CHAPITRE II
DE K1R0UR0U A CAZÉ
Le Sagara, entre les monts Mkambacous et Robéhos, est ruiné par la traite. Captifs désolés de recouvrer la liberté. — Le pays de Gogo a un aspect sauvage. — Mgounda Mkhali ou la Plaine embrasée. — La désertion des porteurs nous arrête à Djiouéla-Mkoa. — Origine de la guerre que se font Manoua-Séra et les trafiquants. — L’honnête Macula est allié à Manoua-Séra.
Dévastations des Arabes. — Pertes subies pour atteindre Gazé.
Le Sagara est borné au nord par la rivière Mouco ictocoua qui fait partie de la vallée de l’Ouami ; au sud par la Rouaha, affluent du Loufidji ; à l’ouest par le Gogo, premier pays du plateau central. C’est une contrée montueuse séparant plusieurs bassins fluviaux et montant de la chaîne Mkambacou à la chaîne Robého.
Aussi dès que, par une pente insensible, nous nous fûmes élevés de cent cinquante mètres au-dessus de la Mgéta, nous avons aperçu devant nous, en deux lignes détachées, les Mkambacous, dont les sommets atteignent peut-être dix-huit cents ou deux mille mè-
très. La population en est pastorale et agricole à la fois. Partout où elle trouve un abri contre les guerres qui ne sont que des chasses à l’homme, elle sait faire pousser des moissons abondantes. Timides, tarouches, pauvrement vêtus et de mine affamée, les habitants se tiennent au sommet des hauteurs les plus inaccessibles. Leurs villages se composent de huttes coniques, plus ou moins nombreuses suivant la puissance ou l’influence des chefs des localités. C’est à peine si ces hommes ont les moyens de se procurer des étoffes et pour la plupart ils ne portent qu’une espèce de ceinture d’herbe assez longue, et dont la forme rappelle le jupon ou kilt des Écossais. Loin de pouvoir mettre les caravanes à contribution , ils en évitent l’approche et s’estiment heureux d’échapper ainsi aux trahisons dont leur confiance, dans les avances et dans les promesses des trafiquants, les a si- souvent déjà rendus victimes. Le gibier abonde dans ce vaste parc : antilopes, zèbres, buffles, girafes, rhinocéros, éléphants, même les hyènes et les lions, y pullulent; et, tout en ne réussissant pas à tuer quelqu’une de ces grosses bêtes, nous nous procurâmes amplement de la venaison. La quantité même de ces ressources alimentaires tourna contre moi, en poussant à la paresse nos porteurs. Ils voulaient jouir à leur aise de la nourriture que leur offrait ce pays, et, trouvant que nous le traversions trop rapidement, ils finirent par se refuser à marcher. Comme je ne voulais pas suivre l’exemple des Arabes et employer le bâton pour moyen de persuasion, je me décidai à pousser en avant avec les mules et les gens du
littoral, laissant à Baraca et au cheik Saïd le soin de m’amener les portefaix.
J’arrivai ainsi le 23 octobre à Zoungoméro, où je me proposais de fixer, par des observations astronomiques faites sur ce point, la longitude du revers oriental de la première chaîne qui longe la côte de l’Afrique. Cette localité arrosée par la Mgéta est d’une admirable fertilité. Un charmant amphithéâtre l’entoure, dessiné par les monts Mkambacous. Malheureusement, si riche qu’il soit, le pays est ruiné par la traite; les gens du littoral le ravagent et nous voyons passer une de leurs expéditions de brigandage qui ramènent vers l'Océan Indien une cinquantaine d’esclaves enchaînés et cent cinquante têtes de bétail volées à leurs propriétaires.
J’espérais faire des approvisionnements plus loin à Kirengoué, où nous arrivâmes le 28 ; mais les chasseurs d’esclaves y avaient mis bon ordre, en expulsant par la terreur tous les habitants du village. Il fallut renvoyer acheter des grains à Zoungoméro. La beauté de cette région pittoresque rendit ce retard moins désagréable et , en attendant, je pris la vue des montagnes qui s’élevaient aux environs de Mbouiga ; c’est là que je renonçai à l’emploi de la chambre photographique, dont le travail aurait fini par tuer mon compagnon le capitaine Grant; j’y laissai aussi, pour les ramener au littoral, une collection d’échantillons et trois de nos Hottentots des plus malades ; enfin les maraudes, auxquelles j’appris que le Maroro était en proie, m’y décidèrent à changer de route. Nous ne nous en trouvâmes guère mieux, car ies populations ef-
frayées se sauvaient à notre approche, ne nous vendaient rien qu’à des prix fous ou menaçaient de nous combattre, en nous prêtant le dessein d’enlever leurs enfants et de piller leurs demeures. Cependant à Mboumi,, nous fûmes mieux reçus.
