CONCLUSION
Populations sémitiques et malaisiennes du littoral africain. — Les Houmas sont de même race que les Abyssiniens, les Gallas et les Cafres. — Ils dominent dans l’ancien Kittéra. — Les nègres les enveloppent, mais ne forment pas comme eux des Etats. — Gouvernements des nègres; leurs usages, leurs guerres et leurs rites religieux. — Causes de leur infériorité. — Animaux domestiques. — Gibier. — Végétation luxuriante et climat agréable entre les dix degrés voisins de l’équateur. — — Conformation physique de l’intérieur de l’Afrique. — Vallée du Nil. — Rapatriement de nos engagés restés fidèles.
Le reste de mon voyage vers Alexandrie ne fut point sans incidents, et fit passer sous mes yeux des tableaux tout à fait dignes de la description que j’aurais pu leur consacrer en d’autres circonstances. Mais il me semble que j’ai mis la patience du lecteur à une épreuve trèssuffisante, et je ne veux pas surcharger mon volume de ce qui ne se rattache pas directement au grand pn> blême dont j’ai poursuivi la solution. Je termine donc ce journal, après vingt-huit mois de travaux, par
quelques explications relatives aux diverses races qui peuplent l’Afrique et à leurs usages, aux animaux qu’on y rencontre le plus communément , à la végétation, à la géographie générale de cette partie du monde et plus particulièrement au bassin du Nil. Je dirai aussi ce que sont devenus ceux de nos engagés qui nous étaient restés fidèles.
Les principaux obstacles que rencontreront longtemps encore les progrès de la civilisation européenne en Afrique sont causés par les populations d’origine sémitique et malaisienne. Sous les noms de Pellani, de Berbères, d’Arabes, de Turcs ou de Maures, elles occupent les côtes qu’elles ont conquises et, à l’intérieur, elles emploient tous les moyens possibles , calomnie, assassinat, ruse ou violence, pour isoler cet immense marché qu’elles exploitent, avec l’espoir de s’en réserver absolument le monopole.
Ensuite, au moins pour la région que j’ai parcourue, je distingue, des autres nègres, ceux qui s’appellent les Vouahouma, ou, suivant notre orthographe , les Houmas.
J’ai à leur égard fondé une théorie, qui m’est personnelle, sur les traditions, le physique et les usages des peuples que j’ai pu voir. Je crois les Houmas issus des Gallas ou Abyssiniens , que je regarde comme étant de la même race , bien que les premiers soient surtout des pasteurs et les seconds des agriculteurs ; mais, chez les deux, le christianisme est fort ancien. A mon avis , un clan pasteur, venu de l’Asie , a fait prévaloir sa domination en Abyssinie, l’a conservée de-
puis lors, et, tandis que son teint et ses cheveux se modifiaient par un long mélange avec les nègres, conservait toujours l’élévation des parois du nez comme caractère spécial de son origine asiatique. Ce qui s’est passé dans l’Abyssinie s’est répété ailleurs. L’empire abyssinien a pu être considérable, envoyer des essaims coloniser ou conquérir tout autour de lui (i); puis il s’est démembré.
Les descendants des hommes de cette race qui ont formé l’ancien royaume de Kittéra, à l’ouest du lac Victoria, ont pris plusieurs usages des nègres et ont oublié la plupart des traditions de leurs ancêtres. Cependant ils conviennent qu’en dernier lieu ils sont venus de l’est, se séparant d’une puissante tribu établie au-delà du Kidi, c’est-à-dire dans le pays où sont ceux que nous nommons les Gallas. Leurs princes s’intitulent les hommes de Vouitou, et, quand nous leur demandions où était situé ce pays, ils indiquaient vaguement le nord, ajoutant, pour répondre à nos questions : « Comment voulez-vous que nous ayons gardé souvenir de choses aussi lointaines?... Mais ce doit être du côté de chez vous. » Ils s’imaginent aussi être un débris d’une race blanche expulsée par les noirs. Enfin plusieurs de leurs rois se figurent que leurs ancêtres avaient le corps mi-partie blanc et noir; sur un côté de la tête, des cheveux droits, et, sur l’autre, des cheveux crépus. Ces imaginations bizarres me
(i) Ces essaims se seraient étendus bien loin au sud s’il était vrai, comme on le croit, que les Cafres descendent aussi des Gallas. V. notre chapitre i. — J. B.
