü, s’étant assis sur son trône et toujours entouré de ses femmes, il me fit approcher et m’asseoir aussi près de lui que le permettait l’étiquette. Après quoi il me demanda « si je l’avais vu? » question qui impliquait de sa part un sentiment intime d’orgueil satisfait. Aussi m’empressai-je, saisissant l’occasion, d’ouvrir nos conférences en lui parlant de sa grande renommée qui m’avait attiré vers lui; puis, retirant en même temps de mon doigt un

anneau d’or : « Voici, lui dis-'je en le lui présentant, un léger gage d’amitié; vous pouvez voir qu’il affecte la forme d’un collier de chien et, comme l’or dont il est fait est le roi des métaux, il me semble de tout point approprié à votre illustre race. — Puisque c’est mon amitié que vous recherchez, répliqua-t-il, que diriez-vous si je vous indiquais une route par laquelle vous pourriez en un mois retourner chez vous? »

Je n’eusse pas mieux demandé que de répondre à cette question ; mais Mtésa qui, sans doute l’avait déjà oubliée, changea brusquement de sujet : « Quelle espèce de fusil avez-vous apportée? me demanda-t-il. Voyons celui dont vous vous servez habituellement. » Malgré mon désappointement, j’offris au roi de lui présenter mon cadeau. Il y consentit, renvoya ses femmes, et, à mesure que les objets lui étaient présentés, il s’en montrait émerveillé, les tournant et les retournant avec mille remarques puériles.

C’est ainsi que se passa ma première entrevue avec le roi. Toute la journée suivante, il l’employa à recevoir l’envoyé de Souvouarora qui, s’étant permis de me traiter d’infâme sorcier, s’envolant à la cime des montagnes pour s’y livrer à d’abominables enchantements, au lieu de dormir la nuit sous un toit, s’attira cette réponse : « Vous mentez. Si cet homme blanc eût été un méchant, Roumanica ne nous l’aurait pas adressé; ses procédés n’ont rien de mauvais. » Le surlendemain, Mtésa est allé étaler, devant tous les membres de sa famille, les magnifiques cadeaux qu’il a reçus de moi.

Enfin, le troisième jour, il m’a fait prier de me rendre au palais. Je fus introduit devant lui, dès que j’eus consenti à ne plus m’asseoir sur mon siège, mais sur un tas du foin qui sert à faire son propre trône. La première partie delajournée fut consacrée aux affaires. Ensuite, je fus requis de tuer quatre vaches, ce que je fis avec le revolver que j avais donné au roi. La dernière pourtant, que j’avais seulement blessée du premier coup, fit mine de se jeter sur moi, et je dus l’achever avec la cinquième balle du revolver, haut fait merveilleux qui me valut de bruyants applaudissements, et à la suite duquel les quatre animaux tués furent donnés à mes gens.

Le roi se mit ensuite à charger de ses propres mains une des carabines que je lui avais données, et la remettant tout armée à un page, lui enjoignit « d aller tuer un homme dans l’autre cour. » Le marmot partit; nous entendîmes la détonation et nous le vîmes revenir presque aussitôt avec la même grimace de satisfaction, le même air de malice heureuse que s’il eût déniché un oiseau, trouvé une truite au bout de sa ligne, bref, exécuté quelqu’un de ces tours d’adresse dont les enfants tirent si volontiers vanité.

« Et vous vous en êtes bien acquitté? lui dit le roi.

— A merveille ! » repartit l’apprenti bourreau.

Il ne mentait pas, bien certainement ; son maître n’entendait pas raillerie. Mais l’incident ne parut intéresser personne; aucun des assistants ne me dit et ne semblait désirer savoir quel individu avait reçu la mort des mains de ce petit drôle

A la fin de la journée, le roi se levait déjà, lorsque je le priai d’envoyer par courriers une lettre à Grant et de lui expédier un bateau qui, remontant la Kitangoulé jusqu’au palais de Roumanica, ramènerait mon ami, auquel son état maladif ne permettait pas de voyager autrement. Mtésa me répondit que personne ne voudrait porter une lettre ; mais qu’il enverrait Nyamgundou chercher Grant, sans espérer que Roumanica laisserait ses barques remonter la Kitangoulé jusqu à son palais. Puis il s’éloigna sans me laisser dire un mot déplus.

