LE NIL AU NORD DU KIDI
Le Kidi et ses hautes herbes. — Le G'iéni et ses habitants.
Le Médi. — Jonction avec la prétendue avant-garde de Pétherick. — C’est celle dqs Turcs de Debono. — Faloro. — Les Nyoriens désertent. — Je mets fin à la mission de Kn gouiga.
Je dois renoncer à chercher le Nil. — Mahamed s allie à
Rionga. — Le Nil est revu près de Paira. — L’arbre de Miani. — Les Turcs ruinent et dépeuplent le pays. — Trêve ordonnée par Mahamed pour le transport de son ivoire. — Le Nil et l’Ésoua. — Le pays des Béris. — A Gondocoro, nous trouvons Baker. — Petherick m’avait délaissé. — Baker se décide à compléter nos découvertes. — Échec des missionnaiies autrichiens. — Arrivée de Pétherick. — Grande médaille de la Société Royale de géographie.
Le passage du Nil au-dessus de Kérouma nous a pris toute une journée et nous a coûté une belle vache donnée au propriétaire du bac. Les gens de Kidgouiga avaient, suivant les conseils d’un vieux prêtre attaché au service religieux de ces chûtes, immolé un chevreau sur chacune des rives; et tout passager, pour obtenir une
heureuse traversée, devait franchir l’espèce de barrière sanglante que formaient ces corps fendus en deux et étalés à plat sur le sol.
Le lendemain, malgré les mesures rigoureuses adoptées par Kidgouiga, nous ne vîmes arriver que vingtcinq des quarante hommes qu’avait commandés Camrasi « pour transporter nos bagages jusqu’aux bâtiments de notre nation, en quelque lieu qu’ils se pussent trouver. » Avec la vingtaine de nos engagés restés fidèles et les trente-cinq « enfants » de Kidgouiga, nous étions encore à la tête de soixante-dix-huit hommes. Aussi, sans nous arrêter aux craintes qu’on prétendait nous inspirer à propos des desseins de Rionga, nous nous remîmes en route, en suivant un sentier souvent effacé par d’interminables fouillis d’herbe, ou coupé par des marais. »
Le quatrième jour, comme les fourrés s 'étaient un peu éclaircis, nous parvînmes tout-à-coup sur la limite d un plateau à 1 ouest duquel s’étendait, à perte de vue, une immense prairie dorée par le soleil et parsemée de bouquets d’arbres ; vers le sud-ouest, se dressait, à 2 5 ou 3o kilomètres derrière nous, la montagne de Kisouga, située, dit-on, dans le Tchopi, et près de laquelle se sont établis Rionga et ses partisans. Ce ne fut qu’une apparition passagère. Nous nous replongeâmes aussitôt parmi les hautes herbes, pour nous y frayer un pénible chemin.
Une butte à fourmis nous donna le lendemain l’occasion d’entrevoir de nouveau ce splendide panorama et d’apercevoir au nord, par-delà quelques dunes her-
bues, les cimes de coteaux situés près de Coki, premier village du Guéni.
Composé de huttes coniques, ce village domine le faîte d’une petite chaîne de hauteurs granitiques qui s’étendent vers le nord-ouest. Le gouverneur de ce district, le plus septentrionnal de l’ancien royaume de Kitéra(i),se nommeChongiet est vassal de Camrasi.il nous promit une cordiale réception et nous continuions notre marche quand nous vîmes accourir à nous, peinte de leurs couleurs de combat, 1 élite des guerrieis de l’endroit. La lance haute, ils s’élancaient sur nous comme pour nous attaquer ; mais, après plusieurs évolutions de pure étiquette, ils se mêlèrent joyeusement à nous.
Jamais je n’avais vu jusqu’ici de gens si peu vêtus. Leur costume ne se compose guère que des couleurs étendues sur leur peau, de verroteries, d’anneaux de fer ou de bronze, et de quelques plumes ou de plusieuis chapelets de cauries dont ils se font une coiffure plus ou moins fantastique. Les femmes elles-mêmes se contentent de certaines fibres végétales, formant une frange assez lâche, et qui pendent négligemment autour de leurs hanches. Ceux de nos gens qui ont vu les Toutas du Tambara, prétendent qu’il y a identité complète dans le costume des deux races. Les hommes dressent leur chevelure avec la même bizarrerie, et l’enfant, sur le dos de sa mère, est également protégé par une moitié
(1) Ou Kittouéra. C’est le nom que portait l’espace compris entre les lacs Albert et Victoria, du temps qu’il ne composait qu’un puissant royaume. V. notre cliap. xii. — J. B.
de gourde. Comme les gens du Kidi , qu’ils paraissent redouter beaucoup, ceux-ci ne se séparent pas d’une espèce de siège très-léger et très-bas qu’ils portent partout aveceux(i). Leur payss’étend d’ici à la rivière Ésoua; le Médi, au contraire, occupe toute la contrée, depuis l’ouest de ce méridien jusqu’au Nil dont nous sommes séparés par de vastes espaces. Les villages sont composés de petites huttes coniques, véritables cages de bambous, posées sur un mur d’argile et revêtues de terreau gazonné. Chacune de ces petites communautés élit son propre chef, car le pays ne compte pas de sultans dont l’autorité soit reconnue dans un rayon de quelque importance. Les montagnes boisées du Guéni présentent l’aspect le plus riant et toute cette région a l’air d’un paradis.