LES SOURCES DU NIL 3û7
semblent être un confus souvenir de l’origine que j’attribue aux Houmas.
Tous les États démembrés de l’ancien Kittéra, depuis le Kidi jusqu’au Sinza, sont dominés et gouvernés par les Houmas, dont les émigrants font paître leurs troupeaux dans l’Ounyamouési, descendent au sud du lac Roucoua (i)et parviennent, le long de la Malagarazi, sur les rives du lac Tanganyika ; là on les nomme des Tousis et des Pocas, mais leurs princes s’intitulent les Hindas comme dans le Caragoué, ce qui revient aux Vouitous du Nyoro. Les différences d’appellation ne peuvent donc pas suffire pour refuser d’admettre l’identité de populations qui se ressemblent par les caractères physiques. Il en est de même des différences d’usage. Les Houmas du Ganda et du Caragoué conservent les incivises inférieures, que s’arrachent ceux du Nyoro. Ici ils ne se servent que de la lance; au Caragoué, ils sont les plus habiles archers de l’Afrique. Mais ils ont les mêmes traits et leur tempérament phlegmatique, qu’ils doivent à leurs pères, enfants de Sem, domine le naturel excitable et nerveux de la lignée maternelle, celle des enfants de Cham (2).
Ces derniers, les vrais nègres, qui, outre les cheveux crépus et les lèvres saillantes, ont le nez camus, se répartissent assez également d’un tropique à l’autre, sur-
(1) Entre Cazé et Cazembé.
(2) Scientifiquement ces expressions sont inexactes ; attendu que les Chaméens de Babylone, deTyr, de Memphis, du Hedjaz, non plus que de l'Ethiopie, qui est l’Abyssinie actuelle, n’ont pas pu être des nègres. — J. B.
tout dans le voisinage de l’équateur; mais, nulle part, on ne les trouve réunis en communauté compacte, ainsi que les Houmas, sous une royauté despotique. Pourtant un conseil des anciens se retrouve auprès de tous les rois comme de tous les chefs de village. Partout où le nègre domine, on ne voit guère que des chefs de bourgade. Quelques tribus sont exclusivement pastorales; mais pour la plupart elles cultivent le sol; encore serais-je tenté de n’attri buer cette division qu’au manque d’un régime stable, garantissant le produit de la moisson à celui qui l’a semée; en effet, tant que le nègre, en se nourrissant de grain, peut s’abstenir de consommer son bétail, qui constitue le plus clair de sa richesse, il le fait immanquablement. D’ordinaire les affaires d’État que discutent les conseils des anciens, réunis autour de la résidence du chef, se composent de menus détails d’administration intérieure, car l’esprit borné du roi ne lui permet guère de s’occuper que de ses intérêts privés. Les anciens font circuler les ordres du chef de district parmi les chefs de village, qui, s’ils y désobéissaient, seraient frappés d’amende. Ce qui désorganise le pays, ce sont les guerres que se font les nombreux frères issus des femmes d’un roi, dont chacun réclame l’héritage, et celles qui ont pour objet la chasse à l’esclave. Le revenu public, prélevé sur une très-petite échelle, l’est exclusivement au profit du chef et des anciens. Le clrc a le droit de boire à discrétion le pombé qui se fabri que chez ses administrés; il réclame une partie de la chair et une défense de l’éléphant qu’on vient de tuer,
et toutes les peaux de léopard, de lion ou de zèbre. Il tire des trafiquants ou des voyageurs, comme droit de passage, tout ce qu’il peut obtenir d’eux. Il perçoit les amendes imposées aux adultères et aux voleurs; il confisque les biens des assassins, des voleurs incorrigibles et des sorciers qui sont punis de mort.