Le lendemain, il me promit d’expédier, soit par terre ou par eau, à mon choix, et dûment accompagnés, les messagers que je voulais envoyer à travers le Kidi chercher Pétherik, que je croyais alors dans le Gani.

Deux jours après, comme je lui avais posé un vésicatoire qui avait fort bien pris, mon royal client commanda un panier de fruits que nous mangeâmes ensemble, tout en discutant les mesures à prendre pour faire arriver ici Grant et Pétherik. Mtésa finit par me promettre qu’il enverrait un officier sur la Kitangoulé, tandis qu’un autre, avec deux de mes gens, se rendrait dans le Gani à travers le Soga et le Kidi ; mais, comme il importait que ces derniers lussent déguisés, je priai le roi de m’envoyer quatre robes d’écorce et deux lances. Avec une libéralité digne de son rang, il m’a fait passer vingt pièces de l’étoffe susdite, quatre lances de son arsenal, et une charge de poissons séchés au soleil, distribués en forme de bouclier autour d’un bâton.

Enfin le 27 février, deux de mes gens, Mabrouki et Bilal, porteurs de lettres et de cartes géographiques que j’envoie à Pétherik, sont partis avec un officier du Ganda et un guide du Kidi. Je leur ai enjoint de suivre, autant que possible, le cours du Nil.

J’ai eu ensuite occasion de faire une visite à la reinemère qui avait besoin de mes soins. Voulant m’y présenter avec solennité, je me fis accompagner de ma garde. et de porteurs chargés de mon trône de foin royal, de ma pharmacie, d’une pièce d’indienne, de verroteries et de bracelets en bronze et en cuivre. La résidence de la reine-mère reproduit sur une moindre échelle la disposition de celle du roi. A mon arrivée, la reine était prête à me recevoir, et, plus affable que son fils, elle me gardait, au lieu d’un accueil d’apparat, un lever de simple distraction. Aussitôt qu’on eut poussé la porte devant moi, je m’avançai vers la « hutte du trône, » chapeau bas, il est vrai, mais à l’ombre de mon parasol toujours ouvert, et je ne m’arrêtai que pour m’asseoir en face de Sa Majesté, sur l’espèce de « pouff » tout à fait rustique, dont j’avais été gratifié par son fils.

Parvenue à la pleine maturité de l’âge et de l’embonpoint, simplement vêtue d’étoffe d’écorce, assise à terre sur un tapis, le coude nonchalamment appuyé sur un coussin revêtu de la même étoffe, la reine avait pour tout ornement un collier d’abrus et un fichu roulé autour de la tête. Un miroir à compartiments, fatigué par un fréquent usage, était ouvert à côté d’elle. Devant l'entrée de la hutte, une longue tige de

ter, en lorme de broche, portant à son extrémité supérieure une coupe remplie de poudre magique, dominait quelques autres talismans du même genre ; à l’intérieur, quatre exorcistes femelles, dans leur costume fantastique, et un grand nombre de femmes se pressaient autour de leur maîtresse. Après plusieurs minutes employées à nous regarder mutuellement à distance, la compagnie féminine fut renvoyée ; je fus invité à m’approcher, une foule d’officiers furent introduits et on se mit à boire et à fumer. La reine m ayant alors adressé une consultation en règle, je lui répondis que ses insomnies, semblables à celles de la plupart des veuves, ne cesseraient que si elle se remariait ; pour ses souffrances d’estomac et de foie, quand je 1 eus examinée malgré les réclamations des officiers, je lui ordonnai deux pilules à prendre le soir et quelque modération dans le boire et le manger, restriction qui ne lui plut guère. Il n’en fut pas de même de mes cadeaux dont l’effet fut de lui faire avouer qu’elle n’avait jamais reçu de pareils trésors. En retour, elle me fit accepter (outre une vache, un paquet de poissons séchés, des cruches de pombé et plusieurs anneaux qu on porte autour des chevilles) un de ces longs tubes artistement travaillés qui servent à pomper le vin de banane. Tous les assistants avouèrent que ce présent purement honorifique était la plus haute marque de distinction qu’on pût me conférer.

Nous nous sommes donc séparés fort contents l’un de 1 autie. Quant au roi, comme preuve de satisfaction pour lui avoir amené un visiteur tel que moi, il a

promu Nyamgundou et Maoula au grade de centurion. Comme cet honneur rejaillissait un peu sur moi, je leur ai donné à chacun un bracelet de fil d’archal, dont ils ont été si ravis qu’ils se sont mis à se griser immédiatement et à nous régaler d’un concert au tambour qui a duré toute une journée.

