‹ Les sources du NilChapitre 13 sur 18 · LE LAC VICTORIA · texte numérisé non relu

LE LAC VICTORIA

Le roi me fait une visite. — Jardinières royales. — Je suis le premier homme qui ait osé causer avec .les femmes du roi. — Elles me montent sur le dos. — Indulgence de Mtésa envers un régicide. — Flottille royale. — Beauté du rivage sur la baie Murchison. — Embarquement. — Familiarité. — Je sauve la vie d’une femme que le roi voulait tuer. — Le prêtre du Mgussa et son épouse. — Grant arrive par terre et sur un brancard. — La reine des sorcières. — Kidgouiga envoyé de Camrasi. — Ma joie en retrouvant Grant moins souffrant. — Tous nos efforts pour étudier le lac Victoria et ceux qui l’entourent ont été inutiles. — L’impuissance où le roi se trouve à nous ouvrir une route l’empêche de nous recevoir. — Nous partirons, mais sans pouvoir aller par le lac trouver l’issue du Nil.

Continuons le récit des échecs qu’ont essuyés mes tentatives dont l’objet était d’obtenir une connaissance quelque peu exacte du lac Victoria et de l’en Iroit où il laisse échapper la rivière qui, pour moi, est le Nil. Mtésa se montrait plein de bonne volonté à notre égard ; mais les espérances qu’il mettait dans sa toute puis-

sance n’avaient plus l’air que de fanfaronnades quand avortaient ses entreprises mal conçues; et, comme sa politique vaniteuse voulait qu’il nous cachât l’insuccès de ses efforts, sa conduite envers nous prenait une apparence capricieuse, d’autantplus aisément que son caractère était un bon naturel gâté par le continuel exercice d’une tyrannie, dont l’existence et l’affermissement avaient pour base l’absence de toute contrainte.

Un jour, le roi s’écria : « Où donc a-t-on logé mon ami le seigneur blanc? je veux qu’on m’y conduise sur l’heure. » A peine ces mots prononcés, qu’ofïiciers, femmes et le reste se précipitèrent d’un même élan, à travers tous les obstacles, dans la direction de ma hutte. Parmi les gens qui couraient ainsi pêle-mêle, si quelqu’un n’avançait pas assez vite, entravé par les moissons dont les champs étaient couverts, que ce fût le commandant en chef ou un simple page, peu importe, il recevait dans les reins un bon coup de poing, capable au besoin de le renverser par terre; mais, loin de s’en inquiéter, et regardant comme une faveur cette bourrade royale, il accompagnait de quelques nyan^igs son trot devenu plus rapide. En les traitant comme autant de chiens, on eût dit que Mtésa élevait ces courtisans dans leur propre estime.

Arrivé chez moi, le prince ôta le turban qu’il avait ajouté à son costume anglais, et prit place sur mon tabouret. C’est à peine si toutes mes instances purent décider le commandant en chef à s’installer sur une peau de vache, et les femmes, de prime abord, reçurent ordre de s’accroupir en dehors de la hutte. On

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leur permit cependant, à la longue, de venir contempler le seigneur blanc dans son antre. Lorsqu’elles eurent admiré tout à leur aise les nouveautés dont je régalais leurs yeux, surtout mon large chapeau de feutre mou et ma moustiquaire, je leur offris deux sacs de verroteries, présent que l’étiquette rendait indispensable, et d’autant plus impérieusement exigé que personne, parmi mes hôtes, ne voulait boire dans ma coupe.

Un autre jour qu’il avait abattu , à cinquante pas, quatre vaches à coups de fusil et logé une balle dans l’œil d’un héron perché sur une branche, Mtésa se crut un Nemrod accompli : « Ne pensez-vous pas, me disait-il, après avoir expédié à sa mère l’oiseau qu’il venait d’abattre, ne pensez-vous pas qu’un éléphant serait bien malade en face de deux chasseurs comme nous?... Soyez tranquille : à présent que je sais tirer.... et je tire à merveille, n’est-il pas vrai?... je n’ajournerai plus ces chasses à l’hippopotame que vous vouliez entreprendre avec moi.... Le lac nous verra bientôt tous les deux à l’œuvre, et les hippopotames, ce jour-là, n’auront qu’à se bien tenir. » Il y eut ce soir, pour célébrer tant d’exploits, grande fête au palais.

Le ier avril, je n’ai pas bougé de chez moi, parce que le roi et la reine sont absorbés dans une espèce de cérémonie religieuse, qui consiste à examiner et à classer leurs collections de cornes magiques, désignées par les érudits en ces matières sous le nom de fétiches, afin de s’assurer que rien ne cloche dans le régime ecclésiastique du Pays de Ganda. Cette solennité se

trouve d’ailleurs parfaitement à sa place, le jour qui suit le renouvellement de la lune. De plus, suivant une coutume ancienne, la lune étant la troisième du calendrier, tous les gens de la cour, y compris le roi, ont dû se raser la tête. Le monarque, d’ailleurs, conserve sa crcte de coq; ses pages, leurs doubles cocardes, et les autres dignitaires, les toupets diversement placés qui indiquent le rang officiel de chacun. Mes hommes ont passé tout leur temps à fabriquer des habits poulie roi.

Mtésa étant une autre fois allé chez sa mère , je me promenai, flânant du côté de l’étang où il se baigne ordinairement avec ses femmes. Je traversai les bosquets de magnifiques plantations, soignées par un essaim de belles jardinières. Toutes s'enfuirent à mon aspect, si ce n’est une seule, paralysée par l’étonnement, et qui, se précipitant à terre, s’enveloppant de sa robe d’écorce et m’envoyant maintes ruades, ne cessa d’appeler au secours que lorsque je l’eus remise sur pieds, avec assez peu de ménagements, je dois le dire, en lui reprochant son absurde conduite. Ce petit incident parut enhardir les autres fées, qui, l’une après l’autre, avec plus ou moins d’hésitation, revinrent se grouper autour de moi et finirent par s’asseoir en cercle pour admirer plus à l’aise le merveilleux « homme blanc. » Leurs exclamations ne tarissaient point. — « J’avais donc une femme, des enfants pareils à moi ?... Que n’aurait pas donné Sounna pour l’honneur de recevoir un tel hôte !... mais cette faveur céleste avait été réservée à Mtésa, et

qu’en fallait-il conclure, si ce n’est que les Esprits accordaient au jeune prince une protection toute spéciale?... «Quand je fis mine de m’éloigner, elles me retinrent à l’envi. Tantôt c’était mon chapeau qu’il fallait ôter pour soumettre mes cheveux à leur examen, et tantôt mes poches dont le contenu piquait ardemment leur curiosité. Ma montre, que je fis sonner à l’oreille de l’une d’elles, et dont le tic-tac régulier passait évidemment à leurs yeux pour une fonction vitale, devint ensuite l’objet d’une étude assidue. Chacune la voulait voir à son tour ; chacune venait se faire montrer le mouvement de ses rouages intérieurs. « Oh! finit par s'écrier l’une d’elles, il y a vraiment là de quoi faire peur.... Cachez-vous le visage!... C’est 1 eLoubari ! le maître des Esprits ! Seigneur, enfermezle maintenant ; dépêchez-vous de l’enfermer !... Nous n’avons pas besoin d’en voir davantage.... Revenez seulement un autre jour, et apportez-nous des verroteries. »

