CHAPITRE III
l’ounyamouési
Etendue et divisions du Pays de la Lune. — Connaissances géographiques des trafiquants. — Industries et coutumes des naturels. — Sirboco. — Les Arabes paraissent prendre goût à la grande culture. — Alternatives de leur guerre avec Manoua- Séra, qui reste redoutable.— Echec de mes tentatives de réconciliation. — Mes rapports avec Mousa. — La désertion des porteurs, la lâcheté des engagés et les exactions des chefs, sont toujours les piincipales causes de mes retards. — Mort de Mousa.
Le Nyanyembé où se trouve Cazé fait, comme je l’ai dit, partie de l’Ounyamouési ou du Pays de la Lune, qui peut avoir été jadis un état considérable. Les naturels de cette contrée font continuellement, comme portefaix dans les caravanes, des tournées à la côte et sans doute ont été, depuis l’antiquité, en rapport avec les négociants indous, puisque, même dans les premières années de l’ère chrétienne, on connaissait vaguement, hors de l’Afrique, l’existence d’une chaîne appelée les Monts de la Lune. Aujourd’hui l’Ounya-
mouési, allant de Toura à Myonga, touche par le sud-est au désert appelé Mgounda Mkhali et par le nord-ouest au Sinza. J’y ai reconnu les districts cîe Toura, de Roubouga, de Nyanyembé, de Sagari, de Nyambéoua, de Couandi, de Coumbi, de Couni, de Roungoua, de Msalala et de Myonga, entre lesquels existent des rapports hiérarchiques dont je n’ai pas pu bien constater la nature, mais qui se rapprochent des relations féodales. Des deux côtés de la. route que j’ai suivie, le pays s’appelle Ousocouma, terre du Nord, et Outacama, terre du Sud. (1).
Comme Cazé est une espèce de quartier général pour les trafiquants arabes, qui étendent parfois de Zanzibar à la vallée du Nil Blanc leurs opérations commerciales, j’y ai pu obtenir, sur l’objet de mon voyage, des indications dont voici le résumé.
Notre ami Mousa nous assure que le Soui, qui borde au nord et à l’est le Sinza jusqu’au désert situé à la limite de l’Ounyamouési vers le Couni, relève du Caragoué. Ce qui rend cette assurance importante est qu’elle donne lieu d’espérer en notre faveur quelque allégement aux exactions du roi de Soui, Souvouarora, dont l’intention est, dit-on, de prélever désormais d’énormes taxes sur les caravanes. Or Mousa, qui, jadis, a sauvé le roi du Caragoué, Roumanica, lors d’une révolte fomentée par son frère cadet Rogéro (2), ne parle jamais de ce roi sans en faire le plus grand éloge et sans affirmer qu’il s’est montré toujours prêt à lui donner des
(1) Y. Burton, Voyage aux Grands Lacs, p. 363. — J. B,
(2) V. notre chapitre v. — J. B.
preuves de sa reconnaissance. Le fait est que, tout en étant soupçonné de recevoir une assez grosse part des cadeaux extorquésparSouvouarora, Roumanica jouit de l’estime générale des trafiquants et vit dans les meilleurs termes avec ceux qu’attire dans ses Etats son excellente réputation.
A l’égard des régions plus éloignées et qu’on trouve au nord-ouest du Nyanza de Kéréoué, les renseignements des Arabes deviennent de moins en moins précis.
Par exemple , Snay regarde le Nyanza comme la source du fleuve Jub ou Juba, le plus considérable des cours d’eau qu’on connaisse sur la côte de Zanguebar, et qui vient tomber dans l’Océan Indien près de l’équateur, sans qu’on sache d’où il sort; mais, si je lui objecte que les navigateurs peuvent remonter le Nil, mon homme devient indécis et persiste seulement à dire que des vaisseaux se sont montrés sur certaines côtes au nord du Nyoro (i).
Mousa, d’après le témoignage de ceux qui viennent du Nord, ajoute que le Nyanza, durant les crues, a un courant tellement violent qu’il déracine les arbres et les entraîne avec lui. Ce détail indique un fleuve et non un lac. Il m’embarrassait car j’ignorais alors que toutes les masses d’eaux, soit courantes ou dormantes, portent, dans cette partie de l’Afrique, la désignation de Nyanza.
Abdoulla me parlait encore , comme il l’avait fait
(i) Les découvertes de sir S. Baker établissent que ces côtes doivent être celles du Mwoutan-Nzigé. — J. B.
jadis, d’une montagne merveilleuse située au nord du Caragoué, tellement haute et d’une pente tellement rapide que personne ne la pourrait gravir. Selon lui, on la voit rarement, perdue qu’elle est dans une masse de nuages, d’où tombe à de fréquents intervalles une matière blanche, soit neige ou grêle. Mousa place cette montagne dans le Rouanda, pays beaucoup plus vaste que le Roundi, et tous deux ajoutaient, conformément à leurs anciens dires, que les pays de Soga et de Nyoro sont de véritables îles, complètement entourées d’eau. Par de-là ce dernier, gît un lac salé, appelé lui aussi Nyan^a, et qu’il ne faut pas confondre avec le grand Nyanza de Kéréoué, auquel j’ai donné le nom de lac Victoria. Roumanica, roi du Caragoué, reçoit de ce côté, me disent-ils, et par l’entremise de Camrasi, roi du Nyoro, des perles d’une espèce particulière, telles que Zanzibar n’en pourrait pas fournir. On prétend, en outre, que ces perles ont été enlevées aux blancs par les naturels du.Kidi, sur lesquels circulent toute espèce de traditions quasi mythologiques. Ils ignorent, dit-on, l’usage des vêtements, habitent la cîme des arbres, laissent pendre jusqu’au bas des reins leurs cheveux couverts de coquilles cauries , et accrochent des rangs de perles à des fils d’archal qu ils passent dans leurs oieilles et à travers leur lèvre inférieure ; ils portent enfin des colliers et des bracelets de fer. Aucun peuple ne peut résister à leur élan belliqueux, et cependant ils ne connaissent d’autre arme qu’une courte javeline (i).