Chez le nègre, où le travail de la femme est plus énergique et plus productif que celui de l’homme, où les fils travaillent pour le père jusqu’à leur mariage et où les filles ne sont unies qu’à celui qui les paie le plus, la polygamie est d’un bon rapport. Plusunhomme a de femmes et d’enfants, plus il est riche. Le mariage n est pourtant pas simplement une vente: le prix payé au père est déguisé sous le nom de douaire. D’ailleurs le nœud conjugal n’est pas indissoluble : si la femme est mécontente de son mari, elle peut, en faisant restituer la dot, retourner chez son père; de son côté, le mari, si la femme lui déplaît, peut la répudier en se faisant rendre la moitié de ce qu’il a donné, le reste représentant la dépréciation subie par la femme.
Agriculteurs ou bergers, les nègres sont orgueilleux et têtus à un degré qu on ne retrouve chez aucun autie peuple; mais ils ont ceci de commun avec bien dauties que, chez eux, toute familiarité engendre le mépris. A les prendre en bloc, on ne remarque parmi eux aucune différence bien tranchée. Chaque tribu peut avoir ses traits caractéristiques, une manière différente de se tailler les dents, de se peindre la peau ou d oiner sa chevelure; mais, par le fait de l’esclavage et du mélange de sang étranger qu’il amène continuelle-
ment, comme par suite des migrations que les guerres déterminent, ces contrastes tendent à s’effacer de plus en plus. L’armement des diverses peuplades et leurs coutumes guerrières s’identifient aussi par les mêmes causes. Excepté dans le paysdeGanda, il n’existe dans les régions qu’habitent les nègres aucune roùte tracée, et le pire chemin que le voyageur puisse y suivre est celui que prennent ordinairement les caravanes des trafiquants. Quant à l’éducation, il est absurde de prétendre que les nègres en soient incapables. Nonseulement ils déploient une subtilité de ruses, une vivacité de reparties et une fertilité d invention qui trop souvent se révèlent, malheureusement , par les mensonges les mieux coordonnés et trouvés; mais même, dans nos écoles, les enfants noirs qu on y élève en petit nombre, y font preuve, au moins passagèrement , d’une intelligence et d’une aptitude presque égales à celles des élèves européens. Il faut avouer que les Africains n’ont gardé aucune idée de la suprématie providentielle ni des conditions d’une autre existence; ils ne croient qu’aux talismans et ne s occupent que de la vie présente. Le magicien exerce donc sur eux une influence incontestée. Pour fermer au voyageur l’accès d’un pays, les magiciens n ont qu à prédire qu’il y jettera un mauvais sort. Leurs menaces ne rencontreront d’incrédules , ni parmi les chefs ni dans la masse du peuple.
Au nombre des coutumes religieuses, la plus horrible est celle où le magicien dépouille un enfant de sa peau, et, après avoir étendu le cadavre tout de son long sur
un sentier tracé, enjoint, aux guerriers en marche pour le combat, de franchir cet obstacle sanglant afin de s’assurer la victoire. Du reste, c’est ordinairement une chèvre qu’on écorche à la place d’un enfant, pour la mettre ainsi sur le sentier de la guerre (i).
En somme, l’Africain n’est pas en état de se tirer de l’infériorité oü il vit. L’anarchie qui ruine son pays ne lui permet de penser qu’à se procurer de quoi subsister. Sa paresse et son goût pour une existence à peu près semblable à celle du singe, lui font rejeter la plupart des fatigues sur ses femmes. Il y en a bien quelques-uns qui, outre la chasse et la pêche, préparent le sel, menuisent le bois, forgent le fer et font des étoffes d’écorce ou de coton ; mais ce sont des exceptions : le nègre aime à ne travailler que le moins possible et il est trop prudent pour emmagasiner des provisions, dont ses chefs, ses voisins ou ses ennemis, ne manqueraient pas de le dépouiller. Jamais il ne s’élèvera, si un peuple européen ne lui donne pas la tutelle d’un gouvernement semblable à celui que l’Angleterre a établi dans les Indes.