Pendant une autre entrevue que j’eus avec la reinemère, celle-ci me dit : « On prétend que la route de l’Ounyamouési ne vous convient point ; nous vous en ouvrirons une autre à travers le Cori qui est au-delà du Saga. » Comme je voulais lui faire comprendre que mon projet était profitable au Ganda, je lui répondis: «Vous avez raison; la traversée de l’Ounyamouési m’a coûté trop de pertes et de soucis pour que je ne cherche pas un chemin moins semé d’embûches; mais les indigènes de ce pays n’envisagent pas ma venue sous son vrai jour. D’ici à deux ou trois ans, quand la route du Cori sera ouverte, et lorsqu’ils verront le commerce s'établir entre leur nation et la mienne, ils apprécieront mieux les avantages de la mission que je me suis donnée. De même qu’un grain de café dans la terre produit une abondance de fruits, de même mon arrivée ici donnera naissance à toute sorte de prospérités. » A ces mots, les assistants, de s'écrier en chœur : « Il parle bien, l’homme blanc! Il parle bien! » Alors, la reine et ses ministres, s’abandonnant aux charmes du pombé, devinrent peu à peu très-bruyants et poussé, rent des éclats de rire que n’admet pas un décorum tant soit peu rigide. Les petites calebasses ne se trouvant plus au niveau de la circonstance, on apporta de-

vaut la reine une grande auge de bois que l’on remplit de liqueur. S’il en jaillissait quelques gouttes à droite ou à gauche, les courtisans se les disputaient à l’instant même, tantôt balayant la terre de leur nez, tantôt la grattant de leurs ongles pour ne pas s’exposer à perdre un atome de ce liquide, qui représentait à leurs yeux une faveur émanée du trône. La reine elle-même, plongeant sa tête dans l’auge, s’abreuvait à la façon des animaux immondes, et ses grands officiers tinrent à honneur de lui succéder tour à tour.

Je lui offris ensuite une couverture double en laine rouge, qui aussitôt excita l’admiration générale : « Jamais, s’écriaient les spectateurs, cachant leur bouche derrière leurs deux mains, jamais si beau tissu n’est arrivé jusqu’à nous. Il traverse la hutte dans toute sa largeur; il monte plus haut qu’un homme ne peut atteindre; c’est véritablement une merveille, et l’on doit estimer l’homme qui enrichit l’Ouddou d’un pareil trésor. »

« Et pourquoi ne dites vous pas l’Ouganda? » (le pays de Ganda), m’empressai-je de demander.

« — Parce que, me répondit-on, le pays tout entier s’appelle Ouddou. C’est Mtésa qui personnifie l’Ouganda, et celui qui n’a pas été présenté au roi ne peut pas se vanter d’avoir vu l’Ouganda. »

Ensuite la reine en bonne humeur me présenta son premier ministre, son chancelier, les gardiens de ses femmes, ses bourreaux et ses cuisiniers.

L'auge fut apportée de nouveau. Inauguré par la reine, qui but la première, et dont l’attitude bestiale

L’auge à pombé (page 178),

me suggérait une comparaison peu flatteuse en me rappelant certains échantillons de la « race porcine, » ce singulier vase fut ensuite présenté par elle à chacun des convives qui, à force de boire et de chanter, de chanter et de boire, eurent bientôt transformé le palais en un véritable pandœmonium.

A mon retour chez moi, j’y trouvai Maribou, un des officiers de Mtésa, que ce dernier faisait partir avec un détachement pour aller chercher Grant sur la Kitangoulé. Cet homme ne voulut emmener avec lui aucun de mes gens, « attendu que le roi l’avait chargé trèsexpressément de se procurer tous les moyens de transport. » Je me contentai donc de lui confier une lettre pour mon fidèle associé, et lui recommandai de faire diligence, sous peine de manquer Grant, qui pourrait fort bien être sorti de la Kitangoulé avant qu’il y arrivât lui-même. Le messager de Mtésa me rassura complètement à cet égard, en m’expliquant l’itinéraire qu il allait suivre : il prendrait d’abord par terre jusqu’à l’embouchure de la Catonga, puis en bateau vers 1 île Sésé, où se trouvent à l’ancre tous les grands navires du roi du Ganda; mais, deux jours après, j’apprenais que Nyamgundou partait secrètement pour aller chercher et ramener par terre Grant et Kyengo.

