LE NIL DANS LE NYORO
Le Nyoro est plus plat et plus marécageux que le Ganda. — Je refuse de retourner sur mes pas. — Désertion de mes engagés. — Résidence de Camrasi à Chagouzi. — Le roi veut nous entraîner à combattre son frère Rionga. — Habitation qu il nous donne. — Ses audiences et ses visites. — Il est méticuleux et mendiant. — Nous tient au secret, presque en captivité. — Bombay a causé avec les négociants du Nord. — Mtésa nous conseille encore de revenir par îe pays des Masaïs. — Nous descendons la Kéfou, puis le Nil jusqu aux chutes Kerouma.
Enfin, après tant de difficultés, je suis parvenu à franchir, à ma grande joie, la limite qui sépare le Nyoro du Ganda, le 2 3 août. La première marche, faite sous l’escorte d’officiers députés par Camrasi, nous montre la contrée sous un aspect monotone. Il restera le même jusqu’à notre arrivée dans la capitale. C’est une interminable forêt de menus arbres, de broussailles et de hautes herbes, dans laquelle sont dispersés, à de longues distances , de misérables villages, où
vi\ent, sous des huttes de dimensions restreintes, des habitants à 1 aspect sordide, vêtus uniquement de pelleteries. Pour aliments principaux, en sus des chèvres et des volailles, ils ont la banane, la patate douce, le sésame et 1 onli^i (millet). On nous dit aussi qu’ilexiste de nom bi eux tioupeaux de vaches, gardées à l’écart dans de lointains pâturages par les insociables Houmas. On nous ledit; mais c est à peine si nous rencontrons de temps en temps quelques-uns de ces troupeaux. A 1 exception d un petit nombre de hauteurs coniques, le pays n offre guèie que de vastes plaines insignifiantes, sans intérêt comme paysage. Nous avons bien décidément quitté le Pays de Ganda, et nous ne rencontrerons plus de sites pareils aux siens; car, à mesure qu on s éloigne de 1 équateur, où s’exerce l’influence pluvieuse des Montagnes de la Lune, la végétation va toujours en décroissant.
La disette des subsistances nous a forcés, à ma grande
satisfaction, de quitter le village-frontière et de pénétrer
à l’intérieur du pays jusqu’aux jardins de Kidgouiga. Nous y étions à peine installés quand un page de Mtésa, qui m avait déjà trois fois remis des messages du roi, reparaît à la tête de cinquante guerriers. Sur ce, grande agitation dans le camp et dans le village : Budja n’est pas sans inquiétude sur la manière dont ses services sont appréciés à la cour; les Nyoriens redoutent quelque entreprise guerrière; et je me demande si leurs terieuis ne vont pas mettre obstacle à l’exécution de mes projets. Mais non : Mtésa veut tout simplement savoir comment sé porte « son ami le seigneur blanc.»
Il a ouï parler du combat sur le Nil, et félicite mes engagés de s’étre montrés si bons tireurs.
Camrasi, de son côté, nous a dépêché quelques-uns des gens du Caragoué, venus jadis dans le Nyoro sous les ordres de Baraca et de Kyengo. J’apprends par eux que, si Roumanica ne s’était porté garant de notre bonne conduite, les mauvais bruits répandus sur notre compte nous auraient fermé l’accès du pays. Les Nyoriens, dont les dehors sont aussi négligés que ceux des indigènes de l’Ounyamouési , commencent à venir nous proposer des ornements d’ivoire, des bracelets de bronze et de cuivre, du tabac et du sel, en échange de cauries destinés à payer les vaches qu’ils achètent à leurs voisins du Ganda. Comme dans ce pays, les villageois quittent leurs chaumières dès qu’ils entendentparlerde l’arrivée des étrangers, hôtes du roi. Pas un d’eux ne semble prendre garde aux voyageurs, si ce n’est quelque chef d’escorte ou quelque trafiquant de profession.
Vittagoura, bien que j’aie ordonné de se mettre en route, ouvre une sorte de grand conseil oü se débat la question du renvoi de l’escorte que m’a donnée Mtésa. C’est le désir de Camrasi, formellement exprimé dans un message que Budja est chargé de transmettre à son roi. « Vous direz à mon fils le Mkavia que, lorsque ses sujets sont venus me voir pour la première fois, j’ai perdu coup sur coup trois membres de ma famille; lors de leur seconde visite, trois autres parents m’ont été enlevés de même. Cette mortalité extraordinaire, dont mes annales domestiques ne me fournissent pas
d’exemple, doit tenir à quelque sorcellerie coupable. Dans tous les cas, je n’ai nulle envie de revoir des gens investis, il faut le croire, d’une si funeste influence. » La discussion se termina en nous imposant encore deux jours de halte pour donner le temps de prendre une décision à Camrasi. Avant tout, le roi veut s’assurer si c’est bien le grand homme blanc qui est arrivé dans ses États.
Le 29 août, nous reprenons notre marche et nous nous dirigeons à l’aide de la boussole d’abord sur Tchéguémoyo puis sur Kirétosi. La route indiquée par les gens de Camrasi n’étant pas celle que Budja connaissait, celui-ci se méfiait de leurs intentions et se croyait conduit par eux dans quelque embuscade; j’ai dû le rassurer en lui montrant que les indications de l’aiguille aimantée se trouvaient d’accord avec celles des Nyoriens. L’accueil qu’on nous a fait à Kirétosi n’avait rien de très-flatteur : les habitants déploraient entre eux que nous fussions venus manger leurs moissons. Peu à peu, cependant, ils se sont familiarisés et admiraient, groupés devant nos tentes, notre mobilier portatif. Selon eux, chacune de nos caisses de fer renfermait une paire de nains blancs, assis dos à dos, les jambes croisées, et tout prêts à se jeter sur les gens pour les dévorer aussitôt qu’ils en auraient reçu l’ordre. Parmi nos visiteurs, se trouvait la sœur d’un de mes hommes, nommé Barouti; à peine eut-elle reconnu son frère, qu’elle prit sa tête à deux mains et courut en pleurant chez son mari pour lui raconter ce qu’elle venait de voir. Un espion de Camrasi nous
transmet la nouvelle que les engagés dépêchés par moi à Mtésa sont maintenant en voie de retour; il se hâte ensuite de porter le renseignement à qui de droit.