L’accueil de Chongi a été caractéristique. Ce bon vieillard est venu au- devant de nous avec une espèce d’aide de camp ; le premier, portant un poule blanche, l’autre, une petite gourde remplie de pombé. Après une harangue de félicitations , prenant la poule par une patte, Chongi l’a promenée, à quelque distance du sol, devant ses hôtes rangés en ligne; puis il s’est emparé de la gourde, et, à l’aide d’un petit rameau d’arbre qui lui servait de goupillon, il arrosait la terre à nos pieds. Chacun de ces rites était une seconde fois accompli par
(1) Baker a remarqué qu’en remontant le Nil l’usage de cette espèce de tabouret porté par des hommes et des queues dont les femmes s’ornent par derrière, commence dès le pays des Chirs et se continue dans celui des Béris. V. L’Albert Nyança. —
l’espèce de suppléant qu il avait arnene. Se retirant ensuite vers la maison magique, une hutte de dimensions très-restreintes, il 1 a de même aspergée de pombé; après quoi, étendant une peau de vache sous un arbre, il nous a offert une cruche de cette liqueur bienfaisante, en s’excusant sur la famine qui sévit ici, ce de si mal remplir vis-à-vis de nous les devoirs de l’hospitalité. » Que de courtoisie, après tout, chez ces sauvages (i) !
Ce n’est pas sans peine que nous avons pu quitter Coki, parce que les porteurs sortis du Tchopi, se pensant quittes envers nous, ont laissé à nos hôtes du Guéni le soin de faire parvenir plus loin nos bagages. Dès lors, à chaque bourgade, nous avons dû changer d’équipage. Peu à peu les gens du Guéni ont été ainsi remplacés par ceux du Médi. Ces derniers ne sont pas plus vêtus ; ils ont pour armes 1 arc et les flèches, et entourent leurs villages d’enceintes palissadées. Parfois très-bien reçus, nous voyons ailleurs la population fuir à notre approche. Un chef de village, qui nous avait d’abord pris pour des êtres dangereux, s’est rassuré en s’apercevant que nous mangions comme le reste des mortels, et nous a témoigné, en nous présentant sa famille, combien il regrettait de nous avoir fait un mauvais accueil. Enfin le 3 décembre, au coucher du soleil, nous sommes arrivés en vue d un détachement
(i) Dans le même ouvrage, t. I, ch. vin, en contant sa réception à Farajoke, Baker considère des cérémonies analogues plutôt comme des purifications ou des exorcismes, que comme des actes de civilité. — J. B.
que nous prenions pour l’avant-garde de Pétherik. Mes gens eurent la permission de tirer une salve de mousqueterie pour avertir les Turcs que nous étions là. Aux détonations de leurs carabines, riposta presque aussitôt un feu roulant, et, comme autant d’abeilles, les gens du nord essaimèrent hors de leurs ruches, sur toutes les hauteurs voisines. Il faut avoir subi un long exil chez les barbares pour comprendre le battement de cœur par lequel un voyageur salue l’approche du moment où il va se retrouver parmi ses frères en civilisation. A chaque instant, nous nous sentions plus émus. Un cortège militaire venait de se former et sortait du camp, précédépar trois grands drapeaux rouges, au bruit des tambours et des fifres. Je fis faire halte pour attendre ceux qui venaient ainsi au-devant de nous. Quand ils nous eurent rejoints, un officier, nommé Mahamed (1), portant l’uniforme égyptien, vint se jeter dans mes bras et semblait vouloir à toute force me donner le baiser de bienvenue. Je lui rendis vigoureusement son étreinte, tout en reculant la tête pour soustraire mes lèvres à cette accolade par trop fraternelle :
« bous les ordres de qui êtes-vous? lui demandai-je.
— Petrik, répondit-il.
Et lui-même, Pétherick, où se trouve-t-il pour le moment?
— Vous le verrez sous peu.
(P Ce lieutenant de Debono est appelé Mohammed-Ouat-el- Mek par Baker qui n’a pas eu à s'en louer. V. L'A Ibert Nyan^a.—
— Comment se fait-il, alors, que vous n’arboriez pas les couleurs anglaises ?
— Nos couleurs sont celles de Debono.
— Quel est ce personnage ?