Le surlendemain, bien qu’il plût abondamment, le roi m’a fait prévenir que, partant pour la chasse aux buffles, il espérait bien que j’irais l’y rejoindre. A un mille au-delà du palais, nous le rencontrâmes dans un jardin de bananiers, vêtu exactement comme moi, le chapeau de feutre y compris, et déployant toutes les grâces d’un véritable pataud endimanché. Il me fit remettre un pot de pombé que j’expédiai chez moi, et nous partîmes dans l’ordre accoutumé pour le terrain de chasse, situé à 3 kilomètres de là. J’avais conservé mon poste d’honneur derrière le roi et en tête

des femmes distribuées par ordre de beauté, les plus présentables marchant en avant et le menu fretin à l’arrière-garde avec les lances, le bouclier du roi et les pots de pombé, sans lesquels il ne bouge guère. On pouvait prévoir aisément que, par un temps pareil, notre expédition n’aurait aucun résultat, et, en conséquence, pour tromper l’ennui de la route, je me mis en coquetterie réglée avec les femmes de Mtésa, ce qui ne manqua pas de surprendre et le monarque lui-même et chacun des assistants. Nous traversions un pays marécageux et coupé de nombreux cours d’eau sur lesquels on avait jeté autrefois des ponts, assez mal entretenus, cela va sans dire. Le premier que nous trouvâmes sur notre chemin n’offrait plus que quelques vestiges de pilotis , tout au plus bons à nous faire trébucher, et que chaque homme en passant enfonçait du talon dans la vase pour faciliter le chemin à ceux qui le suivaient. Le roi me rendit ce service, et j’en fis autant pour celles de ses femmes qui venaient derrière moi. Surprises de cette galanterie à laquelle rien ne les préparait, elles ne purent s’empêcher de rire, ce qui attira l’attention du roi et mit tout le monde en alerte, attendu que jusqu’alors pas un homme vivant n’avait osé communiquer avec les femmes de Sa Majesté.

Un peu plus loin, au bord d’un ruisseau assez profond, je propose par signes à ces dames de le leur faire traverser sur mes épaules. La première en tête hésite d’abord, puis, s’enhardissant peu à peu, finit par accepter. Loubouga, la belle des belles, qui vient im-

médiatement après celle-ci, et qui grille, ce me semble, de faire plus ample connaissance avec « l’homme blanc, » donne à sa physionomie une expression suppliante, et me tend les deux mains avec un laisser aller si parfaitement irrésistible que, malgré mon désir de ne pas attirer l’attention par une halte trop prolongée, je ne puis m’empêcher de faire droit à cette requête silencieuse. Tout ceci n’échappa point à Mtésa; mais, au lieu de m’adresser des reproches, il prit la chose en plaisanterie et, courant au commandant, qu’il avertit par un coudoiement significatif, il lui raconta tout bas ce qui venait d’arriver, comme s’il se fût agi de quelque secret. « Oh ! oh ! s’écriait son confident au comble de la surprise, à quoi faudra-t-il s’attendre maintenant? » Le fait est que ces licences devaient leur paraître fort extraordinaires. D’ailleurs, comme dans les pays qui n’ont pour loi que l’arbitraire du souverain, il faut s’attendre ici à voir tous les extrêmes.

Un jour que j’étais allé lui porter de l’alcool, obtenu pour lui servir de tonique et de fortifiant par la distillation des bananes, je trouvai le roi occupé à percevoir les tributs d’otage, jeunes filles, vaches, chèvres, etc. L’une des chèvres offertes a été pour moi le sujet d’une révélation que je note ici comme un des traits les plus surprenants de l’étrange pays où je réside. Cet animal servait d’expiation pour une tentative de régicide, qui a eu lieu dans la journée d’hier. Profitant de ce que le roi se trouvait seul, ce qui n’arrive presque jamais, un tout jeune homme est venu le me-

nacer de mort, « pour le punir, disait-il, d’avoir fait périr injustement bon nombre de ses sujets. » Mtésa lui-même m’a expliqué, par une pantomime énergique, comment les choses se sont passées. Au moment de l’attaque, il avait en main le pistolet-revolver que je lui ai donné; il le porta vivement à la tête du jeune homme, et, bien que l’arme ne fût pas chargée, celuici, saisi de terreur, prit aussitôt la fuite. Il va sans dire qu’à la hn de ce récit, regardé comme une marque de haute condescendance, tous les courtisans en ont remercié le monarque par de vigoureux nyan^igs. Mais comment se fait-il que, sous un régime où la moindre violation d’étiquette entraîne la peine de mort, un crime si grave ait été suivi d’un châtiment si doux?... Voilà ce qui me confond et ce que je n’ai pu éclaircir. Le coupable, jeune garçon de seize à dixsept ans, doué d’un extérieur agréable, en a été quitte pour offrir sa chèvre, avec les frottements d’usage et des nyan\igs par deux fois réitérés.

Après cet incident curieux, le rapport de quelques officiers nous a fait connaître (non sans provoquer une émotion générale) que deux « hommes blancs » avaient été vus dans le Nyoro, chez Camrasi, l’un barbu comme moi, l’autre à visage complètement lisse. Ces nouvelles me trouvaient tout disposé à les accueillir. Il me semblait reconnaître le signalement de Pétherick et d’un compagnon avec lequel je savais qu’il devait faire son expédition. Je voulais me hâter de leur écrire; mais le roi, tempérant un peu mon ardeur, me déclara qu’il ne trouvait pas ces informations suffisam-

ment garanties; il fallait attendre, selon lui, le retour de certains officiers qu’il avait envoyés en mission dans le Nyoro.