Cependant mes gens sont restés à la frontière du Ganda ; ils nous y attendent, parce que Mtésa , nous prie de rebrousser chemin, ne fussions-nous qu’à une marche de chez Camrasi : il a des nouvelles très-importantes à me communiquer.
Budja, informé des volontés de son prince, prétend que nous devons revenir sur nos pas, sans le moindre délai. Je fais, au contraire, appeler Kidgouiga : « Il ne me convient pas, lui dis-je, que mes gens aient été retenus dans le Ganda; j’ai donc pris mon parti de n’y plus retourner. Ce serait d’ailleurs une insulte pour Camrasi, maintenant que, sur son invitation formelle, je suis devenu son hôte. Bombay partira de suite avec vous, pour aller rappeler à Mtésa tout ce que j’ai fait jadis afin d’établir la paix entre les deux rois voisins. J’ai quitté l’Angleterre sans autre dessein que d’ouvrir de nouvelles routes au commerce, et c’est uniquement par des voies amicales que j’ai ordre de remplir ma mission. Roumanica s’est associé à mes desseins. Camrasi le sait, depuis la visite de Baraca. Mtésa les a compris, lui aussi, et la preuve, c’est qu’il m’a donné une escorte pour me conduire jusqu’au Guéni. Je ne voudrais donc pas qu’on m’en séparât, car il me serait doux de voir cesser entre les deux peuples cet esprit d’animosité réciproque dont ils ont souffert jusqu’ici. » Cependant Budja me presse de partir et me menace
de dire à Mtésa que, dans mon ingratitude, je l’ai complètement oublié. Je lui réponds : « Ce n’est pas l’honneur seul qui me commande d’entrer en rapports avec Camrasi ; je me dois aussi d’exécuter les ordres de mon pays, comme vous ceux de votre prince ; de plus, j’ai engagé Pétherick, par une lettre datée du Caragoué, à venir me trouver dans le Nyoro, et il 11e me convient guère de l’abandonner aux mains d’un ennemi aussi mal disposé que le serait Camrasi, dans le cas où je rétrograderais maintenant. » Mon interlocuteur crut avoir meilleur marché de moi par des paroles flatteuses; mais, ayant échoué par la douceur, il en revint aux menaces : « Prenez garde aux suites de votre désobéissance, disait-il ; et comptez qu’il dépend de nous de vous fermer les routes du nord.... Camrasi est de tous côtés en guerre avec ses frères, et Mtésa peut s’allier avec eux quand il le voudra.... Le cas échéant, que deviendrez- vous? »
Ces arguments me touchaient peu ; mais nos enrôlés y prêtaient une oreille attentive, et, toujours poltrons comme des lièvres, ils me firent demander une audience où ils comptaient m’exposer « qu’ils étaient décidés à me quitter, si je leur fermais ainsi toute issue en me brouillant avec Mtésa. » Je répondis à Bombay que je regardais comme parfaitement inutile de conférer avec un tas de misérables, aussi dépourvus de courage que de bon sens : « S’ils veulent me quitter, ajoutai-je, qu’ils me laissent seulement leurs fusils.... Au surplus, dès qu’ils arriveront sur la côte, je garantis à chacun d’eux trois bonnes années de cachot. »
Les drôles répondirent en criant : « Allons-nous-en! » et, courant se grouper autour des tambours de l’escorte, ils battirent la marche du départ.
Le ier septembre, les hommes du Ganda s’éloignèrent donc, emmenant avec eux vingt-huit de nos enîôlés, qui emportaient vingt-deux carabines. Avec eux s’éloigne la gouvernante Manamaka, jusque-là pénétrée d’un profond respect pour les talents magiques au moyen desquels je dominais, selon elle, la volonté des rois du pays, les décidant à m’accorder passage dans les endroits où pas un homme de ma couleur ne s’était encore montré.
Bien que ma suite se réduisît maintenant à vingt hommes, dont seulement quatorze étaient armés de carabines, j’aurais voulu partir immédiatement pour le palais de Camrasi ; mais je ne disposais plus d’assez de bras, vu la quantité de bagages à transporter. Après un assez court délai, nous vîmes se précipiter dans le camp, la lance haute, une cinquantaine de Nyoriens, tout prêts à tomber sur nos engagés, aux mains desquels ils venaient nous arracher par ordre exprès de leur grand monarque, qui est, maintenant, fort désireux de recevoir chez lui des voyageurs blancs, « attendu, disait-il, que ni son père, ni les pères de son père n’avaient jamais eu de pareille bonne fortune. »
La journée fut employée à régler la marche du lendemain ; une avant-garde ira prévenir le roi de notre arrivée; on doit aussi nous envoyer une lettre qui, bien avant la mission de Baraca, était parvenue dans le Nyoro, avec une certaine quantité de verroteries.
Kidgouiga nous informe que Camrasi «■ n exerce jamais de représailles contre les gens du Ganda, lorsque ceuxci viennent enlever ses troupeaux. » D’où je conclus que ce prince magnanime n’a ni le pouvoir ni le courage de punir les déprédations commises à son détriment.