Quant aux animaux d’un ordre inférieur, on trouve abondamment en Afrique des troupeaux de vaches, dont le lait sert surtout à faire du beurre; la consommation sous sa forme primitive en étant réservée principalement à l’engraissement des princesses. Les chèvres sont nombreuses, mais ordinairement chétives et maigres, à l’exception de leurs longues queues chargées
(i) Voir au commencement du chap. xi. — J. B.
de graisse. La volaille, ressemblant à celle des Indes, pullule en Afrique. Les chiens sont en grande quantité, mais assez petits, et les ânes sont rares. Outre ces ressources en animaux domestiques, le nègre peut manger avec plaisir les chats, les rats, les porcs-épics, les serpents, les lézards, les tortues, les sauterelles et les fourmis blanches.
La grosse bête se tient dans le fourré ctes buissons, dans les prairies encore désertes ou dans les forêts, partout où les plis du sol lui offrent un abri; près des rivières et des marais, où une puissante végétation la dérobe à la vue de son plus redoutable ennemi, qui est l’homme.
L’éléphant, inquiet et vagabond, par exemple, bien qu’on le voie rarement, laisse dans tout lieu désert la trace de ses excursions nocturnes en abattant comme à plaisir les jeunes arbres qu’il rencontre sur son passage. Le rhinocéros farouche, moins commun que l’éléphant, se rencontre cependant au sein de toute jungle épaisse. Autant en dirai-je du buffle indomptable, habitant les sites ténébreux où il peut à son aise se désaltérer et se vautrer dans les fanges. C’est également là que nous rencontrons le porc à l’état sauvage. L’hippopotame, qu’on trouve partout où l’eau est assez abondante pour le mettre à flot, n’est pas moins répandu qu’aucun des animaux précédents. La girafe timide et le zèbre agile hantent les forêts d’un libre accès et les plaines où l’herbe n’est pas trop haute. Mille variétés d’antilopes, diverses d’aspect et d’habitudes, multiplient partout où l’homme ne les harcèle pas et où
elles trouvent à s’abreuver. Rarement on entend le lion ; plus rarement encore, on le voit. Les hyènes sont nombreuses et manifestent audacieusement leurs penchants rapaces. Les léopards, plus dispersés, terrifient 1 habitant des villages. Les renards, quoique peu nombreux, troublent par leurs aboiements de mauvais augure la sécurité du voyageur nègre. Il n’y a pas de lapins, mais seulement des lièvres de moitié moins grands que les nôtres, et qu’on trouve, en assez petit nombre d’ailleurs, sur une vaste étendue de pays. On en peut dire autant du porc-épic. Les chats sauvages et plusieurs animaux du genre furet vivent aux dépens du gibier. Des écureuils et des singes de diverses espèces habitent l’épaisseur des feuillages et ne se laissent guère apercevoir. Les tortues et les serpents se traînent de tous côtés, plus variés et plus nombreux après la saison des pluies. Les rats et les lézards (on voit trèspeu de souris) pullulent d’une façon désastreuse pour les récoltes sur pied ou emmagasinées.