Quelques jours plus tard, un des plus hauts dignitaires du Ganda nommé Caggao et qui faisait partie de ma clientèle de malades à soigner, m’apprit que le roi, causant avec ses courtisans, leur avait manifesté « l’intention de me garder encore quatre mois, pour voir si Pétherick viendrait me rejoindre; au bout de ce temps, s’il n’en était pas ainsi, un domaine serait mis à ma disposition, bien pourvu d’hommes, de femmes et de bétail, en vertu d’une concession perpétuelle, de sorte que, si je venais à quitter le pays, j’y laisserais derrière moi de quoi m’y rappeler un jour. » Ces intentions, malgré leur bienveillance, s’accordaient mal avec mes projets d’avenir.

Enfin j’eus l’occasion si désirée de m’embarquer sur le lac Victoria. Mtésa avait indiqué, pour une excursion nautique, le 24 avril ; mais, dès la veille, il me fit dire de le suivre sans retard. Il était midi et je croyais à quelque erreur. Je me mis cependant à l’instant même en campagne, à travers jardins, collines et marais, longeant la côte jusqu’à trois heures, où je finis par apercevoir le roi qui, vêtu de rouge et poussant devant lui, comme une meute, son troupeau de courtisans, tirait de temps à autre un coup de fusil pour m’appeler sur ses traces. Il paraît que c’est moins le caprice que la politique qui l’a porté à changer le jour de son départ. Ceux qui doivent l’accompagner quittent tout au premier avis, sans même achever leur dîner, sous

peine de désobéissance ou plutôt de rébellion. Néanmoins beaucoup ont, probablement malgré eux, manqué à l’appel aujourd’hui et pas un bateau ne s’est trouvé à l’embarcadère.

Seulement après la nuit tombée, une cinquantaine de gros bâtiments sont venus au bruit des tambours s’amarrer au rivage. Peints en rouge avec de l’argile et montés chacun par des rameurs dont le nombre variait entre dix et trente, ils dressaient comme le col d’un cygne leurs longues proues, décorées au sommet d’une paire de cornes d’antilopes leucotis, entre lesquelles s’élevait un plumet semblable à celui de nos grenadiers. Ces embarcations venaient nous prendre pour nous mener, à travers l’embouchure d’un profond marécage fort encombré de roseaux, au port où s’abritent les bâtiments destinés au service de la cour de Bandavarogo. Il est environ à cinq heures de marche du palais, sur la magnifique nappe d’eau que j’ai appelée la baie Murchison,en l’honneur du président de la Société anglaise de Géographie. Nous atteignîmes ce port à la clarté des torches, vers neuf heures du soir, et, après un souper en pique-nique, le roi se retira chez ses femmes pour y goûter les délices d’une confortable installation, tandis que, dans la hutte solitaire où j’étais relégué, il me fallut dormir tant bien que mal sur le sol battu, mais jonché, à mon intention, de quelques brassées d’herbes encore humides. Pour tout dédommagement, j’avais la beauté du paysage que mes gens comparaient aux plus riants aspects de leur côte enchantée, mais qui, selon moi, surpassait de beaucoup

ce que j’avais pu admirer jusque-là, soit pendant mon voyage, soit le long des rivages de Zanzibar.

Le roi s’est levé, le lendemain, de fort bonne heure, et, tandis qu’on rassemblait les barques, m’a invité, sans me laisser le temps nécessaire pour ma toilette, à un déjeuner, où je n’apportais pas les plus heureuses dispositions. Ce repas que nous avalions en plein air se composait de bœuf rôti, servi dans des corbeilles, et d’une marmelade de bananes roulée dans des feuilles de bananier. Mtésa s’aidait parfois pour manger d’un couteau de cuivre et d’une espèce de poinçon, mais le plus souvent il n’employait que ses dix doigts et me faisait l’effet d’un chien vorace. Quand un morceau lui semblait trop dur pour être mâché commodément, il le retirait de sa bouche, et, par manière de régal, le donnait à ses pages, qui, après toutes sortes de nyan- {igs, avalaient ses rebuts en manifestant une joie extrême. Les reliefs du festin furent ensuite partagés entre eux, et les paniers vides revinrent aux cuisiniers. Le pombé, boisson favorite du roi, lui tenait lieu de thé, de café, de bière; mais les convives pouvaient s’estimer fort heureux, s’ils en attrapaient çà et là quelques gorgées.

Et maintenant, au lac ! vers lequel nous nous dirigeons dans l’ordre accoutumé, les grands officiers en avant, les femmes à l’arrière-garde. Une vue magnifique nous rappelle la baie de Rio-Janeiro, moins les hautes montagnes qui en forment l’arrière-plan, et qui sont ici remplacées par des collines de l’aspect le plus riant. Quinze tambours de diverses grandeurs

forment un orchestre 'qu’on appelle ma^agou^o ; en battant avec la régularité de nos engins mécaniques, ; ils annoncèrent l’arrivée du roi, et les embarcations se \ rapprochèrent aussitôt du rivage. Mais les choses ne se passaient pas comme en Angleterre, où Jacques Goudron (ainsi qu’on surnomme nos matelots), avec toute l’importance d’un maître de maison, invite les dames à prendre place et contemple à son aise leurs jolis minois. Ici, au contraire, chacun de ces pauvres diables, la frayeur peinte sur le visage, se lance à l’eau par-dessus le plat-bord , et plongeant la tête sous l’onde à la façon des canards, de peur qu’on ne l’accuse de jeter sur le beau sexe un regard indiscret, ce qui est un crime puni de mort, attend patiemment que l’installation soit terminée. Simplement vêtus de feuillage, nos matelots ressemblent à des Neptunes grotesques. Mtésa, l’habit rouge sur le dos et le feutre sur la tête, assignait à chacun sa place, distribuant les femmes dans certaines barques, ses officiers et mes engagés dans certaines autres, enfin me réservant une place dans celle qu’il occupait lui-même avec trois femmes, assises à l’arrière et tenant des calebasses remplies de pombé. Le roi, tirant le meilleur parti possible du langage delà côte qu’il s’est fait enseigner, me demandait mes conseils pour la direction de la chasse, et les suivait avec une promptitude exemplaire. Mais les eaux étaient trop vastes et les hippopotames trop effarouchés; aussi naviguâmes-nous toute la journée sans aucun résultat. Nous atterrîmes une seule fois pour manger, et par ce « nous, » il faut entendre

seulement le piince et moi, les pages et quelques officiers favoris; quant aux femmes, elles firent diète. La principale distraction du roi, pendant cette fastidieuse journée, consistait à diriger son orchestre de tambours; il changeait les musiciens, réglait le diapason, notait au passage la moindre faute de rhythme, et se montrait de tout point un dilettante consommé.