C’est un joli village situé au pied d’un groupe de montagnes escarpées, le dernier endroit, dit-on, où nous pourrons nous procurer les approvisionnements indispensables pour traverser le Gogo, durant dix journées de marche. Le chef de Mboumi avait, dans de fréquents voyages faits à Zanzibar, appris à connaître les Anglais et à savoir combien ils sont opposés à la traite des esclaves. Aussi nous accueillit-il avec une affabilité que nous n’étions guère accoutumés à rencontrer. Cependant nous eûmes l’occasion de constater qu’il pratiquait lui-même, peut-être par la force des mœurs et des circonstances, cette traite qu’il nous savait si bon gré de combattre. Par exemple, durant notre séjour et pressés par la famine, arrivèrent, pour acheter des aliments, une quarantaine d’individus appartenant à une tribu voisine, celle des Couiva. Ces malheureux, hommes ou femmes, furent tous arrêtés, et le chef de Mboumi leur déclara qu’il les enverrait vendre à Zanzibar, s’ils ne pouvaient se justifier de meurtres que leur tribu était accusée d’avoir récemment commis sur des gens du village.
Cinq jours de marche forcée nous conduisirentensuite ;ur les bords de la Roumouma, où nous passâmes la journée du 16 novembre dans un fourré d’épines. Ces marches forcées en abrégeant la durée du trajet, di-
minuaient les risques de maladie, de guerre, de famine ou de révolte, et leurs avantages étaient trop précieux pour n’être pas acquis au prix de quelques fatigues.
A Inengé, que nous atteignîmes le 17, nous nous trouvions au pied des monts Robéhos, où se termine le massil montueux du Sagara. Ces montagnes doivent appartenir à la grande chaîne qui forme le bourrelet oriental du plateau central de l’Afrique.
Nous y fûmes retenus par un incident assez caractéristique Le caporal des Hottentots s’étant égaré à la recherche d’une mule perdue, il avait fallu envoyer pour le retrouver une vingtaine d’hommes, qui le ramenèrent il est vrai, mais sans la mule et en compagnie de deux femmes et de deux hommes qu’ils avaient, ùla suite d’une rixe, faits prisonniers. M’imaginant que la mule me serait ramenée pour la rançon de ces indigènes, je les gardai pendant quatre jours. Enfin ne voyant rien paraître et voulant épargner d’autant nos provisions, je fis remettre en liberté ces captifs ; mais ceux-ci qui n’avaient jamais été si bien nourris, ne quittèrent qu’avec la plusgrande peine mon camp pour aller recommencer à vivre de « pain de singe (1), » de cet aliment primitif qu’ils ramassent aux pieds de leurs énormes calebassiers ou baobabs. Il est clair que la vie animale est tout pour ces gens-là.
Ensuite nous passâmes trois journées dans le village
(1) Le pain de singe est un fruit ou grosse capsule ligneuse, ovale, longue de 3o centimètres, qui contient une pulpe aigrelette, sucrée et rafraîchissante. Il est produit par le calebassier d’Afrique ou baobab, le plus gros des végétaux connus. Speke appelle cet arbre bougon, et Burton le nomme mbouyou. — J. B.
de Gogo. Le pays où est cette station prend un aspect sauvage. Les habitants y marchent toujours armés et fatiguent les voyageurs par leur assidue curiosité, leurs démonstrations railleuses et leur familiarité grossière. En conséquence, les caravanes, dans ce trajet, campent hors des villages, à l’ombre des figuiers et des calebassiers qui poussent de toutes parts. La rareté de l’eau y est telle que cette liqueur précieuse s’y vend le prix de la bière indigène ou pombé, et que nos mules désertèrent pour aller s’abreuver à Marenga-Mkhali, d’où on nous les ramena moyennant salaire. Pendant notre séjour à ce dernier village, je pris l’esquisse du penchant occidental des monts Robéhos qu’on y aperçoit.