Nous repartîmes donc le 2 septembre; mais, au bout de deux heures, on nous arrêtait encore au milieu des jungles, et comme, le lendemain, je demandais avec instance pourquoi notre halte se prolongeait, Camrasi me fit répondre que notre arrivée ne lui inspirait plus d’inquiétudes, mais qu’il consultait sa corne magique. Je m’impatientai et menaçai de m’unir à ses freres s’il persistait à me fermer le passage. Mes menaces provoquèrent des rires dédaigneux. « Camrasi, me diton, gouverne tous les pays voisins : le Soga, le Kidi, le Tchopi, le Guéni, l’Ouléga. Qu’il lève seulement la main, et des milliers de combattants viendront à son aide. » En attendant, on nous remet de sa part cinq volailles et quelques paniers de patates.
Après de courtes marches de deux heures par journée, le g septembre, en dépit de toutes les instances qui tendaient à nous arrêter encore, nous poussons en avant, et, au centre d’un véritable océan de verdure marécageuse, nous arrivons devant le palais du grand roi. Il est situé dans un endroit appelé Chagouzi, sur une langue de terre en bas-fond, entre le Nil et la rivière Kéfou. Il se compose d’une hutte massive, écrasée, qu’entourent une quantité d’autres, plus petites ; au demeurant, c’est la résidence la moins royale que nous ayons encore rencontrée depuis notre départ du Sinza.
Cajun jou , chef qui nous avait amené ses guerriers pour nous tirer des mains de nos engagés, nous rejoint tout essoufflé, et blâme les gens qui nous ont fait marcher en avant. Il faut prendre les ordres du roi; il faut savoir quelle demeure on nous assigne. Je n’ai pas oublié ce que m’a dit Mtésa sur les habitudes inhospitalières de Camrasi, qui loge volontiers ses hôtes au bord de la rivière, et je proteste contre toute combinaison qui m’éloignerait du palais. Habiter à portée de la cour est un droit qui m’est acquis, et j’attends qu’on me donne satisfaction. Cajunjou revient cependant avec force pombé : « il faudra, dit-il, me contenter de quelques huttes assez mal rangées et assez malpropres, au-delà de la rivière Kéfou (i). On avisera demain à nous installer mieux, dans le palais même. »
Kidgouiga, qui cherche évidemment à nous distraire, y réussit presque, en nous racontant que Camrasi et Mtésa (comme tous les Houmas) tirent leur origine commune de certaine tribu résidant au-delà du Kidi« C’est ainsi que beaucoup de coutumes, venues de ce pays, se sont introduites dans le Ganda et dans le Nyoro, notamment celles qui règlent les funérailles des chefs et des principaux notables. Quant aux indigènes du Kidi, qu’on prétend habiter à la cime des arbres, notre narrateur modifie quelque peu la tradition. Ce sont les célibataires seulement qui ont élu ce domicile aérien; les gens mariés couchent sous des
(i) Speke confond la Kéfou avec la Mouérango, tandis que, d’après sir S. Baker, nous l’avons déjà dit, le premier de ces cours d’eau a sa source dans le Nyoro. — J. B.
huttes. Voici, je crois, comment il faut entendre la chose : les gens du Kidi, quand ils traversent en voyageant leurs forêts peuplées de lions, se réfugient, pour passer la nuit, partout où ces animaux ne peuvent venir les atteindre.
Camrasi est décidément un pauvre homme, sans cesse tourmenté de craintes nouvelles, et fort indécis lorsqu’il s’agit de prendre un parti quelconque. Avec tous les dehors d’une politesse contrainte, il nous fait demander denos nouvelles le 1 1 septembre. Il nous recevra demain, nous installera selon nos vœux et fera jeter des ponts sur les ruisseaux qui nous séparent de son palais. En attendant, il demande deux paquets de cartouches, l’un qu’on tirera devant ses femmes, et l’autre, devant les gens du Kidi, admis en ce moment à profiter de son hospitalité. Bombay a beaucoup étonné ces derniers en tuant une vache d’un coup de feu. Dans leur effroi, ils demandent à s’en aller de suite. Le roi paraît flatté, mais ne veut pas encore se départir de ces retards qui constatent à ses propres yeux la haute dignité de sa couronne. Il s’est expliqué avec Bombay sur les motifs réels qui lui faisaient craindre notre visite. Les rapports venus du Ganda nous représentaient comme de véritables ogres, « mangeant des montagnes de bœuf, et buvant des fleuves de pombé. » Camrasi aurait encore pu se résigner à cette voracité; mais on ajoutait que, trois fois par jour, nous dévorions certaines parties de quelque être humain. « Et vraiment, ajoute le roi, il m’était impossible de vous sacrifier un aussi grand nombre de mes sujets. »
LES SOURCES DU NIL 26l
Il annonce l’intention de nous mener ultérieurement vers une île du Kidi, où sont réfugiés certains rebelles (ses frères) que nous l’aiderons à mettre en fuite. Cependant, ennuyé de l’inutilité de mes reproches, un jour, je m’avise d’un expédient diplomatique à la portée de ce sauvage. Le roi sera prévenu que Grant et moi venons de nous décider à couper nos cheveux et à noircir nos visages, afin qu’il n’ait plus lieu de nous craindre. A cette nouvelle, Camrasi nous supplie de ne pas nous défigurer ainsi. Ses gens ont ordre de transporter nos bagages dans le quartier aristocratique. Kidgouiga, Vittagoura, Cajunjou arrivent coup sur coup pour nous détourner d’exécuter notre menace... Bref, on nous a installés dans le quartier aristocratique de Chagouzi, et on a mis à notre disposition un groupe de huttes tout à fait commodes, au bord de la Ivéfou. Cette rivière nous sépare seule du palais. Ce n’est pas que notre nouveau séjour soit de tout point l’idéal d’une habitation. Nous sommes au sein d’une vaste prairie, inondée en partie, et dont 1 herbe nous monte à la hauteur du menton. Impossible de nous promener, et, comme vue, nous avons uniquement celle du palais de Camrasi; puis, par delà, quelques montagnes coniques, dont l’une, Oudongo, nous paraît être le Padongo mentionné par Brun-Rollet, qui le place sous le Ier degré de latitude sud et le 33e de longitude est.