Une autre affaire plus désagréable éclata ensuite. Subrepticement, on employa mes engagés à faire une saisie chez un condamné, et je les vis revenir pliant sous le poids du butin et traînant après eux, dans leurs huttes respectives, des enfants avec leurs mères, des chèvres, des chiens et mille autres dépouilles. Je-

tRo

tais fort embarrassé. D’abord j’ordonnai que tous les effets pillés seraient remis à Maoula pour le compte du roi; puis, annonçant que j’allais taire pénitence du déshonneur infligé à ma garde, je fermai pour deux jours la porte de ma tente où personne, si ce n’est mon cuisinier, ne pouvait pénétrer.

La première fois que je me trouvai ensuite en présence de Mtésa, il voulut se faire expliquer en quoi j’avais pu être offensé qu’on requît mes hommes de concourir à une saisie pratiquée par ses ordres. J’ignore s’il comprit les explications que je lui donnai ; mais, en tout cas, le page, qui, malgré mes refus, avait entraîné mes gens, fut chassé et le général en chef fut menacé d’une leçon sévère pour avoir inquiété sans autorisation les hôtes du roi.

Deux jours plus tard, comme j’étais allé passer la journée chez la reine-mère, le roi vint y faire une toilette qu’il exhiba ensuite en public. Il était coiffé d’un fez de Mascate, avait pour cravate un turban de soie fixé par une bague, pour habit un gilet sans manches, symbole d’autorité, et, au lieu de pantalon, une espèce de jupon de laine. Comme moi , il tenait, en guise de canne, une baguette de fusil qu’il faisait glisser entre ses doigts écartés. Au moment où je m’avançai chapeau bas, il entra en souriant dans la salle du trône, suivi d’une toute jeune fille vêtue de cotonnade rouge, et qui portait le fauteuil dont je lui avais fait présent et deux lances nouvellement fabriquées.

Bien évidemment, Mtésa s’efforcait de mettre en pratique le conseil que je lui avais donné lors de notre

dernière entrevue en lui parlant des innovations que chaque monarque doit introduire, s’il est ami du progrès, dans les usages du peuple qu’il gouverne. Je l’en féliciterais volontiers, n’était que je ne saurais lui parler moi-même, et que personne n’ose me servir d’interprète. Survient la reine, de très-bonne humeur, qui s’installe à côté de son fils sur un morceau d’étoffe d’écorce, bien que je lui offrisse comme siège ma pharmacie portative; mais personne dans le Ganda, pas même la mère du prince, n’ose ainsi « trôner» devant lui. Les officiers présents, au nombre d’une vingtaine, ne trouvent pas de nyan^igs assez fervents pour exprimer leur joie et leur reconnaissance : « O mon chef, ô mon roi! » s’écrient-ils à plat ventre, les jambes en l’air, balayant le sol de leurs joues et de leurs mains, comme si le monarque, en se manifestant à eux sous ce nouvel appareil, faisait preuve d’une munificence extraordinaire. Alors, deux vierges couleur d’ébène arrivent sur le théâtre, portant la double couverture de laine rouge que la reine tient de moi; exhibition nécessaire, car le roi ne doit rien ignorer de ce qui se passe. La cour entière est en extase. Le roi témoigne son approbation en posant ses mains sur sa bouche, la tête inclinée de côté avec un regard en coulisse. Les yeux de la reine se promènent tantôt sur moi, tantôt sur la couverture, tantôt sur son fils; mes gens baissent la tête de plus en plus, pour n’étre pas soupçonnés de lorgner le beau sexe, et les courtisans nyan^igent de plus belle, emportés par l’élan d’une reconnaissance ■ bien légitime à coup sûr.

LES SOURCES t> U NIL

Le lendemain, en attendant l’audience, je réussis à causer avec quelques officiers du Kidi et j’obtins d’eux, contrairement aux lois du Ganda, certains détails passablement confus sur la géographie du pays. « Au-delà de la rivière Ésoua, chez les Gallas, il existe, à ce qu’ils prétendent, un autre lac sur lequel naviguent les habitants du littoral, au moyen de trèsgrosses embarcations. Il y a aussi dans les environs une montagne excessivement haute , et couverte d’une poussière jaune que les naturels recueillent avec grand soin, etc. »

Le roi m’a fait appeler avec mes fusils, non pas pour chasser au buffle comme je le croyais, mais pour tirer des adjudants. L’un de ces oiseaux fut tué sur une branche , un autre fut abattu en s’envolant et alla tomber dans un enclos du jardin.