A Canyényé, situé cà l’extrémité occidentale du pays de Gogo, je tuai, à quatre-vingts mètres de distance, un rhinocéros, auquel j’envoyai une balle derrière son épaule gauche; mais sans pouvoir m’en procurer d’autre. Le lendemain , à l’aurore , nos hommes , prévenus de ce qui s était passé, se hâtèient daccouin avant que les indigènes eussent flairé le cadavre abandonné dans l’épaisseur des jungles. Mais à peine avaiton mis le couteau dans la dure carapace de l’animal, que les naturels accoururent de tous côtés : ce fut entre eux et notre troupe une lutte odieuse et grotesque, où tous se disputaient les . lambeaux sanglants de cette boucherie improvisée; chaque villageois prenant la fuite vers sa demeure aussitôt qu’il avait pu mettre la main sur quelque morceau de choix, qu’il craignait de se voir enlever à force ouverte.
Après avoir passé deux journées à Sékhé , nous arrivâmes à Khoco, village sur la lisière du Mgounda- Mkhali , désert qui occupe cette portion du plateau central de l’Afrique et dont le nom , suivant Burton , signifie « Plaine embrasée ».
Ici, les habitants se lèvent en masse contre nous, convaincus que nous venions venger un trafiquant arabe dont ils pillèrent le camp l’année dernière, pour le punir d avoir tué leur ancien chef, Courtes-Jambes (i). On parvient pourtant à s’expliquer, et Hori- Hon, successeur de Courtes-Jambes, se félicite hautement d avoir affaire à des Anglais. Il nous offre de nous laisser enrôler autant de porteurs nés dans l’Ounvamouési qu’il s’en trouvera de disponibles parmi
Mana-Miaha ou Magourou-Mafoupi. Voyez le voyage de Burton, ou il est dépeint comme un misérable déprédateur.
peu plus tard, a Caze, Speke a appris sur les événements auxquels il est fait allusion ici les détails suivants : La rixe entre les gens de Courtes-Jambes et ceux de la caravane d’un uatiquant arabe nommé Mohinna était survenue à proposd’une source dont les indigènes avaient voulu contre la coutume faire
enyver “K Mohmna refusant de se soumettre à cette exaction, Ç11 dS 1 axiomecïue « l’eau est un don de Dieu, » les coups
succédèrent bientôt aux paroles. Abandonné sur le champ par
chandSkecPOrTrS’ M°hmna’ Cédant au «ombre, laissa ses marchandises en la possession des gens de Khoco; mais, voulant du
*râ e à' ?a ^ h C£rVelle au ch^f. Pa^ la suite et
grâce a la fidélité de quelques-uns de ses esclaves, il parvint à
&\fier ,Caze.et a7 ramener ses trois femmes saines et sauves 3X10me ld "aPP°rté’ le lecteur trouvera, dans les récits des voyages en Afrique, une foule de preuves que, non-
explohïs na?! UX’ ““f P°mbre donnée parles arbres, sont desobietsT r u P°P a-10nS’ qUand el,es le peuvent, comme quelque^ PermiS “ V0yageur qu'au priX de
Le capitaine Speke chassant au buffle (page 33).
les malades naguère confiés à son hospitalité. J’aurai simplement à payer leurs frais de séjour , dont il s’est déjà largement remboursé, je le sais, en leur faisant cultiver ses champs. J’accepte pourtant la condition, en chargeant le cheik Saïd d’engager ces hommes, d’acheter la provision de blé nécessaire pour traverser le désert et de régler le montant du droit de passage. Ces négociations devaient bien prendre trois journées que je résolus de consacrer à la chasse. En deux journées , je tuai un rhinocéros noir, un buffle mâle et deux femelles, et nécessairement je fus, chaque fois qu’il y eut quelque danger, abandonné par mes négrillons.