Nous ne tardâmes pas à nous fatiguer de la captivité où on nous laissait, entre une rivière peuplée de crocodiles- et des marais qui nous environnent
de toute autre part. Le 17 septembre, j’ai donc fait informer le roi par Cajunjou qu’il nous était impossible d’y tenir plus longtemps. « Puisqu’il ne se soucie pas de voir les hommes blancs, nous demandons l’autorisation et les moyens de partir immédiatement pour le Guéni. » Les officiers, qui apprécient assez bien les inconvénients de notre situation, se hâtent de transmettre nos paroles. Camrasi répond « qu’il fait des préparatifs pour nous recevoir avec toute la solennité requise; hier, s’il n’avait pas plu, nous aurions été admis à nous présenter devant lui. Dans aucun cas, il ne nous laissera partir sans l’avoir vu. »
Le 18, nous avons eu notre audience, mais non sans de nouvelles difficultés. Notre hôte, obéissant à ses instincts soupçonneux, prétendait faire examiner d’avance, par ses officiers, les objets que nous lui destinions. Il ne me convenait pas d’accepter de pareilles méfiances, et je me suis obstinément refusé à cette investigation préalable. Camrasi a fini par y renoncer, et nous sommes partis, le pavillon britannique en tête, pour nous embarquer sur trois grands canots qui devaient nous faire traverser la Kéfou. Sur la rive en face de nous on avait dressé, tout exprès pour la circonstance, une petite hutte où le lever aura lieu dans un fond abrité, loin de tout regard curieux. C’est là que le grand roi nous attendait sur un tabouret de bois posé au sommet d’un tertre gazonné, sur deux tapis, l’un de peau de vache et le second de peaux de léopard. Ainsi enveloppé d’étoffe d’écorce, calme, impassible et muet,
on aurait dit un pape dans toute la majesté de son rôle pontifical. Ses cheveux, longs d’un demi-pouce, formaient de petits nœuds autour de sa tête. 11 a les yeux très-fendus, le visage étroit, le nez proéminent , et, quoique fort bel homme, est moins grand que Roumanica, Une peau de vache, formant dais sur le toit, arrêtait la poussière dans sa chute; un rideau d écorce masquait la portion inférieure du petit édifice, en dehors duquel étaient assis douze à quinze des principaux courtisans.
C’était tout. Nous prîmes séance sur nos tabourets de fer, et Bombay étala nos présents au pied du trône. Nous en donnons la liste dans la note ci-dessous placée (i). A cette cérémonie, succéda un silence de mort que je finis par rompre en m’informant de la santé du monarque, et en lui racontant « que j avais voyagé six longues années (l’année africaine est de cinq mois) pour en venir à cette entrevue qui comblait tous mes vœux. Si j’arrivais par le Caragoué au lieu de descendre le Nil, c’était parce que les Béris de Gondocoro avaient jusqu’à présent contrecarré toutes les tenta-
(i) Une carabine double, une boîte de fer-blanc, une couverture brune et une rouge, dix paquets de fil d’archal, quatre chaussettes pleines de verroteries diverses, deux autres à œufs de pigeon bleus et blancs, un canif, deux volumes, un anneau de caoutchouc, un mouchoir rouge, un sac de capsules, une paire de ciseaux, un pot de pommade, une bouteille, une poire à poudre, sept livres de poudre, un ne'cessaire, une boîte à cirage, une serrure et sa clef, quatre poignées de bronze, huit douilles de même métal, sept pièces d’indienne, sept de cotonnade rouge, un sac d’étoffe rouge, une paire de lunettes, une boîte d’allumettes phosphoriques. — H. S.
tives des hommes blancs pour se frayer cette voie vers le Nyoro. Le but de ma visite était de savoir s’il ne conviendrait point à Sa Majesté de commercer avec notre pays et d’échanger de l’ivoire contre nos marchandises européennes. »
Ce qui dans cette entrevue charma le plus notre hôte, ce fut de voir que, si nos cheveux étaient droits et nos peaux blanches, cela ne nous empêchait pas d avoir des mains et des pieds faits comme ceux des autres hommes.
Le lendemain, Camrasi m’assura que, m’aimant beaucoup et désireux de donner à son nom une gloire durable, il ne me laisserait manquer de rien. En attendant, il m’envoie deux pots de pombé, un sac de sel et une boule de beurre. Le sel, très-blanc et très-pur, vient d’une île située dans le lac qu’on appelle « le petit Louta Nzigé (1) » à cent kilomètres du palais où nous sommes, dans la direction de l’ouest. En me parlant de ce lac et des pays qui l’entourent, le Ganda, l’Ouléga, le Namachi , on mentionne, au-delà de cette dernière contrée, et à peu près sous le 2e degré de latitude nord, les Vouilyanvouantou (cannibales) qui « enterrent les vaches et mangent les hommes. » Ce sont sans doute ces Nyam-Nyams chez lesquels Pétherick prétend avoir pénétré en 1857 et 1 858. On assure qu’ils créent entre eux une sorte de lien fraternel en buvant le sang l’un de l’autre, et qu’ils remplacent
(1) Il s’agit ici du grand lac appelé Mwoutan Nzigé et que sir S. Baker a surnommé le lac Albert. — J. B.
le beurre dans leur soupe par la graisse de chair humaine, préalablement passée au feu.