(i) La plupart de ces détails sont vrais, surtout si, au lieu de les rapporter confusément à toutes les peuplades du Kidi, on les
Les indigènes de l’Ounyamouési sont d’une race assez belle et assez intelligente.
Dans la partie occidentale, ils ont des huttes africaines qui ressemblent à des meules de foin; dans la partie orientale, ils se construisent des demeures en pisé et leur font des espèces de vérandas, formées par la projecture de leur toit. Ces demeures s’appellent des tembés.
La récolte principale est celle du sorgho ou blé cafre. Quand l’épi a été coupé de la tige par les femmes, qui se seivent à cet effet d un couteau, le grain peut être séparé de la paille ou par des hommes, qui le battent sut une aiie à 1 aide d espèces de longues raquettes placées à 1 extiémité d une perche, ou par des femmes, qui se servent d’un gros bâton pour le piler dans un mortier. Ce sont aussi les femmes qui moulent le grain, sur une simple pierre plate, pour le mettre en farine. Elles se servent également du sorgho pour en fabriquer une boisson que nous appellerons de la bière ou du pombé.
L industrie la plus importante à laquelle se livrent leshommes est celle qui concerne le travail du fer. Leur soufflet (1) consiste en deux peaux lâchement cousues sur deux troncs évidés; le souffleur élève avec rapidité ces peaux, et les abaisse alternativement, à l’aide de
attribue séparément à quelqu’une d’entre elles. Voyez nos chapitres x et xi. — J. B. ’
(1) Assez semblable à celui que, deux ans plus tard, sir S. Baker devait trouver en usage au S. E. de Gondocoro, chez les forgerons du Latouca. Voir le Tour du Monde , 1867 t 1 p. 17. — J. B. ’ n ■ >
Femmes de l’Ounyamoueri pilant du sorgho (page 4G).
petits bâtons, pour envoyer l’air à travers un tuyau en bois, sur un foyer où chauffe le fer. L’enclume se compose d’une pierre; les marteaux, d’autres pierres ou d’une masse de fer; et c’est avec ces moyens primitifs que les indigènes forgent d excellent métal et font leurs outils, depuis la houe, qui est leur seul instrument de labourage, jusqu’au ciseau et au couteau ; ou leur joaillerie, depuis les anneaux des jambes jusqu aux boucles d’oreilles.
Parmi les tribus qui habitent l’Ounyamouési, celles du Kimbou et du Tatourou pratiquent la circoncision qui a pénétré jusque chez celles du Bembe, à 1 ouest du Tanganyica, et qui, à l’est de l’Ounyamouesi, est généralement observée chez les tribus du Gogo, de l’Houmba et chez toutes celles des Masaïs, qu on dit maîtresses du territoire étendu entre le lac VLtoi ia et les monts Kéniaet Kilimandjaro. C’est un effet de l'influence du mahométisme; mais les tribus qui s y soumettent n’en restent pas moins hostiles le plus souvent à la tyrannie des Arabes.
Un autre ennemi qui jette la terreur dans toutes ces contrées est celui qu’on nomme les Vouatoutas. Je ci ois qu’ils sont venus des environs du Nyassa et qu on peut, d’après quelques particularités de costume, les apparenter aux Cafres Zoulous de l’Afrique méridionale (t),
(i) Cette opinion, prise à la page 186 de l’édition française du voyage de Speke, assimilerait les Vouatoutas de 1 Ounyamouesi aux Mazitous de la région du Nyassa, dont parle Livingstone. M. Cooley prétend qu’ils ne sont que des voua mazitou, c està-dire des hommes des bois, des bushmen ou des boschimans f
Quant aux trafiquants arabes, ils paraissent s’établir à demeure dans ces pays.
Voici l’histoire de l’un d’eux qui domine à présent le district de Myninga et s’appelle Sirboco. Jadis trafiquant en ivoire, pour le compte de quelques Arabes de Zanzibar, il a visité le Ganda, pendant que le feu roi Sounna vivait encore; il a même commercé dans le Saga; mais, comme il revenait de ces pays du nord, un incendie , qui éclata dans un village où il s’était arrêté, consuma d’un seul coup toutes ses marchandises et le réduisit à la misère la plus complète. En revanche, il eut le bonheur de venir en aide au chef du district. Celui ci, attaqué dans son village fortifié par les Vouatoutas, allait se rendre ignominieusement, lorsque Sirboco, lui redonnant courage, le mit en état de repousser l’ennemi. Une grande concession de terres fut la récompense de cet exploit, et Sirboco, qui avait à craindre. en retournant à la côte de s’y trouver prisonnier pour dettes, a préféré demeurer ici. Il cultive ses vastes propriétés au moyen de bandes d’esclaves enchaînés l’un à l’autre et récolte avant tout du riz, parce que les indigènes, n’ayant aucun goût pour cet aliment, laissent exemptes du vol ses nombreuses moissons.
Un jour que j’attendais sur ses terres l’arrivée d’un convoi, un des esclaves que ce grand propriétaire avait fait charger de chaînes invoqua de la manière la plus
non pas une race particulière, mais de ces bandits, maraudeurs sans foi ni loi, qui vivent hors de l’autorité des chefs de village et qu'on trouve dans toutes les parties de l’Afrique. — J. B.
touchante ma protection et mes bons offices : « O, monseigneur, monseigneur! prenez pitié de moi, disait-il. Je vous ai vu dans le pays de Vira, sur le bord du lac Tanganyika, dans le temps où j’étais encore libre; depuis lors, blessé par les Vouatoutas et laissé pour mort sur le champ de bataille, j'ai. été ramassé par les gens d’Oujiji qui m’ont vendu aux Arabes... Délivrez-moi, monseigneur, et je vous servirai fidèlement toute ma vie ! » Je ne sus pas résister à cet appel si pathétique, et j’obtins de Sirboco, sous promesse qu'il n y perdrait rien, la libération immédiate de ce malheureux, qui, baptisé du nom de Farhan (Joie), fut inscrit au rôle de mes volontaires.