Le lendemain fut la répétition exacte de la veille, si ce n’est que le roi se familiarisa de plus en plus, à mesure que nous pouvions mieux nous entendre. Les plaisanteries qu’il se permet ne sont pas toujours du meilleur goût. Il lui est arrivé, par exemple, de se j cramponner à ma barbe, quand le roulis du bateau , dérangeait quelque peu son équilibre.

Las de fouiller un à un tous les coins et recoins de la crique sans trouver le moindre hippopotame, le roi nous a dirigés, le 26, vers une île occupée par le Mgussa, divinité du lac, non pas en personne, car le Mgussa est un Esprit, mais par une espèce de délégué ou de représentant qui sert à communiquer au roi du Ganda les secrets du mystérieux abîme. Une fois à terre, on débuta par un pique-nique où le pombé ne fut point épargné ; puis le cortège se mit à circuler jdans une espèce de verger qu’il moissonnait gaiement, chacun paraissant animé des meilleures dispositions,

I lorsqu’une des femmes, charmante créature par parenthèse, eut la malheureuse idée, croyant être agréable au roi, de lui présenter un fruit qu’elle venait de cueillir. Aussitôt, comme pris d’un accès de folie, Mtésa entra dans la plus violente colère : « C’était la

première fois, disait-il, qu une femme s était permis de lui offrir quelque chosel » et là-dessus, sans alléguer d’autre motif, il enjoignit à ses pages de saisir la coupable , de lui lier les mains et de la faire exécuter sur-le-champ.

A peine ces mots prononcés, tous les jeunes drôles à qui le roi s’adressait déroulèrent en un clin-d’œil les turbans de corde qui ceignaient leurs têtes, et, comme une meute de bassets avides, ils se précipitèrent sur la belle créature qui leur était livrée. Celle-ci, indignée que de pareils marmots se crussent autorisés à porter1 la main sur sa royale personne, essaya d abord de les repousser comme autant de moucherons importuns, tout en adressant au roi des remontrances passionnées ; mais, en peu d’instants, ils l’eurent saisie, renversée, et tandis qu’ils l’entraînaient, l’infortunée nous adjurait, le commandant et moi, de lui prêter aide et protection. Loubouga cependant, la sultane préférée, s’était jetée aux genoux du roi, et toutes ses compagnes, prosternées autour de lui, sollicitaient le pardon de leur pauvre sœur. Plus elles imploraient sa merci, plus semblait s’exalter la brutalité naturelle de ce tyran, jusqu’à ce qu’enfin, s’armant d’une espèce de massue, il en vint à la lever sur la tête de sa malheureuse victime.

J’avais pris le plus grand soin, jusqu alors, de n intervenir dans aucun des actes arbitraires par lesquels se signalait la cruauté de Mtésa, comprenant de reste qu’une démarche de cet ordre, si elle était prématurée, produirait plus de mal que de bien. Il y avait

toutefois, dans ce dernier excès de barbarie, quelque chose d'insupportable à ma nature britannique, et lorsque j’entendis mon nom prononcé d’une voix suppliante, je m’élançai vers le roi, dont j’arrêtai le bras déjà relevé, en lui demandant la vie de cette femme. Il va sans dire que je courais grand risque de sacrifier la mienne en m’opposant ainsi à ses caprices; mais mon intervention , par sa nouveauté hardie , fit sourire Mtésa, et la prisonnière fut immédiatement relâchée.

La hutte habitée par le représentant du Mgussa était décorée de maint et maint symbole mystique, et entre autres d’une rame, qui est l’insigne de ses hautes fonctions. Nous y étions installés depuis quelques minutes, arrosant de pombé nos insignifiants bavardages, quand cette espèce de « médium spirituel » vint nous y rejoindre dans un costume bizarre, analogue à celui des sorcières. Il portait un petit tablier de peau de chèvre blanche , décoré de nombreux talismans, et en guise de masse ou de canne, se servait d’un léger aviron. Ce n’était point un vieillard; mais il en affectait toutes les allures, la démarche lente et débile, la toux asthmatique, le regard vague , le parler marmottant. Feignant de gagner à grand’peine l’extrémité de la hutte, oü se trouvait ce que je pourrais appeler son « trophée magique, » il se mit, une fois assis, à tousser pendant une demi-heure de suite; sa femme parut alors, se donnant les mêmes airs, et, comme lui, jouant une vieillesse anticipée. Mtésa me regardait en riant, et de temps à autre, jetant les yeux sur ces créatures étranges, semblait me demander ce que je pensais d’elles.

Personne, du reste, n’élevait la voix, si ce n’est la prétendue vieille, coassant comme une grenouille pour avoir de l’eau, et qui fit ensuite beaucoup de façons lorsqu’il fallut avaler celle qu’on lui apportait. La première coupe n’étant pas assez pure à son gré, on dut lui en procurer une seconde, oü elle se contenta de mouiller ses lèvres; après quoi, geignant et boitant toujours, elle s’éloigna comme elle était venue.

L’agent du Mgussa fit alors signe au commandant et à plusieurs des officiers, qui se groupèrent immédiatement autour de lui, et, après leur avoir notifié à voix très-basse les volontés de l’Esprit du lac, il disparut à son tour. Ses révélations n’avaient sans doute rien de favorable, car nous retournâmes aussitôt à nos barques, pour rentrer ensuite dans notre résidence provisoire. A peine y étions-nous, qu’un fort détachement d’officiers tout récemment revenus du Nyoro, se présenta pour rendre hommage à Sa Majesté. Leur retour au pays datait déjà de cinq à six jours, mais l’étiquette ne leur avait pas permis de paraître plus tôt devant le roi. Ils se targuaient de grands succès, obtenus sans aucune perte. Mtésa leur raconta les incidents de la journée, insistant spécialement sur mon intercession chevaleresque, à laquelle tous les assistants se hâtèrent d’applaudir : « Le seigneur blanc, disaient-ils, savait bien ce qu’il avait à faire, attendu que, dans son pays, il dispense la justice comme un roi. »

Un jour que nous étions descendus vers la pleine eau du lac, on m’a dit qu’il existait de ce côté, un passage

Grant, voyageant, du Karagoué à l’Ouganda (page 209).

vers le Soga ; mais qu’il oblige à beaucoup de détours, étant parsemé de bas-fonds et de récifs; en le suivant on rencontrerait l’île de Kitiri. Aucune autre île de ce nom n’est d’ailleurs connue des naturels bien que leurs embarcations, côtoyant la rive occidentaledu lac, soient descendues jusques à Oukéréoué (1). La plus grande île du lac Victoria paraît être celle deSésé(2), en face de l’embouchure de la rivière Catonga. On y trouve, comme dans celle où nous avons passé la journée du 26, un des grands prêtres du Mgussa. C’est là que sont en réserve les plus gros bâtiments de la marine royale, et on en tire une quantité d’écorces, dont la qualité supérieure ajoute à la renommée de l’île.