Le 20 septembre, j’ai cru devoir faire un sacrifice au désir que j’ai de marcher vers le Guéni, et je me suis dépossédé en faveur de Camrasi d’un chronomètre qui m’avait coûté ie5o fi\, et que je ne pouvais pas remplacer. Il l’a cassé le jour même. Mes nouvelles instances pour passer outre firent le lendemain croire au roi que je lui en voulais de m’avoir privé de ma montre. Il me pria de la lui garder jusqu’au moment où j’aurais pu m’en procurer une autre, mais en même temps de ne plus lui répéter que je voulais partir. Évidemment son dessein secret, maintes fois exprimé d’ailleurs, est de nous entraîner à prendre pour lui parti contre ses frères; mais j’ai toujours répondu que ceci nous est interdit par notre mère la Reine.
Le 22, nous obtenons que Bombay parte avec une escorte de quinze hommes, dont cinq du Nyoro, cinq du Tchopi, et cinq du Guéni.
Le 2 5, Camrasi nous fait une visite solennelle. Mes hommes saluent son débarquement par trois coups de fusil, et tandis que Frij, sur son sifflet de contre-maître, exécute une marche comique, nous accueillons chapeau bas Sa Majesté, qui se montre très-disposée à tout admirer. Elle le serait aussi à tout emporter : nos moustiquaires, nos lits de camp, notr« sextant, nos couverts de table, nos albums. Il faut tout défendre, tout refuser, et ce, au grand étonnement du prince, qui s’attendait évidemment à voir ses moindres désirs aussitôt satisfaits. Comparé à Mtésa, Camrasi n’est
qu’un mendiant. Je le lui fis dire le lendemain et, en sollicitant de nous son pardon, il me répondit : « Mendiant, je ne le suis point ; car j’ai des vaches ; seulement j’ai besoin d’avoir des perles. » Frij, qui faisait partie de mes envoyés, a surpris les propos de quelques chels, d’après lesquels un détachement des gens du Ganda serait chargé devenir nous enlever. Camrasi, fort ému de la nouvelle, a brandi sa lance d’un air martial, en demandant à ses capitaines « s’ils laisseraient accomplir un pareil projet ! » Puis il a interrogé Frij pour savoir ce que nous ferions dans de telles circonstances. « Nous nous laisserions couper la tête plutôt que de ne pas aller au Guéni, » a répondu ce fidèle serviteur. Pour moi, je fais conseiller au monarque, par Kidgouiga, de laisser arriver Budja, qui est le chef de l’ambassade. Le fera-t-il? je ne sais : mais, en attendant, on bat le tambour de tous côtés, et il est fort question de bâtir un retranchement autour de notre hutte. Le lendemain, je fais représenter à Camrasi que le parti le plus sage et lè plus utile serait de vaincre sa répugnance pour les gens du Ganda et de laisser parvenir jusqu’à nous les envoyés de Mtésa. Enfin, le 3o, Casoro, laissant Budja en arrière, arrive sans permission jusque dans notre camp. Je ne puis cependant pas lui accorder d’audience sans l’autorisation préalable de notre hôte. Celui-ci nous le permet par l’entremise de son commandant en chef, et Casoro, admis en ma présence, sous l’expresse condition que notre conférence aura lieu devant les officiers de Camrasi, me donne des nouvelles du Ganda. Mes déserteurs ont été fort malmenés
par Mtésa, qui leur a reprocher de m’avoir abandonné lâchement malgré l’ordre formel qu’il leur avait donné de m’escorter jusqu’au Guéni. En revanche, il leur a laissé leurs armes, ne voulant rien s’approprier de ce qui m'appartenait, et il ne les a point déportés, comme je le lui avais conseillé, dans une des îles du lac Victoria. Enfin il a donné l’ordre à Casoro de m’escorter jusqu’au Guéni. Cela était impossible; je renvoyai donc Casoro, en le chargeant de dire à Mtésa de désarmer mes déserteurs.
Deux jours après, j’ai appris, en causant avec le commandant en chef, la véritable cause de notre emprisonnement, car notre installation n’est pas autre chose. Nous en sommes redevables aux frères du roi, qui lui ont amèrement reproché, avant notre arrivée, « de donner l’hospitalité à de méchants sorciers, capables de lui nuirepar toutes sortes d’abominables expédients. » Le roi, toujours faible, s’en est tiré en leur promettant que personne ne nous verrait, et c’est ainsi que nous sommes relégués dans une enceinte de marécages, sans autre issue que la route du palais, une des plus puantes veiîelles dont on puisse se faire une idée. C’est encore pour cela que la hutte, bâtie à notre intention et où le roi nous donne audience, est située loin de tous les regards , dans un bas-fond où l’on ne peut la découvrir que difficilement.
Un beau matin, m’étant aperçu qu’il me manquait un pluviomètre, je m’en suis plaint, et nous avons assisté aux opérations magiques destinées à nous le faire recouvrer. Le sorcier mandé à cet effet était un pauvre
vieillard, succinctement vêtu de quelques bandelettes de cuir. Il avait à la main une corne magique remplie de poudre et soigneusement bouchée, à laquelle pendait une petite cloche d’airain. Accroupi au milieu de nous , tantôt lorgnant celui-ci , tantôt dévisageant celui-là, puis grommelant entre ses dents quelques incantations mal articulées, enfin faisant de temps à autre tinter sa petite clochette, il nous a déclaré tout à coup, d’un air satisfait, que l’objet perdu reviendrait dans nos mains.