Je voulus savoir si la tribu dont il faisait partie et qui habite le Bembé est cannibale. Il paraît établi qu’on a vu souvent les gens de ces tribus échanger avec leurs voisins une chèvre en bon état contre un enfant malade ou moribond, qu’ils destinent à leurs atfreux repas, la chair humaine étant pour eux un objet de prédilection. On ne connaît pas, du reste, dans ces contrées, d’autre district sur qui pèse le même soupçon (i).
En général, tandis que les villages indigènes sont dans un déplorable état et ont si peu de grains qu’ils n’en vendent qu’aux prix de famine, les cultures des Arabes prospèrent. Sans doute les pluies de la dernière
(i) Les relations de Petherik et de sir S. Baker ne laissent aucun lieu de douter qu’à l’ouest du bassin du Nil Blanc, dans le centre de l’Afrique et conséquemment au N. du Bembé, il n’existe d’assez nombreux anthropophages. — J. B.
saison n’ont pas été assez abondantes, les récoltes ont généralement manqué; mais d’où vient la prospérité des Arabes? Un des changements qui m’ont le plus frappé en effet, à mon retour dans le Nyanyembé, c’est de trouver les riches étables avoisinant les vastes champs cultivés, qui appartiennent aux Arabes. On dirait que, chez ceux-ci, le caractère du trafiquant s’efface pour faire place à celui du grand cultivateur, si on ne se rappelait pas que Cazé est un important marché d’esclaves et d’ivoire. Le fait est que les Arabes veulent établir une sorte de liberté de commerce, de sûreté d’échange et d’exemption de péages; et on pourrait s’en réjouir si l’on ne voyait pas qu’après tout ces tendances n’ont pour objet que la dépopulation du pays par la traite des esclaves. Ces desseins des Arabes les mettent en guerre avec toutes les tribus indigènes, avec tous les tyrans qui veulent exploiter le passage des caravanes, et les hostilités commencées contre Manoua-Sera ne sont qu’un des épisodes de ce qui deviendrait une guerre de race, si les nègres avaient l’intelligence de s’élever à une coalition de leurs forces indigènes.
A peine étais-je installé à Cazé chez Mousa que je reçus la visite du cheik Snay et de tous ses collègues, les trafiquants arabes, réunis en une espèce de congrès. Ils énuméraient avec complaisance les quatre cents esclaves armés de fusils qu’ils avaient déjà mis sur pied pour donner chasse à Manoua-Séra, le détrousseur de caravanes, et restaient sourds à mes paroles de paix. Vainement je leur racontai les entretiens que j’avais eus avec Manoua-Séra et Maoula (dont le fils, par pa-
renthèse, était secrètement installé au fond du tembé de Mousa). Snay ne voulut entendre à rien ; il savait mieux que personne comment il faut s’y prendre avec ces « sauvages, » et brûlait de se trouver en face d’eux. Ses soldats se préparaient à la guerre par un grand « repas de bœuf » auquel il les avait conviés selon l’usage, et il me fit ses adieux en toute hâte, vu l’imminence de son départ. Le fait est qu’il se mit en campagne le soir même de mon arrivée. Cependant Manoua-Séra était fort populaire parmi les tribus de l’Ounyamouési.
Après en avoir fini , comme ils espéraient y réussir aisément, avec leur principal adversaire, les Arabes avaient formé le projet de se porter contre les tribus du Gogo pour y ouvrir le passage aux trafiquants, dont les caravanes étaient retenues dans ce pays , parce qu’ils se refusaient à payer les taxes exorbitantes qu’on voulait lever sur eux.
Une semaine plus tard, le 3i janvier, un autre Arabe nommé Jafou, ancien associé de Mousa et qui venait de faire une tournée pour se procurer des grains, partit à la tête d’une centaine d’esclaves armés. Il allait rejoindre Snay, et, de concert avec lui, attaquer le chef du Ivhoco. Son but n’était pas seulement de recouvrer les dents d’éléphants qui lui avaient été enlevées lors de l’attaque dont Mohinna nous a raconté les détails; il s’agissait aussi d’imposer la domination des Arabes aux districts du Khoco et du Sékhé; d’y vivre à discrétion jusqu’au ramazan, d’ouvrir passageaux caravanes retenues.dans le Gogo; puis enfin, rassemblant une seconde fois leurs forces, de marcher vers le nord
contre Souvouarora, pour réduire à son tour le pays de Soui,
Au bout de huit jours, on apprenait à Cazé que la petite armée du cheik Snay avait cerné Manoua-Séra dans un tembé de Toura, où le jeune chef avait cru pouvoir se cacher impunément. Sommé de livrer son hôte, le propriétaire ,du tembé réclame une nuit de répit ; le lendemain, si Manoua-Séra s’y trouve encore, les Arabes feront de lui ce qu’il leur plaira. Le lendemain, naturellement, Manoua-Séra s’était enfui, et les habitants de Toura s’apprêtaient à se défendre ; sur quoi les Arabes, furieux, après avoir enlevé le village, portent la dévastation et la mort dans tout le district. Tandis qu’ils expédient chez eux les femmes, les enfants, le bétail dont ils se sont emparés, Manoua-Séra gagne un canton appelé Dara, et s alliant au chef du pays (Kifounja), proclame bien haut son intention de se porter sur Cazé, dès le début de la saison des voyages, alors que cette ville est privée d’une portion de ses défenseurs par le départ des trafiquants, dispersés à la recherche de l’ivoire.