L’autruche rusée, l’outarde, le florican peuplent les grands espaces ouverts. La pintade est de beaucoup le gibier le plus abondant. Les perdrix viennent ensuite, mais leur chasse n’a rien d’agréable; les cailles sont rares ; les canards et les bécassines semblent se plaire en Afrique moins que dans tout autre pays ; les oies et les cigognes restreignent leur habitat aux localités oü les eaux abondent. On voit peu de vautours, mais en revanche, comme partout ailleurs, force faucons et corbeaux. Dans le voisinage des rivières et des lieux habités, existent par myriades une foule de petits oi-
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seaux de toute plume et de tout ramage. Bien qu’on rencontre, en grande quantité, des limaces de toute grosseur, aussi bien que des coquillages d’eau douce, le conchyliologiste ne trouverait pas la récompense de ses travaux dans la variété de ses découvertes. Les insectes enfin, quoique innombrables, se prêtent surtout aux recherches alors que les pluies ont commencé.
Pour suffire aux besoins d’une population animale si nombreuse, il faut une abondante végétation. A cinq degrés au sud ou au nord de l’équateur, des sécheresses de six mois, où le soleil brille avec une implacable continuité, ne la permettent point. Mais, de ce que nous avons pu voyager au centre du continent africain sur une étendue de dix degrés la latitude (du 5e sud au 5e nord), résulte la constatation d’un fait positif : c’est qu’il existe une gradation normale dans la fertilité du pays, fertilité d’une opulence singulière sous l’équateur, et qui, à partir de là, subit une décroissance régulière. La cause qui limite aux régions équatoriales cette grande zone d’abondance est la même qui en fait le site de ces grands réservoirs d’eau, de ces lacs inépuisables d’où sortent les principaux fleuves de l’Afrique. C’est sous l’équateur que s’exerce l’influence pluvieuse des Montagnes de la Lune. En somme, la ligne équatoriale est le centre de la motion atmosphérique.
Voici en effet comment se comportent les agents qui la décident. Sur la côte orientale, près de Zanzibar, les pluies marchent pour ainsi dire sur la piste du soleil et ne durent pas plus de quarante jours, en quelque lieu que se fasse la traversée de l’astre. Les vents, ce-
pendant, soufflent du sud-ouest ou du nord-est vers les régions échauffées par son rayonnement vertical. Mais, au centre du continent, dans une zone qui comprend les dix degrés les plus rapprochés de l’équateur, la saison pluvieuse se prolonge beaucoup plus. Au cinquième degré de latitude sud, par exemple, pendant six mois entiers où le soleil se trouve de ce côté de l’équateur, les pluies continuent à tomber, et j’ai ouï dire que pareil phénomène avait lieu jusqu’au cinquième degré de latitude nord ; tandis que, sous l’équateur même, ou plutôt un peu au nord de l’équateur, il pleut avec plus ou moins d’abondance pendant toute l’année, mais plus particulièrement aux équinoxes. Moins fixe que la direction des pluies, celle des vents peut cependant se déterminer avec assez d’exactitude. Leur tendance générale est à l’est, mais ils inclinent alternativement au nord et au midi, suivant, eux aussi, la marche du soleil. Au temps des sécheresses, ils fraîchissent assez pour rendre moins incommode la chaleur solaire; il suit de là, et de l’altitude moyenne du plateau (à peu près mille mètres), que la température générale de l’atmosphère est fort agréable, ainsi que j’ai pu en faire l’expérience personnelle : j’ai porté, en effet, tout le temps de mon voyage, un épais vêtement de laine, et j’ai dormi toutes les nuits entre deux couvertures.
Les caractères généraux de la conformation physique de l’Afrique concourent aussi à l’explication de ces phénomènes. Le continent africain en effet représente assez exactement une assiette renversée. Au
centre , s’élève un plateau que forment des plaines immenses et qu’entourent des bourrelets de montagnes. De leur base extérieure, et par une pente brusque, ce continent va rejoindre les grèves plates qui confinent à la mer. Une assiette cependant est d’une forme à peu près régulière ; l’Afrique sous ce rapport échappe à la comparaison. C’est ainsi qu’au milieu du plateau central nous rencontrons , entourant la partie supérieure du lac Tanganyika , un groupe de hautes montagnes principalement formées de graviers argileux , que je suppose être les Lunœ Montes -de. Ptolémée ou les Soma Giri des anciens géographes indous. De plus, au lieu d’offrir à son extrémité nord le relief dont nous parlions , ce vaste pays va s’abaissant toujours graduellement de l’équateur à la Méditerranée (i). Enfin, dispersés à la surface du plateau intérieur, se trouvent des bassins remplis d’eau (les lacs), que les pluies font déborder , et d’où sortent alors des fleuves assez puissants pour percer leur enveloppe de montagnes, rompre ainsi la digue qui leur était opposée, et prendre leur cours vers la mer.