Lorsque je rentrai chez moi, le i£r mai, je trouvai ma hutte encombrée d’une vingtaine d’hommes qui prétendaient, sur la route du Caragoue au Ganda, avoir dépassé Grant, qu’on portait sur un brancard et qui ne semblait avoir avec lui aucune des marchandises sur lesquelles je comptais.

Cependant, le surlendemain, je reçus une lettre de Grant où il m’annonçait qu’il arrivait en bateau sur la Kitangoulé. Je portai sans retard cette nouvelle au monarque. La route du palais était encombrée d’une foule immense. En dehors de la principale entrée,

(1) L’île d’Oukére'oué, qui a fait donner au lac Victoria le premier nom sous lequel il a été connu en Europe, est située à cette partie méridionale qu’avait vue Speke lors de son voyage de 1 858. — J. B.

(2) On dit que les Sésé forment un groupe d’îles ; mais la carte de Speke ne l’indique point. — J. B.

entouré de serviteurs nombreux accroupis à ses pieds, le roi siégeait dans son costume national, ayant à côté de lui deux lances et un bouclier. Les pages, assis à sa droite, guettaient ses volontés les plus fugitives ; à sa gauche, un petit groupe de femmes, commandées par les sorcières, se tenaient prêtes à lui verser le pombé. Devant lui, disposés en carré profond, immobiles sur leur séant, étaient les officiers victorieux qui ont dirigé la dernière campagne. Leurs costumes n’avaient rien d’uniforme : on reconnaissait les nobles à leurs peaux de chat-pard et à la dague passée dans leur ceinture; les plébéiens, à leurs vêtements d’écorce bariolés et à leurs manteaux de cuir de vache ou d’antilope ; mais tous avaient le visage et les bras peints en rouge, en noir ou en couleur de fumée. Dans un espace vide, laissé au milieu du carré qui faisait face au roi, les armes du Ganda se trouvaient disposées sur trois rangs : en avant, l'énorme tambour de guerre, recouvert d’une peau de léopard et placé sur un large tapis de ces mêmes peaux : derrière, un trophée d’armes disposées autour d’une tige de fer, des lances, dont quelques-unes étaient en cuivre, des boucliers de cuir ou de bois, bref, toutes sortes d’engins offensifs et défensifs; en troisième ligne, ce qu’on pourrait regarder comme l’arsenal spirituel ou comme la divinité même de ce pays, représentée par un grand nombre de talismans, variés à l’infini. En dehors du carré, sur la même ligne que le roi, les armes de sa maison : un très-beau chaudron de cuivre, fabrique française, dont le pourtour était surmonté de clochettes de bronze, fixées à des supports de fil de

cuivre gracieusement recourbés en cou de cygne, deux lances neuves, un bouclier de cuir peint et diverses baguettes magiques déposées sur un tapis en peau de léopard; le tout donnant l’idée la plus exacte de la magnificence que peut déployer un roi barbare. Chaque chef de corps venait expliquer à son tour les services militaires de sa division; Mtésa écoutait attentivement, puis il distribuait les récompenses et les châtiments: aux bons et vaillants soldats, des gourdes pleines de pombé puisé dans de grosses jarres de terre cuite; elles étaient reçues avec les nyan^igs les plus véhéments : pour les lâches, un arrêt de mort. Dès que la sentence fatale était prononcée, un violent tumulte éclatait sur un point donné de cette foule compacte: le condamné luttait, avec d’énergiques imprécations, contre ses voisins, qui se jetaient sur. lui, le précipitaient par terre, et l’arrachaient, pieds et mains liés, des rangs de la multitude.

Dans une visite que j’ai faite un autre jour à la reine mère, j’ai eu l’occasion de la suivre chez la principale des sorcières où elle se rendait. Celle-ci a reçu Sa Majesté avec une hauteur singulière, et au lieu de m’autoriser à m’asseoir sur ma boîte à fourrage, elle a fait jeter par terre, tout exprès pour me servir de siège, une brassée d’herbes. Les deux princesses gardaient le monopole de la conversation ; la sorcière, à qui l’on avait apporté une pelletée de terre glaise et qui s’en régalait avec une satisfaction gloutonne, attestée par des grognements d’animal immonde, finit par me lancer un débris de sa pitance. M’imaginant que c’était quelque

pâtisserie inconnue, je la saisis au passage et la portai à ma bouche; mais l’âpreté de cette substance me la fit cracher tout aussitôt, ce qui parut égayer les personnes présentes.

Le 1 1 mai, ; ’ai reçu de Grant quatre lettres, datées du 22 avril au 2 mai. Écrites delapropriété de Maoula, elles justifient pleinement les rapports annonçant au roi que mon ami venait du Caragoué, par la route de terre. 11 semble que les gens de l’escorte, redoutant les périls d un voyage sur le lac, s’y sont dérobés par une tromperie que mon collègue n’a pas su déjouer.

Mabrouki et Bilal, partis le 22 avril, ainsi queBudja et ses dix hommes, sont revenus du Nyoro, le 14 mai, avec quatre envoyés du roi Camrasi, à la tête desquels est Kidgouiga. Le bruit transpire que Mtésa, conformant sa politique à mes prudents conseils, a tâché de se concilier Camrasi, et qu’au lieu d’une armée, il lui a fait passer, à titre de cadeau, deux bracelets de fil de cuivre. Camrasi a répondu à ces avances par l’envoi de deux dents d’éléphant. Kidgouiga nous a déclaré que la caravane de Pétherick n’était pas dans le Nyoro et n’avait jamais pu pénétrer jusque-là; elle a jeté l’ancre à la hauteur du Guéni (1). On ne parlait du reste que de deux hommes blancs, dont un barbu, l’autre rasé, qui s’informent de nous avec le même empres-

(1) Cette obscure allusion, que l’on faisait ainsi pour la seconde fois aux trafiquants sous les ordres de Debono, et à leur station de Faloro, s’est trouvée en partie vraie, en partie erronée, ainsi que le lecteur pourra le constater ci-après.

{Note du cap. Speke dans la 20 édition de son livre.)

ment que nous mettons à nous informer d’eux ; ils ont des sièges et portent un costume pareil aux miens; leurs fusils, leurs meubles sont exactement les mêmes que ceux dont ma hutte est garnie. En de certaines circonstances, ils ont fait passer à Camrasi un collier de verroteries, et de son côté, pour ne pas demeurer en reste vis-à-vis d’eux, ce prince leur a expédié bon nombre de femmes et de dents d’éléphant. Le roi du Nyoro est disposé, si je le désire, à me faire arriver par eau jusqu'au point où ils sont arrêtés. La voie de terre, en effet, passant par le Kidi, comprend dix étapes, à travers les jungles, dans un pays habité par des sauvages qui donnent la chasse à tous les voyageurs et pillent indifféremment ce qui passe à leur portée.