La ville entière est en l’air, et les Arabes viennent en masse solliciter mes conseils. Ils condamnent la conduite de Snay, et me conjurent de me porter médiateur entre eux et Manoua-Séra. Je ne demanderais certainement pas mieux que de leur rendre ce service; mais, au point où en sont les choses, je ne leur cache pas que mon intervention me semble inutile. C’est contre mon gré que Snay a pris les armes ; il n’est plus temps de le rappeler, et à moins que les
Arabes ne soient unanimes, je ne saurais accepter une mission qu’il me serait impossible de mener à terme. Ils répondent que la majorité de leurs compatriotes est encore à Cazé,que tous veulent la paix à n’importe quel prix, et que les conditions fixées par moi seront acceptées sans réserve. Leur insistance ne me laisse d’autre alternative que d’envoyer à Manoua-Séra une ambassade pour l’informer de ce qui se passe, et pressentir ses intentions à ce sujet. Nos quatre messagers (deux de mes gens et deux esclaves de Mousa) reviennent sans avoir pu joindre le chef fugitif, qui va sans cesse d’un endroit à l’autre, pourchassé, traqué par les roitelets du pays, dont sa petite bande vide les greniers, et sur la tête desquels elle attire par sa présence toutes sortes de calamités. Ainsi avorte notre second essai de pacification. Mousa ne le regrette pas autrement : « Manoua-Séra, dit-il, n’aurait jamais voulu croire au serment des Arabes, eussent-ils mêlé leur sang au sien, comme cela se pratique dans les occasions les plus solennelles (i). »
Trois à quatre semaines s’étaient écoulées assez tranquillement, lorsque, le i3 mars, Cazé se trouva tout-à-coup plongée dans le deuil et dans les larmes. Quelques esclaves arrivés de nuit, après avoir cheminé secrètement à travers les forêts, où une mort certaine les attendait s’ils eussent été découverts, nous
(i) Au moyen d’une incision pratiquée sur la jambe des deux parties contractantes, dit M. Speke. Cela est vrai nécessairement pour l’Ounyamouési; mais la cérémonie dont il est ici question ne se pratique pas partout de la même façon, — J. B.
apprennent que Snay, Jafou et cinq autres Arabes ont été tués, sans compter un grand nombre de leurs esclaves. L’expédition avait débuté sous les meilleurs auspices. Hori-Hori, le chef du Khoco, était tombé dans le premier combat ; une grande partie de ses gens avaient été réduits en esclavage ; un bétail nombreux, enlevé de vive force, et l’ivoire enfin, le précieux ivoire, était rentré dans les mains de ses légitimes propriétaires. Poursuivant leurs avantages, les vainqueurs avaient pris la ville de Sékhé, qui s’était rachetée moyennant une rançon. Mais alors, apprenant qu’une caravane avec une cargaison de 5ooo dollars, venait d’êtrecoupée par les gens du Mzanza (1), ils eurent la malheureuse idée de diviser leur petite armée en trois détachements, dont l’un devait ramener à Gazé le butin déjà fait, l’autre former une réserve à Mdabourou, sur la limite orientale du désert, et le troisième, commandé par Snay et Jafou, marcher à l’attaque du Mzanza. Les deux chefs arabes firent d’abord merveilles ; mais, enivrés par la facilité même de leurs succès, ils oublièrent bientôt les précautions les plus indispensables. Un corps de guerriers du Houmba était accouru au secours de ceux du Gogo. Ils tombèrent de concert et à l’improviste sur les envahisseurs, jusque-là victorieux, mais qui furent au premier choc dispersés de tous côtés. Ceux dont les jambes étaient bonnes purent échapper à la mort; les autres tombèrent sans exception sous la lance des indigènes. Personne ne put nous
(1) Petit district à 10 milles au nord de Sékhé. — H. S.
dire comment Jafou avait péri. Quant à Snay, après avoir essayé de fuir, il appela un de ses esclaves, et lui remettant son fusil : « Je suis trop vieux, lui dit-il, pour courir aussi vite que vous ; prenez cette arme que je vous donne à titre de souvenir ; je vais me coucher ici pour attendre ce que la Providence décidera de moi. » On ne l’a plus revu depuis lors. Mais ce n’est pas tout : les esclaves porteurs de ces sinistres nouvelles ont rencontré à Kigoué, dans tout le désordre d’une fuite précipitée, le premier détachement, celui dont la mission était de ramener le butin du Khoco. Manoua-Séra lui avait dressé une embuscade, et se logeant sur sa route, avec trois ou quatre cents hommes, dans un village fortifié, avait déconcerté toute résistance par la brusquerie de son attaque. Restait la colonne de Mdabourou, qui aurait dû marcher au secours des caravanes détenues à Canyényé ; mais elle en était isolée par les gens du Mzanza, ou pour mieux dire par l’insurrection de toutes les tribus du Gogo. Enfin Manoua-Séra, victorieux de toutes parts, menaçait de marcher sur Cazé. Les Arabes, après le premier éclat de leur douleur, vinrent de nouveau me trouver en corps et réclamer mon assistance, « sans laquelle, disaient-ils, rien ne pouvait les sauver d’une ruine complète. » Je leur répondis, à regret, qu’il m’était impossible de me prêter à leurs désirs, et qu’ayant mes devoirs comme ils avaient les leurs, je partirais infailliblement sous deux ou trois jours.