Pendant un instant les indigènes restèrent tous immobiles, sous le coup de la première surprise ; mais le prince, avec un bond frénétique et frappant ses mains au-dessus de sa tête : « Le Seigneur blanc, quelles merveilles!... oh! quels prodiges il accomplit! » Ce que tous les courtisans répétèrent en chœur. « Chargez maintenant, Seigneur; chargez et voyons comment vous savez vous y prendre! » poursuivit Mtésa de plus en plus animé; mais, avant que l’opération fût à moitié terminée : « Venez, venez vite !... reprit-il encore. Sachons ce qu’est devenu l’oiseau ! » Indiquant ensuite aux officiers la route qu’ils avaient à choisir, car, d’après l’étiquette du Ganda, aucun d’eux ne doit marcher derrière le roi , il leur fit traverser une cour

où ses femmes , redoutant la détonation des fusils , étaient allées se cacher. Là se trouvaient des palissades nouvellement élevées qui arrêtèrent un instant les gens de la troupe; mais le prince lança d’une voix irritée l’ordre de marcher en avant, et cette masse d’hommes, se jetant à la fois sur l’obstacle, l’eut bientôt brisé, renversé , foulé aux pieds , comme fait l’éléphant de jeunes arbres qui gênent sa marche. Pêlemêle se poussant , trébuchant les uns sur les autres , de peur d’arrêter le roi , ne fût-ce qu’une seconde , ou de se trouver à portée de ses coups , ils arrivèrent jusqu’à l’oiseau qui gisait à terre ; « Admirable! » reprit Mtésa de plus en plus émerveillé; puis , appelant les femmes qui accoururent de tous côtés dans un état d’excitation difficile à rendre, il leur fit célébrer mon adresse par des exclamations pour le moins aussi bruyantes que les siennes. Après quoi, il enjoignit de continuer, dans le même ordre, vers le palais de la reine : les courtisans en avant-garde , puis les pages , derrière eux le prince, sur les pas duquel je marchais, car je ne l’aurais précédé pour rien au monde, suivi moi-même par les femmes , au nombre de quarante à cinquante.

Pour tirer parti de la bonne humeur où je voyais le prince, et voulant d’ailleurs me mettre à l’abri des ardeurs du soleil, je lui proposai de partager avec moi la jouissance d’un parasol, et, sans attendre sa réponse, j’ouvris le mien au-dessus de sa tête. Nous nous trouvâmes ainsi côte à côte, à la grande surprise des courtisans, tandis que les femmes caquetaient le plus gaie-

ment du monde, et que le monarque, réprimant à grand’peine son orgueilleuse satisfaction , interpellait tour à tour ses flatteurs , comme s’il se sentait doublement roi de la terre en la foulant avec un tel appareil. Devenu dès lors plus familier : « Voyons, seigneur, me dit-il; convenez que vous n’avez pas tué cet oiseau avec des munitions ordinaires!... Je m’aperçois bien qu’il y a un peu de magie là-dessous. »

Voilà une idée que je n’ai pas réussi à lui ôter de la tête. Néanmoins il a essayé d’imiter mon exploit. Lorsque, sur sa requête, j’eus chargé pour lui un fusil, le prenant à deux mains et l’appuyant contre sa cuisse, il tua une vache qui avait comme par miracle échappé à nos expériences précédentes. Ce haut fait lui valut les félicitations bruyantes de l’assistance féminine , et ce fut le dernier incident notable de la journée.

Mabrouki et Bilal , revenus la veille , se sont présentés au camp; mais leur escorte, craignant qu’ils ne me donnassent le moindre renseignement avant d’avoir entretenu le roi , les força de se tenir cachés. Ils s’étaient trouvés arrêtés dans le Soga, deux marches à l’est de Kira, chez un des officiers chargés par Mtésa de veiller sur la frontière. Tout en leur donnant deux bouvillons, ce fonctionnaire les avait renvoyés vers le roi, pour avertir Sa Majesté que des hostilités venaient d’éclater entre les habitants du Soga qui étaient soumis et ceux qui ne l’étaient pas. « La lutte, selon lui, devait se prolonger encore deux mois, peut-être même davantage, à moins qu’une armée ne vînt au secours