— Le même que Petrik.... Mais venez vous installer dans le camp : nous y causerons plus à notre aise.... »
Et ce disant , Mahamed fit faire volte-face à « son régiment , » deux cents hommes environ, ramassis de Nubiens, d’Égyptiens et d’esclaves de toute race, qui ne cessaient de tambouriner, de présenter les armes et de faire feu sans rime ni raison. Quand nous fûmes arrivés à ces huttes, pareilles de tout point aux habitations indigènes, Mahamed nous fit asseoir sur deux lits, et ses femmes vinrent nous offrir à genoux des tasses de café, tandis que d’autres serviteurs, apportant le pombé, nous préparaient un dîner dont le pain, le mouton et le miel constituaient les principaux éléments.
On vida pour nous un vaste hangar, et, lorsque j’y fus installé avec Grant, nos hommes reçurent ordre de se répartir comme ils voudraient dans les divers taudis où gisaient déjà les soldats de Mahamed (i). Quant
(i) Il transpira peu après que Mahamed avait expédié vers Camrasi deux hommes du Médi, porteurs de verroteries. Comme ils étaient vêtus d’étoffe, on les a, dans le Nyoro et dans le Ganda, pris pour des Européens. De là tous ces malentendus, consignés à leur date dans notre journal, au sujet de ces « hommes blancs » qu’on prétendait avoir vus dans le palais de Camrasi. ( Note de l’auteur anglais , ajoutée à la seconde édition de son livre.)
à ce dernier, il semblait, depuis que nous étions là, regarder sa mission comme accomplie.
« S il en est ainsi, lui dis-je, veuillez me faire connaître les oidres que vous avez reçus.... On a dû également vous laisser quelques lettres.
Non, me répondit-il ; je n’ai ni lettres, ni ordres écrits : on m’a simplement recommandé de vous conduire à Gondocoro, dès que vous seriez arrivé. Je suis le représentant ou vakil de Debono, et il me tardait bien de vous voir ici, car il 7 a longtemps que nous vous attendons . Nous avons employé à nous pro¬
curer de l’ivoire les loisirs que vos retards nous ont faits.
Comment dois-je m’expliquer, repris-je, que Pétherick ne soit pas venu en personne à notre rencontre ?... Quelque mariage, par hasard, l’en aurait-il empêché?
Vous ne vous trompez pas; il a pris femme, et je 1 ai vu mener en croupe sa nouvelle épouse, pendant notre séjour à Khartoum.
Et laibre sur 1 écorce duquel Bombay m’a dit que vous nous montreriez le nom de Pétherick ?
Vous le verrez chemin faisant . Au surplus,
ce n est pas Pétherick qui a écrit le nom ; c’est une autre personne, la même qui m’a chargé de guetter votre arrivée dans ces parages . Nous ne connais¬
sions pas ce nom ; mais elle nous a garanti qu’en vous le montrant, vous sauriez de suite ce dont il est question. »
En flânant, le lendemain matin, dans notre nou-
velle résidence de Faloro, j’ai pu constater que les Turcs se sont tous mariés à des femmes du pays, maintenant habillées d’étoffe et couvertes de verroteries. Ils ont déjà beaucoup d’enfants, et d’infaillibles symptômes assignent une date prochaine à un nouvel accroissement de population. Au surplus, la plupart de ces unions n’ont eu lieu qu’à titre provisoire et, en vertu d’un contrat de louage, valable pour tout le temps du trafic. A l’expiration du bail, c’est-à-dire au moment du départ pour Gondocoro, les jeunes villageoises qu’ils ont adjointes à leurs esclaves, s’en retourneront chez leurs parents. Ces Turcs possédaient aussi un nombreux bétail dû à leurs rapines. Ils s’en nourrissent et le surplus leur sert à payer les dents d’éléphant, dont ils augmentent chaque jour le nombre, déjà considérable.
Aux instances que je faisais pour partir immédiatement, ne fût-ce qu’avec un interprète, Mahamed répondit que j’avais à traverser un large cours d’eau qui ne serait guéable que dans plusieurs semaines, et le pays des Béris, où je ne devais m’aventurer que sous bonne escorte ; enfin il n’y aurait pas de navires à Gondocoro avant une couple de mois.
Dans une espèce de conseil de guerre tenu le lendemain, je ne trouvai personne qui considérât comme possible mon départ immédiat. On m’y fit l’offre de me conduire sous escorte à dix journées de marche dans un dépôt formé sur la frontière du Médi, où je pourrais attendre l’arrivée du reste de la bande. J’acceptai l’offre, car je trouvais plus avantageux de partir
que de demeurer dans un camp où mes gens prenaient des habitudes d’ivrognerie; mais, quand je voulus la réaliser, Mahamed trouva de nouvelles raisons pour s y opposer. « Ses gens, disait-il, ne pouvaient partir qu’après avoir moissonné le blé qu’ils cultivaient pour leur nourriture; et, quant à lui, avec tout son ivoire, il était dans 1 impossibilité dë se procurer les porteurs indispensables avant la récolte, époque où les naturels deviendraient disponibles. » Je persistai et, quand je crus avoir surmonté tous les obstacles, au moment de nous mettre en route, les « enfants » de Kidgouiga désertèrent en masse et aucun guide ne consentit à diriger notre marche.