Je partis en effet le 17 mars, mais forcé, par des circonstances que j’exposerai tout à l’heure, à revenir
les sources £>ü nil
sur mes pas, je rentrais à Cazé le ier mai. J’y trouvai les Arabes tout découragés et continuant à n’espérer de salut que dans mon intervention. Manoua-Séra coupait la route à leurs caravanes dont les porteurs diminuaient peu à peu, soit par la désertion ou par la famine. Ce redoutable ennemi parcourait le district, pourchassant et tuant à coups de fusil les villageois. Il ne dépendait que de moi de faire cesser un état de choses si contraire aux intérêts des Arabes, et alors ils me donneraient pour m’escorter autant d’hommes armés que je voudrais. Après leur avoir démontré l’absurdité de leur conduite, je me laissai peu à peu fléchir au point de rédiger les articles d’un traité de paix qu’ils s’engagèrent à exécuter, une fois signé, sous peine de voir confisquer ce qu’ils avaient de domaines le long de la côte. Mais à peine étaient-ils partis avec cette assurance, que Mousa vint me raconter l’assassinat du vieux Maoula (de Roubouga), commis par l’un d’eux avec toutes les circonstances de la plus abominable trahison. Aussi les accueillis-je fort mal, le lendemain, lorsqu’ils me proposèrent de signer le traité. Je leur reprochai ce meurtre dont un de mes protégés venait d’être victime. Il n’en fallut pas moins accepter leurs vaines excuses et leur prêter quelquesuns de mes gens qui, moyennant salaire convenu, se chargeaient d’aller négocier l’armistice à conclure avec Manoua-Séra. Cette députation, placée sous les ordres de Baraca, revint dans la journée du 6, ramenant en triomphe deux ministres de Manoua-Séra, dont un borgne que j’appellerai le Cyciope, et deux autres ap-
LF. S SOURCES DU tflL
partenant à un chef nommé Kitambi (le Petit Drap- Bleu), lequel est maintenant l’hôte et l’allié de Manoua-Séra. Ces deux potentats ont reçu mes gens avec beaucoup d’égards, reconnaissant à l’envi l’un de l’autre que Manoua-Séra, sans mon entremise, ne pourrait jamais remonter sur le trône.. C’est en vertu de cette considération, qu’après quelques doutes motivés par le meurtre de Maoula, le jeune chef a risqué ses ambassadeurs et accepté la garantie du Seigneur blanc. Il exige au reste que la paix se négocie dans le Nyanyembé, « car il serait, dit-il, au-dessous de sa dignité de traiter ailleurs que dans le domaine de ses ancêtres. » Il veut, de plus, que les premières transactions aient lieu dans le tembé de Mousa.
Le lendemain, 7, devant l’assemblée des Arabes, en présence de tous mes gens, les deux envoyés écoutent solennellement les propositions que Baraca est chargé de leur faire en mon nom. Dès qu’il a fini, les Arabes y donnent leur adhésion la plus complète. Le Cyclope, alors, avec une éloquence digne de notre premier ministre, résume rapidement les incidents de la guerre. Son chef, dit-il, n’avait de rancune que contre Snay. Ce dernier ayant été tué, Manoua-Séra ne demande qu’à faire la paix. Les Arabes répondent en termes convenables , attribuant leur ressentiment à une injure obscène que Manoua-Séra se serait permise à leur égard , outrageante allusion à certain rite du culte musulman. Ceci , comme le reste , sera mis en oubli , puisque Manoua-Séra manifeste un sincère désir de réconciliation. On aborde ensuite la question
délicate du territoire à lui rendre. Je m’attendais à lui voir réclamer le Nyanyembé tout entier. Le Cyclope prétend, au contraire, qu’on pourra le contenter à moins, ce royaume ayant été déjà partagé. Ceci sera l’objet d’une conférence tenue avec Manoua-Séra luimême. Je l'invite donc à venir immédiatement, parcequ’il m’est impossible de différer mon départ.
Dans la soirée , mes gens reviennent avec le Cyclope, chargé cette fois de nous dire, de la part de son maître, « que ce dernier désire toujours la paix, mais qu’il n’a pas cru devoir venir, attendu que rien n’est encore décidé , touchant la déposition de Mkisioua. Or les Arabes n’ont pas pu supposer un moment que Manoua-Séra consentirait à partager ses domaines avec un homme qu’il regarde comme son esclave. Son intention est , au contraire , de le poursuivre comme un animal sauvage et de ne déposer les armes qu’après l’avoir mis à mort. »
Le traité, cette fois encore, est à vau-l’eau, et le Cyclope s’est échappé dans la nuit , en véritable voleur, décochant derrière lui une flèche que Manoua- Séra l’avait chargé de nous laisser comme un symbole de ses intentions meurtrières à l'endroit de l’usurpateur. De ce moment les Arabes , profondément humiliés, n’osèrent plus se présenter devant moi.
Au moment où je quittai le district, les Arabes et Mkisioua faisaient « manger le bœuf » à leurs hommes avant d’aller combattre Manoua-Séra, qui, réunissant une force mixte de guerriers du Rori, du Gogo et du Soucouma, c’est-à-dire de la région septentrionale de
l’Ounyamouési, était de nouveau parti pour Kigoué. On prêtait à ce jeune chef de vastes ressources. Son père Foundi-Kira, renommé par son opulence, avait enfoui d’énormes approvisionnements dont Manoua- Séra, héritier désigné, possédait seul le secret. D’ailleurs les habitants de l’Ounyamouési en général lui gardaient au fond un véritable attachement , motivé par sa générosité bien connue; ils le croyaient, de plus, protégé par un don de sorcellerie qui lui permettait de déjouer à son gré tous les plans de campagne inventés par les Arabes.
Enfin , au mois de juin quand je sortis de cette région , Manoua-Séra restait maître de Kigoué, et continuait d’intercepter toute communication entre Cazé et Zanzibar.
Passons aux autres causes qui prolongèrent mon séjour dans l’Ounyamouési et qui, bien malgré moi, retardèrent tant le progès de notre voyage.
Lors de notre arrivée à Cazé, le 24 janvier, Mousa, venu à notre rencontre, nous avait comblés de prévenances. Sur le point de partir lui-même pour le Caragoué, il avait différé son voyage afin de le faire avec nous. Ce n’était pas sans peine qu’il avait pu conserver le dépôt de nos marchandises qu’on lui avait consignées, car ses compatriotes, jaloux de la bienveillance que lui témoignait Manoua-Séra , l’avaient tenu longtemps chargé de chaînes. Néanmoins nos consignations n’avaient subi d’autre diminution que le paiement des frais énormes de leur transport.