du parti qui reconnaissait l’autorité du monarque. » Après avoir longtemps demandé une résidence plus convenable, j’ai fini par y réussir, grâce à quelques cadeaux qu’a bien voulu accepter le commandant en chef. Il m’a fait assigner un groupe de huttes situées dans un grand jardin de bananiers, sur le penchant d’une colline, et donnant sur la grande route qu’elles 1 dominent. Aucun visiteur, à l’exception des ambassadeurs fils de roi, n’a encore occupé cette résidence tout à fait aristocratique. De là j’aurai vue sur le palais; la musique qu’on y fait arrive à mes oreilles; je vois entrer et sortir les foules qui affluent de tous côtés vers le séjour royal. Aussi n’ai-je pas retardé d’une minute mon installation, réservant pour moi la meilleure hutte, distribuant les autres à mes trois officiers, et enjoignant à mes hommes de se construire un double rang de baraques, lesquelles formeront une avenue depuis nos huttes jusqu’au grand chemin. Reste à bâtir, pour me conformer aux lois somptuaires du Ganda, l’annexe destinée aux réunions d’amis et aux réceptions officielles. Sous ce rapport, et ce n’est pas le seul qu’on pourrait citer , cette race de nègres semble faite pour donner l’exemple aux autres.

Le 1 5 mars, au signal convenu (trois coups de feu) , on a répondu, de l'intérieur du palais, par la double détonation du fusil que j’avais prêté au roi , et j’ai vu paraître le monarque, toujours affectant le pas du lion, suivi du chien blanc qu’il tient volontiers en laisse. Il m’a fait signe de l’accompagner jusqu’à son trône, auprès duquel je me suis assis.

Jusqu’à ce moment, on ne lui avait pas encore rendu compte de l’espèce d’échec subi par Mabrouki, ni du retour de l’expédition envoyée à la recherche de Pétherick. L’officier qui en avait le commandement profita de l’occasion pour faire son rapport, d’après lequel il aurait, à la tête de quatre-vingts hommes, livré inutilement trois combats successifs. Le roi, chose étrange à dire, semblait l’écouter à peine : les affaires l’ennuyaient; il ne songeait qu’à mes prouesses de tir et continuait à y voir une incontestable sorcellerie dont il me demandait de lui faire connaître les procédés, secouant la tête quand je lui répétais, à plusieurs reprises, |que tout le sortilège consistait à tenir son fusil bien droit. Je me mis donc à lui enseigner comment on épaulait, comment on visait, etc. , tournant et retournant Sa Majesté dans tous les sens, bien que ces libertés parussent l’intimider tout d’abord. L’assistance, quant à elle, trouvait fort amusant de voir le monarque traité en véritable écolier, et lui-même finit par prendre en fort bonne part le sans-gêne de mes façons un peu brusques. Aussi lui donnai-je, pour le récompenser, une cravate de soie et l’anneau d’or qui me servait de cachet, ayant soin de lui expliquer « que nous tenions à honneur, nous autres gentilshommes, de ne jamais porter un bijou de bronze ou de cuivre. »

La première fois que j’ai été faire une visite au commandant en chef, j’ai rencontré chez lui la fleur de l’aristocratie et, entre autres , un des deux bourreaux qui se nommait Counza. Celui-ci sollicita de moi, comme une grande faveur, que je voulusse bien plai-

der la cause de son fils auprès du roi, et faire révoquer l’arrêt de mort prononcé contre lui. J’ai cru devoir d’abord, dans l’intérêt de ma dignité, soulever quelques objections, fondées sur ce « qu’un homme tel que moi ne peut s’exposer à la chance d’un refus. » Mais, d’après les assurances du commandant en chef, « que je ne risquais rien de pareil, » opinion admise par tous les assistants, je répondis que j’aurais grand plaisir à intercéder pour le condamné et le vieillard me serra la main dans un véritable transport de joie.