Enfin, toutes mes affaires étant réglées, je m’apprêtais à partir de Khoco, quand je m’aperçus que dix de mes porteurs manquaient à l’appel, et comme ii ne m’était pas permis de sacrifier à la légère la charge de dix hommes, il me fallut encore faire halte, bien malgré moi, pendant les journées des io, 11 et 1 2 décembre. Le sultan de Khoco et son vizir employèrent tout ce temps à me créer de nouvelles difficultés pour m’extorquer de nouveaux présents. Ils y réussirent en me promettant quelques ânes, pour me tenir lieu des porteurs qui désertaient l’un après l’autre', bien que j eusse doublé leurs rations d’étoffe. J en avais perdu plus de la moitié, quand je me décidai à me remettre en route, le i3 au matin, malgré les pluies qui tombaient à torrent et rendaient fort pénible la traversée des ravins. Le i5 , il fallut s’arrêter devant les progrès de l’inondation; et cette station
forcée dura cinq jours. Pour en tirer le meilleur parti possible, je dépêchai vers Cazé deux de mes hommes avec des lettres pour Mousa et le cheik Snay (deux amis que nous nous y étions faits pendant la première expédition). Je leur demandais de m'envoyer soixante hommes, portant chacun trente rations de grain et quelques charges de tabac indigène. Mes gens, en effet, au milieu de leurs tribulations de toute" sorte, regrettaient par-dessus tout de ne pouvoir fumer. D’autres messagers envoyés à Khoco , sur nos derrières,* pour y échanger des étoffes contre dü grain, revinrent les mains à peu près vides , soit de grain, soit d’étoffes. Par bonheur, bien que le gibier fût rare, Grant parvint à tuer un zèbre et une antilope.
Le sixième jour, n’ayant pu réussir à jeter un arbre en travers du courant qui nous arrêtait, nous le passâmes à gué avec de l’eau jusqu’à la ceinture. Les huit marches suivantes, de six à huit kilomètres chacune, accomplies péniblement et sans ordre dans un pays tout à fait désert, portèrent le découragement dans nos rangs. A l’exception de trois, les porteurs nés dans l’Ounyamouési désertèrent tous, d’accord avec mes engagés , et sous condition de partager avec ceux-ci, en arrivant dans leur pays, le pioduit des charges qu’ils nous avaient dérobées. Le 28, nous n étions plus qu’à une marche de Djioué-la-Mkoa , où nos hommes espéraient se refaire de. la diète à laquelle ils avaient été soumis depuis plusieurs jours. Leur patience était à bout , et la plupart désertèrent pour arriver plus vite dans le paradis où je les aurais con-
duits le lendemain. Là, plusieurs de ceux qui nous avaient quittés rejoignirent la colonne. Ils avaient appris, de certains voyageurs, que nos amis de Cazé nous envoyaient un gros détachement d’esclaves. Parmi ces fugitifs que nous ramenait un premier symptôme de bonne fortune, il s’en trouvait deux, Johur et Moutouana, que je pus convaincre de vol, et que je chassai ignominieusement après les avoir fait flageller. Baraca, dans cette circonstance, déploya toutes les qualités d’un véritable préfet de police.
Ce fut à Djioué-la-Mkoa (la Roche-Ronde), que nous passâmes la journée du ier janvier 1 86 1. Le lendemain ai rivèrent des nouvelles qui nous y retinrent encore sept jours. Les esclaves que Mousa nous avait envoyés, arrêtés en route par la difficulté de se procurer des aliments, étaient retournés sur leurs pas. Les environs de Cazé , ravagés par la famine , ne pouvaient me procurer le grain sur lequel je comptais. Dans de telles circonstances , il ne fallait pas pensera marcher en avant ; et tout ce que je pus faire , après avoir expédié à Mousa d’autres messagers, ce fut de disperser mes gens dans les villages environnants pour y enrôler des portefaix originaires du Kimbou (i). Sur ces entrefaites, et le y janvier, notre camp fut mis en alerte par le bruit que le chef fu-
(r) Chassée il y a plus de vingt ans par les attaques des hommes du Rori, cette tribu est venue s établir au sud deToura et s’est répandue dans le Mgounda-Mkhali ei dans l’Ounyamouési. (V. Burton, Voyage aux Grands Lacs, p. 374, de la traduction complète.) — J. B.
gitif Manoua-Séra se dirigeait de notre côté à la tête de trente hommes armés de mousquets ; mais , à la vue de mes gens rangés en bon ordre devant ma tente, le sabre-baïonnette au bout du fusil, « l’Ivrogne » jugea prudent de s’éloigner quelque peu et de m’envoyer une députation pour m’annoncer sa visite. Il vint effectivement, avec une escorte, dès que j’eus témoigné l’intention de le bien accueillir. « Apprenant, disait-il, que je manquais de poiteurs, il ne demandait pas mieux que de m’en fournir, si je voulais le conduire à Cazé, pour m’y constituer l’arbitre médiateur de ses différends avec les Arabes. » Ce jeune homme, d’une beauté remarquable, commençait à m’intéresser. Je voulus savoir de lui le détail de ses aventures, que je vais résumer ici en quelques mots.