Ne pouvant plus évidemment compter sur Kidgouiga pour amener de Gondocoro qui que ce fût à Camrasi, je l’appelai, lui expliquai les circonstances où nous nous trouvions et l’engageai à retourner chez son maître. Il n’y consentit qu’avec beaucoup de répugnance parce que sa mission n’était pas terminée; mais il partit trèssatisfait de nos relations, en emportant pour le roi un fusil double, des munitions et des verroteries précieuses.
Immédiatement après le départ des officiers de notre escorte, je me suis occupé de monter une chasse à l’éléphant pour aller, sous ce prétexte, à la recherche du Nil dans la direction de l’ouest. Personne, depuis notre départ du Tchopi, n’a pu ou n’a voulu me dire ce qu’est devenu le fleuve, que je ne crois pas fort éloigné. Cependant il m’a fallu encore renoncer à ce dessein, car on s’est obstiné à me soutenir que cette
investigation, pour l’aller et le retour, me prendrait un bon mois, et je n’ai pas de quoi solder le prix exorbitant que Mahamed me demande pour le loyer de trente-six de ses soldats.
Durant l’oisiveté à laquelle j’étais ainsi obligé, des gens de Rionga sont venus se joindre pour une expé dition à ceux de Mahamed.
Effectivement, j’ai vu partir Mahamed à la tête de son régiment, enseignes déployées, au bruit des tambours et des fifres. Les soldats faisaient feu de tous côtés ; les officiers étaient montés , quelques-uns sur des ânes, et les autres, le croira-t-on? sur des vaches !...(i) Derrière eux marchaient une foule d’indigènes , y compris les gens de Rionga, les uns munis de lances, les autres d’arcs et de flèches; le tout ressemblait à une expédition de maraudeurs, bien plus qu à une paisible caravane. Depuis, j’ai appris qu’ils ne s’étaient point rendus chez Rionga lui-même, et qu’ils avaient seulement conduit les gens de ce chef auprès du vieux Chongi. Celui-ci, de son côté, avait invité Mahamed à venir combattre un de ses ennemis, sur le territoire duquel on espère trouver une immense accumulation de dents d’éléphant, et qui, vivant de pillage, possède en outre un bétail considérable. Tel était, en réalité, le but de l’expédition.
Je m’étais étonné souvent que les indigènes consentissent à subir les brutalités auxquelles ils sont exposés
(1) N’est-il pas extraordinaire qu’un usage commun en Afrique, depuis le fleuve Orange jusqu’à Gondocoro, ait étonné Speke:1 — J. B.
de la part des tyrans que l’Égypte leur envoie. Je constate donc, sans la moindre surprise, qu'ils ont fréquemment recours, pour s’y soustraire, à de lointaines émigrations. Ils enlèvent leurs huttes, emportent leurs effets mobiliers, et, poussant devant eux leur bétail, transfèrent leur village sur un autre point du territoire. La principale femme de Mahamed m’annonçait, le jour de Noël, que les Turcs, ayant mis à sac et brûlé trois villages, rentreraient d’ici à peu avec leur butin. Elle devinait juste, car Mahamed est revenu le 3 1 décembre , à la tête de sa bande triomphante, avec des masses d’ivoire ; il ramène aussi cinq jeunes prisonnières et trente têtes de bétail.
Les jours suivants ont été employés à préparer des vivres pour la caravane et à faire les faisceaux entre lesquels on répartit les plus petites défenses pour égaliser à peu près le poids des charges à confier aux porteurs. Cependant les lenteurs et les retards de Mahamed ont fini par lasser ma patience, et, le 1 1 janvier 1 863 , je suis parti sans l’attendre.
Lelendemain, une avant-garde m’a rejoint à Panyoro, avec l’ordre de m’escorter jusqu’au village d’Apuddo où nous resterions en attendant l’arrivée du chef, qüi hâtait de tout son pouvoir l’enrôlement des porteurs dont il avait besoin.
Dès le troisième jour, le Nil, que je ne devais, suivant les menteurs, rencontrer qu’au bout d’une quinzaine de marches, m’apparaissait aux environs d’un groupe de village" appelé Paira. Il s’offrait à nos regards en déployant sa nappe majestueuse sur un lit à
peine creusé, dans la direction de l’ouest à l’est. Par delà on voyait se dresser, à six cents mètres au-dessus de ses eaux, les monts Coucou. Mais ce ne fut que le lendemain, quand nous fûmes arrivés à Jaisi (14 janvier) et en suivant une route parallèle au fleuve, que nous pûmes embrasser l’ensemble de ce vaste panorama.