Ensuite le maître du logis, singeant de son mieux les façons de la cour, nous promenade hutte en hutte, pour mieux nous faire apprécier sa grandeur, et m’emmena seul dans un enclos séparé, où il me montra ses femmes, au nombre d’une trentaine, les plus laides que j’eusse encore vues dans ce pays. « C’était là, il ne manqua pas de me le dire, un témoignage de respect que personne n’avait encore obtenu de lui. » Mais afin que je ne m’y méprisse pas : « Faites attention, disait-il, que c’est seulement pour regarder! »

Ma faveur devenait toujours plus grande auprès du roi. Ainsi une fois qu’il était survenu quelques visiteurs, profitant de ce que je leur avais ouvert l’accès de la demeure royale, Mtésa, pour les recevoir, s’installa dans son fauteuil de fer, et moi, tout ausitôt, sur une caisse de bois que j’étais parvenu à rembourrer avec le foin royal qui devait me servir de siège. J’avais ainsi un véritable trône en miniature. Le roi se mit à rire, soit de l’absurde prohibition qui m’interdisait l’usage de mon tabouret, soit de l’habile expédient au

moyen duquel j’en venais indirectement à mes tins, c’est-à-dire à m’asseoir devant lui, selon la mode de mon pays.

J’en eus bientôt une preuve qui fut plus agréable à mon cœur. Dans une visite où je comptais trouver le roi seul, le signal de mon arrivée avait comme à l’ordinaire fait affluer une foule de courtisans. J’ai aperçu le vieux bourreau Counza et, me rappelant la promesse que je lui avais faite, j’ai demandé au roi le pardon de son fils : « Eh quoi ! s’est écrié Mtésa tout surpris, est-il bien possible que le seigneur blanc sollicite une pareille faveur? » Après qu’on le lui eut confirmé, il a donné l’ordre de mise en liberté au milieu des rires de l’assistance tout entière, moins toutefois le pauvre vieillard qui, tout ému, les yeux pleins de larmes, est venu tomber à mes pieds pour me témoigner sa reconnaissance. Le roi, que cet incident venait de mettre en belle humeur, m’interpella peu après : — « Voilà plusieurs fois que vous venez, me dit-il, sans que nous ayons parlé du Soga. Peut-être vous figurezvous que nous avons cessé d’y songer, mais il n’en est rien, je vous assure : j’attendais que mon armée fût revenue de la guerre; maintenant quelle est revenue du Nyoro, je vais en lever une autre qui, cette fois, pour tout de bon, nous ouvrira les routes du Soga. »

Puis, avant que je pusse répondre, il s’est transporté tout à coup dans une autre cour, où un petit nombre d’intimes ont eu seuls permission de l’accompagner.

J’ai eu un jour l’occasion de voir les malheureux frères du roi, qui sont, d’après la constitution du pays,

destinés à être brûlés pour la plupart après le couronnement de Mtésa. En attendant, ils vivent dans une espèce de demi-captivité, sous le rigoureux contrôle d’un officier spécialement chargé d’empêcher toute intrigue. Ils sont au nombre d’une trentaine; les uns adultes, les autres encore enfants. Plusieurs d’entre eux portent des menottes, d’autres sont à peu près prisonniers sur parole. Tous me voyaient pour la première fois, et j’étais signalé d’avance à leur admiration curieuse. Aussi, dans les intervalles du concert qu’ils exécutaient eux-mêmes pour nous distraire, ai-je dû leur montrer mes cheveux, ôter mes souliers, qu’ils ont inspectés minutieusement, et retrousser mes pantalons pour les convaincre que la peau de mon corps était blanche comme celle de mon visage. Sur ces entrefaites, Bombay est entré chargé de bananes, qu’il avait été chercher pour nourrir mes gens, presque réduits à la famine. Son arrivée a provoqué les questions du roi, et j’aipu m’assurer, témoin de sa surprise indignée, qu’il avait ignoré jusqu’alors notre situation difficile : « Il m’est arrivé, disait-il, de faire tuer jusqu’à cent courtisans dans la même journée; je suis tout prêt à recommencer, s’ils ne prennent pas mieux soin de nourrir mes hôtes, car je sais comment on guérit la désobéissance. »

Congédiant ensuite ses frères, il m’a fait passer en revue, dans tous ses détails, chaque portion de la résidence royale. Nous marchions côte à côte sous le même parasol, lorsque, m’arrêtant devant la porte d’une hutte placée immédiatement après celle ou il est

igo

censé passer la nuit : « C’est là, m’a-t-il dit, que je couche... Pas une de mes femmes n’oserait y entrer à moins d’être appelée. »