Ce trajet n’en est pas moins fait, de temps à autre, par des habitants du Nyoro et du Guéni, qui se dérobent aux attaques en faisant voyager de nuit les troupeaux de bétail et les cargaisons de peaux de singe qui constituent leur principal commerce; mais ces tentatives sont rares, attendu les risques auxquels elles exposent ceux qui les entreprennent.

Baraca et Oulédi, expédiés du Caragoué à la date du 3o janvier, ont résidé chez Camrasi pendant plus d’un mois, et ne pouvant obtenir qu’il les fît conduire dans le Guéni, voulaient revenir me trouver en compagnie de Mabrouki et de Bilal. Le roi du Nyoro leur a également refusé cette autorisation, ne pouvant les renvoyer, disait-il, ailleurs que dans le pays d’où ils venaient. Ce prince a ouï parler de mes chasses avec Mtésa, comme aussi de la tentative faite par Mabrouki

et Oulédi pour arriver au Guéni, en passant par le Soga. Outre les verroteries que Baraca lui a remises de ma part, il s’est fait donner le sabre d’Oulédi, en menaçant ce dernier de le garder à jamais captif dans ses F'tats, parce qu’il n’avait point acquitté un droit de séjour. Mabrouki ajoute qu’ils ont été retenus cinq journées entières dans un village situé à une heure du palais de Camrasi, avant qu’on leur permît de se présenter devant le monarque. Mais aussitôt après la première audience, et lorsque l’échange des présents eut été consommé, ils reçurent ordre de partir dès le lendemain, « attendu que les gens du Ganda, selon Camrasi, sont de misérables pillards sans foi ni loi. »

Parmi mes déceptions, il faut compter l’impossibilité où s’est trouvé Grant d’explorer le lac, de la côte duquel nous n’avons presque encore vu aucune partie.

Nous étions chez la reine-mère un jour, lorsqu’on est venu prévenir Mtésa que le colonel ou général Congaou demandait pour son régiment l’honneur d’être passé en revue par le roi. Nous sortîmes donc pour cette solennité.

On se ferait difficilement une idée de l’étrange spectacle qu’offraient tous ces hommes à peu près nus, sauf la peau de chèvre ou de chat qui pendait à leur ceinture, et barbouillés de peintures de guerre, suivant le goût de chaque individu; une moitié du corps rouge ou noire, l’autre bleue, mais sans aucune distribution régulière de ces couleurs invariables. Il n’y avait de strictement uniforme que les armes : chaque soldat, muni de deux lances et d’un bouclier, les tenait dis-

posés comme à l’approche de l’ennemi, et ils s’avancaient ainsi sur trois rangs, à quinze ou vingt mètres de distance l'un de l’autre, du même pas allongé, pliant les jarrets pour se donner plus d’élan. Derrière chaque compagnie venait le capitaine, reconnaissable à son costume encore plus fantastique. Enfin, à la suite de tous, le grand colonel Congaou, qui nous rappelai* Robinson Crusoé, avec son jupon de peau de chèvre longue toison blanche, son bouclier de cuir en forme de violon, décoré à ses six extrémités de touffes de poil blanc, ses jarretières frangées au-dessous du genou, et son casque recouvert de verroteries, orné d’un panache de plumes rouges. Au centre de ce dernier s’élevait, s’inclinant en arrière, une tige terminée par un bouquet de poils de chèvre. Après plusieurs charges par compagnie, les officiers coururent sur le roi, la lance haute, avec mille protestations frénétiques de zèle sans bornes et de loyauté à toute épreuve. On les couvrit d’applaudissements, et la parade se trouvant terminée, chacun de nous rentra chez lui.

Le 27 mai, au moment où je me trouvais avec le roi, notre causerie fut agréablement interrompue par de lointaines détonations qui nous annonçaient l’arrivée de mon camarade. Je pris tout aussitôt congé pour aller le recevoir. Inutile de dire toute la joie de cette réunion, après tant d’anxiétés et de mutuels regrets. Heureux de voir Grant assez bien rétabli pour en être venu à boiter, deçà delà, sans trop de fatigue, j’écoutai, en riant aux éclats, l’amusant et pittoresque récit de son pénible voyage.

Budja, l’ambassadeur nommé par le roi, est venu, en compagnie de Kidgouiga, prendre mes hommes et mes lettres, afin de retourner chez Camrasi, lui demander passage à travers ses Etats pour se rendre dans le Guéni. Je voulais, au préalable, m’entendre avec Mtésa, mais les envoyés ont répondu qu’aucun ordre ne les autorisait à s’arrêter dans ce but, et 'ils sont partis immédiatement.

Le roi, auquel j’ai fait passer, comme présent, un fusil double et des munitions, nous a convoqués, Grant et moi, pour un lever solennel, pareil à celui qui marqua mon arrivée.

On voudra bien ne pas perdre de vue qu’en prolongeant ainsi notre séjour chez Mtésa, et par toutes ces négociations si difficiles à mener de sang-froid, nous nous proposions toujours le même objet, celui de nous faire montrer le Nil à son issue du lac, et de vérifier ainsi un phénomène sur lequel, depuis longtemps, mon esprit ne conservait aucun doute. Sans le consentement, que dis-je? sans le concours et la connivence de ce capricieux sauvage à qui j’avais affaire, il ne fallait pas songer à la réalisation de ce projet. On ne s’étonnera donc pas que je fusse constamment au guet, pour glisser à propos, dans le cours de tous nos entretiens, quelques paroles de nature à nous rapprocher de ce grand but. L’occasion, cette fois, me semblait favorable, et nous risquâmes une requête directe, tendant à obtenir des embarcations pour essayer de nous rendre par eau vers le Guénî, en supposant que le lac et le fleuve fussent navigables sur leur parcours entier;

Le déjeuner des gardes du roi Mtcsa (page 21G).

LES SOURCES DU NlL

nous demandions aussi que Kitounzi nous accompagnât avec une mission officielle, afin de ramener tout ce qui serait fait à notre important dessein de frayer pour le commerce une nouvelle voie par laquelle trouveraient leur chemin vers le Ganda les divers articles de fabrique européenne. Nous n’en vînmes pourtant pas | à nos fins. La pétition, attentivement écoutée, et qui | avait été parfaitement comprise, comme nous le prou- ; vèrent plusieurs commentaires, n’obtint aucune réponse directe.