Je combinai avec Mousa les moyens de pousser plus
loin. Le Nyanyembé n’était pas en état de me procurer les hommes dont j’avais besoin, parce que tous ceux qui pouvaient porter les armes avaient été enlevés par les guerres précédentes ou se trouvaient engagés dans la guerre actuelle. Il fut donc convenu qu’on enverrait faire un recrutement d’une soixantaine d’hommes dans le Rungoua, pays oü Mousa avait résidé jadis et dont le chef, Kiringouana, ne lui avait jamais témoigné que de bonnes dispositions.
En attendant le retour de nos recruteurs, je me mis à soigner les membres de mon expédition. Pour la plupart ils se ressentaient encore de la traversée du désert. Les fièvres, le scorbut, l’ophthalmie sévissaient parmi eux, et quelque repos leur était nécessaire. Le cheik Saïd, dont l’état s’aggravait de jour en jour, perdit ses fonctions de chef de caravane, que Bombay dut remplir à sa place. Je fis aussi le compte de mes marchandises où je constatai un grand déficit, surtout parmi les objets de première qualité. De là, nécessité d acheter à Mousa les objets qui me manquaient, et ce à raison de quatre cents pour cent au-dessus des prix de Zanzibar. C’est le bénéfice normal des trafiquants de Cazé. Je priai enfin mon hôte de faire transformer en bracelets, selon le goût des populations du noid, tous mes écheveaux de fil d’archal ou de laiton.
Après six semaines d’absence à peu près, les gens de Mousa m avaient ramené du Rungoua trente-neuf portefaix, au lieu de cent vingt qu’ils avaient, disaientils, conduits jusqu’à dix milles de Cazé, où, sur la nouvelle de la défaite des Arabes et des menaces de Ma-
tES SOURCES DU NIL
noua-Séra, ils avaient pour la plupart pris le parti de s’enfuir. C’était un grand désappointement pour moi, car, dans les circonstances oü se trouvait Cazé, après la mort de Snay et de Jafou, je ne pouvais pas espérer que les Arabes m’y laisseraient faire des enrôlements parmi leurs hommes. Je résolus donc de laisser Bombay auprès de Mousa pour m’amener une portion de ma cargaison dès que j’aurais pu lui envoyer des porteurs ; et je partis, avec tout le bagage que je pouvais transporter, pour en aller moi-même chercher jusque dans le Rungoua.
En passant dans le Coumbi,nous trouvâmes à Senda un petit établissement fondé par un métis nommé Sangoro, alors absent et occupé à ouvrir des relations commerciales avec le Caragoué. On assurait que Souvouarora le retenait malgré lui pour s’assurer le concours des fusiliers de son escorte et mettre ainsi, à cause de la terreur qu’ils inspiraient, ses sujets à l’abri des maraudages des Vouatoutas, qui, disait-on, venaient de piller le Rungoua. C’est alors que je me décidai à m’arrêter à Miningoua, chez Sirboco, dont j’ai raconté l’histoire.
Là, je reçus le 2 avril, trois cents hommes du Rungoua, et je les dirigeai immédiatement sur Cazé, avec ma correspondance et mes échantillons. Treize jours plus tard, Bombay m’amenait tout ce que j’avais laissé derrière moi et même une certaine quantité de marchandises appartenant à Mousa; en outre, il me ■remettait une lettre où Saïd m’engageait à hâter mon départ pour le Nord, attendu qu’on m’accusait à Cazé
d’être le complice de Manoua-Séra et. que les Arabes s’apprêtaient à marcher contre moi s’ils n’apprenaient pas bientôt que j’avais décampé.
D’un autre côté pourtant des serviteurs de Sangoro, revenus du Soui , racontaient , sur les exactions de Souvouarora , des détails qui le rendaient pour mes gens un épouvantail presque aussi redouté que les Vouatoutas. Ceux-ci, d'après une rumeur chaque jour grossissante, n’étaient d’ailleurs que les instruments des Arabes de Cazé et de Mséné, dont les desseins étaient de ruiner, par leur entremise, les pays que je devais traverser en me rendant au Soui et au Caragoué (\). Je résolus donc de retourner sur le champ à Cazé pour y avoir, sur ce propos, une explication directe soit avec Mousa, soit avec ses collègues.
A mon arrivée, Mousa m’apprit que le bruit de l’alliance prétendue des Arabes avec les Votiatoutas avait rempli les régions voisines d’une terreur telle que Baraca avait dû partir sans emmener un seul homme et que Souvouarora fermait sa frontière par des fortifications, en jurant de mettre à mort tout homme qui, venu des côtes, se permettrait de pénétrer dans lé Soui. Heureusement Baraca est revenu sur ses pas, dès qu’il a eu connaissance de mon retour à Cazé.
C’est durant ce séjour que je m’employai si vaine-
(1) Si ces rumeurs avaient été reconnues fondées, elles n’auraient été que l’application de cette politique naturelle aux Arabes de Gondocoro et d’autres endroits, et qui consiste à empêcher les Européens d’arriver sur les marchés dont ils entendent se réserver le monopole. V. nos chapitres xt et xn. — J. B.
ment à conclure la paix entre les Arabes et Manoua-Séra.
Sur ces entrefaites arrivèrent du Soui deux messagers, l’un envoyé par un grand magicien nommé Kyengo, et l’autre, par le roi lui-même. Souvouarora demandait qu’une ambassade vînt, au nom de Mousa et de ses collègues, l’assurer que les Arabes n'étaient pas alliés aux Youatoutas et ne nourrissaient contre lui aucun projet hostile. Afin de me ménager un bon accueil, Mousa répondit au roi du Soui que je lui conduirais l’ambassade qu’il réclamait.