Nos gens avaient reçu ordre de s’accroupir devant la hutte, et le magicien qui les passait en revue , menaçant l’un de sa corne ou flairant la tête d’un autre, a fini par se prétendre assuré ainsi que le voleur ne se trouvait point parmi eux, ce que la clochette, qu’il portait de temps en temps à son oreille, lui confirmait d’ailleurs pleinement. De ma hutte il s’est transporté dans celle de Grant, puis à l'endroit même où le pluviomètre avait été placé. Là, quelques recherches lui firent découvrir la piste d’une hyène. Il la suivit avec empressement , et quelques pas plus loin le vase se retrouva. Une hyène s’en était emparée et l’avait ensuite laissé retomber. Le vieux docteur avait donc , après tout, partie gagnée. Il demandait pour sa peine un pot de pombé; nous y ajoutâmes une chèvre.
Kidgouiga nous a dit que les sœurs du roi (il en a une trentaine) n’ont pas le droit de contracter mariage. Elles vivent et meurent dans son palais. Leur seule occupation est de boire du lait pour gagner de l’embon-
point (1). Chacune d’elles absorbe le produit de dix à vingt vaches, et ce régime extraordinaire les engraisse tellement que la marche leur devient impossible. Dans les rares occasions où il faut absolument que quelqu’une d’elles quitte la hutte, huit hommes sont mis en réquisition pour la transporter sur une litière. Les frères du roi sont également confinés dans le palais, de peur qu’ils ne suscitent des guerres civiles. Dans le Ganda, on les met à mort en vertu du même principe.
La pluie nous ayant retenus chez nous, bien que nous eussions promis à Camrasi de lui porter des médecines, l’entrevue a eu lieu vingt-quatre heures plus tard. Notre pharmacie a été minutieusement explorée. Le roi voulait la moitié de chaque drogue ; puis il s’est rabattusur nos moustiquaires, noscouteaux, nos fourchettes, etc. En repoussant toutes ces indiscrètes demandes, je me suis permis de lui donner un conseil : c’était de faire acheter tous ces objets au Guéni moyennant une certaine quantité d’ivoire. Ceci a mis en lumière un fait qui n’est pas sans intérêt pour nous; c’est que le messager de Pétherick, qui est venu ici s’informer de nous, et dont la mission était de remettre un collier de verroteries au roi du Nvoro, a reçu pour sa peine quatorze dents d’éléphant, treize femmes et sept couvertures d’étoffe d'écorce. Un officier qui l’a reconduit jusqu’à la station a vu Pétherick accepter l’ivoire et refuser les femmes (2).
(1) Le même usage .existe au Caragoué. V. chap. v. — J. B.
(2) C'est toujours des gens de Debono qu’il s’agit et que Speke croyait être ceux de Pétherick. — J. B.
Il circule des bruits sinistres au sujet du malheureux * Budja. Lors de sa venue, l’officier chargé de la garde j des frontières lui a fait boire du pombé, dans lequel | un « charme » avait été jeté au préalablé, et ce charme ] était de telle nature que les femmes de son hôte, prévoyant des résultats funestes, prirent la fuite avec une jj hâte significative. Le pauvre ambassadeur est resté malade pendant tout le temps de son séjour, et, lafrontière à peine franchie, il vient de succomber, à ce l qu’il paraît, dans le premier poste du Ganda.
Cependant Camrasi refuse de nous voir, sous pré- j texte qu’il fait construire une nouvelle hutte destinée j à nos conférences, l’autre ayant été emportée par une | inondation. Il prétend « que Bombay a été retenu au \ Guéni par les gens de Pétherick et qu’il ne faut plus \ l’attendre avant la nouvelle lune. » Je repousse avec énergie cette explication mensongère. Mes « enfants » j ne se seraient pas permis de contrevenir ainsi à mes j ordres formels. Ce sont les officiers de Camrasi qui, n’obéissant qu’à ses instructions secrètes, ont retardé le voyage de mon messager.
A la date des dernières nouvelles qu’on ait pu se procurer (elles remontent au i3 d’octobre courant), ] un de mes anciens serviteurs, avec deux cents indigènés du Ganda, se trouvait dans le village où la déser- j tion a eu lieu. Ils n’avaient point de vaches qui me j fussent destinées, mais chacun d’eux portait une bûche j dont Mtésa leur avait enjoint de se charger, jusqu’à ce | qu’ils revinssent vers lui, nantis d’une caisse de pou- 3 dre; à défaut d’icelle, ils doivent être brûlés sur un \
bûcher formé de ce bois même en compagnie duquel ils voyagent. Camrasi, fidèle à sa politique passive et dilatoire, n’a pas voulu leur permettre d’entrer dans ses domaines. Il m’offre de faire venir leur chef, si j’ai pour lui quelque communication, et de recevoir mes déserteurs s’ils viennent se replacer sous mes ordres.
« Mtésa, lui et moi, nous sommes, à Ce qu’il dit, trois souverains indépendants, et chacun de nous peut faire ce qu’il veut de ses sujets. »
Mtésa prépare, assure-t-on, les cérémonies de son couronnement. En conséquence, il a renvoyé mes déserteurs en leur assignant pour résidence le village de Cari, avec un jardin et des vaches, attendu que les étrangers ne sont pas admis à la cour pendant les fêtes de l’intronisation. Des trente et quelques frères qu’il a et qui doivent être brûlés, deux ou trois seulement auront la vie sauve. L’un deux viendra vivre dans le Nyoro. Les autres resteront auprès de Mtésa, jusqu’à sa mort, à titre de « compagnons de plaisir. » Ils auront alors leur congé définitif et une pension de retraite. On croit généralement que Mtésa', une fois couronné , ira porter la guerre , d’abord dans le Kittara (1), puis contre le Soga, dans une direction tout opposée. Nous pensons, Grant et moi, que, s’il a des projets belliqueux, c’est surtout à l’adresse de Camrasi.