Le lendemain de cette entrevue j’ai fait porter au roi la boussole qu’il me demandait depuis longtemps. Transporté de joie, il dit à Bombay puis à Maoula qu’en me privant pour lui d’un pareil instrument, je lui donnais une preuve d’affection inaltérable.

Deux jours plus tard, la reine-mère nous promettait d’intervenir dans la question à laquelle son fils ne nous avait pas répondu.

En réalité, c’était bien là notre premier rayon d’espérance, et je m’occupai d’organiser nos opérations futures de manière à leur faire produire quelques résultats pratiques, sans effaroucher l’humeur capricieuse de notre hôte. Tandis que j’inspecterais le fleuve et que j’essayerais de naviguer jusque dans le Guéni, Grant, me disais-je, retournera par eau dans le Caragoué pour aller y chercher notre arrière-train ; cette traversée sur le lac lui permettra de se procurer les informations dont il a été frustré par les manœuvres duchefdeson escorte. Noustombâmes d’accord làdessus, et tout semblait aller au mieux, car une fois

assurés de communiquer un jour ou l’autre avec Pétherick, il nous restait encore beaucoup à faire soit dans le Ganda, soit dans le Soga.

Plus tard un certain Mourondo, que nous avons rencontré au palais de la reine, et qui paraît être allé jadis jusqu’à la frontière du Masaï, nous a affirmé qu’il faudrait un mois de navigation pour se rendre de Kira, le district le plus oriental du Ganda, jusqu’au Masaï, où se trouve un autre lac, joint par un détroit au Victoria, et où les barques du roi Mtésa vont fréquemment chercher du sel. Néanmoins , la plus grande partie de ce voyage pourrait être faite en quatre étapes par la voie de terre, après quoi on n’aurait plus à naviguer que pendant trois jours.

Cependant nous n’avancions à rien. Le 18 juin, nous priâmes Mtésa de permettre que, d’ici au retour des émissaires qu’il avait dépêchés au Nyoro, j’allasse visiter le pays des Masaïs et ce lac salé dont on m’affirme l’existence à l’angle nord-est du Victoria, tandis qu’avec plusieurs de ses barques Grant irait au Caragoué chercher de la poudre et des verroteries.

Le roi y consentit immédiatement; mais rien de cela n’eut lieu.

Nous réussissions bien à force d’adresse, comme un jour où nous lui envoyâmes un masque et des joujous d’enfant, à obtenir des audiences ; mais ces dernières nous valaient à peine pour résultat d’avoir de quoi nourrir nos gens

Enfin une fois que les envoyés du Soui et du Caragoué prenaient congé du roi, je rencontrai Kyengo,

Lever de Mtésa (page 210).

qui fut très-communicatif. Jadis il avait été, me dit-il, avec Sounna , le père de Mtésa, quand ce roi , avec toutes ses forces disponibles, voulut conquérir les pays que je me propose de traverser; mais, malgré les encouragements que le roi donnait en personne à son armée, il échoua de la manière la plus complète. Si j’en croyais Kyengo, je retournerais au Caragoué, où Roumanica me fournirait une escorte pour arriver dans le Nyoro par les montagnes de Nkolé. Mais, quand il s’est aperçu que cela ne rentrait nullement dans mes vues et que je protestais énergiquement conj tre toute idée de revenir sur mes pas, il m’a proposé de m’embarquer sur le Nil et de descendre ainsi jusque dans les États de Camrasi.

Je ne demandais pas autre chose, le lecteur le sait déjà; mais, le roi du Nyoro ayant, tout récemment, mal répondu aux démarches de Mtésa, comment faire accepter à notre hôte une pareille combinaison ? — « Mon intention, dis-je à Kyengo, est de pressentir d’abord Mtésa sur l’expédition à travers le Soga et le Kidi ; je lui parlerai ensuite de retourner à Zanzibar, en suivant la route du Masaï, et, pendant que tout ceci sera débattu, j’affecterai la plus grande indifférence à l’égard de Camrasi ; mais, quand les autres combinaisons auront avorté, ce qui est immanquable, je solliciterai le passage par le Nyoro comme notre dernière et notre unique ressource. Encore faudra-t-il voir le roi, pour lui parler à cœur ouvert, et son refus de se montrer nous laisse dans le plus grand embarras. » — & Si vous ne le voyez pas, m’a répondu

Kyengo, c’est tout simplement qu’il a honte de montrer son visage après toutes les belles promesses qu’il vous a faites et qu’il se sent hors d’état de réaliser. Prenez patience, et tout finira pour le mieux. »

Cette triste nouvelle nous fut confirmée quelques jours plus tard par la reine-mère en personne. Comme nous lui disions que, sans cesse éconduits par son fils, nous venions implorer son influence supérieure et sa bienveillance inépuisable. « Je vois, a répondu la reine, que notre hôte n’est pas au courant de ce qui se passe.... Mon fils a fait pratiquer successivement tous les chemins, et, ne pouvant vous en frayer aucun, se sent honteux vis-à-vis du seigneur blanc. — En ce cas, Majesté, que faut-il faire? — Le seigneur devrait retourner au Caragoué, où il passerait encore un an jusqu’après le couronnement de mon fils. Les princes voisins rechercheront alors l’amitié de Mtésa, et toutes les routes s’ouvriront devant ses protégés. — La difficulté, c'est que le seigneur blanc ne veut pas reculer d’une semelle ; la mort même lui semblerait préférable. — Ceci pour le coup, n’a pas le sens commun!... il ne devrait pas se montrer si obstiné. Du reste, avant de rien ajouter, je veux envoyer un message à mon fils. Le seigneur blanc, dès demain, accompagné de Caddou, de Kyengo et de Viaroungi, pourra se présentera Mtésa et lui dire tout ce qu’il a sur le cœur.... Ceci, je pense, amènera la conclusion de l’affaire. » Tout le monde alors se retira, si ce n’est Caddou et quelques-uns des officiers de la reine, attendant le message dont elle se proposait de les charger pour son

Audience chez la reine-mère (page 220).

fils. Bientôt cet officier, venant à nous rejoindre, nous a dit « que nous n’avons pas la moindre chance d’obtenir le passage auquel nous aspirons; la reine a sur cette question un tel parti pris qu’aucun raisonnement ne saurait désormais l’ébranler. »

Cependant, le 3 juillet, qui était le surlendemain de I notre entrevue avec la reine-mère, Mtésa nous conj fronta dans une audience solennelle avec les officiers de la reine, Caddou et Kyengo. Ce dernier montra promptement qu’il intriguait pour nous décider à retourner par le Caragoué. Mtésa, perdant enfin patience , lui ordonna de sortir avec ses gens, et nous fit approcher du trône.