Le 12 mai, je repartis donc de Cazé pour le Nord, en enjoignant au cheik Saïd de ramener à la côte, dès que les communications seraient rouvertes, mes lettres et mes échantillons, avec les Hottentots, qu’il fallait rapatrier parce qu’ils ne m’étaient vraiment d’aucune utilité.
A Miningoua, chez Sirboco, j’eus le plaisir de rencontrer Grant beaucoup mieux portant. Il partit peu après pour le Couni, où jelerejoignis bientôt, à Mbisou. Comme j’y fus plusieurs jours sans recevoir de Mousa aucune nouvelle, je ne savais à quel parti m’arrêter.
Chacun me conseillait de suspendre mon voyage et, jusqu’après la récolte, de demeurer où j’étais : plus avant, je ne retrouverais pas de porteurs, le Couni étant la dernière des contrées fertiles en deçà du Soui. Tous ces calculs eussent été bons, si mes ressources avaient pu suffire à des haltes interminables. Mais il était loin d’en être ainsi, et la nécessité d’avancer m’apparaissait chaque jour plus impérieuse. Mes gens, au
contraire, trouvaient fort doux, vivant à mes frais, de prendre part aux réjouissances continuelles dont la fabrication du pornbé ou bière de sorgho devient l’occasion. Chaque hutte, successivement transformée en brasserie, reçoit les gens du village qui viennent, le chef en tête, s’abreuver à longs traits, dans des bols en paille tressée, de la pétillante liqueur renfermée dans d’énormes jarres de terre alignées le long des murs. On rit, on jase en buvant; les têtes se montent à mesure que l’estomac s'emplit ; les cris et le tumulte arrivent bientôt à leur apogée. On voit alors paraître quelque mascarade grotesque , gens coiffés de queues de zèbre, soufflant de toutes leurs forces dans de longs tubes qui ressemblent à de monstrueux bassons. Leurs grimaces, leurs contorsions deviennent de plus en plus ridicules, de plus en plus obscènes, dans les efforts auxquels ils se livrent pour captiver l’admiration naïve de spectateurs, à demi hébétés par la boisson. Mais tout ceci ne constitue que la première partie de la fête, le repas proprement dit ; et lorsque les jarres sont vides, cinq tambours de différentes dimensions, de sonorité diverse, suspendus en ligne à une longue potence horizontale, donnent avec une cspècede fureur le signal des danses. Hommes, femmes, enfants, saisis d’une espèce de frénésie, s'y livrent, pêle-mêle, durant des heures entières.
Croyant entrevoir que les chefs de Mbisou me créeraient de propos délibéré une foule d’obstacles, attendu qu’ils regardaient ma présence comme une garantie contre l’attaque des Vouatoutas, je résolus, pour en
Village du roi Oucoulima (page 65).
LES SOURCES DÜ NlL
finir avec les mauvais bruits par lesquels ils cherchaient à effrayer mes hommes, de pousser jusqu’à Nounda, où j’arrivai en effet le 3 1 .
J’y trouvai Grant installé chez le chef Oucoulima, que ses excellentes qualités désignaient, ainsi que son ! grand âge, au respect de tout le pays. On voyait, il est vrai, accrochés aux palissades de sa demeure fortifiée, les mains et les crânes des malheureux qu’il avait fait exécuter pour servir d’exemple aux autres; mais, au fond, c’était un homme sans fiel, un hôte généreux, un monarque adoré de ses sujets.
Quand il me fut bien démontré que je ne pourrais plus me procurer de porteurs, je convoquai Bombay et Baraca pour délibérer sur le projet que j’avais concu de marcher seul en avant, avec les hommes dont je disposais, et, malgré toute ma répugnance à me séparer de Grant, de le laisser derrière moi jusqu’au jour où je pourrais l’envoyer chercher, lui et le reste de mes bagages. Il fallut, pour convaincre mes deux conseillers, leur rappeler les messages que j’avais envoyés coup sur coup à Roumanica dans le Caragoué , à Souvouarora dans le Soui, et leur citer, comme preuve du succès réservé à la persévérance, l’exemple solennel de Christophe Colomb. Mes raisonnements, mes instances l’emportèrent enfin et, après avoir réuni ce que j’avais de mieux en fait de marchandises, je quittai Grant, à qui je laissais Bombay, le plus honnête et le plus fidèle de nos serviteurs. J’emmenais Baraca, de- : venu mon factotum, et un homme que j’avais engagé et qui, sous l’agréable dénomination de « Pourceau, »
LES SOURCES .DU NlL
devait me servir d’interprète et de guide. Au moment du départ, j’eus une nouvelle prise avec mes gens enrôlés à Zanzibar. Rebutés par la perspective d’une longue marche,1 ils mettaient en avant de nouvelles exigences, et réclamaient une pièce de drap chacun. Je la refusai d’abord avec énergie, et ne me rendis à leur désir que lorsqu’ils parurent eux-mêmes avoir renoncé à me l’imposer. Ce débat me fit perdre trois jours, que je passai dans le camp de Phounzé, un peu en avant de Nounda.
Après deux jours de marche, je m’arrêtai dans un petit village dont le chef, nommé Ghiya, se montra fort courtois à mon égard. Il ne demandait pas mieux que de me vendre une charmante jeune femme, réputée la plus belle du pays. Nous ne pûmes nous entendre, cela va sans le dire ; mais il prit grand plaisir à feuilleter mes albums, et s’intéressa vivement à mes projets de voyage, comprenant à merveille que, si je parvenais à descendre le Nil, les rives du Nyanza seraient ultérieurement, comme la côte de Zanzibar, un endroit d’échange où les produits agricoles de la contrée se métamorphoseraient aisément en verroteries, en étoffes et en fil d’archal. Chez lui, m’arriva la nouvelle que Mousa venait de mourir. C était une preuve tiop frappante de la vérité des excuses qu’il avait fondées sur sa santé et qui m’avaient fait soupçonner la loyauté de ses intentions à mon égard. En répondant au cheik Saïd, je lui demandai de m’expédier tous ceux des esclaves de Mousa qui consentiraient à prendre service sous mes ordres. Selon les prescriptions du co-
rail, la mort de leur maître doit les avoir affranchis.