Il m’a donné à comprendre que la faveur qu’il me faisait en me révélant ainsi les secrets de son intérieur méritait bien quelque récompense. — Pouvais-je, devant cette hutte sacrée, lui refuser la boussole qu’il m’avait plusieurs fois demandée? — « Autant vaudrait, lui ai-je répondu, me faire crever les yeux et me dire ensuite de retourner chez moi, que de m ’ôter ce petit instrument, dont, au surplus, vous ignorez l’usage. » Mais par ce langage, je n’ai réussi qu’à exciter sa convoitise. Il regardait avec admiration les mouvements de cette aiguille intelligente qui montre toujours le nord, et me harcelait de ses instances réitérées jusqu’à ce que, de guerre lasse, e l’ajournai au moment oü la route du Soga nous serait ouverte : « Cette boussole n’est rien, ajoutai-je, auprès des cadeaux que je pourrai vous offrir alors. » A ces mots, il leva orgueilleusement la tête, et posant la main sur son cœur : « Voilà qui me regarde, répondit-il; aussi sûr que j’existe, ce que vous me demandez s'accomplira. Le pays dont nous parlons n’a pas de roi, et depuis longtemps déjà j’en médite la conquête. »

Je n’en refusai pas moins de lui donner ma boussole sur la foi de cette simple promesse, et il se retira pour déjeuner.

Mandé le lendemain au palais, j’y trouve le monarque entouré desesfemmes et vêtu à l’européenne, avec des pantalons que, la veille, il m’avait empruntés tout

exprès. Dieu sait comme lui va ce costume, qui lui inspire un orgueil extraordinaire. Le pantalon est trop court, les manches de la veste le sont aussi, les pieds et les mains de ce géant nègre se projettent au dehors de ses vêtements comme font les extrémités de ces quadrumanes qu’on voit gambader sur la vielle de nos musiciens nomades. D’un autre côté, l’espèce de crête de coq qui se hérisse sur sa tête, gêne singulièrement l’installation du fe\ appelé, dans cette occasion, à lui servir de couronne. Après cette exhibition, les femmes furent congédiées, et on nous conduisit dans une cour où on avait disposé par rangées une certaine quantité de bananes que nos hommes eurent ordre d’emporter, avec promesse d’en recevoir autant chaque jour. De là nous passâmes dans un autre enclos, où les femmes revinrent nous trouver; mais nous nous taisions tous, attendu que nos interprètes n’auraient osé sous aucun prétexte, même de ma part, adresser la parole aux femmes du roi. Fatigué de ce silence, je tirai mon album de ma poche et me mis à dessiner Loubouga, l’épouse favorite, ce qui réjouit infiniment le monarque, dès qu'il l’eut reconnue à la crête de coq dont elle se pare, elle aussi.

On fit ensuite défiler devant nous une vingtaine de demoiselles dans le costume de notre mère Ève, chacune portant, en guise de feuille de figuier, un très-insuffisant napperon d’étoffe. Ces filles de courtisans, toutes frottées de graisse et reluisantes comme des miroirs, allaient prendre place dans le harem, tandis que leurs pères, se roulant aux pieds du roi, manifestaient par des

nyan^igs insensés, leur reconnaissance et leur bonheur. Une telleproc'essioncythéréenne au milieu de mes gens, dont pas un n’osait lever la tête pour la regarder, me parut d’un effet si plaisant, que je partis d’un éclat de rire , et Mtésa, que mon hilarité gagnait, y répondit à l’instant de la manière la plus bruyante; mais nous n’en restâmes pas là, car les pages, cédant pour une fois à leur instinct naturel, se mirent à éclater aussi; mes gens pouffaient en dessous presque malgré eux; et les femmes elles-mêmes, portant les deux mains à leur bouche afin de n’êtrepas aperçues, s’associaient à cette gaieté contagieuse.

Et pourtant, de ces malheureuses, combien étaient destinées à une mort violente? Depuis mon changement de domicile, il ne s’estpoint passé de jour où je n’aie vu conduire au supplice quelquefois une, quelquefois deux et jusqu’à trois ou quatre, des femmes qui composent le harem de Mtésa Une corde roulée autour du poignet, traînées ou tirées par le garde du corps qui les conduit à l’abattoir, ces pauvres créatures, les yeux pleins de larmes, poussent des gémissements à fendre le cœur : « ô mon seigneur, mon roi ! ô ma mère ! « et malgré ces appels déchirants à la pitié publique, pas une main ne se lève pour les arracher au bourreau, bien qu’on entende çà et là préconiser à voix basse la beauté de ces jeunes victimes.

Femmes de Mtésa conduites au supplice (page 192).

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