Quant aux diverses branches du N il et à ses affluents, voici l’idée que leur vue nous a laissée sur leur valeur respective.
Le premier de ces affluents, le Bahr-el-Ghazal, nous
(i) Cela est vrai, surtout pour l’immense vallée du Nil, y compris tous ses affluents. Le lecteur fera bien d’ailleurs de comparer l’opinion de Speke avec celles de sir S. Baker et de Livingstone. V. le Tour du Monde, 1867 , t. I, p. 4 3 , et notre édition des Explorations dans V Afrique australe, p. i3e et 317. - J. B.
étonna singulièrement ; en effet , le grand lac marqué sur nos cartes à l’extrémité d’un coude formé par le Nil, était remplacé par une simple pièce d’eau, une espèce d’étang, perdu pour ainsi dire dans un océan i de roseaux. Le vieux Nil semblait passer avec dédain i devant cette insignifiante annexe, et nous porta bientôt en face de cette branche de la rivière Sobat qui , sous le nom de Géraffe, constitue le second affluent du grand fleuve ; elle décrit en y tombant une courbe gracieuse; son courant est rapide et paraît profond, mais sa largeur ne s’étend pas sur plus de quinze mètres.
Vient ensuite la Sobat elle-même, plus large et moins rapide que la Géraffe. Le Nil est considérablement accru par cette double addition, mais il ne prend cependant pas le noble aspect qui' nous avait tant frappés, immédiatement après la saison des pluies, pendant notre navigation sur les canots du Nyoro.
Mes dernières observations astronomiques placent 1 embouchure de la Sobat à 9 degrés 20 minutes 48 secondes de latitude nord, et à 29 degrés 4 minutes 45 secondes de longitude est. La Sobat se déverse dans le Nil par une troisième branche, à l’embouchure de laquelle je passai malheureusement sans être prévenu. Celle-ci du reste est assez connue, et mes regrets s’en trouvent diminués d’autant. .
Il faut parler maintenant de ce fameux Nil Bleu , qui, même comparé à la Géraffe, simple branche de la Sobat, n’est qu’une très-mesquine et très-insignifiante rivière. Alimenté, selon toute apparence, par quelques chaînes de montagnes, il doit être sujet à de
grandes fluctuations périodiques. J’ai rarement subi un désappointement pareil à celui que m’a procuré la vue de ce cours d’eau si célèbre, et je suis convaincu que, si on l’isolait du Nil Blanc, le Bahr-el-Azrek se perdrait, absorbé dans les sables, avant d’atteindre la Basse Égypte.
Ce que j’ai dit du fleuve Bleu s’applique à la rivière Atbara, le dernier des affluents que je passe en revue; c’est encore un torrent issu des montagnes, qui déborde pendant la saison des pluies et qu’ensuite les ardeurs du soleil dessèchent à peu près complètement.
J’en avais assez vu, désormais, pour être convaincu que le fleuve qui sort du lac Victoria par les chutes Ripon, est bien le vrai Nil, le père des fleuves, car il l’emportait d’une manière éclatante sur tous ceux qui venaient s’y embrancher, et cela dans la saison sèche, qui est la meilleure époque pour apprécier l’importance permanente et les forces relatives de ces rivières.