A la mort de Foundi-Kira, son père, et conformément aux intentions du vieux chef, Manoua-Séra, bien que né d’une esclave, avait été reconnu héritier du Nyanyembé. Mais, quelque temps après, ayant voulu établir une taxe régulière, annuelle, sur les marchandises qui entraient dans ses domaines, il s’était brouillé avec les trafiquants arabes, jusque-là exempts de tout impôt; ceux-ci l’avaient menacé, s’il persistait à les troubler dans leur commerce, de le détrôner au profit de Mkisioua, autre fils illégitime de l’ancien chef: «Je ne pouvais pas, poursuivit Manoua-Séra, tolérer un pareil langage; les trafiquants ne résident chez moi qu en vertu de mon autorisation. Je le leur déclarai en les mettant au défi de me désobéir , car je n étais pas une
femme qu’on pût traiter avec tant de mépris. Ainsi éclata la querelle. Mkisioua, saisissant l’occasion qui lui était offerte, employa la corruption pour se faire des partisans. Des paroles on en vint aux coups et mes ennemis finirentpar mechasserdemonpalais. Mkisioua s’y est installé pour gouverner à ma place. J’avais néanmoins des partisans fidèles, à la tète desquels je me rendis en Roubouga, où le vieux Maoula, chef de ce pays, voulut bien me recevoir. Les Arabes m’y poursuivirent, m’y donnèrent chasse jusqu’au Ngourou, et voulurent tuer Maoula pour m’être venu en aide. Celui-ci leur échappa, mais les trafiquants dévastèrent ses domaines et marchèrent ensuite contre moi dans le Ngourou. Plusieurs mois durant, nous combattîmes; et lorsque mes approvisionnements furent tout à fait épuisés, défiant l’ennemi qui me croyait cerné, je me fis jour à travers ses rangs. Je mène depuis lors une vie errante, sollicitant une paix qu’on me refuse obstinément, car les Arabes ont juré de me poursuivre jusqu’à la mort. Vous, maintenant, qui avez été l’ami de mon père, vous devriez prendre à cœur de faire finir cette guerre injuste.... »
J’assurai Manoua-Séra de ma sympathie, lui promettant d’intervenir de mon mieux s’il voulait m’accompagner à Cazé. J’étais d’ailleurs certain, ajoutai-je, de ne rien obtenir pour lui s’il ne revenait aux traditions paternelles en matière de libre échange. Il y paraissait tout à fait disposé, regrettant la précipitation avec laquelle les choses s’étaient engagées, et charmé des perspectives de pacification que lui ouvrait mon as-
sistance désintéressée. Aussi me renvoya- t-il presque immédiatement un de mes porteurs, qu’il avait arrêté dans les bois au moment où cet homme prenait la fuite avec une charge de verroteries. Nous nous séparâmes alors, et Baraca eut ordre de faire administrer cinquante coups de fouet au voleur, pour sa désertion compliquée de circonstances aggravantes.
Plus loin, à Zimbo, nous avons vu arriver Bombay, accompagné de soixante-dix esclaves, et porteur de lettres que m’écrivaient Mousa et Snay. Tous deux m’exhortaient, en cas de rencontre avec « l’Ivrogne », à lui loger une balle dans la tête, où à le ramener prisonnier pour qu’ils pussent régler son compte. — « Ce misérable, disaient-ils, avait voulu frapper des impôts, contrairement aux traités passés avec son père Foundi-Ivira, et, plus tard, empêcher ses sujets de leur vendre du grain ; puis enfin, après le début des hostilités, il avait presque anéanti leur commerce en s’opposant au passage des caravanes*. »
Mgongo Zimbo, où nous entrâmes le 14 janvier est sur la limite du Toura, premier district, par cette route, du grand Pays de la Lune ou de l'Ounyamouési Le nom de cet endroit signifie « le Dos d’ Éléphant » et lui vient d’une éminence granitique dont la forme générale rappelle effectivement l’animal en question. J’y rencontrai Maoula, l’allié de Manoua-Séra. Ce pauvre vieillard, un des plus honnêtes parmi les chefs du pays, avait été notre hôte et notre ami lors de la première expédition. Il me fit présent d’une vache, et il m’en promit dix autres, si je pouvais le réconcilier
avec les Arabes, qui, sans aucune provocation de sa part, l’avaient expulsé de ses domaines, dépouillé de tout ce qu’il possédait et remplacé au pouvoir par un vil esclave. Il avait, à la vérité, reçu chez lui leur ennemi Manoua-Séra ; mais c’était faute d’avoir pu agir autrement, le fils de Foundi-Kira s’étant introduit chez lui à force ouverte. Je consolai de mon mieux le malheureux vieillard, que j’engageai à me suivre jusqu’à Gazé ; me portant garant que les Arabes ne lui feraient aucun mal. Il était trop affaibli pour voyager lui-même, et m’annonça qu’il me ferait accompagner par son fils.