Nous parvînmes ainsi près d’Apuddo. Dès que l’installation y eut été faite, je demandai qu’on me montrât l’arbre où, selon le récit de Mahamed, deux ans auparavant, un de mes compatriotes avait gravé une inscription. Deux signes, qui rappelaient assez vaguement la forme d’un M et d’un J, se voyaient effectivement sur l’écorce ; mais le travail de la végétation les avait rendus à peu près méconnaissables. En me dépeignant l’individu qui les avait tracés, les Turcs me dirent « qu’il me ressemblait beaucoup et portait une barbe aussi longue que la mienne. » Il était venu de Gondocoro, voici deux ans, avec Mahamed, mais n’avait pas osé passer au-delà d’Apuddo, tant on lui disait de mal des populations méridionales et tant il lui paraissait pénible de rester enfermé à Faloro, durant toute la saison des pluies, tête à tête avec l’officier égyptien. Il savait, du reste, que nous devions arriver dans ces parages, et avait recommandé à Mahamed de nous montrer son nom, dans le cas où cette prévision viendrait à se réaliser (1).
(1) Ce voyageur s’appelait Miani. Baker a, dans son voyage, eu l’occasion de constater que Miani a été obligé de renoncer à pousser plus au sud par les intrigues des Turcs, qui voulaient
Comme d’ordinaire, nous étions logés dans le village d’Apuddo; mais les Turcs restés à l’extérieur enlevaient la toiture des habitations pour la transporter dans leur camp. A mes remontrances touchant ce procédé sommaire, ils me répondaient avec douceur, « que n’ayant ni huttes, ni ustensiles culinaires, ni approvisionnements d’aucun genre, il fallait bien emprunter ceux des indigènes. Mieux avisés et plus prévoyants, ces derniers se mettraient en mesure d avoir à vendre tout ce qu’on était obligé de leur confisquer, puisque, après tout, le gouvernement ne pouvait être frustré de l’ivoire sur lequel il comptait. »
La misère est grande dans ces contrées ; et, tandis que les Turcs vivent aux dépens des silos à demi vides, les pauvres paysans en sont réduits à se nourrir de racines et de fruits. Comme pour empirer une situation déjà si triste, les chefs de village se font l’un à 1 autre une guerre acharnée.
Après une quinzaine de jours employés à chasser avec des succès variés dans une espèce d’immense parc borné, d’un côté, par le Nil, et de l’autre, par cette rivière Ésoua, objet de tant de récits, et qui coule au pied de montagnes encore plus élevées que les monts Coucou à la gauche du fleuve, nous vîmes arriver, com mandant la plus grande partie de la caravane turque
Boukhet, le factotumde Mahamed. Son maître, paraît-il,
l’avait acheminé vers nous déjà depuis quelques jours; mais, en arrivant à Panyoro, une rixe avec les habi-
empêcher tout Européen de pénétrer les secrets du pays, où ils font leurs provisions d’esclaves et d’ivoire. — J. B.
tants avait eu pour conséquence la perte de presque tous les bagages. Mahamed, auquel il alla rendre compte de ce fâcheux événement, le somma, dans les termes les plus péremptoires, de retourner à la charge et de réparer un échec inacceptable : « Sans cela, disait-il, comment voulez-vous que je fasse mon rapport à Gondocoro ? » Convaincu par la force de cet argument, Boukhet retourna sur le théâtre de sa défaite et attaqua vigoureusement Panyoro. Trois de ses hommes furent blessés tout d’abord; mais il parvint à incendierle village, tua une quinzaine des habitants et, en sus des objets qu’ils lui avaient enlevés, leur prit environ cent têtes de bétail.
Mahamed, arrivé le 3o janvier, se prépare à marcher en avant. L’entreprise ne laisse pas que d’offrir certainesdifficultés, car les Turcs, à eux seuls, ont besoin de six cents porteurs, dont la moitié pour leur ivoire et le reste pour leurs effets de campement ; or, il n’est pas de village qui puisse fournir au-delà de cinquante à soixante hommes ; et de plus, nous l’avons déjà dit, les chefs se font l’un à l’autre une guerre continuelle. Voici l’expédient adopté par Mahamed : sous peine de confiscation, il convoqua devant lui ces petits souverains municipaux et taxa chacun d’eux à tant de porteurs, requis pour le service du « grand gouvernement, » dont l’intérêt doit passer avant tout. Se figure-t-on les richesses du gouvernement laissées à terre faute de bras ? Il exige donc le sacrifice de toutes les rivalités, et proclame pour un temps la trêve de Dieu : les villages qui se seront dépouillés, pour le
service public, de leurs défenseurs habituels, devront, par cela même, rester inviolables. Malheur à celui qui les attaquerait en l’absence de Mahamed : on n’épargnera pas les balles pour le punir.
Une centaine d’œufs, trouvés dans un nid de crocodile, ont été pour nos Égyptiens l’occasion d’un grand régal. On nous a donné deux de ces œufs que nous avons mangés par curiosité, mais dont la saveur musquée n’a rien d’agréable pour un palais européen.