Nous touchions au moment du triomphe, et les difficultés qui s’opposaient à la continuation de notrevoyage se trouvèrent soudainement levées ! Le roi nous laissa voir presque aussitôt le motif qui avait le plus agi sur sa détermination. « Il ne lui convenait pas, disait-il, de recourir à Roumanica pour tout ce dont il avait besoin; il voulait que ses hôtes vinssent à lui sans obstacle ; Roumanica, d’ailleurs, lui avait fait demander de ne pas permettre que nous sortissions du Ganda, et voulait qu’on nous rendît à lui quand nous aurions terminé nos excursions dans ce royaume.

I Qu’était Roumanica pour se permettre un pareil langage? Quelle déférence devait-on à Roumanica? Mtésa n’était-il pas le roi du pays, et, comme tel, parfaitement libre d’agir à sa guise?» Nous accueillîmes ces bravades par un sourire d’approbation. De plus en plus exalté par les fumées qui lui montaient

à la tête, l’orgueilleux Mtésa me demanda « qui je préférais de Roumanica ou de lui ? » Question délicate, que j’éludai de mon mieux en disant que j’aimais beaucoup Roumanica, dont l’éloquence et l’humeur communicative m’avaient charmé. « Quant à Mtésa, je l’aimais aussi, parce que ses manières ressemblaient aux miennes et parce que son aptitude à profiter de mes leçons me l’avait rendu cher à tout jamais. »

J’éprouvais une satisfaction de plus en plus vive en m’assurant que mon succès n’était pas un rêve; Budja venait d’être désigné pour nous escorter dans le Nyoro ; il était prescrit au grand amiral de nous préparer des barques, afin que nous pussions arriver par eau chez Camrasi. Viaroungi, parlant au nom de Roumanica, se borna donc à solliciter le roi d’envoyer au Caragoué une armée pour opérer contre Rogéro, le frère dont nous avons raconté la révolte. Cette demande fut encore repoussée, sous prétexte que toutes les troupes disponibles étaient en campagne jusqu’à nouvel ordre.

Le lendemain, Mtésa me demanda « combien de vaches et de femmes je voulais emmener? » Il avait en même temps levé la main, et, les doigts écartés, m’engageait à compter par centaines les têtes qu’il me fallait. Je lui répondis que cinq vaches et autant de chèvres nous suffiraient amplement, car je ne voulais pas surcharger nos bateaux, à partir de la crique Murchison. Quant aux femmes, je les refusai, en alléguant des motifs qui devaient lui paraître plausibles. « En revanche, ajoutai-je, le roi m’obligerait fort s’il voulait

pourvoir chacun de mes gens d’une pièce de drap d’écorce et donner une petite défense d’éléphant à chacun des porteurs de l’Ounyamouési, qui me demandaient à s’en retourner chez eux. Ils étaient au nombre de neuf. »

Tout ceci fut accordé sans la moindre hésitation, après quoi, se tournant de mon côté : « Il est donc bien vrai, seigneur blanc, me dit le roi, que vous désirez vous en aller? — Certainement, répondis-je, car voici quatre ans, et plus, que je ne suis rentré chez moi. » Je comptais une année par cinq mois, ainsi que cela se pratique en ces pays-ci.

Mtésa me renouvela ses propositions le jour suivant, et paraissait me voir avec regret persister dans mes refus, lorsque Budja intervint, assurant que je ne connaissais pas la région oü je m’engageais, et que, parmi les jungles où sévissait la famine, j’aurais à me repentir de ne m’être pas assuré les subsistances nécessaires. Là-dessus le roi a donné ordre qu’on mette à ma disposition soixante vaches, quatorze chèvres, dix charges de beurre, une de café, une de tabac, et cent pièces d’étoffe d’écorce pour habiller mes hommes. C’était une générosité vraiment royale.

Sur le rapport du grand amiral qu’il existe des basfonds dangereux avant le district du Kira, avec lequel on n’a jamais établi de navigation directe, et qu’au delà des cataractes infranchissables s’opposeraient à ce que nous pussions descendre le fleuve, il a été convenu que nous nous transporterions d’abord par terre à Rondogani.

Enfin le 7 juillet, Mtésa nous a invités de bonne heure à venir prendre congé de lui. Dans mon désir de ne lui laisser que des impressions favorables, j’obéis à l’instant même. J’avais pendu à mon habit le collier que je tenais de la reine, le couteau dont luimême m’avait fait présent, et je cherchais à ne réveiller chez lui que les idées les plus flatteuses pour son imagination, évoquant tour à tour les souvenirs des parties que nous avions faites ensemble sur le lac, des exploits dont il m’avait rendu témoin, vantant son adresse, et le berçant des brillantes perspectives qui s ouvraient devant lui, aussitôt que le commerce serait inauguré entre l’Angleterre et l’Afrique centrale. Nous nous levâmes alors pour nous incliner à l’anglaise, la main sur le cœur, et Mtésa, qui nous avait répondu avec une sensibilité de bon goût, nous rendit exactement notre salut, geste pour geste, à l’instar d’un véritable singe.

A peine avions-nous quitté le palais, que le roi en sortit avec son cortège ordinaire et dans l’ordre accoutumé. Nous crûmes devoir nous y joindre, avec Kyengo et ses gens du Sinza. Budja m’avait fort inquiété en me laissant entrevoir qu’il se faisait une fausse idée de l’orientation de Rondogani. Mtésa voulut bien entrer à ce sujet dans les explications les plus complètes, « et cela, disait-il, parce qu’il m’aimait beaucoup. » Puis, arrivé près de notre camp, il voulut une dernière fois passer la revue de nos hommes, dont il loua la tournure martiale et qu’il encouragea de son mieux à nous rester fidèles jusqu’au bout. « Avec

de tels soldats, me disait-il, vous ne devez trouver aucune difficulté à pousser jusqu’au Guéni. » Quand nous eûmes échangé de nouveaux adieux, il s’éloigna rapidement pour faire l’ascension d’une des hauteurs voisines. Pendant ce temps, Loubouga, sa jolie favorite, nous envoyait avec ses petites mains des signes de regret et d’amitié : « Seigneur blanc! » criait-elle tout en suivant son maître au petit trot, plus émue que ses compagnes, dont aucune, cependant, ne se montrait tout à fait indifférente à notre départ . Nous nous sépa¬

rions, selon toute probabilité, pour ne plus nous revoir jamais.

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