Toura, où nous arrivâmes le 16, attestait par ses ruines les sauvages dévastations de la guerre. Une fois en campagne, les Arabes ou leurs esclaves ne songent en effet qu’à piller, et chacun d’eux travaille pour son propre compte. Ici le cheik Saïd, déjà souffrant depuis quelques jours mais dont l’état devint tout à coup plus grave, nous força de ralentir la marche de la caravane, et, tandis que nous l’attendions à une demi-marche en avant, un vol nocturne faillit nous priver de plusieurs ballots de rassade. Les déprédateurs, suivis de près par nos gens, jetèrent pour mieux courir une partie de leur butin, et un seul ballot, en somme, se trouva perdu. Dès le lendemain matin (18), je convoquai les notables du village, au nombie de cinq, et je les rendis responsables de la peite que j avais subie. Ils s’accordèrent à reconnaître la justice de ma réclamation, et je leur adjoignis cinq de mes hommes pour faire évaluer par cette espèce de jury mixte
le dédommagement qui m’était dû. Il fut fixé à trente têtes de bétail, mais je n’en exigeai que la moitié, au grand mécontentement de mes Hottentots qui semblaient se regarder comme frustrés par ma générosité, A Roubouga, nous sommes sur le territoire de Maoula, remplacé, nous l’avons dit, par un chef de condition servile , qui doit aux Arabes son pouvoir usurpé. Ce chef a reçu pour condition de laisser à tous les trafiquants et voyageurs le droit de se pourvoir comme ils l’entendent. En vertu de cette combinaison essentiellement vicieuse, je ne puis empêcher mes gens de se livrer à leurs instincts de rapine. Ils revendiquent hautement le droit au pillage, et me contestent celui de leur enlever une si bonne chance. Trois marches, dont la dernière à travers les bois, nous ont mis à la limite orientale de ce vaste et fertile district qu’on nomme le Nyanyembé et d’où les Arabes ont chassé Manoua-Séra. Nous voici au centre de l’Ounyamouési et à cinq milles de Cazé, (i) où se trouve actuellement le grand dépôt central de la traite et du commerce d’ivoire. Mes pertes, à cette date (2 3 janvier 1861), peuvent se résumer comme suit : un Hottentot mort, et cinq qui ont rebroussé chemin ; un
(i) Cazé est, à proprement parler, le nom d’une source située au centreduvillagedeTabora.il faut le chercher sous le 5°o’52” de latitude sud, et 3o° 41’ 19”, de longitude est. — Ici j’avertirai le lecteur que Th. Baines {Voyage dans le Sud-Ouest de l'Afrique, chap. vt de notre édition) croit que les noms de lieu en Afrique, sont généralement tirés de ceux des hommes qui se sont arrogé la possession des sources ou de certaines portions des eaux tant dormantes que courantes. — J. B.
des volontaires in igènes, renvoyé ave: les Hottentots; un autre, chassé du camp après un châtiment ignominieux; sur les trente-six arJiaiers de Seïd Medjid, sultan de Zanzibar, vingt-cinq nous ont faussé compagnie; et des cent un portefaix que nous avions engagés au départ, quatre-vingt-dix-huit ont déserté; douze mules et trois ânes ont péri. En outre on m’a volé plus delà moitié des marchandises dont je m’étais 'muni et, en conséquence de la famine qui désolait toute la région par nous traversée, la dépense de cette partie du voyage a beaucoup dépassé tout ce que je pouvais et devais prévoir.
N’importe : tous ces désagréments et quatre mois de fatigue ne me paraissent pas un prix trop élevé pour l’achèvement de cette première partie de notre expédition. Désormais nous quitterons les routes où d’autres Européens ont mis le pied avant nous, et nous marcherons à des découvertes véritables.