Nous sommes repartis avec Boukhet et la première moitié du convoi de Mahamed, qui n’a jamais pu réunir assez d’hommes pour tout emporter à la fois. Le Nil, que nous avons bientôt rencontré, roulant ses flots limpides parmi les hauteurs schisteuses de Coucou ressemblait à une rivière des régions montagneuses de l’Ecosse. Nous l’avons suivi jusque dans le voisinage du point oü l’Ésoua vient le rejoindre. Ses eaux n’étaient pas, à beaucoup près, aussi abondantes, que lorsque nous l’avions traversé au-dessous des chutes de Kérouma; et cependant, selon les calculs du docteur Khoblecher(i), il aurait dû déborder justement à cette époque; cela étant, il eût été navigable, et nous en aurions profité pour ne pas le perdre de vue. Nous le quittâmes au contraire de nouveau, lui laissant faire un détour dans la direction de l’ouest, et passâmes à gué la rivière Ésoua, dont les eaux rapides nous montaient jusqu’à la poitrine, mais dont le lit manque de largeur.
(1) Le docteur Khoblecher , fondateur de la mission autrichienne de Gondocoro, a établi que le Nil y atteint son niveau le plus bas vers le milieu de janvier. — H. S.
Le Nil au-dessus du confluent de l’Asoua (page 294).
Pas une embarcation ne saurait la remonter, et sous aucun rapport on ne peut la comparer au Nil lui-même. Les membres de l’expédition envoyée par Méhémet-Ali ont singulièrement exagéré le volume de ce cours d’eau (1) ; mais nous n’en sommes pas autrement étonnés, car ils se sont mépris sur sa situation. Nous étions en effet sous le troisième degré 42 minutes de latitude nord, et par conséquent à une trentaine de kilomètres au-delà du point extrême dé leurs investigations.
Les jours suivants, nous avons peu avancé dans notre marche à cause des difficultés qu’éprouvait Mahamed pour achever le recrutement des porteurs dont il avait besoin pour traverser le pays des Béris. Effectivement ces indigènes se refusent obstinément à faire le métier de portefaix et par conséquent sont en butte à la haine et aux hostilités de nos Egyptiens.
Mahamed a distribué aux chefs des villages, en récompense des porteurs qu’ils ont fournis, la moitié des bestiaux dont il dispose. C’est celle qu’il dit appartenir au gouvernement. L’autre moitié du butin, qui comprend les chèvres, les moutons et tous les esclaves, constitue la paie des soldats attachés à l’expédition.
A la sortie du Médi, les verroteries n’ont plus aucune valeur parce que les Béris emploient pour leurs colliers et leurs ceintures les œufs d’autruche, qu’ils découpent en petites plaques de la grandeur d’un bouton de chemise, percées ensuite d’un petit trou central où passe le fil destiné à les réunir.
(1) Le volume des cours d’eau, plus que partout ailleurs, dépend, en Afrique, de la saison où on l’examine. — J. B.
Le pays des Béris, borné à l’E. par des montagnes, est inégal et richement boisé. On y rencontrait de nombreuses bourgades; mais les populations disparaissaient à notre approche, sauf quelques hommes qui avaient la hardiesse de nous regarder passer. Les Turcs battaient le tambour matin et soir et ne se gênaient guère pour piller les villages où nous prenions nos repas.
A Doro, comme ils venaient encore de saccager plusieurs villages des environs, la population se souleva. Tout faisait présager une attaque. Les Égyptiens s’en montrèrent assez préoccupés et indépendamment de leur grand’garde, ils envoyèrent des patrouilles dans toutes les directions. Ces précautions militaires suffirent pour déjouer les projets de l’ennemi , et, le lendemain matin, i5 février, nous entrions à Gondocoro.
Après avoir tiré une salve pour annoncer notre approche triomphale, Mahamed nous a conduits immédiatement chez un négociant circassien nommé Courchid Aga. Nos premières questions eurent naturellement trait à Pétherick ; on y répondit d’abord par un silence dont le sens nous échappait; mais nous apprîmes en insistant que nous étions redevables à M. Debono, et à personne autre, de l’assistance qui nous avait été donnée à partir du Médi. Remerciant en peu de mots l’ami de Mahamed, qui était aussi le représentant de notre bienfaiteur, nous prîmes congé de lui. Au bord du fleuve, où plusieurs navires étaient amarrés, nous vîmes accourir de loin un personnage
qu’au premier coup d’œil nous supposâmes être Pétherick; mais, l’instant d’après, je fus désabusé par la cordiale poignée de main de mon vieil ami Baker, qui doit une certaine célébrité à ses chasses dans l’ile de Ceylan. Je ne saurais rendre les émotions d’une pareille rencontre : les mots sont sur les lèvres, et cependant on ne peut parler. Ce fut seulement un peu plus tard que, profitant de sa bonne hospitalité, nous apprîmes de lui, tout à loisir, ce qui s’était passé pendant notre longue absence; entre autres, la terrible guerre d’Amérique et la mort du prince Albert, à qui sir Roderick Murchison m’avait présenté, peu de jours avant mon départ pour l’Afrique, et dont je me rappelais presque mot pour mot les flatteurs encouragements.