Les habitants du village de Ghiya ont essayé, mais en vain, de nous retenir, prétextant l’insuffisance du cadeau fait à leur chef. En arrivant chez Ungouroué, qui commande à une autre partie du même district, nous nous sommes trouvés en butte à une curiosité qui n’était pas sans inconvénient. Le beau sexe, en particulier, nous poursuivait d’inquiétantes agaceries; et les importunités devinrent telles que je fus ravi de voir éclater un tumulte, causé par l’insistance d’un beau-père à réclamer le douaire promis par son gendre. La foule nous quitta pour courir sur le théâtre de la rixe.
Une marche d’après-midi nous conduisit ensuite jusqu’à Tékina, dans le district de Msalala. Les habitants sortirent à notre vue et nous régalèrent d’une volée de flèches qui, fort heureusement, ne blessa personne ; mais elle jeta quelque désordre dans nos rangs, et certains habitants d’un village voisin profitèrent de la circonstance pour détourner deux de mes vaches et s’échapper aussitôt. Vivement poursuivis par mes gens, ils se jetèrent dans une palissade dont ils leur fermèrent la porte au nez : « Autant de trouvé, autant de gagné, disaient les voleurs ; telle est la loi du pays. » De fait, ils gardèrent leur butin, et je ne fus pas trop fâché de cette leçon donnée à mes gens, qui ne savent rien garder de ce qu’on leur confie. Aussi, sans leur permettre de se faire justice, je me dirigeai immédiatement chez Myonga, le chef du dis-
trict, une espèce de bandit connu par l’infamie de ses exactions.
Le tambour battait déjà dans toutes les directions, et notre guide ne voulait plus faire un pas sans la permission du chef. Elle nous fut accordée promptement, vu ledésir que Myonga éprouvait de contempler un de ces hommes blancs, dont il avait entendu parler comme supérieurs en puissance au sultan de Zanzibar lui-même. On m’offrit desapart une demeure fortifiée, nouvellement construite dans le voisinage de son palais, ce que je refusai aussitôt, afin de rester le moins possible exposé aux sollicitations rapaces de ce tyranneau. J’avais hâte que le droit de passage fût réglé pour m’éloigner sans aucun retard. Baraca, chargé d’expliquer au chef la situation qui nous était faite, à Grant et à moi, partit en pompeux appareil, brûlant à droite et à gauche plus de cartouches qu’il n’aurait fallu. Quand il revint, les tambours du palais avaient déjà battu pour annoncer le règlement définitif du hongo. Mon envoyé triomphait du succès de sa diplomatie. Myonga renonçait à me voir, attendu qu’il ignorait le langage de la côte; mais il se déclarait très-satisfait de mon présent, ajoutant « qu’il était calomnié par les trafiquants arabes , lesquels ne venaient jamais chez lui. L’arrivée prochaine de Grant lui faisait grand plaisir, et il promettait de le laisser passer gratuitement, le péage actuel ayant été stipulé pour mon compagnon comme pour moi. Bien que Myonga ne voulût pas me recevoir personnellement, il me demandait d’accepter son hospitalité pour une nuit, sous peine
de lui faire affront par mon refus, et il me renverrait mes vaches (que je ne lui réclamais pas), ne voulant pas que j’eusse à me plaindre d’avoir traversé le pays dont il était maître. »
Malgré ces belles paroles, je pressentais, en cas de séjour, des exigences nouvelles : aussi donnai-je ordre de lever le camp, et voyant qu’on hésitait à m’obéir, sous prétexte que les vaches n’étaient pas arrivées, qu’il se faisait tard, que nous avions devant nous des jungles à perte de vue, je fus obligé, pour réduire mes mutins, d’avoir recours à des mesures énergiques. Quand on ramena les vaches volées, je les tuai l’une après l’autre, et j’en fis présent aux habitants du village, pour bien établir que je ne me souciais de rien, sauf de marcher en avant. Après quoi je refusai de prendre quartier dans aucune habitation, et nous passâmes la nuit en plein air. Le lendemain matin, cependant, 'avant que nous eussions pu nous mettre en route, Myonga m’envoya son premier ministre, chargé de me dire « que les sœurs du roi l’avaient tourmenté toute la nuit, lui reprochant d’avoir accepté un présent aussi modique. Elles n’avaient rien pour se vêtir, disaientelles, et sollicitaient un léger supplément d’étoffes. » Cependant le droit de passage étant réglé, les tambours ayant battu, je ne devais plus, pour l’honneur des principes, admettre aucune de ces réclamations; mais d’une part, le guide et « ses enfants (1), » craignant les avanies qu’on leur ferait subir au retour, ne
(1) Treize Vouatoutas qu’il m’avait amenés et qui marchaient ordinairement sous ses ordres. — H. S.
yO LES SOURCES DU NIL
voulaient pas enlever un seul piquet de nos tentes si je me refusais à ce que Myonga semblait exiger ; de l’autre, je désirais ménager à Grant un accueil favorable ; et toutes ces considérations me firent ajouter quatre mètres d’étoffe à ce que j’avais déjà payé.
Durant plusieurs kilomètres encore, nous rencontrâmes çà et là des villages, mais à ceux-ci succéda bientôt une vaste étendue de jungles, peuplée seulement d’antilopes et de rhinocéros. On y trouve un torrent, tributaire de la Gombé ; l’un et l’autre forment la limite du grand Pays de la Lune et du royaume de Sinza.