J’ai demandé à notre hôte la permission de visiter le Louta Nzigé durant l’absence de Bombay; mais jus-
(1) « A l’ouest du Ganda, » selon Speke; sir S. Baker dit que le Kittara ou Kitwara est le nom donné à la région dont le NyOlo n’est qu’une pallie. — J. B.
teraent c’est au retour de mon envoyé qu’il remet cette visite.
Bombay est revenu, le ier novembre, avec Mabrouki, tous deux dispos et gaillards. Ils ont des vestes et des caleçons de1 coton qui leur ont été donnés aux avant-postes de Pétherick; mais ils n’ont pas vu ce négociant. Le voyage leur a pris quatorze jours de marche eftective. Le reste a été du temps perdu par la faute des guides. Le djémadar, ou lieutenant, auquel ils ont eu affaire, commande encore deux cents Turcs, et il a ordre de m’attendre, sans limite de temps, jusqu’à ce que je sois arrivé. Comme signe de reconnaissance, on me montrera le nom de Pétherick gravé sur l’écorce d’un arbre'. Du reste, personne au camp ne s’est trouvé en état de déchiffrer ma lettre, et, par conséquent, on ne sait pas au juste si nous sommes l’expédition au-devant de laquelle on est venu. En attendant, armés de fusils spéciaux pour cette chasse, le djémadar et ses hommes ont déjà tué seize éléphants. Pétherick était parti pour un voyage de huit jours, en aval du fleuve; mais on espérait son retour d’un moment à l’autre.
Bombay va présenter à Camrasi nos présents d’adieu : une tente, un moustiquaire, un rouleau de cotonnade rouge, une marmite, une scie, une caisse de verroteries variées de premier choix et six paquets de fils de cuivre. J’y ajoute une requête pressante pour être autorisé à quitter ses États. Le roi s’est empressé de faire dresser la tente, et il a vanté l’adresse des hommes blancs « qui, au lieu de pots de terre, savent
Une chasse aux éléphants (page 272).
en fabriquer avec du fer. » Mais tout s’est borné là.
Quelques jours plus tard, Bombay a rencontré, à son retour du palais, des officiers de la reine-mère du Ganda, auxquels il a reproché la conduite tenue par Mtésa relativement à nos déserteurs. Voici comment cet officier s’explique là-dessus : « Le roi, prescrivant à ses hommes de venir me rejoindre, leur a donné une trentaine de vaches et quatre femmes ; mais, comme ils pillaient sur leur passage, ils ont voyagé très-lentement, au milieu des populations révoltées par leurs excès. Mtésa, du reste, si nous étions revenus par le Ganda, s’apprêtait à nous faire traverser le pays des Masaïs, route plus courte que celle où nous allons nous engager. »
L’officier en question demandait de plus à me parler, mais Camrasi n’a pas voulu le permettre, de peur que Mtésa, sachant au juste où venir nous prendre, n’envoie une armée à cette intention.
Nous avons procédé, le 5 novembre, à nos adieux. Après une courte harangue, où nous avons expliqué « que nous désirons revoir nos pénates pour ne pas abuser plus longtemps de l’hospitalité des rois du pays, et que nous porterons à notre souveraine tous les messages dont il voudra nous charger pour elle, » le roi, dans une laborieuse et prolixe improvisation, nous a expliqué les précautions exagérées dont il avait cru devoir s’entourer avant de nous laisser pénétrer dans le Nyoro. « Des méchants l’avaient injustement prévenu contre nous. Maintenant, il ne pouvait en aucune manière gêner notre liberté ; mais la prudence devrait
nous conseiller d’attendre qu’on eût écarté de notre route les obstacles dont elle peut être semée. » Nous n’avons tenu aucun compte de ces excuses dilatoires, dont le motif secret était toujours de nous pousser contre ses frères et, le 7 novembre, nous avons eu notre audience définitive. Rien de plus amusant, après tous les marchandages mesquins, les instances éhontées auxquelles nous avons été en butte, que l’attitude majestueuse de Camrasi lorsqu’il nous a reçus pour la dernière fois dans son palais. Du haut de son trône de peaux, il semblait nous traiter comme d’humbles esclaves.
C’est Kidgouiga qui part avec nous. Vingt-quatre hommes nous escortent jusqu’au Guéni, d’où ils rapporteront pour le roi , nos présents stipulés d’avance et dont voici la liste : « Six carabines et un approvisionnement de munitions , un grand pot de métal , en bronze ou en fer , une brosse à cheveux , des allumettes , un couteau de table , et tout ce qu’on pourra se procurer d’objets inconnus aux naturels du Nyoro. »
Jusqu’au dernier moment, Camrasi s’est obstiné à nous soustraire aux regards du public; et, le g novembre, nous nous sommes embarqués dans,deux canots pour descendre la Kéfou jusqu’au point d’où l’expédition doit partir, à 3 kilomètres du palais de Chagouzi. Mais une foule de spectateurs, et entre autres la nourrice du roi, s'étaient rangés sur la rive opposée pour assister à notre départ.
Bientôt, passant de nos légers canots sur une grande barque, nous nous trouvâmes au sortir de la Kéfou
Noire dernier présent à Camrasi (page 274).
dans ce qui nous sembla un lac oblong, dont la largeur varie entre deux cents et mille mètres ; ce prétendu lac était tout simplement le Nil, que nous retrouvions , et dont la navigation n’est plus interrompue à partir de Rondogani.