Baker nous dit aussi qu’il avait emmené trois bâtiments, avec des équipages bien armés, des chameaux, des chevaux, des ânes, des verroteries, du fil d’archal; bref, tout ce qui était nécessaire pour un long voyage, et ceci, dans le but exprès de contribuer à notre salut : « Vous me désappointez, ajoutait-il en riant; car j’espérais vous trouver sous l’équateur aux prises avec quelque situation terrible, dont je vous aurais aidé à sortir. »
Instruit du prochain retour de Mahamed, il l’attendait pour associer à sa fortune ceux des naturels qui auraient à s’en retourner dans leurs foyers. Trois dames hollandaises (i), obéissant à la même pensée phi—
(i) Mlle la baronne Van Capellen, Mme et Mlle Tinne.
lanthropique, étaient également arrivées ici sur un bateau à vapeur; mais le mauvais état de leur santé les avait obligées de rétrograder jusques à Khartoum. Personne, au reste, n’avait supposé possible le voyage que nous venions d’accomplir. Mais Pétherick, qu’était-il devenu? Il trafiquait pour le moment du côté de Nyambara, c’est-à-dire à cent quinze kilomètres de Gondocoro, bien qu’il eût pris soin, après mon départ d’Angleterre, d’ouvrir une souscription couverte jusqu’à concurrence de vingt-cinq mille francs par les amis qui, me croyant en danger, voulaient le mettre à même de nous venir en aide. C est à eux que je dédie ce livre, faute de pouvoir leur témoigner autrement ma vive reconnaissance.
Au lieu de remonter le Nil immédiatement, comme il aurait pu le faire, au dire des personnes les plus compétentes, Pétherick, s attardant à construire une embarcation, avait laissé passer en grande partie la saison favorable. Les vents du Nord lui manquèrent sous le 7e degré de latitude, et il partit alors par la voie de terre pour se rendre à son entrepôt de Nyambara. Je dois dire qu’il avait envoyé ici un de ses lieutenants et quelques barques, qui avaient ordre d’aller le rejoindre à Nyambara et de marcher ensuite au sud de cette station, dans le but ostensible de découvrir où je pouvais être : mais ceci était contraire aux instructions que je lui avais données en quittant l’Angleterre, non moins contraire aux intentions qu’il exprimait en ouvrant la souscription dont j’ai parlé; contraire enfin à l’opinion hautement exprimée de tous les Européens
engagés dans le même commerce que lui. Ils étaient unanimes à dire que Pétherick serait allé directement à Faloro, et de là plus avant dans la direction du Sud, si son commerce à l’ouest du Nil ne l’avait détourné dans une autre direction.
Baker m’offrit ses barques pour descendre à Khartoum, mais il me demandait en même temps si je n’avais. pas laissé derrière moi quelque entreprise à compléter, quelques résultats à obtenir qui pussent compenser pour lui les fatigues et la dépense considérable de l’expédition qu’il avait organisée.
Je lui parlai naturellement de ce louta (ou lac) Nzigé que j’avais eu le regret de ne pas pouvoir explorer. Je lui décrivis le Nil, tel que nous l’avions laissé dans le Tchopi, se dirigeant vers l’ouest; tel que nous l’avions retrouvé dans le Médi, venant de la même direction, navigable, assurait-on, jusqu’à Cochi et probablement aussi jusqu’au petit louta Nzigé. Si donc il en était ainsi, on pouvait, au moyen de barques construites dans le Médi, plus haut que les cataractes, ouvrir de vastes contrées aux bienfaisantes influences de la navigation. Je lui parlai, enfin, des conventions faites avec Camrasi, des marchandises que j’avais laissées derrière moi, et du droit qu’aurait à les réclamer tout homme assez entreprenant pour tenir les promesses que j’avais faites au roi du Nyoro. Tout en écartant l’idée de revendiquer ce qui m’appartenait, Baker parut disposé à exécuter ce plan de campagne; il se lia peu à peu avec Mahamed, qui promit de le conduire
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jusqu’à Faloro, et auquel j’offris trois carabines par manière de gratification (i).
Si la lune avait été placée de manière à déterminer immédiatement la longitude, j’aurais descendu le Nil sans plus tarder. Mais comme il n’en était pas ainsi, je demeurai à Gondocoro, chez Baker, et ceci me procura l’occasion de causer, à mainte et mainte reprise, avec le chef de la mission autrichienne (M. Morlang) et deux de ses collègues, qui, avant de quitter le pays des Kitchs pour retourner à Khartoum, étaient venus jeter un dernier regard sur leur ancien établissement.