Quant au petit Louta Nzigé, je me rallierais volontiers à l’hypothèse du docteur Mûrie, qui était avec nous à Gondocoro. La manière dont nous avions devancé le débordement du Nil , entre les chutes Kérouma et Gondocoro, lui faisait regarder le Louta Nzigé comme un grand réservoir du Nil, que ce fleuve avait peu à peu rempli pendant notre séjour au Médi, et qui, se trouvant garni d’eau justement à l’époque où nous quittâmes ce pays, permit au Nil de reprendre son cours vers le nord, en même temps que nous y marchions nous-mêmes. Cette théorie me paraît
Les fidèles des capitaines Speke et Grant (page 319).
expliquer d’une manière satisfaisante la décroissance phénoménale du Nil, à mesure que nous le descendions. Elle explique aussi l’extrême lenteur avec laquelle les débordements du Nil gagnent l’Egypte (i).
J’ose espérer que le lecteur, assez bienveillant pour nous accompagner jusqu’ici, désire savoir ce que devinrent les engagés « fidèles, » que j’avais emmenés si loin de leur pays et dont je n’avais plus à réclamer les services. Au Caire, où nous logions dans l’hôtel Shepherd, je les fis photographier en masse et leur procurai la satisfaction de se montrer aux concerts publics, tableaux vivants, etc. Nous fûmes invités à visiter le vice-roi dans son palais de l’île Roudah ( Gésir et-el-Roudah ), et son accueil nous satisfit complètement; car, après nous avoir écoutés avec la plus flatteuse attention, il me promit de concourir pour sa part à toute nouvelle entreprise ayant pour objet d’ouvrir l’Afrique centrale aux progrès de la civilisation.
Je nommai Bombay chef des oc fidèles, » et je lui remis en triple exemplaire les photographies de nos dix-huit hommes et de nos quatre femmes, destinées à faire reconnaître leur identité par les consuls de Suez,
(1) Cette description du bassin du Nil doit aussi être comparée à celle qu’en a donnée depuis sir S. Baker. Tout en admettant qu’elles s’accordent en général et sur les points principaux, il faut faire observer que la Rivière de la Géraffe n’est pas une branche de la Sobat, mais se détache probablement du Nil Blanc; et l'on doit rappeler que c’est à l’accroissement énorme et simultané des eaux des rivières abyssiniennes, durant la saison des pluies, comme du Nil Bleu et de l’Atbara par exemple, que sir S. Baker attribue les débordements périodiques du Nil dans la Nubie et dans l’Égypte. V. V Albert- Nyan^a. — J. B.
LES SOURCES DU Ntt
d’Aden et de Zanzibar. Au moyen de traites sur cette dernière ville, je leur assurai un supplément de salaire, égal à une année de service. Chacun d’eux doit être gratifié, en outre, de ce qu’on appelle à Zanzibar un jardin « d’homme libre, # et d’une dot équivalente à 52 fr. 5 o c. quand il lui plaira de prendre femme.
J’ai su, depuis lors, que maître Bombay çt sa suite, manquant les îles Seychelles, avaient été poussés jusqu'à Maurice, où le capitaine Anson, inspecteur général de la police, prit d’eux les plus grands soins et leur assura tous les bénéfices d’une véritable vogue. On les mena au théâtre et une souscription fut organisée à leur profit. Ils furent ensuite rapatriés à titre gratuit, et le colonel Playfair, tout récemment nommé consul à Zanzibar, leur a manifesté, je le sais, l’intérêt le plus cordial. Je sais aussi qu’ils ne demandent qu’à me suivre encore une fois, si, réalisant mes rêves les plus ambitieux, je traverse un jour l’Afrique de l’est à l’ouest, dans sa zone la plus fertile (i).
(i) Nos lecteurs savent que ces grands projets n’ont pas pu être réalisés. Une mort soudaine est venue interrompre l’auteur (V. notre premier chapitre.) Ce sort est commun. La plupart des hommes intelligents sont enlevés de ce monde avant d’avoir pu mettre en pratique leurs desseins les plus intéressants et les meilleurs. — J. B.