Ce grand fleuve coule entre deux marges épaisses de roseaux-papyrus. Sa rive gauche est basse et marécageuse. La rive droite, au contraire , où viennent parfois chasser les habitants du Kidi et ceux du Nyoro, s’élève en pentes douces, couvertes d’arbres et de beaux convolvuli disposés en guirlandes. Des îles flottantes, qu’on voit descendre lentement à la surface du courant, chargées de roseaux, de gazons et de fougères, nous prouvent que le Nil est en pleine voie d’inondation. Parfois se montrait un hippopotame , « effrayé, disaient nos gens , par la volaille que nous avions à bord. »
La route de terre , par laquelle s’en allait notre bétail, offrait bien moins d’intérêt : elle traverse d’interminables marécages , coupés çà et là de cours d’eau, sur l’un desquels nos gens , obligés de le traverser en bateau , se sont vus assaillis par des sauvages et ont failli perdre leurs chèvres.
Nous nous sommes procuré à grand’peine, et après bien des retards, deux petites barques, plus commode? à manœuvrer que celles où nous étions, et après une heure et demie de pagayage, aussi mollement mené que possible, nous sommes arrivés le 11, à Coki , où nous devions réunir une partie de notre escorte.’
La grande barque, qui nous convoyait d’un peu loin,
a fini par nous fausser compagnie. Nous l’avons remplacée par six petits bateaux et tous nos gens, du coup, se sont trouvés matelots. Nous y gagnons de marcher à notre fantaisie. Le fleuve, par son aspect, continue à charmer nos regards; mais, après trois heures de navigation, il s’infléchit et se rétrécit notablement. Tout au plus garde- t-il deux cents mètres de large, et sa profondeur moyenne varie de deux à trois brasses (3 m. 658 à 5 m. 487). Nous nous sommes ensuite arrêtés pour attendre notre bétail , que nous supposons fort en arrière de nous , chez Yaragonjo, le gouverneur de ces contrées. Ici, les femmes, d’une beauté toute négative , portent leur vêtement d’écorce coupé en deux falbalas , quelles fixent autour de leur taille par un cordon à coulisse. Elles ont , en guise de bas, des chapelets de grenaille de fer, très-bien entretenus et très-brillants , qui recouvrent la jambe depuis l’orteil jusqu’à la naissance du mollet.
Le i5 novembre, nous avons eu 3 kilomètres à faire avant de remonter en bateau et de continuer à descendre le fleuve , toujours en regard d’une montagne conique à laquelle on donne le nom de Kicungourou. L’officier du district nous a reçus à merveille, et nous promet pour demain l’unique bateau dont il puisse disposer, encore qu’il ait grand’peur de se le voir enlever par les sauvages dont nous allons traverser le territoire.
Le lendemain, tandis que je descendais le fleuve sur le misérable petit canot qui venait d’être mis à ma disposition, Grant et les bagages suivaient par terre,
sous l’escorte du jeune chef. Des gens du Kidi , qui vont rendre visite à Camrasi, s’arrêtent en notre honneur et viennent examiner les « hommes blancs. » Généralement, cette race dédaigne de se vêtir. Mais , par égard pour leur hôte royal, et sans que cela tire à conséquence, ceux-ci ont dérogé à la coutume. Leurs perruques , d’une forme singulière, sont faites avec des cheveux étrangers, ceux des nègres n’ayant pas la longueur requise.
Les deux jours suivants, nous nous sommes dérobés par une manœuvre prompte et furtive, pour éviter les officiers de Camrasi. Très-nombreux dans ce pays, tous ils voulaient absolument se ménager les profits d’une journée d’hospitalité. La persuasion n’y pouvant rien, ils ont essayé d’un autre moyen : celui de griser nos gens ; aussi les envois de pombé se succèdent au camp avec une menaçante rapidité. Dans ce district, très-bien cultivé , très-irrégulièrement arrosé , nous avons remarqué l’arbre à papier-de-verre, dont les feuilles ont la rudesse d’une langue de chat; on les emploie ici pour polir les massues et les bois de lance. Le paysage, du reste, n’offrait plus grand intérêt, lorsque, tout à coup, le fleuve, jusque-là paisible, et dont nos bateaux à vapeur remonteraient aisément le courant sur deux ou trois de front, s’effondre dans un ravin à plus de cent mètres au-dessous de nous, et prend l’aspect d’un torrent impétueux. Par delà, on aperçoit le Kidi, vraie forêt de mimosas qui semblent sortir de l’eau et monter vers le ciel en nuages de verdure. Le gouverneur du district, nommé Kya, dépeint cette
contrée comme un rendez-vous de chasse fréquenté par les habitants des deux rives. L’éléphant, le buffle et l’hippopotame y sont tour à tour l’objet de poursuites acharnées. Pour tuer le premier de ces animaux, on emploie une espèce de lance que je ne connaissais pas encore : le fer, à double tranchant, est long d’un mètre; la poignée, en forme de poire, l’équilibre parfaitement, et rend le maniement de l’arme on ne peut plus facile. Munis de pareils engins, quelques-uns de ces chasseurs grimpent aux arbres et attendent le passage du gibier que les autres poussent de leur côté. On ne chasse pas l’hippopotame, on lui creuse une fosse habilement masquée, au centre de laquelle est fiché un fer aigu, sur le passage qu’il a l’habitude de prendre.
Les Chutes Kérouma, si tant est qu’elles méritent ce nom, consistent en une espèce d’écluse naturelle qui précipite les eaux entre deux roches de siénite, sur une assez longue pente d’environ dix mètres. Il y en a quelques autres de moindre importance, et une enfin, dont le bruit lointain arrive jusqu’à nos oreilles, nous est signalée comme très-considérable. Le nom de Kérouma leur vient d’un esprit qui, d’après les superstitions locales, aurait disposé dans le courant les roches dont il vient d’être question.
Pendant la soiré du 22 novembre, qui est la dernière que nous passions dans les États soumis à Camrasi, Kidgouiga et ses gens ont régalé le « seigneur blanc, » d’un nyan^ig tout pareil à ceux que j’avais vu pratiquer devant le trône de Mtésa.