Il est aisé de comprendre que le gouvernement autrichiense soit lassé d’entretenir ici des prédicateurs de l’Evangile. Sur vingt missionnaires qui, depuis treize ans, sont venus porter la parole de Dieu aux bords du Nil, treize sont morts de la fièvre, deux de la dyssenterie, deux autres ont dû fuir avec une santé à jamais détruite; et, en regard de tant de sacrifices, il serait impossible de placer une seule conversion qui méritât d’être signalée. Les missionnaires, cependant, reconnaissent aux habitants du Béri un certain degré d’élévation morale, d’intelligence naturelle et de courage; mais les nécessités de la vie matérielle, l’absence
(i) Les lecteurs du Tour du Monde (1867, t. I) et de la Découverte de V Albert-Nyan^a peuvent se rappeler que Mohamed-Ouat-el-Meck, le lieutenant de Debono, dont il s’agit ici, a fort mal tenu sa promesse, jusqu’au point de menacer de tuer Baker s’il persistait à remonter le Nil. M. et M™» Baker ont réussi à pénétrer chez Camrasi, puis à visiter le M’woutan Nzigé; mais ils ne le doivent qua leur audace, à leur habile honnêteté et à leur persévérance indomptable. — J. B.
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de toute autorité protectrice et l’insécurité qui engendre nécessairement la paresse, constituent des obstacles à peu près insurmontables. Les enfants indigènes viennent volontiers écouter la parole des prêtres ; plus volontiers encore, ils regardent les images et les signes extérieurs du culte; mais, au bout de peu de temps, n’ayant aucun profit immédiat à tirer de leur docilité, ils s’éloignent «pour aller, disent-ils, chercher de quoi vivre. » Le fait est que la disette règne en général dans le pays, non par la faute du sol, naturellement fertile, mais par celle des habitants qui le cultivent à peine, dévorent les moissons à moitié vertes, et vivent ensuite ou de poisson pêché dans le fleuve, ou de tortues ramassées à l’intérieur des terres.
Les dignes prêtres dont je parle n’ont jamais eu à se plaindre des sauvages. Ceux-ci étaient même favorablement disposés pour les Européens, jusqu’au moment où les trafiquants du Nil Blanc sont venus, par des atrocités sans pareilles, semer ici des ferments de haine et de vengeance. C’est à partir de ce temps que les missionnaires, envisagés comme précurseurs de toutes ces abominations, ont vu leurs pieux efforts frappés d’une stérilité irrémédiable. L’oisiveté forcée, à laquelle ils se trouvaient ainsi condamnés, a plus fait que tout le reste pour décimer leur petite cohorte, en les poussant à des excès de régime que l’ardeur du climat rend essentiellement insalubres.
Le 1 8, trois jours après notre arrivée, CourchidAga, réveillé par un feu roulant de mousqueterie, alla sur scs bateaux porter secours à quelques-uns de ses gens
qui, revenant avec de l’ivoire d’une expédition dans le Nyambara, étaient aux prises, sur les bords du Nil, à 3 ou 4 kilomètres au-dessous de Gondocoro, avec des indigènes. Le lendemain, il était de retour après avoir tué plusieurs hommes à l’ennemi et lui avoir pris une certaine quantité de bétail. Nous avions appris que Pétherick était, lui aussi, dans une mauvaise passe de ce genre, et je me préparais à marcher à son secours avec Baker et Grant, lorsqu’il arriva fort à propos pour nous épargner cette peine, a II ramenait, disaitil, un grand nombre de porteurs, en vue des recherches qu’il comptait faire maintenant à notre intention sur la rive orientale du Nil, bien qu’en apprenant la désertion dont j’avais été victime dans le Gogo, il eût cru devoir renoncer à toute espérance de me revoir jamais. » Il mit d’ailleurs à ma disposition complète et son navire et en général toutes les ressources dont il était muni ; mais je n’en usai que discrètement, grâce aux générosités de Baker, et seulement pour ne pas me refuser à ses pressantes instances. Je lui en voulais au fond, je l’avoue ; et le lecteur le comprendra, s’il veut se rappeler combien de fois, dans le cours de l’expédition, j’avais modifié mes vues, bouleversé mes projets, contrarié mes convenances, afin de tenir mes engagements envers Pétherick. Cependant, je ne voulus pas rompre avec lui, et nous fîmes table commune. J’eus ainsi l’occasion de lui faire observer qu’il avait perdu de belles chances en ne remontant pas le fleuve pour venir à moi : il eût été doublement récompensé d’avoir tenu sa promesse, d’abord par une abondante
LES SOURCES U Ü ttlL
moisson d’ivoire, et en second lieu, par les avantages matériels que lui aurait procurés un navire construit dans le Médi, au-dessus des cataractes. Il suffisait de celà pour ouvrir à ses marchandises un parcours, navigable selon moi de plusieurs centaines de kilomètres. On voit que, pour tous deux, il eût mieux fait de s’en tenir au plan développé dans la lettre par laquelle il sollicitait la souscription de nos amis (i).
Ce fut à Gondocoro que je reçus mes premières correspondances d’Angleterre; ce fut là que sir Roderick Murchison m’annonça que la Société royale de Géographie m’avait décerné sa grande médaille ( Foun der’s Medaï) pour avoir découvert, en 1 858, le lac Victoria.
(i) Voir cette lettre, adressée au très-honorable lord Ashburton, président de la Royal Geographical Society , dans les comptes-rendus de cette savante compagnie, àladatedu 19 juin 1860. — H. S.